IMMUTABILITÉ DE LA LOI D£ DIEU
Un des reproches les plus pressants et les plus ordinaires que les premiers apologistes de la religion faisaient autrefois aux païens, c'était rinstabilité de leur morale , et les variations éternelles de leur doctrine. Comme la plénitude de la vérité ne se trouvait pas dans leur vaine philosophie , et quMIs ne puisaient pas leurs lumières, disait Terluliien , dans cette raison souveraine qui éclaire tous les eàprits , et qui est le docteur immuable de la vérité ; mais dans la corruption de leur cœur , et dans la vanité de leurs pensées ; ils qualifiaient le bien et le mal selon leurs caprices, et les vices et les vertus étaient presque parmi eux des noms arbitraires : Malum ac bonumpro arbitrio ac lihidine interpretaniur, (TErtcll.) Cependant, continue ce Père, le caractère le plus inséparable de la vérité , c'est d'être toujours le même : le bien et le mal tirent leur immutabilité de celle de Dieu même , qu'ils glorifient ou qu'ils outragent : sa sagesse, sa sainteté , sa justice , sont les seules règles éternelles de nos mœurs , et il n'appartient pas aux hommes
de changer à leur gré ce quef les hommes n*ont pas établi » et ce qui est plus ancien que les hommes mêmes : Hœc est veriiatis tti' tegritas; ncinmutare sententiam, nec variarejudicium : nonpotest aliud esse quod vere quidem honum est seu malum ; omnia pênes Dei veritatem fixasunt. (Tertdll.)
Or , il n'était pas étonnant que la morale n'eût rien de fixe dans les écoles païennes , livrées à Torgueil et aux variations de l'esprit humain , c'était la vanité , et non pas la vérité , qui faisait les philosophes ; les règles changeaient avec les siècles ; de nouveaux temps amenaient de nouvelles lois : en un mot , la doctrine ne changeait pas les mœurs ; c'était le changement de mœurs , qui entraînait toujours celui de la doctrine.
Mais ce qui étonne , c'est que les chrétiens , qui ont reçu du ciel la loi étemelle et immuable qui règle les mœurs , la croient aussi changeante que la morale des philosophes ; qu'ils se persuadent que les devoirs rigoureux que l'Évangile prescrivait d'abord aux premiers âges de l'Église , se sont adoucis avec le relâchement des mœurs , et ne sont plus faits pour l'affaiblissement et la corruption de nos siècles.
En effet, mes frères , l'Évangile , la loi de Jésus-Christ, est immuable dans sa durée : voyant tout changer autour d'elle , seule elle ne change point; les devoirs qu'elle nous prescrit , fondés sur les besoins et sur la nature de Thomme , sont de tous les temps et de tous les lieux , comme elle. Tout change sur la terre, parce que tout se sent delà mutabilité de son origine: les empires et les États ont leur progrès et leur décadence : les arts et les sciences tombent ou se relèvent avec les siècles : les usages changent sans cesse avec le goût des peuples et des cUmats : du haut de son immutabilité , Dieu semble se jouer des choses humaines , en les laissant dans une révolution étemelle : les siècles à venir détmiront ce que nous élevons avec tant de soin ; nous détraisons ce que nos pères avaient cru digne d'une durée éternelle; et, pour nous apprendre le casque nous devons faire des choses d'ici-bas , Dieu permet qu'elles n'aient rien de fixe et de solide , que l'inconstance même qui les agite sans cesse.
Mais au milieu des changements des mœurs et des siècles , la loi de Dieu demeure toujours la règle immuable des siècles et des mœurs. Le ciel et la terre passeront , mais les paroles saintes de
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la loi ne passeront point : telles que les premiers fidèles les reçurent à la naissance de la foi , telles les avons-nous encore aujourd'htii y telles nos descendants les recevront un jour y telles enfin l<^s bienheureux dans le ciel les adoreront , les aimeront éternellement : la ferveur ou le dérèglement des siècles n'ajoute ou ne diminue rien à leur indulgence ou à leur sévérité ; le zèle ou la complaisance des hommes ne les rend ni plus austères , ni plus accommodantes : la rigueur outrée ou le relâchement excessif des opinions et des doctrines , leur laisse toute la sage sobriété de leurs règles ; et elles forment cet Évangile éternel , que l'Ange , dans l'Apocalypse , annonce dès le commencement , du haut du ciel , h toute langue et à toute nation : Et vidi cUterum Angelum volantem per médium ccelum , habentem Evangelinm œtemum , u t evangelisaret sedentibus super omnem ierram. ( Apoc,. xiv , 6. )
Cependant, mes frères, lorsque nous vous représentons quelquefois, dans les mœurs des premiers fidèles, tous les devoirs de rÉvangile exactement remplis , leur détachement du monde, leur éloignement des théâtres et des plaisirs publics, leur assiduité dans les temples , la modestie et la décence de leui^s parures , leur charité pour leurs frères, leur indifférence pour toutes les choses périssables , leur désir continuel d'aller se réunir à Jésus-Christ : en un mot , cette vie simple, retirée , mortifiée , soutenue par des prières ferventes et par la consolation des livres saints , et telle enfin que l'Évangile la prescrit à tous les disciples de la foi : lorsque nous vous rapprochons , dis-je , ces anciens modèles , pour vous faire sentir, par la différence des premières mœurs d'avec les vôtres, combien vous êtes loin du royaume de Dieu : loin d'être effrayés de vous trouver dissemblables à un point , qu'on croirait à peine que vous fussiez disciples d'un même maître et sectateurs de la même loi ; vous nous reprochez de rappeler sans cesse jusqu'à l'ennui ces premiers temps , de ne parler que de l'Église primitive, comme s'il était possible de régler nos mœurs sur des mœurs dont il ne reste depuis longtemps aucune trace, impraticables aujourd'hui parmi nous , et que les temps et les usages ont universellement abolies : vous dites qu'il faut prendre les hommes tels qu'ils sont ; qu'il serait à souhaiter que la première ferveur se fût conservée, dans l'Église ; mais que tout se relâche et s'affaiblit avec le temps ; et que vouloir nous ramener à la vie des premiers siècles ,
ce n'est pas proposer des moyens de salut , c'est prêcher seulement que personne u*y doit plus rien prétendre.
Mais je vous demande premièrement , mes frères , les temps et les années qui ont si fort altéré la pureté du christianisme, ont-elles altéré celle de l'Évangile P les règles sont-elles devenues plus commodes et plus favorables aux passions , parce que les hommes sont devenus plus sensuels et plus voluptueux? e( le relâchement des mœurs at-il adouci les maximes de Jésus-Christ ? Lorsqu'il a prédit dans l'Évangile , que dans les derniers temps , c'est-à-dire, dans les siècles où nous avons le malheur de vivre , il ne se trouverait presque plus de foi sur la terre , que son nom y serait à peine connu , que ses maximes y seraient anéanties , que les devoirs seraient incompatibles avec les usages , et que les justes eux-mêmes se laisseraient presque souiller par la contagion universelle, et entraîner au torrent des exemples : a-t-il ajouté qu'alors , pour s'accommoder à la corruption de ces derniers temps , il relâcherait quel(}ue chose de la sévérité de son Évangile ; qu'il consentirait que les usages établis par l'ignorance et le dérèglement des siècles, succédassent aux règles et aux devoirs de sa doctrine ; qu'il exigerait alors de ses disciples , infiniment moins qu'il n'exigeait à la naissance de la foi ; et que son royaume , qui n'était d'abord promis qu'à la violence , serait alors accordé à l'indolence et à l'oisiveté? l'a-t-il ajouté , je vous le demande ? Au contraire , il avertit ses disciples qu'alors , que dans ces derniers temps , il faudra plus que jamais veiller, prier, jeûner, se retirer sur les montagnes, pour se mettre à couvert de la corruption générale : il les avertit que malheur alors à ceux qui resteront exposés au milieu du monde; qu'il n'y aura presque de sûreté que pour ceux qui se dépouilleront de tout , qui fuiront du milieu des villes ; et il finit par les exporter encore une fois de veiller , et de prier sans cesse , pour n'être pas enveloppés dans la condamnation générale: Vigilate itaque, omni tempore orantes » ut digni habeamini fugere tsta omnia quœ futura sunt. ( Luc , xxi , 36. )
Et en effet, mes frères , plus les désordres augmentent, plus la piété doit être fervente et attentive ; plus nous sommes environnés de périls , plus la prière , la retraite , la mortification , nous deviennent nécessaires. Le dérèglement des mœurs d'aujourd'hui ajoute encore de nouvelles obligations à celles de nos pères ; et, loin
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que ta voie du salât soit devenue plus aisée que dans le» premiers temps , Dous périrons avec une vertu médiocre, qui, soutenue alors par l'exemple commun , aurait peut-être suffi pour nous assurer le sahit.
D'ailleurs, mes frères, je. vous' le demande eu second lieu; croyez-vous de bonne foi que les préceptes rigoureux de l'Évangile , ces maximes de croix , de violence , de renoncement , de mépris du monde , n'aient été faites que pour les premiers âges de la foi? Croyez- vous que Jésus-Christ ait destiné toutes les rigueurs de sa doctrine pour ces hommes chastes , innocents , charitables , fervents , qui vivaient dans ces temps heureux de l'Église , ces hommes qui s'interdisaient eux-mêmes tous les plaisirs , ces premiers héros de la religion, qui conservaient presque tous jusqu'à la fin, la grâce de la régénération qui les avait faits chrétiens ? Quoi! mes frères, Jésus-Christ n'aurait récompensé leur zèle et leur fidélité^ qu'en aggravant leur joug , et il aurait réservé pour les hommes corrompus de nos siècles toute son indulgence? Quoi 1 mes frères , Jésus-Chnst n'aurait fait des lois sévères de pudeur , de modestie , de retraite , que pour ces premières femmes chrétiennes qui renonçaient à tout pour lui plaire , qui ne se partageaient qu'entre le Seigneur et leur époux ; qui , renfermées dans l'enceinte de leurs maisons, élevaient leurs enfants dans la foi et dans la piété: les Electre , les Eunice, les Loide, ces premières héroïnes de la foi? et il exigerait moins aujourd'hui de ces femmes molles^ voluptueuses , mondaines, qui blessent tous les jours nos yeux par rindécence de leurs parures, et qui corrompent les cœurs par la liberté de leurs mœurs , et les pièges qu'elles tendent à l'innocence ? Et où serait ici l'équité et la sagesse tant vantée de la morale chrétienne ? On exigerait donc plus de celui qui doit moins? les transgressions de la loi dispenseraient donc de sa sévérité ceux qui la violent? il suffirait d'avoir des passions, pour être en droit de les satisfaire ? la voie du ciel s'aplanirait pour les pécheurs , et conserverait toute son âpreté pour les justes ? et plus le^ hommes auraient do vices, moins ils auraient besoin de vertu?
De plus , souffrez que j'ajoute en dernier Heu, mes frères : Si le change([ncnt des mœurs pouvait changer les règles , si les usages pouvaient justifier les abus, la loi éternelle de Dieus'accommoderaitdoneà rinconstancc des temps, et au goût bizarre des hommes ?
il faudrait donc un Evangile pour chaque siècle et pour chaque nation ? Car nos usages n'étaient pas établis du temps de nos pères; sans doute ils ne passeront pas jusqu'à nos derniers neveux ; ils ne sont pas communs à tous les peuples qui adorent comme nous Jésus-Christ. Donc ces usages ne peuvent, ni devenir notre règle , ni la changer ; car la règle est de tous les temps et do tous les lieux : donc de nouvelles mœurs ne forment pas pour nous un nouvel Évangile , puisqu'il faudrait dire anathème à un ange même qui viendrait nous en annoncer un nouveau', et que l'Évangile ne serait plus qu'une loi humaine, et point sûre pour les hommes, si elle pouvait changer avec les hommes : doncil ne faut pas juger des règles et des devoirs par les mœurs et par les usages ; mais juger des usages et des mœurs par les devoirs et par les règles : donc c'est la loi de Dieu qui doit être la règle constante des temps , et non pas la variation des temps , devenir la règle même de la loi de Dieu.
Ne nous dites donc plus , mes frères , que les temps ne sont plus les mêmes ; mais la loi.de Dieu ne l'est-elle pas ? que vous ne pouvez pas réformer des mœurs universellement établies ; mais on ne vous charge pas de la réformation de l'univers : changez-vous vous même; sauvez votre âme, dont vous êtes chargé; voilà tout ce qu'on exige de vous : qu'enfin , les chrétiens des premiers temps avaient , ou plus de force , ou plus de grâce que nous : ah ! ils avaient plus de foi , plus de constance, plus d'amour pour Jésus- Christ , plus de mépris pour le monde : voilà tout ce qui les distinguait de nous.
N'avons-nous pas les mêmes sources de grâces qu'eux , le même ministère, le même autel , la même victime P Les miséricordes du Seigneur ne coulent-elles pas avec la même abondance sur son Église ? N'avons-fious pas encore au milieu de nous des âmes pures et saintes , qui font revivre la foi et la ferveur des premiers temps , et qui sont des preuves vivantes de la possibilité des devoirs , et des miséricordes du Seigneur sur sou peuple ? Ne dites donc plus , dit l'Esprit de Dieu , que les temps qui nous ont précédés avaient des avantages sur le nôtre : Ne dicas quàd priora tempora meliora fuere quam nunc sunt ; stulta enim est hujuscemodi interrogaiio. (Eccles. vii„ll.) Il en a toujours coulé pour suivre Jcsus-Cbrist : il a fallu dans tous les temps porter sa
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croix y ne pas se conformer au siècle corrompu , vivre comme des étrangers sur la terre : les saints ont eu, dans tous les temps, les mêmes passions à combattre que nous , les mêmes abus à éviter , les mêmes pièges à craindre, les mêmes obstacles à surmonter : et s'il y a ici quelque différence, c'est que, dans les premiers temps , ce n'étaient pas de seuls usages arbitraires qu'il fallait éviter , les dérisions du monde seulement qu'on avait à craindre en se déclarant pour Jésus-Christ; c'étaient les supplices les plus cruels auxquels i^ fallait s'exposer; c'était la puissance des césars , et la fureur des tyrans, qu'il fallait mépriser; c'étaient des superstitions respectables par leur ancienneté, autorisées par les lois de l'empire , et par le consentement de presque tous les peuples, dont il fallait se dispenser ; c'était , en un mot, l'univers entier qu'il fallait armer contre soi. Mais la foi de ces hommes pieux était plus forte que les supplices, que les tyrans, que les césars, que le monde entier, et la nôtre ne peut tenir contre la bizarrerie des usages , ou la puérilité d'une dérision ; et l'Évangile , qui pouvait autrefois faire des martyrs, à peine peut-il aujourd'hui former un fidèle. La loi de Dieu est donc immuable dans sa durée ; toujours la même dans tous les temps et dans tous les lieux : mais elle est encore immuable dans son étendue , et la même pour tous les états et toutes les conditions.
Le caractère le plus essentiel de la loi de Jésus- Christ , est de réunir sous les mêmes règles , le juif et le gentil , le grec et le barbare , les grands et le peuple , le prince et les sujets : en lui il n'y a plus d'acx;eption de personne. La loi de Moïse, du moins dans ses usages et dans ses cérémonies, n'était donnée qu'à un peuple seul : mais Jésus-Christ^ est un législateur universel; sa loi comme sa mort est pour tous les hommes. Il est venu de tous les peuples ne faire qu'un peuple ; de tous les états et de toutes les conditions ne former qu'un corps : c'est le même esprit qui l'anime, les mêmes lois qui le gouvernent : on peut y exercer des conditions différentes , y occuper des places plus ou moins honorables ; mais c'est le même mouvement qui en régit tous les membres. Toutes ces distinctions odieuses qui divisaient autrefois les hommes , sont anéanties par l'Évangile : cette loi sainte ne connaît plus ni pauvre , ni riche, ni noble , ni roturier, ni maître , ni esclave; elle ne voit dans les hommes que le titre de fidèle , qui les égale tous; elle ne
les distingue point par leurs noms et par leurs places , mais par leurs vertus; et les plus grands à ses yeux sont ceux qui sont les plus saints.
Cependant une seconde illusion assez ordinaire contre Timmutabilité de la loi de Dieu , c'est de se persuader qu'elle change et s'adoucit en faveur du rang et de la naissance , que ses obligations sont moins austères pour les personnes nées dans l'élévation ; et que les obstacles que les grandes places, et les mœurs attachées à la grandeur, mettent à l'observance des devoirs sévères de l'Évangile , et qui en rendent aux grands la pratique presque impossible, en rendent aussi la transgression plus innocente. On se figure que les abus permis de tout temps par l'usage aux grands, leur sont accordés par la loi de Dieu, et qu'il y a une autre voie de salut pour eux que pour le peuple. Delà toutes les lois de 1 Église violées; les temps et les jours consacrés à l'abstinence, confondus avec le reste des jours, sont regardés comme des privilèges refusés au vulgaire , et réservés au nom seul et à la naissance : de là ne vivre que pour les sens , n'être attentif qu'à les satisfaire v ne refuser rien au goût , à la vanité, à la curiosité , à l'oisiveté , à l'ambition; faire son Dieu de soi-même : la même prospérité qui facilite tous ces excès , les excuse et les justifie.
Mais , mes frères , je Tai déjà dit , l'Évangile est la loi de tous les hommes : grands, peuples, vous avez tous promis sur les fonts sacrés de l'observer : l'Église , en vous recevant au nombre de ses enfants , n'a pas proposé aux grands d'autres vœux à faire , cl d'autres règles à pratiquer qu'au simple peuple : vous y avez tous fait les mêmes promesses ; tous juré, à la face des autels, d'observer le même Évangile : l'Église ne vous a pas demandé alors si par votre naissance selon la chair , vous étiez grand ou peuple ; nkiis si, par votre renaissance en Jésus-Christ, vous vouliez être tidèle , et vous engager à suivre sa loi : sur le serment que vous en avez fait , elle a mis l'Évangile saint sur votre tète, pour marque que vous vous soumettiez à ce joug sacré.
Et au fond, mes frères , de bonne foi , si l'Évangile avait des distinctions à faire, et des complaisances à accorder; si la loi de Dieu pouvait relâcher quelque chose de sa sévérité , serait-ce en faveur de ceux qui ntbissent dans l'élévation et dans l'abondance? Quoi ! elle conserverait toute sa rigueur pour les pauvres et pour
les malheureux? elle condamnerait aux larmes , aux jeûnes, à la pénitence, au dépouillement, ces infortunés dont les jours ne sont presque mêlés que de souffrance et d'amertume , et qui ne goûtent rien de plus doux dans leur état que de manger avec sobriété un pain gagné à la sueur de leur front? et elle déchargerait de ces devoirs rigoureux les grands de la terre ? et elle n'exigerait rien de pénible de ceux dont les jours ne sont diversifiés que par la diversité des plaisirs ? et elle réserverait toute son indulgence pour ces âmes molles et voluptueuses qui ne vivent que pour les sens , qui ne croient être sur la terre que pour y jouir d'une injuste félicité, et qui ne connaissent point d'autre Dieu qu'ellesmêmes ?
( Sermon pour le dimanche de la Passion,)
SUB l'emploi du temps.
Nous regarderions comme un insensé dans le monde, un homme lequel héritier d'un trésor immense , le laisserait dissiper faute de soins et d'attentions , et n'en ferait aucun usage , ou pour s'élever à des places et à des dignités qui le tireraient de l'obscurité , ou pour s'assurer une fortune solide , et qui le mit pour l'avenir dans une situation à ne plus craindre aucun revers. Mais , mes frères , le temps est ce trésor précieux dont nous avons hérité en naissant , et que le Seigneur nous laisse par pure miséricorde ; il est entre nos mains , et c'est à nous d'en faire usage. Ce n'est pas pour nous élever ici-bas à des dignités frivoles , et à des grandeurs humaines; hélas! tout ce qui passe est trop vil pour être le prix d'un temps qui est lui-même le prix de l'éternité : c'est pour être placé au plus haut des cieux à côté de Jésus-Christ ; c'est pour nous démêler de la foule des enfants d'Adam , au-dessus même des Césars et des rois de la terre, dans cette société immortelle de bienheureux , qui seront tous rois, et dont le règne n'aura point d'autres bornes que celles de tous les siècles.
Quelle folie donc , de ne faire aucun usage d'un trésor si inestimable ; de prodiguer en amusements frivoles un temps qui peut être le prix de notre salut éternel ; et de laisser aller en fumée l'espérance de notre immortalité! Oui, mes frères, il n'est point de jour, d'heure, de moment , lequel, misa profit, ne puisse nous
mériter le ciel. Un seul jour perdu devrait donc nous laisser des regrets mille fois plus vifs et plus cuisants qu'une grande fortune manquée : et cependant , ce temps si précieux nous est à charge; toute notre vie n*est qu'un art continuel de le perdre ; et, malgré toutes nos attentions à le dissiper, il nous en reste toujours assez • pour ne savoir encore qu'en faire ; et cependant , la chose dont nous faisons le moins de cas sur la terre , c'est de notre temps : nos offices, nous les réservons pour nos amis; nos bienfaits, pour nos créatures ; nos biens , pour nos proches et pour nos enfants; notre crédit et notre faveur, pour nous-mêmes ; nos louanges, pour ceux qui nous en paraissent dignes : notre temps, nous le donnons à tout le monde ; nous l'exposons, pour ainsi dire , en proie à tous les hommes : on nous fait même plaisir de nous en décharger : c'est comme un poids que nous portons au milieu du monde , cherchant sans cesse quelqu'un qui nous en soulage. Ainsi le temps , ce don de Dieu , ce bienfait le phis précieux de sa clémence , et qui doit être le prix de notre éternité , fait tout l'embarras , tout l'ennui , et le fardeau le plus pesant de notre vie.
Mais une seconde raison qui nous fait encore mieux sentir combien nous sommes insensés de faire si peu de cas du temps que Dieu nous laisse , c'est que non-seulement il est le prix de notre éternité ; mais de plus , il est court , et on ne peut trop se hâter de le mettre à profit. Car, mes frères , si nous avions à vivre une longue suite de siècles sur la terre , ce temps , ilest vrai , serait encore trop court pour être employé à mériter un bonheur immortel ; mais du moins , nous pourrions regagner sur la longueur ces pertes passagères ; du moins, les jours et les moments perdus ne formeraient que comme un point imperceptible dans cette longue suite de siècles que nous aurions à passer ici-bas. Mais , hélas I toute notre vie n'est elle-même qu'un point imperceptible : la plus longue dure si peu ; nos jours et nos années ont été renfermés dans des bornes si étroites , qu'on ne voit pas ce que nous pouvons encore en perdre dans un espace si court et si rapide. Nous ne sommes, pour ainsi dire, qu'un instant sur la ierre : semblables à ces feux errants qu'on voit dans les airs au milieu d'une nuit obscure , nous ne paraissons que pour disparaître en un clin d'œil , et nous replonger pour toujours dans des
ténèbres éternelles : le spectacle que nous donnons au monde n*est qu un éclair qui s'éteint en naissant ; nous le disons tous les jours nous-mêmes. Hélas ! où prendre des moments de reste, dans une vie qui n'est qu'un moment elle-même ? Et encore , si vous retranchez de ce moment ce que vous êtes obligés d*accordcr aux besoins indispensables du corps , aux devoirs de votre état , aux événements imprévus , aux bienséances inévitables de la société : que reste-t-il pour vous, pour Dieu , pour l'éternité? et ne somnes-nous pas dignes de pitié de ne savoir encore quel usage faire de ce peu qui nous reste , et de recourir à mille artifices qui nous aident à n'en pas sentir la longueur et la durée ?
Au peu de temps que nous avons à vivre sur la terre , ajoutez , mes frères, le nombre de nos crimes passés , que nous avons à expier dans ce court intervalle. Que d'iniquités se sont assemblées sur notre tête depuis nos premiers ans ! hélas ! dix vies comme la nôtre suffiraient à peine pour en expier une partie : le temps serait encore trop court; et il faudrait que la bonté de Dieu suppléât à la durée de notre pénitence. Grand Dieu ! que peut-il donc më rester pour les plaisirs et pour l'inutilité , dans une vie aussi courte et aussi criminelle que la mienne? Grand Dieu! quelle place peuvent donc trouver les jeux et les amusements frivoles dans un intervalle si rapide , et qui ne suffirait pas tout entier pour expier un seul de mes crimes ?
Ah! mes frères, y pensons-nous? un criminel condamné à mort , et à qui on ne laisserait qu'un jour pour obtenir sa grâce, y trouverait-il encore des heures et des moments à perdre? se plaindrait-il de la longueur et de la durée du temps que la bonté du juge lui aurait accordé? en serait-il embarrassé ? chercherait-il des amusements frivoles, pour l'aider à passer ces moments précieux qu'on lui laisse pour mériter son pardon et sa délivrance ? ne mettrait-il pas à profit un intervalle si décisif pour sa destinée ? ne remplacerait-il pas par le sérieux , par la vivacité , par la continuité des soins , ce qui manquerait à la brièveté du temps qu'on lui aurait accordé? Insensés que nous sommes! notre arrêt est prononcé , nos crimes rendent notre condamnation certaine : on nous laisse encore un jour pour éviter ce malheur, et changer la rigueur de notre sentence étemelle ; et ce jour unique , et ce jour rapide, nous le passons indolemment en des occupations vaines ,
oiseuses , puériles ; et ce jour précieux nous est à charge , nous «nnuie ; nous cherchons comment l'abréger ; à peine trouvons-nous assez d'amusements pour en remplir le vide : «ous arrivons au soir sans avoir fait d'autre usage du jour qu'on nous laisse, que de nous être rendus encore plus dignes de la condamnation que nous avions déjà méritée.
Et encore , mes frères , que savons-nous si l'abus que nous faisons du jour que la bonté de Dieu nous laisse, n'obligera pas sa justice de l'abréger, et d'en retrancher une partie? Que d'accidents imprévus peuvent nous arrêter au milieu de cette course si limitée , et moissonner dans nos plus beaux ans Tespérance d'une plus longue vie ! que de morts soudaines et étonnantes , et toujours la juste peine de Tusage indigne qu'on faisait de la vie ! Quel siècle, quel règne vit jamais tant de ces tristes exemples? C'étaient autrefois des accidents rares et singuliers ; ce sont aujourd'hui des événements de tous les jours : soit que nos crimes nous attirent ce châtiment ; soit que nos excès , inconnus à nos pères, nous y conduisent; ce sont aujourd'hui les morts les plus communes et les plus fréquentes. Comptez , si vous le pouvez , ceux de vos proches , de vos amis , de vos maîtres, que la mort terrible a surpris tout d'un coup sans préparation , sans repentir, sans avoir eu un instant , sans penser à eux-mêmes , au Dieu qu'ils avaient outragé , à leurs crimes qu'ils n'ont pas eu loisir de connaître , loin de les détester ; sans le secours des derniers remèdes de l'Église , qu'on a été obligé de hasarder sur leur cadavre , et à qui le temps a été refusé à la mort , parce qu'ils en avaient toujours abusé pendant leur vie.
Venez nous dire, après cela, qu'il y a bien des moments vides dans la journée; qu'il faut savoir s'amuser et passer le temps à quelque chose.
Il y a bien des moments vides dans la journée? mais c'est là votre crime de les laisser dans ce vide affreux : les jours du juste sont toujours pleins. Des moments vides dans la journée? mais tous vos devoirs sont-ils remplis? vos maisons sont-elles réglées, vos enfants instruits , les affligés secourus, les pauvres visités , les soins de vos places et de vos dignités acquittés, les œuvres de la piété accomplies , les prières terminées , les lectures saintes finies? Le temps est si court , vos obligations si InQnies ; et vous
BB MASSILLON. &3t
pouvez encore trouver tant de moments vides dans la journée? Mon Dieu , que de saints soKtaires se plaignaient que les jours passaient trop rapidement ! ils reprenaient sur la nuit ce que la brièveté du jour avait ôté à leurs travaux et à leur zèle : ils trouvaient uiauvais que l'aurore vint interrompre la ferveur de leurs oraisons et de leurs cantiques ; il ne leur restait pas assez de temps dans le calme et le loisir de leur solitude, pour pidxlier vos louanges et vos miséricordes étemelles : et nous , chargés d'une multiplicité pénible de soins ; et nous , au milieu des sollicitudes et des engagements du siècle, qui absorbent presque tous nos jours et nos moments; et nous, redevables à nos proches, à nos enfants, à no» amis , à nos inférieurs , à nos maîtres , à nos places , à la patrie ,. d'une infinité de devoirs ; nous trouvons ^core du vide dans notre vie , et le peu qui nous en reste nous parait trop long, pour être employé à vous servir et à bénir votre saint nom I
Mais on est trop heureux , dites- vous, de savoir s'amuser innocemment, et passer le temps à quelque chose: mais que savezvous si tout votre temps n'est pas déjà passé , et si vous ne touchez point au moment fatal où l'éternité comm^ice? mais votre temps vous appartient-il , pour en disposer à votre gré? mais le temps passe lui-même si rapidement ; et faut>il tant d'amusement pour l'aider à passer encore plus vite? Mais le temps ne vous estil donné pour rien de sérieux , rien de grand , rien d'éternel , rien de digne de l'élévation et de la destinée de l'homme ? Et le chrétiei> et l'héritier du ciel n'est-il sur la terre que pour s'amuser?
Mais n*y a-t-il pas, ajoutez-vous, des délassements innocents dans la vie ? Il y en a , j'en conviens : mais les délassements supposent les peines et les soins qui les ont précédés ; et toute votre vie n'est qu'un délassement perpétuel : mais les délassements soDt permis à ceux qui , après avoir rempli tous les devoirs, sont obligés d'accorder quelques moments de relâche à la faiblesse humaine; mais vous , si vous avez besoin de vous délasser, c'est de la continuité de vos plaisirs et de vos délassements mêmes ; c'est de la fureur d'un jeu outré , dont la durée , le sérieux , l'application , outre la perte du temps , vous rend inhabile , au sortir de là , à vaquer à tous les autres devoirs de votre état. Quel délassement qu'une passion effrénée qui occupe presque toute votre vie , qui épuise votre santé , qui dérange votre fortune , qui vous rend le jouet éternel de
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ta bizarrerie du hasard ! Et n*esU;e pas dans ces maisons où rhgM un jeu éternel et public , qu'on ne voit nul ordre , nulle règle » nulle discipline , tous les devoirs sérieux oubliés , des enfants mal élevés, des domestiques déréglés , des affaires en décadence , les murmures de ceux qui ont autorité sur vous > le scandale des gens de bien , ia risée du public , les soupçons , et peut-être les discours sur vos mœurs , sur votre conduite y sur une vie qui vous livre , pour ainsi dire y au public, à des inconnus comme à vos citoyens, à des sociétés qui ne siéent ni à votre rang ni à votre sexe , à des familiarités dont la réputation souffre toujours? La passion du jeu n'est presque jamais seule , et dans les personnes du sexe surtout , elle est toujours la source ou l'occasion de tontes les auti'es ; voilà ces délassements que vous croyez innocents et nécessaires , pour remplir les moments vides de vos journées.
Ah! mes frères» combien de réprouvés au milieu des flammes étemelles ne demandent à la miséricorde de Dieu qu*un seul de ces moments dont vous ne savez que faire ! et si leur demande pouvait être exaucée, quel usage ne feraient-ils pas d'un moment si précieux? Que de larmes de componction, et de pénitence ! que de prières et de supplications pour loucher le Père des miséricor* des , et engager ses entrailles paternelles à leur rendre sa bienveil^ lance ! Cependant on leur refuse ce moment unique ; on leur répond qu'il n'y a plus de temps pour eux : et vous, vous êtes embarras* ses de celui qu'on vous laisse. Dieu vous jugera , mes frères : et au Ut de la mort , et dans cette heure terrible qui vous surprendra, vous demanderez en vain du temps , vous promettrez en vain à Dieu un usage plus chrétien que celui que vous tâcherez d'obtenir; sa justice coupera sans pitié le fil de vos jours ; et ce temps qui vous pèse , qui vous embarrasse , vous sera alore refusé.
Mais en quoi notre aveuglement est ici plus grand, mes frères, c'est que non-seulement le temps que nous perdons avec tant d'insensibilité est court et précieux, mais encore irréparable; et ce que nous en avons une fois perdu est perdu sans ressource.
Je dis irréparable : car premièrement , les biens, les honneurs, la réputation , la faveur, quand on les perd , on peut encore les recouvrer; on peut même remplacer chacune de ces pertes par d'autres endroits qui nous en dédommagent avec usure : mais ces temps perdus et passés dans l'inutilité, sont autant de moyens de salut
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que nous n'aurons plus , et qui sont retranchés du nombre de ceux que Dieu nous avait préparés dans sa miséricorde. En effet , dans un espace aussi court que c^lui que nous avons à vivre , nous ne pouvons pas douter que Dieu n'ait eu des desseins particuliers sur chacun de nos jours et de nos moments ; quil n'ait ibarqué Tusage que nous en devions faire , le rapport qu'ils devaient avoir avec notre salut éternd , et qu'il n'ait attaché à chacun des grâces et des secours pour consommer l'ouvrage de notre, sanctification. Or, ces jours et ces moments étant perdus , les grâces qui leur étaient attachées le sont aussi : les moments de Dieu sont finis , et ne reviennent plus ; le cours de ses miséricordes est réglé : nous avons cru ne perdre que de^s moments inutiles ; et avec eux nous avons perdu des grâces inestimables , qui se trouvent rabattues de celles que la bonté de Dieu nous avait destinées. ^
Irréparable , secondement , parce que chaque jour, chaque moment devait nous avancer d'un degré vers le ciel : or, les jours et les moments perdus nous laissant en arrière , et la durée de notre course étant d'ailleurs déterminée , la fin arrive, que nous sommes encore fort loin ; qu'il n'y a plus assez de temps pour fournir le reste de la carrière ; ou que du moins, pour regagner les moments perdus et arriver, il faut doubler la marche , avancer à pas de géant, remplir en un jour la carrière de plusieurs années , faire des efforts héroïques , nous hâter au ddà même de nos forces ; en venir à de saints excès , qui sont des miracles de la grâce , et dont le commun des hommes n'est pas d'ordinaire capable ; et consommer dans un court intervalle ce qui devait être l'ouvrage laborieux de la vie entière.
Irréparable enfin par rapport aux œuvres de pénitence et de satisfaction dont on est capable en certahie saison de la vie , et dont on ne Test plus , quand on a attendu les infirmités d'un âge plus avancé. Car, après tout , on a beau dire alors que Dieu ne demande point l'impossible ; qu'il y a une pénitence pour tous les âges , et que la religion ne veut pas qu'on avance ses jours sous prétexte d'expier ses fautes : c'est vous-mêmes qui vous êtes mis dans c^lte impossibilité : vos fautes ne diminuent pas vos obligations ; il faut que le péché soit puni, pour être effacé. Dieu vous avait laissé du temps et des forces pour satisfaire à cette loi immuabl<^ cl éternelle : ce temps, vous l'avez passé à accumuler de nouvellci
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dettes ; ces forces , vous les avez usées» ou par de nouveaux excès, ou du moins sans en faire aucun usage par rapport aux desseins de Dieii sur vous : il faut donc que Dieu fasse ce que vous n'«vez {)oint fait vous-mènaes , et qu'il punisse après votre mort les crimes que vous n'avez pas voulu expier pendant votre vie.
C'est-à-dire, pour recueillir toutes ces réflexions , qu'il en est de chaque moment de notre vie , comme de celui de notre mort : on ue meurt qu'une fois ; et de là on conclut qu'il faut bien mourir, I parce qu'il n'y a plus moyen de revenir, et de réparer par une seconde mort le malheur de la première : ainsi , on ne vit qu'une fois un tel et tel moment ; on ne saurait donc plus revenir sur ses pas , et réparer, en recommençant le même chgmin , les fautes de la première marche : ainsi , chaque moment de notre vie que nous perdons , devient un point fixe pour notre éternité : ce moment ^erdu ue changera plus : éternellement il sera le même, nous sera rappelé tel que nous l'avons passé , et sera marqué de ce caractère ineffaçable. Quel est donc notre aveuglement, mes frères, nous dont toute la vie n'est qu'une attention continuelle à perdre un temps qui ne revient plus, et qui va d'un cours si rapide se précipiter dans les abîmes de l'éternité !
Grand Dieu , vous qui êtes le souverain dispensateur des temps et des moments ! vous entre les mains de qui sont nos jours et nos années ! de quel œil nous voyez-vous perdre, dissiper des moments dont vous seul connaissez la durée , dont vous avez marqué en caractères irrévocables le cours et la mesure ; des moments que vous tirez du trésor de vos miséricordes.éternelles , pour nous laisser le temps de faire pénitence ; des moments que votre justice vous presse tous les jours d'abréger, pour nous punir d'en avoir jusques ici abusé ; des moments que vous refusez chaque jour à nos yeux à tant de pécheurs moins coupables que nous , que la mort terrible surprend et entraîne dans le gouffre de vos vengeances éternelles ; des moments enfin dont nous ne jouirons peut-être pas longtemps , et dont vous allez au premier jour terminer la triste carrière ! Grand Dieu , voilà déjà la plus grande et la plus belle partie de ma vie passée, et toute perdue : il n'y a pas eu jusques ici dans tous mes jours un seul jour sérieux , un seul jour pour vous , pour mou salut , pour l'éternité : toute ma vie n'est qu'une fumée qui ne laisse rien de réel et de solide à la main qui
la rappelle , et qui la ramasse. Grand Dieu ! trainerai-je jusqu^à la fin mes jours dans cette triste inutilité , dans cet ennui qui me poursuit au milieu de mes plaisirs , et des efforts que je fais pour réviler ? la dernière heure me surprendra-t-elle chargé du vide de toutes mes années ? et n'y aura-t-il dans toute ma course de sérieux que le dernier moment qui la terminera , et qui décidera de mes destinées étemelles? Quelle vie, grand Dieu , pour une âme destinée à vous servir, appelée à la société immortelle de votre Fils et de vos saints, enrichie de vos dons, et par eux capable de faire des œuvres dignes de l'éternité ! quelle vie qu'une vie qui n'est rien , qui ne se propose rien , qui ne remplit un temps qui décide de tout pour elle, qu'en ne faisant. rien , qu'en ne comptant pour bien passés que les jours et les moments qui lui échappent !
Mais si l'inutilité est opposée au prix du temps , le dérangement et la midtitude des occupations ne l'est pas moins au bon ordre du temps , et à l'usage chrétien que nous en devons faire. Vous venez de voir les périls de la vie oiseuse ; il faut vous exposer les inconvénients de la vie occupée:
A tout ce que nous avons dit jusqu'ici , mes frères , la plupart de ceux qui m'écoutentont , sans doute , opposé en secret , que leur vie n'est rien moins qu'oiseuse et inutile ; qu'à peine peuvent-ilii suftire aux devoirs, aux bienséances , aux engagements infinis de leur état ; qu'ils vivent dans une vicissitude éternelle d'occupations et d'affaires , qui absorbe toute leur vie ; et qu'ils se croient heureux quand il leur reste un moment pour être à eux-mêmes, et jouir d'un loisir que la situation de leur fortune leur refuse.
Et voilà 9 mes frères, une nouvelle manière d'abuser du temps, plus dangereuse encore que l'inutilité et la paresse. En effet, l'usage chrétien du temps n'est pas d'en remplir tous les moments ; c'est de les remplir dans l'ordre , et suivant la volonté du Seigneur qui nous les donne : la vie de la foi est une vie de règle et de sagesse : l'humeur, l'imagination, l'orgueil , la cupidité, sont de faux principes de conduite , puisqu'ils ne sont eux-mêmes que le dérèglement de l'esprit et du cœur , et que l'ordre et la raison doivent être nos seuls guides.
Cependant , la vie de la plupart des hommes est une vie toujours occupée et toujours inutile ; une vie toujours laborieuse et loujgurs vide : leurs passions forment tous leurs mouvements. Ce sont là les
grands ressorts qui agitent les hommesj qui les font courir ça et là , comme des insensés ; qui ne les laissent pas un moment tranquilles : et, en remplissant tous leurs moments , ils ne cherchent pas à remplir leurs devoirs , mais à se livrer à leur inquiétude, et satisfaire leurs cupidités injustes.
Mais en quoi consiste cet ordre qui doit régler la mesure de nos occupations ,^t sanctifier Fusage de notre temps ? H consiste premièrement , à nous borner aux occupations attachées à notre état; à ne pas chercher les placées et les situations qui les multiplient ; et ne pas compter parmi nos devoirs , les soins et les embarras que l'inquiétude, ou nos passions toutes seules, nous forment. Secondement , quelque agitée que soit notre situation , parmi toutes nos occupations, regarder comme les plus essentielles et les plus privilégiées, celles que nous devons à notre salut.
Je dis premièrement , à ne pas compter parmi les occupations qui sanctifient Fusage de notre temps , celles que Tinquiétude , ou les passions toutes seules, nous forment.
L'inquiétude ; oui , mes frères , nous voulons tous nous éviter nous-mêmes : rien n'est plus triste pour la plupart des hommes que de se retrouver avec eux seuls, et retomber sur leur propre cœur. Comme des passions vaines nous emportent ; que des attachements criminels nous souillent ; que mille désirs illégitimes occupent tous les mouvements de notre cœur, en rentrant en nous-mêmes, nous n'y trouvons qu'une réponse de mort , qu'un vide affreux , que des remords cruels , des pensées noires , et des réflexions tristes. Nous cherchons donc dans la variété des occupations , et dans des distractions éternelles , l'oubli de nous-mêmes : nous craignons le loisir comme le signal de l'ennui ; et nous croyons trouver, dans le dérangement et la multiplicité des soins extérieurs , cette ivresse heureuse qui fait que nous marchons sans nous en apercevoir , et que nous ne sentons plus le poids de nous-mêmes.
Mais , hélas ! nous nous trompons : l'ennui ne se trouve que dans le dérangement , et dans une vie d'agitation , où jamais rien n'est à sa place ; c'est en vivant au hasard, que nous nous sommes à charge à nous-mêmes ; que nous cherchons toujours de nouvelles occupations , et que le dégoût nous fait bientôt repentir de les avoir cherchées ; que nous changeons sans cesse de situation pour nous fuir , et que nous nous portons partout nous-mêmes; en un mot ,
que toute notre vie n'est qu*un art diversifié d'éviter l'ennui , et un talent malheureux de le trouver. Partout où n'est pas Tordit , il faut nécessairement que se trouve l'ennui ; et, loin qu'une vie de dérangement et d'agitation en soit le remède , elle en est au contraire la source la plus féconde et la plus universelle.
Les âmes justes qui vivant dans Tordre , elle^ qui ne donnent rien aux caprices et à4'humeur, elles dont toutes les occupations sont à leur place , dont tous les moments sont remplis selon leur destination et la volonté du Seigneur qui les dirige , trouvent dans l'ordre le remède de l'ennui. Cette sage uniformité dans la pratique des devoirs , qui parait si triste aux yeux du monde , est la source de leur joie, et de cette égalité d'humeur que rien n'altère : jamais embarrassées du temps présent , que des devoirs marqués occupent : jamais en peine sur le temps à venir, pour lequel de nouveaux devoirs sont marqués : jamais livrées à elles-mêmes par la variété des occupations qui se succèdent les unes aux autres : les jours leur paraissent des moments , parce que tous tes moments sont à leur place : le temps ne leur pèse pas , parce qu'il a toujours sa destination et son usage ; et elles trouvent , dans l'arrangement d'une vie uniforme et occupée, cette paix et cette joie que le reste des hommes cherche en vain dans le dérangement et dans une agitation éternelle.
L'inquiétude , en multipliant nos occupations , nous laisse donc livrés à l'ennui et au dégoût ; et elle ne sanctifie pas pour cela l'usage de notre temps. Car si les moments que l'ordre de Dieu ne règle point, sont des moments perdus, quelque remplis qu'ils soient d'ailleurs ; si la vie de l'homme doit être une vie sage et réglée , où chaque occupation ait sa place fixe ; quoi de plus opposé à une telle vie que cette inconstance , ces variations étemelles , dans lesquelles l'inquiétude nous fait passer notre temps P Mais les passions qui nous mettent dans un mouven^nt perpétuel , ne nous forment pas des occupations plus légitimes.
Oui , mes frères, je sais qu'il n'est qu'un certain âge de la vie où l'on paraisse occupé du frivole et des plaisirs; des soins plus sérieux et des occupations plus solides succèdent à l'oisiveté et aux amusements des premières mœurs ; et après avoir donné la jeunesse à la paresse et aux plaisirs , on donne les années de maturité à la patrie , à la fortune , à soi-même : mais c'est encore ici
53 s MORCEAUX CHOISIS
que nous prenons le change. J'avoue que nous nous devons à l'État, au prince, aux soins publics; que la religion met au nombre des devoirs qu'elle nous prescrit , le zèle pour le service du sou* verain , pour les intérêts et la gloire de la patrie ; et même qu'elle seule sait former des sujets fidèles , et des citoyens prêts a tout sacrifier pour la%ause commune. Mais la religion ne veut pas que l'orgueil et l'ambition nous jettent témérairement dans les soins publics, et qu'on s'efforce par toutes sortes de voies , d'intrigues, de sollicitations , de parvenir à des places où, nous devant tout entiers aux autres , il ne nous reste plus de temps pour nous-mêmes : la religion veut qu'on craigne ces situations tumultueuses ; qu'on s'y prête à regret et en tremblant , quand l'ordre de Dieu et l'autorité de nos maîtres , nous y appelle ; et que, par son propre choix , on préfère toujours la sûreté et le loisir d'un état privé , au péril et à l'éclat des dignités et des places. Hélas I nous avons si peu de temps à vivre sur la terre , et le salut , ou la condamnation éternelle qui nous attend , est si proche , que tous les autres soins , hors celui-là , devraient être , pour nous, tristes et onéreux, et que tout ce qui nous distrait de cette grande affaire , pour laquelle on ne nous laisse qu'un petit nombre de jours , devrait nous paraître , pour nous , un grand malheur. Ce n'est pas là une maxime de spiritualité ; c'est la première maxime de la foi , et le fond du christianisme.
Cependant , l'ambition , l'orgueil , toutes nos passions , font que nous ne pouvons supporter une condition privée. Ce que nous craignons le plus dans la vie, et à la cour surtout, c'est une destinée et un état qui nous laisse à nous-mêmes , et ne nous établit point sur les autres. Nous ne consultons , ni l'ordre de Dieu , ni les vues de la religion , ni les périls des situations trop agitées , ni le bonheur que la foi découvre dans un état tianquille et privé , où l'on n'a à répondre que de soi-même ; ni souvent même nos talents : nous ne consultons que nos passions ; que ce désir insatiable de nous élever au-dessus de nos frères : nous voulons paraître sor la scène , et devenir des personnages ; et sur une scène qui va finir demain , et qui ne nous laissera de réel , que la peine puérile de l'avoii* jouée. Plus même les places sont environnées de tumulte f>t d'embarras , plus elles nous paraissent dignes de nos recherches : nous voudrions être de tout : le loisir si cher à une âme fidèle noui
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parait honteux : tout ce qui nous partage entre nous et le public; tout ce qui donne aux autres hommes un droit absolu, sur notre temps; tout ce qui nous jette dans Tablme de soins et d'agitations que traînent après soi le crédit, la faveur, la considération , nous touche , nous attire , nous transporte. Ainsi la plupart des hommes se font inconsidérément une vie tumultueuse et agitée, que Dieu ne demandait pas d'eux ; ettïherchent avec empressement des soins où l'on ne peut être en sûreté , que lorsque Tordre de Dieu nous les ménage.
A la vérité, nous les entendons quelquefois se plaindre des agi« tations infinies , inséparables de leurs places , soupirer après le repos, envier la destinée d'un état tranquille et privé; et redire sans cesse qu'il serait temps enfin de vivre pour soi ,. après avoir si longtemps vécu pour les autres. Mais ce ne sont là que des discours : ils paraissent gémir sous le poids des affaires ; mais ils porteraient avec bien plus de douleur et d'accablement le poids du loisir et d'une condition privée : ils ont employé une partie de leur vie à briguer le tumulte des places et des emplois ; et ils emploient l'autre à se plaindre du malheur de les avoir obtenus : c'est un langage de vanité : ils voudraient paraître supérieurs à leur fortune, et ils ne le sont pas au moindre revers et au plus léger refroidissement qui la menace. Voilà comme nos passions seules nous forment des embarras et des occupations que Dieu ne demandait pas de nous , et nous ôtent un temps dont nous ne connaîtrons le prix , que lorsque nous serons arrivés à ce dernier moment , où le temps finit et l'éternité commence.
Encore , mes frères , si au milieu des occupations infinies , at< tachées à votre état , vous regardiez comme les plus privilégiées, celles qui se rapportent au salut , vous répareriez du moins , en quelque manière, la dissipation de cette partie de votre vie, que le monde et les soins d'ici-bas occupent tout entière. Mais c'est encore ici où notre aveuglement est déplorable : nous ife trouvons point de temps pour notre salut éternel : ce qu'on donne au prince, à la fortune , aux devoirs d'une charge , aux bienséances de son état, aux soins du corps et de la parure, à l'amitié , à la société, au délassement, à l'usage ; tout cela parait essentiel et indispensable : on n'oserait y toucher, y retrancher : on le prolonge même au delà des bornes de la raison et de la nécessité ; et comme la vie
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est trop courte , et les jours ti'op rapides pour suffire à tout , et qu'on en retranche , ce sont les soins du salut ; dans la multiplicité de nos occupations , ce sont toujours celles qu'on devrait donner à Tétemité qui sont sacriQées. Oui , mes frères , au lieu de prendre sur no» délassements, sur des devoirs que Tambition multiplie , sur des bienséances que Toisiveté seule a établies , sur les soins d'une vaine parure, que Tusage et la mollesse ont rendus interminables ; au lieu de prendre là-dessus chaque jour quelque temps du moins pour Dieu et pour nos intérêts éternels, à peine leur donnons-nous quelques faibles restes , qui ont échappé par hasard au monde et aux plaisirs ; quelques moments rapides dont le monde ne veut plus, dont nous sommes peut-être embarrassés, et que nous ne trouverions pas à placer ailleurs. Tant que le monde veut de nous; tant qu'il se présente des plaisirs ,des devoirs, des bienséances, des inutilités , nous nous y livrons avec goût. Quand tout est fini , et que nous ne savons plus que faire de notre loisir, alors nous consacrons à quelques pratiques languissantes de religion , ces moments de rebut , que la lassitude, ou le défaut de plaisirs, nous laisse : ce sont proprement des moments de repos que nous nous donnons à nous-mêmes plutôt qu'à Dieu, un intervalle que nous mettons entre le monde et nous, pour y rentrer avec plus de goût , et respirer un peu de la fatigue , du dégoût , de la satiété , où nous jetterait la vie du monde et des plaisirs trop soutenue , et prolongée outre une certaine mesure au delà de laquelle se trouve Tennui et la lassitude.
Voilà l'usage que les personnes mêmes qui se parent d'une réputation de vertu font , à la cour surtout, de leur temps : toute leur vie «st une préférence criminelle qu'elles donnent au monde, à la fortune, aux bienséances, aux plaisirs, aux affaires, sur l'affaire da leur salut : tout est rempli par ce qu'on donne à ses maîtres, à ses places, à ses amis, à son goût , et il ne reste plus rien pour Dieu et pour l'éternité : il semble que le temps nous est premièrement donné pour le monde , pour l'ambition , pour nos places , pour les soins de la terre , et qu'ensuite ce que nous pouvons avoir de trop , ou nous sait bon gré si nous le donnons au salut.
Grand Dieu ! et pourquoi nous laissez-vous sur la terre , que pour mériter votre possession étemelle? Tout ce que nous faisons pour le monde périra avec le monde -, tout ce que nous faisons pour
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VOUS sera immortel : tous les soins d'ici-bas ont pour objet des maîtres souvent ingrats, injustes, difficiles, impuissants du moins, et qui ne peuvent nous rendre heureux : les devoirs que nous vous rendons , nous les rendons à un maître et à un seigneur fidèle , juste, miséricordieux, tout-puissant, et qui seul peut récompenser ceux qui le servent : les soins de la terre , quelque brillants qu'ils puissent être , nous sont étrangers ; ils ne sont pas dignes de nous ; ce n*est pas pour eux que nous sommes faits ; nous devons seulement nous y prêter en passant, pour satisfaire aux liens passagers qui les exigent de nous , et qui nous lient aux autres hommes ; les soins derélernité tout seuls sont dignes de la noblesse de nos espérances , et remplissent toute la grandeur et toute la dignité de notre destinée. Bien plus , ô mon Dieu ! sans les soins du salut, tous les autres sont profanes et souiUés : ce ne sont plus que des agitations vaines, stériles , presque toujours criminelles : les soins du salut tout seuls les consacrent, les sanctifient, leur donnent la réalité, l'élévation, le prix et le mérite qui leur manque. Que diraije encore? tous les autres soins nous déchirent , nous troublent , nous inquiètent , nous aigrissent ; mais les devoirs que nous vous rendons~nous laissent une joie véritable dans le cœur, nous soutiennent , nous calment , nous consolent, et adoucissent même les peines et les aitiertumes des autres. Enfin , nous nous devons à vous , ô mon Dieu , avant que d'être à nos maîtres, à nos inférieurs, à nos amis , à nos proches : c'est vous qui avez les premiers droits sur notre conir et sur notre raison , qui sont les dons de votre main libérale : c'est donc pour vous premièrement que nous devons en faire usage ; et nous sommes chrétiens avant que d'être princes , sujets , hommes publics , ou quelque autre chose sw la terre.
Vous nous direz peut-être , mes frères , que vous croyec , en remplissant les devoirs pénibles et infinis attachés à votre état, servir Dieu, remplir toute justice , et travailler à votre salut : j'en conviens ; mais il faut remplir ces devoirs dans la vue de Dieu, par des motifs de foi , et dans un esprit de religion et de piété. Dieu ne compte que ce qu'on fait pour loi : il n'accepte de nos peines , de nos fatigues , de nos assujettissements , de nos sacrifice» » que emx. qui sont offerts à sa gloire , et non pas à la nôtre; et nos jours ne sont pleins à ses yeux , que lorsqu'ils sont pleins pour
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réternité. Toutes les actions qui n'ont pour objet que le monde, que réclâtqui vient de la terre» qu'une fortune périssable , quelques louanges qu'elles nous attirent de la part des bonnncs , à quelque degré de grandeur, de réputation , qu'elles nous élèvent ici-bas, ne sont rien devant lui , ou ne sont que des amusements puérils, indignes de la majesté de ses regards.
Ainsi, mes frères» que les jugements de Dieu sont différent» de ceux du oKNide ! On appelle une belle vie dans le monde , une vie éclatante» où Ton compte de grandes actions, des victoires remportées , des ùégociations difiidles conclueà , des entreprises conduites avec succès » des emplois illustres soutenus avec réputation, des dignités éminentes acquises par des services importants, et exercées avec gloire ; une vie qui pafese dans les histoires, qm remplit les mmiuments publics, et dont le souvenir se conservera jusqu'à la dernière postérité : voilà une belle vie selon le monde. Mais si dans tout cela on a plus cherché sa gloire propre que la gloire de Dieu ; si l'on n'a eu en vue que de se bâtir un édi* lice périssable de grandeur sur la terre , en vain a-t-on fourni une carrière éclatante devant les hommes ; devant Dieu c'est une vie perdue : en vain les histoires parleront de nous ; nous serons effacés du livre de vie et des histoires éternelles : en vain nos actions feront l'admiration des siècles à venir; elles ne seront point écrites sur les colonnes immortelles du temple céleste : Et in scripturd domus Israël non scribentur (Ézéch., xni , 9) : en vain nous jouerons un grand rôle sur la scène de tous les siècles ; nous serons dans les siècles éternels comme ceux qui n'ont jamais été : en vain nos titres et nos dignités se conserveront sur le marbre et sur le cuivre ; comme ce sera le doigt des hommes qui ]es aura écrites» elles périront avec eux ; et ce que le doigt de Dieu tout seul aura écrit» durera autant que lui-même : en vain notre vie sera proposée comme un modèle à l'ambition de nos neveux ; comme elle tt'âttra de réalité que dans les passions des hommes, dès qu'il n'y aura plus de passions , et que tous les objets qui les allument seront anéantis , cette vie ne sera phis rien , et retombera dans le néant avec le monde qui l'avaH admirée.
Car^e bonne foi , mes frères , voudrie2-vous que dans ce jour terrible , où les justices elks-mèmos. seront jugées, Dieu voustAt compte de toutes les peines» de tous les soins » de tous les dégoûts
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que vous dévorez pour vous élever sur la terre ? qu'il regardât comme ùo temps bien employé,, le temps que vous avez sacrifié au monde , à la fortune , à la gloire , à félévation de votre nom et de votre race , comme si vous n'étiez sur la terre que pour vousmêmes ? qu'il mit au nombre de vos œuvres de salut celles qui n'ont eu que l'ambition , l'orgueil , l'envie , l'intérêt pour principe, et qu'il comptât vos vices parmi vos vertus ?
Et que pourrez- vous lui dire au lit de la mort , lorsqu'il entrera en jugement avec vous , et qu'il vous demandera compte d'un temps qu'il ne vous avait donné que pour l'employer à le glorifier et à le servir ? Lui direz- vous : Seigneur, j'ai remporté des victoires : j'ai servi utilement et glorieusement le prince et la patrie : je me suis fait un grand nom parmi les hommes? Hélas! vous n'avez pas su vous vaincre vous-même : vous avez servi utilement les rois de la terre, et vous avez méprisé le service du Roi des rois : vous vous êtes fait un grand nom parmi les hommes, et votre nom est inconnu parmi les élus de Dieu : temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : J'ai conduit des négociations pénibles : V j'ai conclu des traités importants : j'ai ménagé les intérêts et la fortune des princes : je suis entré dans les secrets et dans les conseils des rois ? Hélas ! vous avez conclu des traités et des alliances avec les hommes , et vous avez violé mille fois l'alliance sainte que vous aviez faite avec Dieu : vous avez ménagé les intérêts des princes , et vous n'avez pas su ménager les intérêts de votre salut : vous êtes entré dans le secret des rois , et vous n'avez pas connu les secrets du royaume des.cieux : temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : Toute ma vie n'a été qu'un travail et une occupation pénible et continuelle? Hélas I vous avez toujours travaillé^ et vous n'avez rien fait pour sauver votre âme : temps perdu pour l'éternité. Lui dires-vous .: J'ai établi mes enfants : j'ai élevé mes proches : j'ai été utile à mes anlis : j'ai augmenté le patrimoine de mes pères ? Hélas ! vous avez laissé de grands établissements à vos enfants, et vous ne leur avez pas laissé la crainte du Seigneur, en les élevant et les établissant dans la foi et danà la piété : vous avez augmenté le patrimoine de vos pères , et vous avez dissipé les dons de la grâce et le patrimoine de Jésus-Christ :^ temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : J'ai fait des études profondes : j'ai enrichi le public d'ouvrages utiles et curieux : j'ai perfectionne
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les sciences par de nouvelles découyerte» : j'ai fait valoir mes grands talents, et les ai rendus utiles aux hommes? Hélas ! le grand talent qu'on vous avait confié était celui de la foi et de la grâce , dont vous n'avez fait aucun usage : vous vous êtes rendu habile dans les sciences des hommes, et vous avez toujours ignoré la science des saints : temps "perdu pour l'éternité. Lui direz-vons enfin : J'ai passé la vie à remplir les devoirs et les bienséances de mon état : j'ai fait des amis : j'ai su plaire à mes maîtres? Hélas ! vous avez eu des amis sur la terre , et vous ne vous en êtes point fait dans le ciel : vous avez tout mis en œuvre pour plaire aux hommes , et vous n'avez rien fait pour plaire à Dieu : temps perdu pour Véternilé.
Non , mes frères , quel vide affreux la phipart de ces hommes , qui avaient gouverné les États et les empii'es ; qui semblaient faire mouvoir l'univers entier ; qui en avaient rempli les premières places ; qui faisaient tout le sujet des entretiens , des craintes , des désirs , des espérances des hommes ; qui occupaient presque seuls les attentions de toute la terre ; qui portaient tout seuls le poids des soins et des affaires publiques : quel vide affreux trouverontils dans toute leur vie au lit de la mort ? tandis que I^s jours d'une âme sainte et retirée , qu'on regardait comme des jours obscurs et oiseux , paraîtront pleins , occupés , marqués chacun par quelque victoire de la foi , et dignes d'être célébrés par les cantiques éternels. «
Méditez ces vérités saintes , mes frères : le temps est court , il est irréparable ; il est le prix de votre éternelle félicité ;'il ne vous est donné que pour vous en rendre dignes : mesurez là-dessus ce que vous en devez donner au monde, aux plaisirs , à la fortune , à votre salut. Mes frères, dit rAp6tr«, le temps est court (Cor., vu, 29 ) ; usons donc du monde comme si nous n'en usions pas : possédons nos biens, nos places, nos dignités, nos titres, comme si nous ne les possédions pas ; jouissons delà faveur de nos maîtres et de l'estime des hommes , comme si nous n*en jouissions pas ; ce n'est là qu'une ombre qui s'évanouit et nous échappe : et ne comptons de réel dans toute notre vie , que les moments que nous aurons employés pour le ciel, ^in^i soiUil.
(Sermon pour le lundi de la Ptts&ioH. )
se RLE SA LUT.
C*est une erreur bien déplorable, mes frères, que les homme» aient attaché des noms pompeux à toutes les entreprises des passions, et que les soins du salut n*aient pu mériter auprès d'eux le même honneur et la même estime. Les travaux militaires sont regardés parmi nous comme la voie de la réputation et de la gloire : les intrigues et les mouyements qui font parvenir, sont comptés parmi les secrets d'une profonde sagesse : les projets et les négociations , qui arment les hommes les uns contre les autres , et qui font souvent de l'ambition d'un seul l'infortune publique, passent pour étendue de génie , et pour supériorité de talents : l'art d'élever sur un patrimoine obscur une* fortune monstrueuse, aux dépens souvent de l'équité et de la bonne foi , est la science des affaires ^ et la bonne conduite domestique : enfin , le monde a trouvé le secret de rehausser par des titres honorables tous les soins qui se rapportent aux choses d'ici-bas : les actions de la foi toutes seules, qui demeureront éternellement , qui formeront l'histoire du siècle à venir , et qui seront gravées durant toute l'éternité sur les colonnes immortelles de la sainte Jérusalem , passent pour des occupations oiseuses et obscures , pour le partage des âmes faibles et bornées , et n'ont rien qui les relève aux yeux'des hommes. Et voilà , mes frères , la première raison de notre indifférence pour l'affaire du salut : nous n'estimons pas assez cette sainte entreprise pour y travailler avec vivacité.
Or, je. ne crois pas devoir m'arrèter ici à combattre une illusion si indigne même de la raison. Car , qu'est-ce qui peut rendre un ouvrage glorieux à celui qui l'entreprend? Est-ce la durée et l'immortalité qu'il promet dans la mémoire des hommes? ah ! tous les monuments de l'orgueil périront avec le monde qui les a élevés : tout ce que nous faisons pour la terre aura la même destinée qu'elle : les victoires et les conquêtes , les entreprises les plus éclatantes , et toute l'histoire des pécheurs , qui embellit le siècle présent , sera effacée du souvenir des hommes ; les œuvres du juste toutes seules seront immortelles, écrites à jamais dans le livre de vie , et survivront à la ruine entière de l'univers. Est-ce la récompense qu'on nous y propose? mais tout ce qui ne peut nous rendre heureux , ne peut aussi nous récompenser ; el on n'en a pas d'autre ici que Dieu
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même. Est-ce la dignité des occupations auxquelles on vous en^* gage? maiâ les soins de la terre les plus honorables sont des jeux auxquels notre erreur a donné des noms sérieux : ici tout est grand; on n*aime queTAuteur de son être; oh n'aime que le Souverain de Funivers; on ne sert qu'un Maitre tout-puissant; on ne désire que des biens éternels ; on ne fait des projets que pour le ciel; on ne travaille que pour une couronne immortelle.
Qu'y a-t-il donc de plus glorieux sur la terre , et de plus digne de l'homme , que les soins de l'éternité ? Les prospérités sont d'honorables inquiétudes; les emplois éclatants» un esclavage illustre: la réputation est souvent une erreur publique; les titres et les dignités sont rarement le fruit de la vertu , et ne servent tout au plus qu'à orner nos tombeaux et embellir nos cendres. Les grands talents, si la foi n'en règle l'usage, sont de grandes. tentations; les vastes connaissances , un vent qui enfle et qui corrompt , si la foi n'en corrige le venin ; tout cela n'est grand que par l'usage qu'on en peut faire pour le salut ; la vertu toute seule est estimable pour elle-même.
Cependant si nos concurrents sont plus heureux et plus élevés que nous dans le monde , nous les regardons ïivec des yeux d'en vie; et leur élévation, en humiliant notre orgueil , ranime la viva cité de nos prétentions et de nos espérances : mais lorsque les complices quelquefois de nos plaisirs , changés soudain en de nouveaux hommes , rompent généreusement toiis les liens honteux des passions, et , portés sur les ailes de la grâce , entrent à nos yeux dans la voie du salut , tandis qu'ils nous laissent derrière eux errer encore tristement au gré de nos désirs déréglas ; nous voyons d'un œil tranquille le prodige de leur changement ; et, loin que leur destinée nous fasse envie, et réveillé en nous de faibles désirs de salut , nous ne pensons peut-être qu'à remplacer le vide que leur retraite laisse dans le monde ; qu'à nous élever à ces postes périlleux d'où ils viennent de descendre par des vues de foi et de religion : que dirai-je? nous devenons peut-être les censeurs de leur vertu > nous cherchons ailleurs que dans les trésors infinis de la grâce , les motifs secrets de leur changement ; nous donnons à l'œuvre de Dieu des vues tout humaines ; et nos censures déplorables deviennent la plus dangereuse tentation de leur pénitence. C'est ainsi, ômon Dieu, que vous répandez des ténèbres venge-
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resses sur des cupidités injustes ! D'où ^ent cela? nous manquons d'estime pour la sainte entreprise du salut : première cause de notre indifférence.
En'second lieu , nous y travaillons avec indolence , parce que nousn'en faisons pas une affaire principale, et que nous ne lui donnons jamais la préférence sur tous nos autres soins. En effet, mes frères , nous voulons tous nous sauver ; les pécheurs les plus déplorés ne rençncent pas à cette espérance : nous voulons même que parmi nos œuvres , il s*en trouve toujours quelques-unes qui se rapportent au salut ; car nul ne s'abuse jusqu'à croire qu'il méritera la gloire des saints , sans avoir jamais fait une seule démarche pour s'en rendre digne : mais où 'nous nous trompons, c'est dans le rang que nous donnons à C/CS œuvres parmi les occupations qui partagent notre vie.
Et certes, mes frères , les bienséances et les inutilités des commerces , les fonctions d'une charge, les embarras domestiques , les passions et les plaisirs, ont leurs temps etleui's moments marqués dans nos journées. Où plaçons-nous l'ouvrage du salut ? quel rang donnons-nous à ce soin unique sur tous nos autres soins ? en faisons-nous une affaire seulement ? Et, pour entrer dans le détail de vos mœurs, que faites-voup pour l'éternité, que vous ne rendiez au monde au centuple ? Vous employez quelquefois une légère |)ortion de vos biens en des largesses saintes; mais qu'est-ce , si nous le comparons à ce qUe vous en sacrifiez tous les jours à vos plaisirs , à vos passions , et à vos caprices? Vous élevez peut-être au commencement de vos journées votre esprit au Seigneur par la prière ; mais le monde , au sortir de là , ne prend-il pas sa place dans votre coçur , et tout le reste du temps n'est-il pas pour lui ? Vous assistez peut-être exactement chaque jour aux mystères saints ; mais , sans entrer ici dans les motifs qui souvent vous y conduisent , cet unique exercice de religion n'est-il pas compensé' par une journée entière de vie oiseuse et mondaine ? Vous vous faites quelquefois une violence passagère ; vous souffrez peut-être une injure; vous prenez sur vous pour une obligation de piété : mais ce sont là quelques faits uniques et singuliers qui sortent de l'ordre commun , et qui n'ont jamais de suite ; vous n'en sauriez produire un seul devant le Seigneur , qu'il ne s'en offre mille de l'autre côté que l'ennemi compte pour lui : le salut n'a que vos in-
tcrvalles ; le monde a , p8ur ainsi dire , l'état et le Tonds : les moments sont pour Dieu ; la vie tout entière est pour nous-mêmes.
Je sais, mes frères, que vous sentez vous-mêmes là-dessus Fiajustice et le danger de votre conduite. Vous convenez que les agitations du monde , des affaires , des plaisirs , vous occupent presque tout entiers , et qu'il vous reste peu de temps pour penser au salut : mais vous dites , pour vous calmer , que lorsqu'un jour vous serez plus tranquille; que des affaires d'une certaine nature seront terminées ; que vous vous serez déchargé sur un aîné des soins de cette dignité; que certains embarras seront finis; en un mot , que certaines circonstances ne se trouveront plus , vous penserez tout de bon à votre salut , et que l'affaire de l'éternité deviei.dra alors votre principale affaire.
Mais ce qui vous abuse , c'est que vous regardez le salut comme incompatible avec les occupations attachées à l'état ou la Providence vous a placé. Car ne pouvez-vous pas en faire des moyens de sanctification? ne pouvez-vous pas y exercer toutes les vertus chrétiennes? la pénitence, si ces occupations sont pénibles? la clémence, la miséricorde , la justice, si elles vous établissent sur les hommes? la soumission aux ordres du ciel , si le succès ne ré- 4)ondpas quelquefois à votre attente? le pardon des injures, si vous y souffrez l'oppression , la calomnie et la violence? la confiance en Dieu seul , si vous y éprouvez Finjustice ou l'inconstance de vos maîtres ? N'est-ibpas des âmes de votre rang et de votre état, qui , dans la même situation où vous êtes, mènent une vie pure et chrétienne? Vous savez bien vous-même qu'on peut trouver Dieu partout : car, dans ces moments heureux où tous avez été touche quelquefois de la grâce , n'est-il pas vrai que tout vous rappelait à Dieu ; que les périls mêmes de votre état devenaient pour vous .des instructions et des remèdes ; que le monde vous dégoûtait du monde même ; que vous trouviez partout le secret d'offrir a Dieu mille sacrifices invisibles , et de faire de vos occupations les plus tumultueuses des sources de réflexions saintes , ou des occasions salutaires de mérite? Que ne cultivez- vous ces impressions de grâce et de salut ? Ce n'est pas votre situation , c'est votre infidélité et votre faiblesse , qui les ont éteintes dans votre cœur.
Joseph était chargé de toutes les affaires d'un grand royaume^ lui seul soutenait tout le poids du gouvernement : cep^dant ou-
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b)ia-t-il le Seigneur, qui avait rompu ses liens, et justifié son innocence? ou attendit-il, pour servir le Dieu de ses pères, qu*ua successeur vint lui rendre le loisir que sa nouvelle dignité lui avait ôté? il sut faire servir à la consolation de ses frères, et à Favantage du peuple de Dieu , une prospérité qu'il ne reconnaissait tenir que de sa main toute-puissante. Cet officief de la reine d'Ethiopie , dont il est parlé aux Actes des Apôtres, était établi sur les richesses immenses de cette princesse : le détail des tributs et des subsides , et toute l'administration des deniers publics était confiée à sa fidélité : or cet abime de soins et d'embarras ne lui laissait-il pas le loisir de chercher dans les prophéties d'Issne le salut qu'il attendait, et les paroles de la vie éternelle? Placez-vous dans les situations les plus agitées , vous y trouverez des justes qui s'y sont sanctifiés : la cour peut devenir l'asile de la vertu comme le cloître ; les places et les emplois peuvent être les secours comme les écueils de la piété; et quand pour revenir à Dieu on attend qu'on puisse changer de places , c'est une marque qu'on ne veut pas encore changer son cœur.
Aussi , lorsque nous vous disons que le salut doit être l'unique affaire , nous ne prétendons pas que vous renonciez à toutes les autres ; vous sortiriez de Tordre de Dieu. Nous voulons seulement que vous les rapportiez toutes au salut ; que la piété sanctifie vos occupations ; que la foi les règle ; que la religion les anime ; que la crainte du Seigneur les modère ; en un mot , que le salut soit comme le centre où elles aboutissent toutes. Car d'attendre que vous soyez * plus tranquille et plus débarrassé de tous soins, pour être plus homme de bien , outre que c'est une illusion dont le démon se sert pour reculer votre pénitence; c'est un outrage même que vous faites à la religion de Jésus-Christ : vous justifiez les reproches que les ennemis des chrétiens faisaient autrefois contre elle ; il semble que vous la regardez comme incompatible avec les devoirs de prince, de courtisan ,..d'homme public, de père de famille : vous semblez croire comme eux que l'Évangile ne propose que des maximes funestes à la république ; et que s'il en était cru , il faudrait tout quitter, sortir de la société, renoncer à tous les soins publics, rompre tous les liens de devoir, de bienséance, d'autorité qui nous unissent aux autres hommes, et vivre comme si on était seul sur la terre : au lieu que c'est l'Évangile tout seul
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i|iii nous fait remplir ces devoirs comme il faut : au Heu que c*est la religion de Jésus-Christ toute seule qui peut former des princes religieux , des courtisans chrétiens , des magistrats incorruptibles, des maîtres modérés, des sujets fidèles; et maintenir dans une juste harmonie cette variété d'états et de conditions , d'où dépend la tranquillité des peuples et le salut des empires. .
Mais pour vous faire mieux sentir rillusion de ce prétexté, quand vous serez libre d'embarras , et dégagé de ces soins extérieurs qui vous détournent aujourd'hui du salut ; votre cœur sera-t-il libre de passions? les. liens injustes et invisibles qui vous arrêtent se- 1 ont-ils rompus? serez- vous rendu à vous-même? plus humble, plus patient , plus modéré , plus chaste , plus mortifié? Ah ! ce ne sont pas les agitations du dehors qui vous retiennent ; c'est le dérèglement du dedans ; c'est le tumulte et la vivacité des passions • ce n'est pas dans les soins de la fortune et dans l'embarras des événements et des affaires, dit saint Chrysostome , qu'est la confusion et le trouble; c'est dans les inclinations déréglées de l'àme; un cœur où Dieu règne est partout tranquille : Non in rerum eventu perturbatio'ac tumultus, sed in nohis et in animis nostris. (Hom. I.X1 , àd pop, Ant. ) Vos soins pour la terre ne sont incompatibles avec le salut , que parce que les affections qui vous y attachent sont criminelles. Cène sont pas vos places, ce sont vos penchants, qui sont pour vous des écueils : or ces penchants , vous ne vous en dépouillerez pas comme de vos soins et de vos embarras; ils seront même alors plus vifs , plus indomptables que jamais ; .ils auront, outre ce fonds de faiblesse, qu'ils tirent de votre propre corruption , la force du temps et des années : vous 'croirez avoir tout fait en vous ménageant du repos, et vous verrez que vos passions , plus vives à mesure qu'elles ne trouveront plus de quoi s'occuper au dehors, tourneront toute leur violence contre vousmême ; et vous serez surpris de trouver dans votre propre cœur les mêmes obstacles que vous ne croyez voir aujourd'hui que dans ce qui vous environne. Cette lèpre , si j'ose parler ainsi , n'est pas attachée à vos vêtements, à vos charges, aux murs de vos palais, de sorte que vous puissiez vous en défaire en les quittant ; elle a gagné votre propre chair^: ce n'est donc pas en renonçant à vos soins , qu'il faut travailler à vous guérir ; c'est en vous purifiant vous-même, qu'il faut sanctifier vos soins; tout est pur à ceux qui
DE MASSILLON. %Sl
sont purs : autrement votre plaie vous suivra jusque dans le loisilr de votre solitude; semblable à ce roi de Juda dont il est parlé au livre des Rois, lequel eut beau abdiquer sa couronne, remettre tous tes soins de la royauté entre les mains de son fils, et se retirer dans le fond de son palais , il y porta la lèpre dont le Seigneur l'avait frappé, et vit cette plaie bonteuse le suivre jusque dans sa retraite. Les soins extérieurs ne trouvent leur innocence ou leur malignité que dans notre cœur; et c'est nous seuls qui rendons les occupations de la terre dangereuses , comme c'est nous seuls qui rendons celles du ciel insipides et dégoûtantes.
Et voilà, mes frères, la dernière raison pourquoi nous faisons paraître si peu de vivacité pour la grande affaire de notre salut étemel ; c'est que nous en accomplissons les devoirs sans plaisir et comme à regret. Les plus légères obligations de la piété nous paraissent dures : tout ce que nous faisons pour le ciel nous gène, nous ennuie , nous déplaît ; la prière captive trop nos esprits ; la retraite nous jette dans Tennui ; les lectures saintes lassent d'abord l'attention ; le commerce des gens de bien est languissant , et n'a rien qui fasse plaisir; la loi des jeûnes altère le tempérament ; en un mot , nous trouvons je ne sais quoi de triste dans la vertu , qui (ait que nous n'en remplissona les obligations que comme des dettes odieuses qu'on paye toujours de mauvaise grâce, et seulement lorsqu'on s'y voit contraint.
Mais premièrement , mes frères, vous êtes injustes d'attribuer à la vertu ce qui prend sa source dans votre propre corruption ; ce n'est pas la piété qui est désagréable , c'est votre 'cœur qui est déréglé ; ce n'est pas le calice du Seigneur qu'il faut accuser d'amertume, dit saint Augustin , c'est votre goût qui est dépravé. Tout est amer à un palais malade ; corrigez vos penchants , et le joug vous paraîtra léger : rendez à votre cœur le goût que le péché lui a ôté , et vous goûterez combien le Seigneur est doux : haïssez le monde , et vous comprendrez à quel point la vertu est aimable ; en un mot, aimez Jésus-Christ , et vous sentirez tout ce que je dis.
Voyez si les justes ont le même dégoût que vous pour les œuvres de la piété. Interrogez-les ; demandez-leur s'ils regardent votre condition comme la plus heureuse : ils vous répondront que vous leur paraissez digne de compassion; qu'ils sont touchés de votre
égarement et de vos peines , de vous voir tant souffrir pour un monde , ou qui vous méprise , ou qui vous ennuie , ou qui ne peut vous rendre heureux ; courir après des plaisirs souvent plus insipides pour vous que la vertu même que vous fuyez : ils vous répondront qu'ils ne changeraient pas leur It istesse prétendue contre toute-s les félicités de la terre. La prière les console , la re- traite les soutient ,'les lectures saintes les animent ; les œuvres de la piété répandent dans leur âme unç onction sainte, et leurs jours les plus h^reux sont ceux qu'ils passent avec le Seigneur. C'est le cœur qui décide de nos plaisirs : tandis que vous aimerez le monde , vous trouverez la vertu insupportable.
En second heu, voulez-vous savoir encore pourquoi le joug de Jésus-Christ est pour vous si dur et si accablant? c'est que vous le portez trop rarement : vous ne donnez au soin du salut que quelques nK>ments rapides ; certains jours que vous consac^rez à la piété ; certaines oeuvres de religion dont vous vous acquittez quelquefois , et en vous déchargeant aussitôt vous ne sentez que le désagrément des premiers efforts : vous ne laissez pas à la grâce le loisir d'en adoucir le poids , et vous prévenez les douceurs et les consolations qu'elle ne manque jamais de répandre sur les suites. Ces animaux mystérieux que les Philistins choisirent pour porter l'arche du Seigneur hors de leurs frontières , figures des âmes infidèles peu accoutumées à porter le joug de Jésus-Christ, rougissaient, dit l'Écriture, et semblaient gémir sous la grandeur de ce poids sacré : Pergentes et mugientes (i Reg., vi , 12 ) ; au lieu que les enfants de Lévi , image naturelle des justes , accoutumés à ce ministère saint, faisaient retentir jes airs de cantiques d'allégresse et d'actions de grâces , en la portant avec majesté , même à travers les sables brûlants du désert. La loi n'est pas un fardeau pour l'âme juste accoutumée à l'observer : il n'est que l'âme mondaine, peu familiarisée avec ses saintes observances, qui gémisse sous un poids si aimable : Pergentes et mugientes. Lorsque Jésus-Christ a assuré que son joug était doux et léger, il nous a ordonné en même temps de le porter chaque jour : l'onction est attachée à l'accoutumance : les armes de Saûl n'étaient pesantes pour David , que parce qu'il n'en avait point l'usage : Non uswoik habeo, (Ibid., xvii , 39.) 11 faut se familiariser avec la vertu pour en connaître les saints attraits; il faut percer avant dans cette
terre heureuse pour y trouver ie lait et le miel ; ce n^est qu'à Feutrée qu'on trouve des géants et des monstres qui dévorent ses habitants. Les plaisirs des pécheurs ne sont doux que sur la surface; ils n'ont d'agréables que les premiers moments : si vous allez plus avant , ce n'est plus que fiel et qu'amertume ; et plus vous les approfondissez f plus vous y trouvez le vide, l'ennui , la satiété qui en est inséparable fia vertu , au contraire , est une manne cachée ; pour en goûter toute la douceur, il faut l'approfondir : mais aussi , plus vous avancez, plus les consolations abondent ; plus les passions se calment , plus les voies s'aplanissent, plus vous vous applaudissez d'avoir rompu des chaînes qui vous accablaient , et que vous ne traîniez plus qu'à regret et avec une secrète tristesse. Ainsi tandis que vous vous en tiendrez à de simples essais de vertu, TOUS n'en goûterez que les répugnances et les amertumes ; et comme vous n'aurez pas la fidélité du juste , vous n'en devez pas aussi attendre les consolations.
Enfin , vous accomplissez les devoirs de la piété sans goût , non-seulement parce que vous les accomplissez trop rarement , mais parce que vous ne les accomplissez qu'à demi. Vous priez , mais sans recueillement ; vous jeûnez, mais c'est sans entrer dans un esprit de componction et de pénitence; vous vous abstenez de nuire à votre ennemi, mais c'est sans l'aimer comme votre frère ; vous approchez des mystères saints, mais sans y apporter cette ferveur, qui seule y fait trouver des douceurs ineffables : vous vous séparez quelquefois du monde, mais vous ne portez pas dans la retraite le silence des sens et des passions , sans quoi elle n'est plus qu'un triste ennui ; en un mot, vous ne portez le joug qu'à demi. Or JésuS-Ghrist n'est pas divisé; ce Simon le Cyrénéen qui ne portait qu'une partie de la croix en était accablé, et il fallait que les soldats lui fissent violence,, pour l'obliger de continuer au Sauveur ce triste miiïistère : Et angariaverunt ut tolleret crucem ejus. (Matt., XXVII, 32.) Il n'est que la'plénitude de la loi qui soit consolante ; plus vous en retranchez , plus elle devient pesante et onéreuse ; plus vous voulez l'adoucir, plus elle accable ; au lieu qu'en y ajoutant même des rigueurs de surcroit vous en sentez diminuer la pesanteur, comme si vous y ajoutiez de nouveaux adoucissements : d'où vient cela ? c'est que l'observance imparfaite * de la loi prend sa source dans un cœur que les passions partagent
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«noore : or un cœur divisé et qui nourrit deux amours , ne peut être, seion la parole de Jésus-Christ, qu'un royaume et un théâtre plein de trouble et de désolation.
En voulez-TOus une image naturelle tirée des livres saints ? Rebecca, sur le pmnt d'enfanter Jacob et Ësaû, souffrait des douleurs mortelles , dit TÉcriture ; les deux enfants se faisaient déjà la guerre dans son sein : Et collidebafUur in utero ej\is parvuU ( Qen., xxv , 22) ; ét^ comme lassée de ses maux, elle demandait au Seigneur sa mort ou sa délivrance : Ne soyez point surprise , hii dit la voix du cid , si vos douleurs sont si extrêmes > et s'il vous en coûte tant pour devenir mère ; c'est qu'il y a deux peuples dans votre sm : Duœ gentes et duo populi sunt in utero tuo, ( Ibid.y 23. ) V(»)à votre histoire, mon cher auditeur : vous êtes surpris qu'il vous en coûte tant pour accomplir une œuvre de piété, pour enfanter Jésus-Christ, le nouvel homme» dans votre cœur : ah ! c'est que vous y conservez encore deux amours irréconciliables , Jacob et Ésaû , raaM)ur du monde et l'amour de Jésus-Christ ; c'est que vous portez au dedans de vous deux peuples, pour ainsi dire , qui se font une guerre étemelle : Vuœ gentes et duo jwpuli sunt in utero tuo ; voilà la source de vos douleurs et de vos peines! Si l'amour de Jésus-Christ tout seul possédait votre cœur, tout y serait calme et paisible : mais vous y nourrissez encore des passions injustes; vous aimez encore le monde , les plaisirs, les distinctions de la fortune ; vous ne pouvez souffrir ceux qui vous effacent ; votre cœur est plein de jalousies, d'animosités, de désirs frivoles , d'attachements criminels : Dsœ gentes et duo jK^uli sunt in utero ; et de là vient que vos sacrifices étant toujours imparfaits comme ceux de Caïn , sont toujours tristes et pénibles comme les siens.
Servez donc le Seigneur de tout votre cœur, et vous le servirez avec allégresse : donnez-vous à lui sans réserve , sans vouloir encore retenir un droit sur toutes vos passions ; observez les justices de la loi avec plénitude , et elles répandront , dit le {'rophète , de saints plaisirs dans votre cœur : Justitiœ Domini rectcBy lœtificautes corda, (Ps. xviii , -9. ) Ne croyez pas que les larmes de la pénitence soient toujours tristes et amères : le deuil n'est qu'au dehors ; elles ont mille dédommagements secrets lorsqu'elles sont sincères : le juste ressemble au buisson sacré; vous n'en voyez que les rou-
ces et les épines , mais vous ne voyez pas la gloire du Seigneur qui réside au dedans ; vous voyez des macérations et des jeûnes , mais vous ne voyez pas l'onction sainte qui les adoucit ; vous voyez le silence, la retraite, la fuite du inonde et des plaisirs, mais vous ne voyez pas le consolateur invisible , qui remplace avec tant d^usure le commerce des hommes, devenu insupportable depuis que l'on a goûté Dieu : vous voyez une vie en apparence triste, ennuyeuse , mais vous ne voyez pas la joie et la paix de l'innocence qui règne au dedans. C'est là que le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation répand ses faveurs à pleines mains , et que l'âme ne pouvant quelquefois en soutenir l'excès et la plénitude , est obligée de demander à son Seigneur qu'il suspende le torrent de ses grâces , et qu'il mesure l'abondance de ses dons à la faiblesse de sa créature.
Venez vous-même en faire une heureuse expérience » mon cher auditeur ; venez mettre la fidélité de votre Dieu à l'épreuve ; c'est '\ ici qu'il aime à être tenté : venez essayer si nous rendons un témoignage trompeur à ses miséricordes ; si nous attirons le pécheur par de fausses espérances , et si ses dons ne sont pas encore plus abondants que nos promesses. Vous avez longtemps essayé du monde ; vous ne lui avez poinf trouvé de fidélité : il vous avait tout fait espérer , des plaisirs , des honneurs , des félicités imaginaires : il vous a trompé ; volis y êtes malheureux : vous n'ave» jamais pu parvenir à vous y faire une situation au gré de vos souhaits : venez voir si votre Dieu ne vous sera pas plus ûdèle ; si l'on ne trouve que des amertumes et des dégoûts dans son service; s'il promet plus qu'il ne donne; s'il est un maître ingrat, inconstant» bizarre ; si son joug est une cruelle servitude, ou une douce liberté.; si les devoirs qu'il exige de nous sont le supplice de ses esclaves , ou la consolation de ses enfants ; et s'il trompe ceux qui le servent. Mon Dieu ! que vous seriez peu digne de nos cœurs, si vous n'étiez pas plus aimable , plus fidèle , et plus digne d'être servi que ce monde misérable !
Mais pour le servir comme il veut l'être , mes frères , il faut estimer la gloire et le bonheur de son service ; préférer ce bonheur à tous les autres , et y travailler sincèrement , sans réserve, et avec une mûre circonspection : car si c'est un défaut commun de manquer de vivacité pour l'affaire de notre salut éternel , et de s'en dé-
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goûter; c'en est un autre encore plus ordinaire d*y manquer de prudence, et de s'y méprendre.
Quoi ! mes frères , dans l'affaire de votre éternité vous adoptez sans attention des préjugés communs , seulement parce qu'ils sont établis? vous suivez ceux qui marchent devant vous, sans examiner où conduit le sentier qu'ils tiennent?, vous ne daignez pas vous demander à vous-même si vous ne vous trompez point? il vous suffit de savoir que vous n'êtes pas le seul à vous méprendre? Quoi ! dans l'affaire qui doit décider de vos destinées éternelles, vous ne faites pas même usage de votre raison ? vous ne demandez point d'autre garant de votre sûreté que l'erreur commune ? vous ne doutez pas ? vous ne vous informez pas ? vous ne vous déliez pas ? tout vous est bon ? Vous qui êtes si épineux , si difficile , si défiant, si plein de précautions, quand il s'agit de vos intérêts terrestres ; dans cette grande affaire toute seule , vous vous conduisez par instinct , par opinion , par impression étrangère ? vous n'y mettez rien du vôtre , et vous vous laissez entraîner indolemment à la multitude et à l'exemple? Vous, qui sur tout autre point rougiriez de penser comme la foule ; yous,'qui vous piquez de supériorité de génie , et de laisser au peuple et aux esprits médiocres les préjugés vulgaires; vous, qui outrez peut-être la singularité dans votre façon de penser svir tout le reste ; sur le salut tout seul, vous ne pensez qu'avec la foule , et fl semble que la raison ne vous est pas donnée pour ce grand intérêt seulement? Quoi ! mes frères, quand on vous demande tous les jours , dans les démarches que vous faites pour le succès de vos affaires et de vos espérances terrestres, les raisons que vous avez eues de préférer un parti à un autre , vous développez des motifs si sages et si solides; vou s justifiez votre choix par des vues si sûres et si décisives ; vous paraissez avoir pensé si mûrement avant que d'entreprendre ; et lorsque nous vous demandons tous les jours d'où vient que dans l'affaire du salut éternel vous préférez les abus , les usages , les maximes du monde aux exemples des saints , qui n'ottt pas vécu certainement comme vous ; et aux règles de l'Évangile , qui condamnent tous ceux qui vivent comme vous ; vous n'avez rien à nous répondre, sinon que vous n'êtes pas le seul, et qu'il faut vivre comme tout le monde vit ? Grand Dieu ! et que servent les grandes lumières pour conduire des projets qui périront avec nous ? nous
DE MASSÎLLON.
avoDft de la raison pour la vanité; nous sommes des enfants pour ia vérité ; nous nous piquons de sagesse dans les affaires du monde : dcms celle du salut éternel , nous sommes des insensés.
Vous nous direz peut-être que vous n'êtes pas plus sage et plus habile que tous les autres hommes , qui vivent comme vous ; que vous ne pouvez pas entrer dans des discussions qui vous passent ; que si nous en étions cruS; il faudrait se chicaner sur tout ; et que la piété n'est pas de tant raffiner.
Mais je vous demande : faut-il tant de raffinement pour savoir que le monde est un gui de trompeur ; que ses ma^times sont réprouvées dans récole de Jésus-Christ , et que ses usages ne sauraient jamais prescrire contre la loi de Dieu? n'est-ce pas la règle la plus simple et la plus commune de l'Évangile , et la première vérité de la science du salut? Il ne faut qu'aller simplement pour connaître le devoir. Les raffinements ne sont nécessaires que pour se le dissimuler à soi-même, et pour allier les passions avec les règles saintes : c'est là où l'esprit humain a besoin de toute son industrie , car l'entreprise est dif fic&e ; et voilà où vous en êtes , vous <]ui prétendez que rappeler les coutumes à la règle est un raffinement insensé : il ne faut que se consulter soi-même pour connaître le devoir. Tandis que Saûl fut fidèle , il n'eut pas besoin d'aller consulter la Pythonisse sur ce qu'il devait faire ; la loi de Dieu le lui apprenait assez : ce ne fut qu'après son crime que , pour calmer les inquiétudes d'une conscience troublée , et allier ses faiblesses injustes avec la loi de Dieu , il s'avisa d'aller chercher dans les réponses d'un oracle trompeur quelque autorité favorable à ses passions. Aimez la vérité , et vous l'aurez bientôt connue : une conscience droite est le meilleur de tous les docteurs.
Mais si vous êtes résolu de périr : eh l pourquoi voulez-vous donc encore garder certaines mesures avec la religion ? pourquoi cherchez-vous toujours à mettre quelques raisons spécieuses de votre côté, à réconcilier vos mœurs avec l'Évangile, et sauver, pour ainsi dire, encore les apparences avec Jésus-Christ ? pourquoi n'étes-vous pécheur qu'à demi , et laissez-vous encore à vos passions les plus grossières le frein inutile de la loi? Secouez donc ce reste de joug qui vous gène , et qui , en diminuant vo^ plaisirs , ne diminuera pas vos supplices. Pourquoi vous perdezvous avec tant de contrainte ? Au lieu de ce confesseur indulgent
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qui vous damne , mettez-vous au large » n'en ayez point du tout. Au lieu de ces scrupules qui ne vous permettent que des gains doute\i\, et vous interdisent encore certains profits bas et manifestement iniques , qui vous mettent néanmoins au nombre des ravisseurs qui ne posséderont pas le royaume de Dieu; franchissez le pas , et ne mettez plus d'autres bornes à votre ^injustice que celle de votre cupidité. Au lieu de ces familiarités suspectes où votre âme est toujours blessée , ôtez à la passion la barrière importune et inutile de ce que le crime a de plus grossier. Au lieu de ces mœurs molles et mondaines qui aussi bien vous damneront, ne refusez rien à vos passions , et vivez comme les animaux au gré de tous vos désirs. Oui, pécheurs, périssez avec tous les fruits de l'iniquité , puisque aussi bien vous en moissonnerez les larmes et les peines éternelles. Mais non, mon cher auditeur, nous ne vous donnons ces conseils de désespoir que pour vous en inspirer de l'horreur : c'est un tendre artifice du zèle , qui ne fait semblant 'de vous exhorter à votre perte qu'afin que vous n'y consentiez pas vous-même. Hélas! suivez plutôt ces restes de lumière ({ui vous montrent encore de loin la vérité : ce n'est pas sans raison que le Seigneur a conservé jusqu'ici en vous ces semences de salut , et qu'il n'a pas permis que tout s'effaçât jusqu'aux principes; c'est un droit qu'il se réserve encore sur votre cœur : prenez garde seulement de ne pas fonder là-dessus une vaine espérance de conversion à venir ; il n'est permis d'espérer que lorsque l'on commence à travailler. Commencez donc le grand ouvrage de votre salut éternel, pour lequel seul Dieu vous a mis sur la terre , et auquel vous n'avez pas même encore pensé : estimez im soin si nécessaire; préférez- le à tous les autres : ne trouvez de plaisirs qu'en vous y appliquant :. examinez les moyens les plus sûrs et les plus propres pour y réussir ; et les choisissez, quoi qu'il en coûte, quand une fois vous les aurez connus.
Telle est la prudence de l'Évangile, si souvent recommandée par Jésus-Christ ; hors de là , tout est vanité et méprise.
(Sermon pour le mercredi delà Positon.)
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SUR LES DÉGOniiS QUI ACCOMPAGNENT LA PIÉTÉ EN GETPE VIE.
Parcourez tous les états ; interrogez tous les pécheurs; consultez tour à tour les partisans des différents plaisirs que le monde promet, et les différentes passions qull inspire; l'envieux» Tambitieux , le voluptueux , Toiseux , le vindicatif; nul n'est heureux icibas ; chacun se plaint ; nul n'est à sa place ; chaque condition à ses dégoûts, à chaque état sont attachées des amertumes; la lerre est la patrie des mécontentements; et les dégoûts de la vertu sont bien plus une suite de la condition de cette vie mortelle , que les défauts de la vertu même. D'ailleurs , Dieu a ses raisons pour laisser icibas les âmes lèg plus justes dans un état , en quelque sorte , toujours violent , et désagréable à la nature : il veut par là nous dégoûter de cette vie" misérable ; nous faire soupirer après notre délivrance , et cette patrie immortelle , où rien ne manquera plus à notre bonheur. Je sens en moi, disait l'Apôtre, une loi funeste toujours opposée à la loi de Dieu : je ne fais pas le bien que j'aime , et que je voudrais faire ;' et je fais le mal que je hais , et que je souhaiterais d'éviter : mon homme intérieur trouve la loi de Dieu juste et sainte ; et cependant mon homme charnel et extérieur, qui est en moi , se révolte sans cesse contre elle. Infortuné que je suis ! qui me délivrera donc de ce corps de mort , qui est la source de tous mes malheurs et de toutes mes peines ? Infelix ego homo î quis meUberahit de corpore mortis hujus? (Rom., vu, 24. ) Voilà l'effet le plus naturel que doivent opérer les dégoûts de la vertu dans un cœur chrétien : la haine de nous-mêmes ; le mépris de la vie présente ; le désir des biens éternels ; l'empressement d'aller jouir de Dieu , et d'être délivré de toutes les misères inséparables de cette vie mortelle.
Les dégoûts et les ennuis ne doivent donc point éloigner, de la vertu , puisque à mesure que nous nous en éloignons , nous les rendons tous les jours plus violents et plus insupportables. Mais après tout, mes frères, de bonne foi, est-ce à nous à reprocher à Dieu qu'on s'ennuie dans son service? Ah ! si nos esclaves et nos domestiques nous faisaient le même reproche ; s'ils se plaignaient do l'ennui qu'ils trouvent en nous servant , ils le pourraient , et ils auraient droit de s'en plaindre : nos humeurs étemelles, dont ils souffrent tant , nos bizarreries et nos caprices , auxquels il faut
qu'ils s'accommodent; nos heures et nos moments, auxquels il faut qu'ils s'assujettissent ; nos plaisirs et nos goûts, auxquels il faut qu'ils sacrifient leur repos et leur liberté; notre indolence toute seule , qui leur coûte tant, qui leur fait dévorer tant d'ennui , passer des moments si tristes , sans que nous daignions même nous en apercevoir ; sans doute ils auraient droit de se plaindre : cependant s'ils osaient le dire , qu'ils s'ennuient en nous servant; qu'ils n'y trouvent aucun plaisir ; qu'ils n'ont aucun goût pour nous ; et que tous les services qu'ils nous rendent sont pour eux d'un dégoût qui leur parait insoutenable : hélas! nous les regarderions comme des insensés ; nous les trouverions trop heureux d'avoir à soutenir nos humeurs et nos caprices ; nous les croirions trop honorés d'être auprès de nous ; nous dirions qu'ils sont payés pour s'ennuyer. Ah ! mes frères I et Dieu ne paye-t-il pas assez bien ceux qui le servent, pour qu'ils supportent les dégoûts et les ennuis qui peuvent se trouver dans son service ? et ne sommes-nous pas trop heureux encore qu'il veuille accepter nos services malgré nos dégoûts , nos répugnances qui les rendent tièdes et languissants? Ne nous comble-t-il pas assez de bienfaits, pour avoir droit d'exiger que nous souffrions pour lui quelques peines légères.^ ne nous en promet-il pas encore d'assez inestimables. pour adoucir les petits dégoûts attachés à ses ordonnances? Ne doit-il pas trouver étrange que de viles créatures , qui tiennent tout de lui , qui ne sont que pour lui , qui attendent tout de lui , se plaignent qu'on s'ennuie dans son service; que des vers de terre, qui n'ont rien de grand que l'honneur de lui appartenir, osent se plaindre qu'ils n'ont point de goût pour lui , et qu'il est bien triste et ennuyeux d'entreprendre de le servir et de lui être fidèle? Est-il donc un maître semblable à nous , bizarre, inquiet, indolent , tout occupé de lui-même, et qui ne cherche qu'à se rendre heureux aux dépens du repos de ceux qui le servent? Injustes que nous sommes ! nous osons faire à Dieu des reproches que nous regarderions comme des outrages pour nous dans la bouche de nos esdaves.
Au fond , nous nous plaignons de quelques dégoûts légers qui accompagnent la vertu ; mais , hélas I les premiers fidèles, qui sacrifiaient aux maximes de TËvangile leurs biens, leur réputation, leur fortune, leur vie; qui couraient sur les échafauds confesser Jésus-Christ; qui passaient tous le« jours dans les chaînes , dans les
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prisons , dans les opprobres, et dans les souffrances , et à qui il en coûtait tant pour servir Jésus-Christ , se plaignaient-ils des amertumes de son service? lui reprochaient-ils qu'il rendait /nalheureux ceux qui le servaient? Ah r ils se glorifiaient dans leurs tribulations ; ils préféraient l'opprobre de Jésus-Christ à tous les vains plaisirs de TÉgypte ; ils ne comptaient pour rien les roues, les feux et les gibets , dans l'attente de la bienheureuse espérance ; ils chantaient des hymnes et des cantiques au milieu des tourments, et regardaient comme un gain la perte de tout pour les intérêts de leur Maître. Quelle vie que la vie de ces hommes infortunés aux yeux de la chair, proscrits, persécutés, chassés de leur patrie; n'ayant pour tout asile que des antres et des cavernes ; regardés partout comme l'horreur de l'univers ; devenus exécrables à leurs amis, à leurs citoyens , à leurs proches ! ils s'estimaient heureux d'appartenir à Jésus-Christ ; ils croyaient ne pas acheter assez cher la gloire d'être de ses disciples, et la consolation de prétendre à ses promesses. Et nous, mes frères , au milieu de trop de commodités de la vie ; environnés de trop d'abondance , de prospérité , de gloire ; trouvant peut-être même pour notre malheur, dans les applaudissements du monde, qui ne peut s'empêcher d'estimer les gens de bien , la récompense de notre vertu; au milieu de nos proches, de DOS enfants, de nos amis, nous nous plaignons qu'il en coûte trop pour servir Jésus-Christ ; nous murmurons contre les dégoûts et les amertumes légères que nous trouvons dans la vertu; nous nous persuadons presque que Dieu demande trop de ses créatures. Ah ! quand on mettra un jour en parallèle ces petits dégoûts que nous exagérons tant, avec les croix , les roues, les feux , et tous les supplices des martyrs ; les austérités des anachorètes ; les jeûnes, les larmes, les macérations de tant de saints pénitents : ah ! nous rougirons alors de nous trouver presque seuls^ devant Jésus- Christ, qui n'avons rien souffert pour lui ; à qui son royaume n'a rien coûté, et qui, portant devant son tribunal plus d'iniquités nous seuls qu'une infinité de saints ensemble, ne pouvons pourtant, en rassemblant toutes nos œuvres de piété, les comparer à une seule de leurs violences.
(Sermon pour le mercredi de la Passion.)
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