‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 97 sur 145 · EVIDENCE DE LA LOI DE DIEU · texte numérisé non relu

EVIDENCE DE LA LOI DE DIEU

Dieu est trop sage pour ne pas aimer l'ordre; et il est trop bon en même temps pour ne pas vouloir notre bien. 11 faut donc que sa loi porte ces deux caractères ; un caractère d'équité et un caractère de bonté : un caractère d'équité, qui règle tous les devoirs; un caractère de bonté , qui nous fasse trouver ici-bas notre repos et notre bonheur dans le devoir et dans la règle.

Aussi nous sentons, au fond de nos coeurs , que ces règles sont justes et raisonnables ; que la loi de Dieu n'ordonne rien qui ne soit conforme aux véritables intérêts de Tbomme ; que rien ne convient mieux à la créature raisonnable que la douceur, l'humanité, la tempérance , la pudeur, et toutes les vertus recommandées dans rËvangile;que les passions interdites par la loi, sont la seule source de tous nos troubles; que plus nous nous éloignons de la règle et de la loi , plus nous nous éloignons de la paix et du repos du cœur; et que le Seigneur, en nous défendant de nous livrer aux passions vives et injustes, nous a défendu seulement de nous livrer à nos propres tyrans , et n'a voulu que nous rendre heureux en nous rendant fidèles.

Voilà un témoignage que la loi de Dieu trouve au fond de nos cœurs. En vain , emportés par le charme des sens , secouons-nous le joug des règles saintes ; nous ne pouvons réussir à nous justifier à nous-mêmes nos propres désordres : nous prenons toujours en secret les intérêts de la loi contre nous-mêmes ; nous trouvons toujours au dedans de nous l'apologie des règles contre les passions. Nous ne saurions corrompre ce témoin intérieur de la vérité , qui plaide au dedans de nous pour la vertu ; nous sentons toujours une mésintelligence secrète entre nos pepchants et nos lumières :

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la loi de Dieo, née dans notre cœur, s*y ^ve toujours eontre hi loi de la chair, étrangère à l'homme ; elle y maintient malgré nous sa vérité , si elle ne peut y maintenir son autorité ; elle nous sert de censeur, si elle ne peut nous servir de règle ; en un mot, elle nous rend malheureux , si elle ne peut nous rendre Gdèles.

Ainsi, en vain nous livrons-nous quelquefois àtouterramertume de la haine et de la vengeance : nous sentons bientôt cfib ce plaisir cruel n'est pas fait pour le cœur de l'homme ; que c'est se punir soi-même que de haïr ; et, en revenant à nous-mêmes après les emportements de la passion , nous retrouvons au dedans de nous un fonds d'humanité qui en désavoue la violence , qui nous fait comprendre que la douceur et la bonté étaient nos premiers penchants ; et qu'en nous ordonnant d'aimer nos frères , la loi de Dieu n*a fait que consulter les sentiments les plus droits et les plus raisonnables de notre cœur, et nous réconcilier avec nousmêmes. Vous êtes plus juste que moi , disait Saûl à David, au plus fort de sa haine contre lui : Justior tu es quam ego, (i Reg., XXIV , 18. ) La bonté , née dans le cœur de tous les hommes, lui arrachait cet aveu, et désavouait en secret l'injustice et la dureté de sa vengeance.

En vain nous plongeons-nous dans les voluptés brutales et sensuelles, et cherchons-nous avec fureur tout ce qui peut satisfaire des penchants insatiables dé plaisir : nous sentons bientôt que le dérèglement nous mène trop loin, pour être conforme à la nature ; que tout ce qui nous assujettit et nous tyrannise renverse l'ordre de notre première institution ; et que l'Évangile , en nous interdisant les passions voluptueuses , n'a fait que pourvoir à la tranquil- Hté de notre cœur, et nous rendre toute son élévation et toute Isa noblesse. Combien de serviteurs dans la mtOson de mon père (Luc, XV, 17), disait le prodigue encore lié des chaînes d'un vice honteux , sont dans la gloire et dans l'abondance t et je traîne ici, dans l'ennui et dans l'opprobre, Tindignité de ma passion. C'était un reste de raison et de noblesse qui se faisait encore entendre au fond de son cœur.

Enfin , parcourez tous les préceptes de la loi de Dieu , vous sentirez qu'ils ont un rapport nécessaire avec le cœur de l'homme ; que ce sont des règles fondées sur une profonde connaissance de ce qui se passe au dedans de nous ; qu'elles ne renferment que les

remèdes de nos maujL les plas secrets, et les secours de nos pen* chants les plus justes ; et qu'il n'y avait que celui seul qui connaît le fond des cœurs , qui pût prescrire de telles maximes aux hommes. l!es païens eux-mêmes , en qui toute vérité n'était pas encore éteinte , rendaient cette gloire à la morale des chrétiens : ils étaient forcés d'admirer la sagesse de ses préceptes, la nécessité de ses défenses, la sainteté de ses conseils, le bon sens et l'élévation de toutes ses règles: ils étaient surpris de trouver dans les discours de Jésus-Christ une philosophie plus sublime que dans les écoles de Rome oude la Grèce ; et ne pouvaient comprendre que le Fils de Marie eût mieux connu les devoirs , les désirs , les penchants aecrets du c&ur de l'homme , que Platon et tous ses disciples.

Venez nous dire , après cela , que la nature est notre première loi , et que des penchants de plaisir nés avec nous ne sauraient être des crimes. Je Faidit souvent ; c'est une impiété qui n'est que dans le discours : c'est une ostentation de libertinage , dont la vanitése fait honneur, et que la vérité dément en secret. Augustin , dans ses égarements, n'avait rien oublié pour effacer au fond de son cœur ce reste de foi et de conscience qui le rappelait encore à la vérité ; il avait cherché avidement dans les sentiments les plus impics, et dans Içs erreurs les plus monstrueuses , de quoi se rassurer contre ses crimes; son esprit, fuyant la lumière qui le poursuivait, errait d'impiété en impiété, èl d'égarement en égarement : cependant, malgré tous ses efforts et toutes ses fuites, la vérité, toujours victorieuse au fond de son âme , s'y faisait entendre malgré lui ; il ne pouvait réussir à se séduire , et à se calmer dans ses désordres : Je portais , ô mon Dieu , dit-il lui-même , une conscience déchirée , et comme toute sanglante encore des plaies douloureuses que- mes passions y faisaient sans cesse : Portcibam conscissamet cruentam animam meam (S. ACG., in Conf,) : j'étais à charge à moi-même : je ne pouvais plus soutenir mon propre cœur : je me tournais de tous les c6tés , et il ne se trouvait bien nulle part; et je ne savais où le placer, pour m'en décharger, et soulager mon inquiétude : Impatieniem portari à me, et ub% eam ponerem fwn inveniebam. (S. Auc, Conf.)

Voilà le témoignage que rend de lui-même un pécheur, qui ajoutait à la vivacité des passions l'impiété des sentiments et l'abus des lumières. Et ces exemples sont de tous les siècles : le nôtre lui-

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même a vu des pécheurs célèbres et déclarés, qui se faisaient une gloire affreuse de ne point croire eu Dieu, et qu'on regardait comme des héros daus Timpiété et le libertinage ; on les a vus, touchés enfin de repentir comme Augustin , et revenus de leurs égarements^ on les a vus, dis-je., avouer qu'ils n'avaie>nt pu réussir à effacer les- règles et la vérité du fond de leur âme; qu'au milieu de leurs impiétés et de leurs excès les plus affreux , leur cœur encore chrétien démentait tout bas leurs dérisions et leurs blasphèmes ; qu'ils se faisaient honneur devant les hommes d'une force d'esprit qui les abandonnait en secret ; que cette incrédulité apparente ca> chait les remords les plus cruels et les frayeurs les plus tristes ; et qu'ils n'avaient jamais été fermes et tranquilles dans le crime.

Êtes-vous calmes de bonne foi, comme vous nous l'assurez , dans cette vie toute de plaisirs , de dissipation , d'oisiveté , de sensualité ; en un mot , dans cette vie du monde , dont vous nous soutenez éternellement l'innocence? Avez-vous pu réussir jusques ici à vous persuader que c'est la voie qui mène au salut? Ne sentezvous pas que l'Évangile exige de vous quelque chose de plus que ce que vous faites ? Voudriez-vous aller paraître devant Dieu , et n'avoir à lui présenter que ces plaisirs, ces amusements que vous appelez innocents , et qui composent presque tout le fond de votre vie? je vous le demande. Dans ces moments où , touchés quelquefois plus vivement de la grâce , vous vous proposez de penser sérieusement à l'éternité , ne mettez- vous pas, dans le plan que vous vous formez alors d'une nouvelle vie , la privation de toutes les mêmes clioses presque auxquelles vous nous dites sans cesse que vous ne voyez point de mal? Ne commencez-vous pas à vous dire à vous-mêmes, qu'alors uniquement occupés de votre salut, vous renoncerez aux excès du jeu , aux spectacles , aux vanités et à l'indécence des parures , à la dissipation des assemblées et des plaisirs ; vous donnerez plus de temps à la prière , à la retraite, aux lectures saintes, aux devoirs de la religion? Or, que vous dites-vous par là à vous-mêmes, sinon que, tandis que vous ne renoncez pas à tous ces abus , que vous n'employez pas plus de temps à tous ces devoirs de piété , vous ne pensez pas sérieusement au salut, vous ne devez rien y prétendre , vous êtes dans la voie de mort et de perdition?

Mais d'aillcui s , vous poussez si loin la sévérité de vos censures

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contre les gens de bien : rappelez toute la rigueur de vos maximes et de vos. dérisions sur leur conduite. Ne blàmez-vous pas, ne censurez-vous pas tous les jours vous-mêmes ces personnes qui veulent allier avec une profession publique de piété ces abus , ces amusements dont vous nous faites sans cesse Tapologie , et qui veulent jouir de la réputation de la vertu » sans rien perdre des plaisirs du monde? ne traitez-vous pas leur piété de chimère et de grimace? €'est ici où vous étalez avec emphase toute Taustérité dé la vie chrétienne. Ne dites-vous pas qu'il faut renoncer tout de bon au monde, ou continuer à vivre comme le monde vit ; et que toutes ces vertus ambiguës , ne servent qu'à décrier la vertu véritable? J'en conviens avec vous; mais je vous réponds : Votre conscience vous dicte qu'il n'est pas sur de se donner à demi à Dieu; et votre conscience ne vous reproche rien , à ce que vous nous dites, dans une .vie où Dieu ne se trouve point du tout? Vous condamnez ces âmes abusées, qu'un partage du moins apparent entre le monde et Jésus-Christ peut rassurer ; et vous nous faites l'apologie de votre conduite, vous qui n'avez pour la justifier que les abus du monde tout seul, et le danger de ses usages? Croyez- vous donc que la voie du salut soit plus austère pour ceux qui font profession de piété que pour vous ? que le monde ait làdessus des privilèges qu'on perd dès qu'on veut servir Dieu ? Accordez-vous donc avec vous-même : et, ou ne condamnez plus une vertu mondaine , ou ne nous justifiez plus le monde lui-même , puisque tout c« que vous blâmez dans la vertu , ce n'est que ce que le monde y met encore du sien.

Et pour vous faire encore mieux sentir combien peu là-dessus vous êtes de lionne foi : vous vous faites honneur de redire sans cesse que nous désespérons de la faiblesse humaine ; que, pour s'en tenir à tout ce que nous disons dans ces chaires chrétiennes, il faudrait se retirer dans des déserts , ou être des anges plutôt que des hommes : cependant, rendez gloire à la force de la vérité : si un ministre de l'Évangile venait vous porter ici une doctrine tout opposée à celle que nous vous enseignons ; s'il venait vous annoncer ici les mêmes maximes que vous débitez tous les jours dans le monde ; s'il venait vous prêcher, dans ce lieu de la vérité , que l'Évangile n'est pas si sévère qu'on le publie ; qu'on peut aimer le monde et servir Dieu -, qu'il n y a de mal dans les jeux , éiu\f>

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les plaisirs , dans les spectacles , que celui qu'on y met ; qu'il faut vivre comme le monde , quand on vit dans le monde; que tout ce langage de croix , de pénitence , de mortification , de renoncement à soi-même , est plus fait pour les cloîtres» que pour la cour et pour les personnes d'un certdki rang : et qu'enfin , Dieu est trop bon pour nous faire un crknede mille choses qui ont passé eu usage , et dont nous voulons vous faire un scrupule : s'il venait, dis-je , vous prêcher ces maximes dans ce lieu saint, qu'en penseriez-vous ? que diriez- vous de sa nouvelle doctrine? quelle idée auriez-vous de ce nouvel apôtre? Le regarderiez- vous comme un homme descendu du ciel pour vous annoncer un nouvel Évangile ? le croiriez- vous mieux instruit que nous sur les vérités saintes du salut , et sur les règles de la vie chrétienne ? Vous ririez de son ignorance ou de sa folie : vous auriez peut-être horreur de la profanation qu'il ferait de son ministère.

Ainsi , mes frères , étudiez la loi de Dieu dans votre propre conscience , et vous verrez qu'elle n'est pas plus favorable que nous à vos passions : consultez les lumières de votre cœur, et vous sentirez qu'elles s'accordent parfaitement avec nos maximes : écoutez la voix de la vérité qui s'élève au dedans de vous , et vous conviendrez que nous ne faisons que vous redire ce qu'eller crie sans cesse aux oreilles de votre cœur. Vous n'avez pas besoin, pour vous éclaircir sur la plupart de vos doutes , dit saint Augustin , de consulter des hommes habiles : ne cherchez point hors de vous des éclaircissements et des réponses : ne sor tez pas de vous-même pour savoir ce que vous avez à fair« : écoutez les décisions de votre cœur ; suivez le premier mouvement de votre conscience ; et vous vous déterminerez toujours pom* le parti le plus conforme à la loi de Dieu : la première impression du cœur est toujours pour la sévérité de la règle O;0ntre l'adoucissement de l'amour-propre : votre conscience ira toujours plus loin, et sera toujours plus sévère que nous-mêmes ; et si vous avez besoin de nos décisions , ce sera plutôt pour en modérer la sévérité, que pour en détromper la fausse indulgence : iVoli foras ire : tH teipsum redi : ininteriore honUnehabitat veritas, (S. AUG. )

Les hommes n'ont appris à douter sur les règles des mœurs , que depuis qu'ils ont voulu les allier avec leurs passions injustes. Hélas ! tout était presque décidé pour les premiers fidèles : nous

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ne voyons pas qae/lans ces siècles heareux, les premiers pasteurs de rÉglise eussent beaucoup de difficultés à résoudre sur le détail des devoirs : ces volumes immenses qui en décident les doutes par des résolutions infinies n'ont paru qu'avec la corruption des mœurs : |t mesure que les fidèles ont eu plus de passions à satisfaire f ils ont eu plus de doutes à proposer : il a fallu grossir des volumes pour résoudre des difficultés que la cupidité toute seule formait; des difficultés déjà toutes résolues dans l'Évangile, et sur lesquelles les premiers âges de la foi auraient été scandalisés qu'on eût osé même se former des doutes. Nos siècles , encore plus dissolus que ceux qui nous avaient précédés , ont vu encore croître et multiplier à l'infini ces recueils énormes de cas et de résolutions : toutes les règles les plus incontestables de la morale de Jésufr€tirist y sont presque devenues des problèmes ; il n'est point de devoir sur lequel la corruption n'ait eu des difficultés à proposer, et auquel une fausse science n'ait trouvé des adoucissements : tout y a été agité , contesté , mis en doute : on y a vu l'esprit de l'homme se jouer de l'Esprit de Dieu , et substituer des doctrines humaines à la doctrine que Jésus-Christ nous a apportée du ciel : et quoique nous ne prétendions pas blânoer ici universellement tous ces hommes pieux et habiles , qui nous ont laissé ces amas pénibles de décisions ; il eût été à désirer que l'Église se fût passée de ce secours ; et nous ne pouvons nous empêcher de les regarder comme des remèdes qui sont devenus eux-mêmes des plaies , et comme les tristes fruits de la nécessité des temps , de la dépravation des mœurs , et de l'affaiblissement de la vérité parmi les hommes.

Les doutes sur les devoirs naissent donc delà corruption de nos cœurs, bien' plus que de l'obscurité des règles. • La lumière de la loi , dit saint Augustin, ressemble à celle du soleil; mais elle a beau luire , briller, éclater, un aveugle n'en est pas frappé : or, tout pécheur est cet aveugle ; la lumière est près de lui , l'environne 9 le pénètre , entre de toutes parts dans son âme ; mais il est toujours lui-même loin de la lumière : Prœsens est ilH» sed cum cœeo prasens est. Purifiez votre cœur, continue ce Père, ôtez-en le bandeau fatal des passions ; alors vous verrez dair dans vos devoirs , et tous vos doutes seront éclaircis : Removeantur iniquitates ; sanetur quod saucium est ; levetur pendus ab oculo ; prœ

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cepium Domiitt lucidum. Aussi nous voyons tous les jours que lorsque , touchée de la grâce, une âme commence à prendre des mesures solides pour rétemité , ses yeux s'ouvrent sur mille vérités qu'elle s'était jusque-là dissimulées à elle-même; a mesure que ses passioni diminuent » ses lumières croissent ; elle est surprise d'avoir pu s'aveugler si longtemps sur des devoirs qui lui {Kiraissenl alors si évidents et si incontestables ; et , loin qu'un guide sacré ait besoin alors de contester et de soutenir contre elle les intérêts de la loi de Dieu , il faut que sa prudence cache, pour ainsi dire» à cette âme touchée, toute l'étendue et les terreurs des vérités saintes ; qu'elle la calme sur l'horreur des désordres passés , et tempère les frayeurs où la jettent la nouveauté et la surprise de ses lumières. Ce ne sont donc pas les règles qui alors s'édaircissent , c'est l'âme qui se dégage et sort de ses ténèbres : ce n'est point la loi de Dieu qui devient plus évidente; ce sont les yeux du cceur qui s'ouvrei^t à sa clarté ; en un mot*, ce n'est point TÉvangile qui change, c'est le pécheur.

Et une nouvelle preuve ie ce que j'avance , mes frères , c'est que sur les pointsde la loi sur lesquels nulle passion, nul intérêt particulier ne nous aveugle, nous sommes équitables et clairvoyants. Un avare qui se cache à lui-même les règles de la foi sur l'amour insatiable des richesses , voit clair dans les maximes qui condamnent l'ambition ou la volupté. Un voluptueux , qui tâche de se justiGer la faiblesse de ses penchants , ne fait point de grâce aux inclinations basses et aux attachements sordides de l'avarice. Un hooame entêté de l'élévation et de la fortune , et qui regarde les mouvements éternels qu'il faut se donner pour parvenir, comme des soins sérieux et solides , et seuls dignes de sa naissance et de son nom , voit toute l'indignité d'une vied'amusementet de plaisirs ; et comprend dairement qu'un homme né avec un nom , se dégrade et se déshonore par Foisiveté et par Tindolence. Une femme saisie de la fureur du jeu, et d'ailleurs régulière, est impitoyable sur les fautes les plus légères qui attaquent la conduite, et justifie éternellement l'innooënce d'un jeu outré, en l'opposant à des désordres d'une autre nature, dont elle se trouve exemple. Une autre , au contraire , enivrée de sa personne et de sa beauté , tout occupée de ses passions déplorables , regarde cet acharnement à un jeu éternel comme une espèce de maladie et de dérangement d'esprit; et ne voit dans fa honte de ses

engagements qu'une faiblesse innocente, et des penchants involontaires dont nous trouvons la destinée dans nos cœurs.

Parcourez toutes les passions , et vous verrez qu'à mesure qu'on est exempt de quelqu'une, on la voit, on la condamne dans les autres; on connaît les règles qui la défendent; on va même jusqu'à la rigueur envers autrui sur l'observance des devoirs qui n'intéressent pas nos propres faiblesses , et on pousse la sévérité jusqu'au delà même de la règle. Les pharisiens , si éclairés et si sévères sur le crime delà femme adultère,et sur les peines attachées par la loi à l'horreur de cette infidélité , ne voyaient point leur orgueil , leur hypocrisie, leur haine implacable , et leur envie secrète contre Jésus-Christ. Les ténèbres ne sont donc que dans notre propre cœur ; et nous ne commençons à douter de nos devoirs , que lorsque nous commençons à aimer les maximes qui les combattent. Seconde réflexion.

En effet, je vous dis en troisième Heu : Vons croyez que l'Évan gile n'est pas si formel que nous le prétendons sur la plupart des règles que nous voulons vous prescrire ; que nous outrons sa sévérité , et que nous lui faisons dire ce qu'il nous plait. Écoutez-le donc lui-même, mes frères : nous consentons que de tous les devoirs qti'il vous prescrit, vous ne vous croyiez obligés d'observer que ceux qui y sont marqués en termes si clairs et si précis qu'on ne saurait s'y méprendre , et les méconnaître : on ne vous en demande pas davantage , et nous vous quittons de tout le reste. Écoutez-le donc : Celui qui ne porte pets sa croix chaque jour, et qui ne me suit pas, ne saurait être mon disciple. (Luc, xiv, 27.) Quiconque ne renonce pas de coeur à tout ce qu'il possède , et ne se renonce pas sans cesse lui-même» ne doit rien prétendre à mes promesses. (Ihïd. 33.) Le royaume des cietix souffre violence , et il n*y a que ce^ix qui se la font qui en jouiront un jour, (Matth., xi, 12.) 5i vous ne faites pénitence , vous périrez tous, (Luc, xiii,^6.) Il n'est pas possible de servir Dieu et le monde. (Matth,. vi, 24. ) Malheur à ceux qui sont dans la joie et dans Vahondawe ; et bienheureux ceux qui pleurent et qui souffrent ici-bas! (Luc, vi, 25.) Celui qui aime son père» sa femme, ses enfants , ses biens , son corps , son dme plus que moi, West pas digne de moi. (Ibid. , xiv, 26.) Le motide se réjouira ; mais vous^ mes disciples, vous y serez toujours dans la tristesse de la foi, et dans les larmes de la pénitence. (Jean , xvf, 20.)

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Est-ce moi qui parle ici , mes frères? viens-je vous Iromper par un excès de sévérité , ajouter à TÉvangile , et vous porter mes propres pensées? Faible eomme je suis, j'ai moi-même besoÎD d'indulgence ; et si je prenais dans la faiblesse de mon cœur la doctrine que je yous annonce , hélas ! je ne vous parlerais que le langage de rbomme ; je vous dirais que Dieu est trop bon pour punir des penchants qui naissent , ce semble , avec nous ; qu'il n'est pas nécessaire , pour aimer Dieu , d'être l'ennemi de soi-même ; que lorsqu'on a du bien , il faut en jouir, et ne se rien refuser. Voilà le langage que je tiendrais (car l'homme livré à lui-même ne peut parler que ce langage de chair et de sang). Mais me croiries-vous , mes frères, je vous l'ai déjà demandé? respecteriez- vous mon ministère ? me regarderiez-vous comme un ange du dei qui viendrait vous annoncer un nouvel Évangile?

Celui de Jésus-Christ vient de vous tenir un autre langage : je ne vous ai rapporté que ses divines paroles mêmes ; ce sont les devoirs qu'il vous prescrit en termes clairs et précis. On consent que vous borniez là toute votre piété , et que vous laissiez tout le reste comme douteux , ou du moins ordonné en termes moins clairs , et plus susceptibles d'interprétations favorables. Ne comptez, parmi vos devoirs, que ces règles saintes et incontestables; nous n'exigeons rien de plus : bornez-vous à faire ce qu'elles vous prescrivent; et vous verrez que vous en ferez encore plus que nous ne demandons ; et que les maximes les plus communes et les plus familières de l'Évangile vont infiniment plus loin que tous nos discours.

Ainsi, mes frères, lisez les livres saints» et lisez-les avec cet esprit de foi, de soumission, de dépendance, que l'Église exige; et vous en saurez bientôt autant sur vos devoirs , et sur les règles des mœurs, que les docteurs eux-mêmes qui vous enseignent : Su-^ per omnes docentes me xnteUexi , quia tesUmonia tua meditatio mea est, (Ps. cxviii, 99.)

Et certes, mes frères, d'où vient, je vous prie , que les premier^ fidèles poussèrent si loin la puretédes mœurs et la sainteté du christianisme ? Leur annonça-t-on d'autres maximes que celles que nous vous annonçons? leur prèchait-ou un autre Évangile plus clair et plus précis que celui que nous vous prêchons? C'étaient cependant des nations idolâtres et dissolues , qui avaient porté aux vé-

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rites de la loi les préjugés des superstitions et des plus infâmes voluptés, autorisées par le culte même. Si rÉvangiie renfermait les moindres obscurités favorables aux passions, c'étaient sans doute ces premiers disciples de la foi , qui devaient y prendre le change. D'où vient cependant qu'ils ne proposaient pas aux apôtres et à leurs successeurs, les mêmes difficultés que vous nous opposez sans cesse pour soutenir les abus du monde et les intérêts des passions? d'où vient qu'avec plus de penchants et plus de préjugés que nous pour les plaisirs , ces heureux fidèles comprirent d'abord jusqu'où, pour obéir à l'Évangile, il fallait se les interdire?

Ah! c'est qu'ils avaient nuit et jour le livre de la loi entre Ie$ mains : c'est que la patience et la consolation des Écritures étaient la plus douce occupation de leur foi : c'est que les lettres des saints apôtres , et le récit de la vie et des maximes de Jésus-Christ , étaient le seul lien , et l'entretien journalier de ces Églises naissantes : c'est qu'en un mot, pour qui lit l'Évangile , tout ce qui regarde les devoirs est bientôt décidé.

Enfin, je dis en dernier lieu : Quand même il s'y trouverait encore quelque chose d'obscur ; la loi de Dieu ne retrouve-t-ellc pas toute son évidence dans l'instruction et dans le ministère ? Les chaires chrétiennes vous annoncent tous les jours la pureté des maximes saintes j les pasteurs les prêchent sur les toits ; les guides sacrés des consciences les confient à l'oreille; des hommes pleins de sèle et de lumières les font passer à la postérité , dans des ouvrages dignes des meilleurs temps de l'Église : jamais la piété des fidèles n'eut plus de secours , jamais l'ignorance n'eut moins d'excuse, jamais siècle ne fut plus éclairé, et ne connut mieux l'esprit de la foi, et toute l'étendue des devoirs. Nous ne vivons plus dans ces siècles d'ignorance, où les règles ne subsistaient que dans les abus qui les avaient altérées , où le ministère était souvent pom* les fidèles une occasion d'erreur et de scandale, et où le prêtre passait pour éclairé, dès qu'il était plus superstitieux que son peuple.

Il semble , ô mon Dieu , que pour nous rendre plus inexcusables , à mesure que la malice des hommes croit d'un côté, la connaissance de la vérité , qui doit les condamner, augmente de l'autre : à mesure que les mœurs se corrompent , les règles se développent : à mesure que la foi s'affaiblit et s'éteint, elle s'éclaircit et se purifie; semblable à ces feux qui en expirant jettent une plus grande

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clarté, et ne font jamais mieux sentir leur force et leur éclat , que lorsqu'ils sont sur le point de s'éteindre.

Ce n'est pas qu'il n'y ait encore parmi nous des guides aveugles, et des prophètes qui annoncent leurs propres songes. Mais le piège n'est à craindre que pour ceux qui veulent bien y être trompés : quand on veut aller de bonne foi à Dieu, on a bientôt trouvé la main qui sait nous y conduire : ce ne sont donc pas proprement les faux guides qui nous égarent ; c'est nous qui les cherchons , parce que nous voulons nous égarer avec eux ; ils ne sont pas les premiers auteurs de notre perte , ils n'en^sont que les approbateurs; ils ne nous mènent pas dans la voie de la perdition, ils ne font que nous y laisser; et nous sommes déjà tout résolus de périr, dès que nous venons chercher leur suffrage. En effet, on sent bien soi-même le danger et l'imprudence du choix que l'on fait; plus même l'oracle est complaisant, plus on se défie de ses lumières ; plus il respecte nos passions , moins on respecte son ministère : on en fait même souvent le sujet de ses dérisions ; on tourne en ridicule une indulgence qu'on a recherchée ; on se vante d'avoir trouvé un protecteur commode des faiblesses humaines ; et, par un aveuglement dont on ne peut parler qu'avec des larmes, on confie son âme et son salut étemel à un homme qu'on ne croit pas même digne , non-seulement de respect , mais même d'attention et de ménagement : semblables à ces Israélites , qui un moment après avoir fléchi le genou devant le veau d'or, et attendu de lui leur salut et leur délivrance , le brisèrent avec outrage , et le réduisirent en cendres.

Mais, après tout, quand Fignorance ou l'affaiblissement des ministres pourrait être une occasion d'erreur, les exemples des saints vous détrompent. Vous voyez quelle a été dès le commencement la route de ceux qui ont obtenu les promesses, et dont nous honorons sur la terre la mémoire et les saints travaux : vous voyez que nul d'entre eox ne s'est sauvé par la voie que le monde vous vante comme si sûre et si innocente : vous voyez que tous les saints ont fait pénitence, crucifié leur chair, méprisé le monde avec ses plaisirs et ses maximes : vous voyez que les siècles, si différents entre eux pour les usages et pour les mœurs, n'ont jamais rien changé aux mœurs des justes; que les saints des premiers temps étaient faits comme ceux des derniers; que les pays même les plus dis-

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semblables pour rhumeur et pour les manières, ODt produit des saints qui se sont tous ressemblés; que ceux des climats les plus éloignés et les plus différents du nôtre, ressemblaient à ceux de notre nation; que, dans toute langue et dans toute tribu, ils ont tous été les mêmes : qu'enfm leurs situations ont été différentes; que les uns se sont sauvés dans l'obscurité , les autres dans Télévation; les uns dans la pauvreté , les autres dans Tabondance; les uns dans la dissipation des dignités et des soins publics , les autres dans le silence et dans le repos de la solitude : en un mot, les uns sur le fumier, les autres sur le trône ; mais que la croix , la violence, le renoncement a été la voie commune à tous.

Ainsi se sont sanctifiés dans tous les siècles et dans tous les pays les princes religieux , les saints conquérants , les courtisans qui ont craint le Seigneur, les magistrats chrétiens, les cierges retirées, les femmes partagées entre Jésus-Christ et les soins du mariage, les solitaires pénitents , les prêtres appliqués à Fautel saint, les maîtres et les esclaves , et jouissent aujourd'hui de la bienheureuse immortalité.

(Sermon pour le dimanche de la Passion.)

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