DOUTES SUR LA RELIGION
Tandis que vous avez vécu avec pudeur et avec innocence , vous n'avez pas douté. Rappelez ces temps heureux où les passions n'avaient pas encore gâté votre cœur : la foi de vos pères ne vous offrait rien que d'auguste et de respectable ; la raison pliait sans peine sous le joug de l'autorité; vous ne vous avisiez pas de vous former à vous-mêmes des difficultés et des doutes : dès que les mœurs ont changé, les vues sur la religion n'ont pasété les mêmes. Ce n'est donc pas la foi qui a trouvé- dans votpo raison de nouvelles difficultés , c'est la pratique de vos devoirs qui a rencontré dans votre cœur de nouveaux obstacles. Et si vous nous dites que vos premières impressions , si favorables à la foi , ne venaient que des préjugés de l'éducation et de l'enfance ; nous vous répondrons que les secondes , si favorables à l'impiété , ne vous sont venues que des préjugés des passions et de la débauche ; et que, pré|ugéspour préjugés, il nous semble qu'il vaut encore mieux s'en tenir à ceux qui sont formés dans l'innocence , et qui nous portent à la vertu , qu'à ceux qui sont nés dans l'infamie des passions , et q^ui ne prêchent que le libertinage et le crime.
C'est ici où je voudrais en appeler, avec Terlullien , à ce pécheur Mourant, et \e faire parler ici à ma irfacc contre l'incrédulité : c'est ici où , à l'honneur de la religion de nos pères , je ne voudrais pas tf autre témoin de la faiblesse et de la mauvaise foi de l'impie, que cette àme qui expire , et qui ne peut plus parler que le langage de la vérité : c'est ici où je voudrais assembler tous les incrédules autour du lit de sa mort ; et , pour les confondre par un témoignage
qui ne saurait leur être suspect, lui dire avec TertulUen : 0 âme! avant que vous sortiez de ce corps terrestre, dont vous allez vous détacher, souffrez que je vous appelle ici en témoignage : Censiste in fMdio, anima (Tertull.) : parlez dans oe dernier moment où vous ne donnez rien à la vanité, et où vous devez tout à la vérité; dites-nous si vous regardez le Dieu terrible, entre les mains duquel vous allez tomber, comme un être chimérique dont on faii peur aux esprits faibles et crédules? dites-nous si tout disparaissante vos yeux, si toutes les créatures retombant pour vous dans le néant. Dieu seul ne vous paraît pas immortel, immuable , l'Être de tous les siècles et de Téternité , et qui remplit le ciel et la terre ? Nous consentons maintenant , nous que vous avez toujours regardés comme des esprits superstitieux et vulgaires , nous consentons que vous soyez le juge entre nous et Tincrédulité , à laquelle vous avez toujours paru si favorable : A te tesHmonium f agitant chriS' tiam, ab extranea adversus tuos. Quoique vous ayez été jusqu'ici ( trangère par rapport à la foi , et ennemie de la religion , la religion s'en rapporte à vous contre ceux que le lien affreux de l'impiété vous avait si étroitement unis : A te tesHmonium fiagitant chrûtiani, ab extranea adversus tuos. Si tout meurt avec vous, pourquoi la mort vous parait-elle si fort à craindre ? Cur in toium times ffioricm» si nïhil est tibi timeudum post mjortem? Pourquoi ces mains suppliantes vers le ciel , s'il n'y a point de Dieu qui puisse se laisser toucher à vos gémissements et écouter vos prières? Si vous n'êtes rien vous-même , pourquoi démentez- vous donc \è néant de votre être , et tremblez-vous sur les suites de votre destinée ? Si nihil es ipsa^ cur m£ntiris in te? D'où vous viennent, dans ce dernier moment, ces sentiments de crainte, de respect pour l'Être suprême? n'est-ce pas parce que vous les aviez toujours eus, que vous aviez imposé au public par une fausse ostentation d'impiété , et que la mort ne fait que développer les dispositions de foi et de religion , que vous aviez toi\jours conservées pendant votre vie? A te t^stimonium fiagitant christianiy ab extranea adversus tuos.
(Sermon pour le mardi de la 4* semaine de Carême. )
SUR l'injustice du monde.
Le premier objet sur lequel tombent d'ordinaire les discours du monde contre la vertu , c'est sur la droiture des intentions des gens de bien. Comme ce qui parait de leurs actions donne d'ordinaire peu de prise à la malignité et à la censure , on se retranche sur leurs intentions : on prétend aujourd'hui surtout , où , sous un prince aussi grand que religieux , la vertu autrefois étrangère et moquée à la cour, y est devenue la voie la plus sûre des grâces et des récompenses ; on prétend que c'est là où visent ceux qui en font une profession publique ; qu'ils ne veulent qu'aller à leurs fins , et que ceux qui paraissent les plus saints et les plus désintéressés , n'ont par-dessus les autres que plus d'art et plus d'adresse : si on leur fait grâce sur la bassesse de ce motif, on leur en prête d'autres aussi dignes de l'élévation , de la vertu et de la sincérité chrétienne. Ainsi , qu'une âme touchée de ses égarements revienne à Dieu ; ce n'est pas Dieu qu'elle cherche , c'est le monde par une voie plus fine et plus détournée : ce n'est pas la grâce qui a changé son cœur, c'est l'âge qui commence à effacer ses traits , et qui ne la retire des plaisirs , que parce que les plaisirs commencent à la fuir eux-mêmes. Si le zèle embrasse des œuvres de miséricorde , ce n'est pas qu'on soit charitable , c'est qu'on veut devenir important : si I on se renferme dans la prière et dans la retraite , ce n'est pas la piété qui craint les périls du monde ; c'est une singularité et une ostentation qui veut s'en attirer les suffrages : enfin , le mérite des plus saintes actions est toujours déprisé dans la bouche des mondains , par les soupçons dont ils noircissent les intentions.
Je conviens que l'hypocrite est digne de l'exécration de Dieu et des hommes ; que l'abus qu'il fait de la religion est le plus grand de tous les crimes ; que les dérisions et les satires sont trop douces pour décrier un vice qoi mérite l'horreur du genre humain ; et qu'un théâtre profane a eu tort de ne donner que du ridicule à un caractère abominable , si honteux et si affligeant pour l'Église ; et qui doit plutôt exciter les larmes et rindiguatiou , que la risée des fidèles.
Mais je dis que ce déchaînement éternel contre la vertu; que ces soupçons téméraires qui confondent toujours l'homme de bien avec l'hypocrite ; que cette malignité , qui , en faisont des éloges
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pompeux de la justice , ne trouve presque aucun juste qui Tes mérite : je dis que ce langage , dont on fait si peu de scrupule dans le monde , anéantit la religion , et tend à rendre toute vertu suspecte : je dis que par là vous fournissez des armes aux impies , dans un siècle où tant d'autres scandales n'autorisent que trop l'impiété. Vous leur aidez à croire qu'il n'y a plus de justes sur la terre ; que les saints mêmes qui ont autrefois édifié FÊglise , et dout nous honorons la mémoire , n'ont donné aux hommes que le spectacle d'une fausse vertu , dont ils n'avaient que le fantôme et les apparences ; et que TÉvangile n'a jamais formé que des pharisiens et des hypocrites. Comprenez-vous , mes frères, tout le crime de ces dérisions insensées ? vous croyez rire de la fausse vertu , et vous blasphémez contre la religion. Je le répète, en vous défiant de la sittcérié des justes que vous voyez , l'impie conclut que ceux qui les ont précédés , et que nous ne voyons pas , leur étaient semblables ; que les martyrs eux-mêmes , qui couraient à la mort avec tant de fermeté , et qui rendaient à la vérité le témoignage le plus éclatant et le moins suspect que l'homme puisse lui rendre , n'étaient que des furieux qui cherchaient une gloire humaine par une vaine ostentation de courage et d'héroïsme ; et qu'enfin la tradition vénérable de tant de saints , qui de siècle en siècle ont honoré et édifié l'Église , n'est qu'une tradition de fourberie et d'artifice. Et plût à Dieu que ce ne fût ici qu'un emportement de zèle et d'exagération ! ces blasphèmes , qui font horreur, et qui auraient dû être ensevelis avec le paganisme , nous avons encore la douleur de les entendre parmi nous. Et vous-mêmes , qui en frémissez , vous les mettez pourtant, sans le vouloir, dans la bouche de l'impie, ce sont vos censures éternelles de la piété , qui ont rendu en nos jours l'impiété si commune et si impunie.
Je n'ajoute pas que par là tout devient douteux et incertain dans la société. Il n'y a donc plus, ni bonne foi, ni droiture, ni fidélité, parmi les hommes. Car s'il ne faut plus compter sur la sincérité et sur la vertu des justes ; si leur piété n'est que le masque de leurs passions , nous ne compterons pas sans doute plus sur la probité des pécheurs et des mondains : tous les hommes ne seront donc plus que des fourbes et des scélérats dont il faudra se défier, et ne vivre avec eux que comme avec des ennemis d'autant plus à craindre, qu'ils caclient, sous les dehors de l'amilic et de l'humanité ,
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te dessein ou de nous tromper, ou de nous perdre. Il n'y a qu'un cœur profondément mauvais et corrompu, qui puisse supposer tant de noirceur et de corruption dans les autres.
Et voilà le second caractère de cette témérité dont nous parlons. Oui^ mes frères , ce fonds de malignité , qui voit le crime à travers même les apparences de la vertu , et qui attribue à des œuvres saintes des intentions criminelles, ne peut partir que d'une âme noire et corrompue. Gomme les passions vous ont gâté le cœur, à vous que ce dicours regarde ; que vous êtes capable de toute di^ plicité et de toute bassesse ; que vous n'avez rien, de droiV, rien de noble, rien de sincère : vous soupçonnez aisément vos frères d'être ce que vous êtes : vous ne sauriez vous persuader qu'il y ait encore des cœurs simples , sincères et généreux sur la terre : vous croyez voir partout ce que vous sentez en vous-même : vous ne pouvez comprendre que l'honneur, la fidélité , la sincérité, et tant d'autres vertus toujours fausses dans votre cœiir, aient quelque chose de plus vrai et de plus réel, dans le cœ.ur des personnes mémo les plus respectables par leur élévation ou par leur caractère : vous ressemblez aux courtisans du roi des Ammonites ; comme ils n'avaient point d'autre occupation que d'être sans cesse attentif à se supplanter les uns les autres , et à se dresser mutueflement des pièges , ils n'eurent pas de peine à croire que David n'allait pas de meilleure foi avec leur maître. Vous croyez, disaient-ils à ce prince , que David pense à honorer la mémoire de votre père , en vous envoyant des députés qui viennent vous consoler sur sa mort : Putas quod propter honorem patris tui miserit David ad te contolatores (m Rbg. x , 3)? Ce ne sont pas des consolateurs qu'il vous envoie , ce sont des espions; c'est un fourbe, qui, sous les dehoiS^ pompeux d'une ambassade honorable et pleine d'amitié , vient faire examiner les endroits faibles de votre royaume, et prendre des mesures pour vous surprendre : Et non ideo ut investigaret et exploraret civitatem, (Ibid.) C'est le malheur des cours surtout : comme on y est né et qu'on y vit dans le faux , on croit le voir dans la vertu aussi bien que dans le vice : comme c*est une scène où chacun joue un personnage emprunté, on croit que l'homme de bien ne fait qu'y jouer le personnage de la vertu : la sincérité rare ou inutile y parait toujours impossible.
Un bon cœur, un cœur droit, simple et sincère ^ ne peut presque
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comprendre qu'il y ait des imposteurs sur la (erre : il trouve dans son propre fonds Tapologie de tous tes autres hommes , et mesure, par ce qui lui en coûterait à lui-même pour n'être pas de boune foi, ce qu'il en doit coûter aux autres. Aussi , mes frères , examinez ceux qui forment ces soupçons affreux ct'téméraires contre le^ gens de bien ; vous trouverez que ce sont d'ordinaire des homme» déréglés et corrompus^ qui cherchent même à se calmer dans leurs dissolutions , en supposant que leurs faiblesses sont de» faiblesses de tous les hommes; que ceux qui paraissent les plu» vertueux, n'ont par-dessus eux que plus d'habileté pour les- cacher ; et qu'au foad, si on les voyait de près, on trouverait qu'il» sont faits comme les autres hommes : ils font de cette pensée in« juste une ressource affreuse à leurs débauches. Ils s'affermissent dans le désordre, en y associant tous ceux que la crédulité des peuples appelle gens de bien : ils se font une idée affreuse du genre humain , pour être moins effrayés de cdk qu'ils sent obligé» d'avoir d'eux-mêmes; et tâchent de se persuader qu'il n'y a plus de vertu, afin que le vice plus commun leur paraisse plus excusable; comme si , ô mon Dieu ^ la multitude des criminels pouvait ôter à votre justice le droit de punir le crime.
Mais on a vu tant d'hypocrites, dites-vous, qui ont abusé si longtemps le monde, qu'on regardait comme de» saints et des amis de Dieu ,^et qui cependant n^étaient que des hommes pervers et corrompus!
Je l'avoue avec douleur, mes frères : mais que voulez-vous conclure de là? que tous les gens de bieu leur ressemblent? la conséquence est affreuse : et où eu serait le genre humain, si vous raisonniez ainsi sur tout le reste des hommes? On a vu tant d'épouses infidèles : n'y a-t-il donc plus de pudeur et de fidélité djns le lien sacré du mariage ? tant de magistrats ont vendu leur honneur et leur ministère : la justice et l'intégrité sont-elles donc bannies de tous les tribunaux? les histoires nous ont conservé le souvenir de tant de princes perfides, dissimulés, sans foi , sans honneur; également infidèles à leurs ennemi», à leurs alliés, à leurs sujets : la droiture, la vérité, la religion n'environnent-elles donc plui le trône? Levez les yeux, et regardez le prince grand et respectable qui l'honore et qui le remplit : le» siècle» passés ont vu tant de sujets distingués par leurs noms , par leurs charges , par les
bienfaits de leur soaveraiD, trahir le prince et la patrie , et entretenir avec renoemi des intelligences criminelles : trouveriez-vous le maître que vous servez avec tant de zèle et de valeur, équitable, si là-dessus la fidélité d'un chacun de vous lui devenait suspecte? Pourquoi donc un 80u{»çon qui fait horreur envers tous les autres hommes, ne sera-t-il supportable que contre les gens de bien? pourquoi une conséquence ridicule partout ailleurs , ne serait-elle sensée que contre la vertu? la perfidie d'un seul Judas vous faitelle conclure que tous les autres disciples fussent des traîtres et des infidèles? Thypocrisie de Simon le magicien prouve-t-elle que la conversion de tons les autres disciples qui embrassaient la foi , ne fût qu'un artifice pour arriver à leurs fins ; et qu'ils ne marchassent pas droit , comme lui , dans la voie de Dieu ? Quoi de plus injuste et de plus insensé , que de faire à tous un crime de la faute d'un seul ? Il est difficile , je l'avoue, que le vice ne se parc quelquefois des apparences de la vertu ; que l'ange de ténèbres ne se transfigure quelquefois en ange de lumière, et que les passions , qui mettent tout en œuvre pour réussir, ne s'avisent pas quelquefois d'appeler à leur secours les apparences mêmes de la piété , sous un règne surtout où la piété honorée , est presque le chemin de la fortune et des grâces. Mais c'est une extravagance de faire retomber sur toute cette vertu l'usage impie que quelques-uns peuvent faire de la vertu même ; et de croire que quelques abus découverts dans une profession sainte et vénérable, déshonorent généralement tous ceux qui l'ont embrassée. C'est , mes frères , que nous haïssons tous les hommes qui ne nous ressemblent pas ; et que nous sommes ravis de pouvoir condamner la vertu , parce que la vertu, elle-même nous condamne.
Hélas ! mes frères , les tyrans ne faisaient autrefo' j des dérisions publiques des chrétiens , qu'en leur reprochant leurs superstitions prétendues : ils se moquaient des honneurs publics qu'ils leur voyaient rendre à Jésus-Christ , à un crucifié, et de la préférence qu'ils lui donnaient sur Jupiter et sur les dieux de l'empire , dont la pompe et la magnificence des temples et des autels , l'ancienneté des lois , et la majesté des Césars , rendaient le culte rcsj^ectable ; du reste , ils donnaient des éloges publics à leurs mœurs , ils admiraient leur modestie, leur frugalité, leur charité, leur patience, leur vie innocente et mortifiée , leur éloignement des cirques et
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des plaisirs publics ; ils ne pouvaient s'empêcher de regarder avec vénuralion les mœurs .sages, retirées, pudiques, douces, bienfaisantes de ces hommes simpics et fidèles. Vous au contraire , plus insensés , vous ne trouverez pas mauvais qu'ils adorent Jésus- Christ , et qu'ils mettent dans le mystère de la croix leur confiance et leur salut ; mais vous trouvez ndicule qu'ils s'interdisent les plaisirs publics, qu'ils vivent dans la pratique de la retraite, de la mortification, de la prière; mais vous les trouva ctigaes de vos dérisions et de vos censures, parce qu'ils sont humbles^ simples, chastes et modestes; et la vie chrétienne, qui a pu trouver des admirateurs jusque parmi les tyrans , ne trouve auprès de vous que des tpaits moqueurs et des railleries profanes.
Quelle folie, mes frères, de ne trouver dignes de risée, dans un monde , qui n'est lui-même tout entier qu'un amas de niaiseries et d'extravagances, de n'y trouver dignes de risée que «eux qui en connaissent le frivole, et qui ne pensent qu'à se mettre à couvert delà colère à venir ! quelle folie de ne mépriser dans les homotes que les seules qualités qui les rendent agréables à Dieu , respectables aux anges, utiles à leurs frèresl quelle folie de croire qu'un bonheur ou un malheur étemel nous attend^ et de trouver ridicules ceux qu'un si grand intérêt occupe!
Respectons la vertu , mes frères ; elle seule sur k terre mérite notre admiration et nos hommages. Si nous sommes encore trop faibles pour en remplir les devoirs , soyons assez équitables pour en estimer l'éclat et l'innocence ; si nous ne pouvons pas vivre comme les justes , souhaitons de le devenir, envions leur destinée ; si nous ne pouvons pas encore imiter leurs exemples, regardons les dérisions de la vertu, non-seulement comme des blasphèmes contre l'Esprit saint , mais comme des outrages faits à l'humanité, que la vertu toute seule honore ; reprochons-nous les vices qui ne nous permettent pas de ressembler aux gens de bien , loin de leur reprocher les vertus qui nous les rendent dissemblables ; et en un mot, par notre respect véritable pour la piété , méritons d'ob tenir un jour le don de la piété même.
(Servion pour le mercredi de la 4*" semaine de Carême.)
SUR LAZA.RE.
C*est donc un commencemept de justice pour les plus grands pécheurs , que d'aimer les âmes justes ; c'est un préjugé de vertu , que de la respecter dans ceux qui la pratiquent ; c'est une espérance de conversion , que de rechercher la société des gens de bien , estimer leur confiance , et les intéresser à notre salut ; et quand même notre cœur gémirait encore sous des liens injustes , et que Famour du monde et des plaisirs nous éloignerait encore de Dieu, dès que nous commençons à aimer ses serviteurs, nous faisons comme le premier pas dans son service. Il semble que notre cœur se lasse déjà de ses passions , des que nous nous plaisons avec ceux qui les condamnent; et que le goût de la vertu n'est pas loin, dès que nous pouvons goûter ceux que la vertu seule rend aimables.
D'ailleurs, les justes, mstruits par nous-mêmes de nos faiblesses, les ont sans cesse présentes devant le Seigneur : ils gémissent devant lui sur les chaînes qui nous lient encore au monde et à ses amusements : ils lui offrent quelques faibles désirs de vertu , que nous leur confions quelquefois , pour obliger sa bonté à nous en accorder de plus Vifs et de plus efficaces ; ils portent jusqu'au piedde son trône quelques commencements de bien qu'ils ont aperçus en nous , pour nous en obtenir de sa miséricorde la perfection et la plénitude. Plus touchés de nos malheurs que de leurs besoins^ ils s'oublient saintement eux-mêmes , pour sauver leurs frères qui périssent à leurs yeux : eux seuls nous aiment pour nous-mêmes , parce qu'eux seuls n'aiment en nous que notre salut : le monde peut nous donner des créatures, des adulateurs, des compagnons de plaisir, de société, de débauche; mais la vertu toute seule nous donne des amis.
Mes frères , la prédiction terrible de Jésus-Christ s'accomplit tous les jours à nos yeux. Des publicains et des pécheurs, des personnes d'une conduite scandaleuse , même selon le monde , et aussi éloignées du royaume de Dieu que l'orient l'est de l'occident, se convertissent, font pénitence, surprennent le monde par le spectacle d'un vie retirée, mortifiée, et reposeront dans le sein d'Abraham et de Jacob ; et peut-être que nous , qu'on regarde comme les enfants du royaume; peut-être que nous, dont les
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mœurs n'offrent rien, aux yeux du monde, que de régulier et de louable ; peut-être que nous , qu'on propose comme des modèles de conduite et de vertu ; peut-être que nous , que le monde canonise , et qui nous glorifions du nom et des apparences de la piété , hélas I peut-être serons-nou» rejetés et confondus avec les iotidèles, pour avoir toujours opéré notre salut avec négligence , et conservé un cœur encore tout mondain au milieu àen œuvres de la piété même : FilH autem regni tjiciewtur in iênebras exteriùre$* (Math., viii,12.)
Ainsi , mes frères, vous que ce discours regarde , ne jugez pas de vous-mêmes , en vous comparant en secret à ces âmes désordonnées , que le monde et les passions entraînent. On peut être plus juste que le monde , et ne l'être pas encore assez pour lésas- Christ ; car le monde est si corrompu , TÉvangite y est si ign<Mré , la foi si éteinte , les règles et les vérités si affaiblies , que ce qui est vertu par rapport à lui , peut être encore une grande iniquité devant Dieu.
Comparez- vous plutôt à ces saints pénitents , qui édifièrent autrefois l'Église par le prodige de leurs austérités , et dont la vie nous parait encore aujourd'hui si incroyable ; à ces martyrs généreux qui livraient leurs corps pour la vérité ,et qui , au milieu des plus cruels tourments , étaient transportés de joie à la vue des promesses étemelles ; à ces fidèles des premiers temps , qui mouraient tous les jours pour Jésus-Christ, et qui dans les persécutions, et dans la perte de leurs biens, de leurs enfants, de leur patrie, croyaient tout posséder, parce qu'ils n'avaient pas perdu la foi et l'espérance d'une vie meilleure : voilà les modèles sur lesquels vous devez mesurer votre vertu, pour la trouver encore défectueuse et toute mondaine. Si vous ne leur ressemblez pas, en vain ne ressemblez-vous pas au monde , vous périrez comme lui : il ne suffit pas de ne point imiter- les crimes des mondains , il faut encore avoir les vertus des justes.
Grand Dieu! souffrez donc que, pour finir enfin, les égarements d'une vie toute criminelle, j'élève aujourd'hui ma voix vers vous, du fond de Tabime où je languis depuis tant d'années : les chaînes impures dont je duis lié , m'attachent par tant de nœuds à la profondeur du gouffre où je traîne mes tristes jours, que, malgré tous nos bons désirs, je demeure toujours immobile, et ne saurais
presque plus faire d'effort, pour me dégager , et retourner à vous , ô mon Dieu ! que j'ai abandonné. Mais , Seigneur , du fond de ce gouffre où vous me voyez lié et enseveli, comme un autre Laxare, j'ai encore du moins la voIk du cœur libre pour porter jusqu'au pied de votre trône mes regrets , mes soupirs et mes larmes : he profundU clamavî ad te , Domine. (Ps. cxxix , 1 , et seq.)
Sermon pour le vendredi de la i* semaine de Carême).