‹ Sermons. Ier. recueilChapitre 3 sur 6 · LES PROGRÈS · texte numérisé non relu

LES PROGRÈS

Marc W, 26 - 29.

R disait atissi : le royaume de Dieu est comme si un homme jette de la semence en terre , et qu'il dorme de nuit et qu'il se lève de jour, et que la semence germe et croisse sans qu'il sache com-ment. Car la terre produit d^eUe-même d'abord de l'herbe, puis un épi , ensuite le froment qui remplit l'-épi. Et , quand le blé est mûr y il y met la faucille y parce que c'est le temps de la moisson.

Mes Frères ,

Lorsque le Seigneur Jésus, retournant vers son Père , laissa aux apôtres Tordre de prêcher rÉvangile aux nations , il y joignit ces paroles , gage de la victoire : « Toute puissance m'est don- « née dans le ciel et sur la terre. » Les apôtres comprirent fort bien que la puissance dont parlait ici leur Maître est toute spirituelle , et que , si le Christ règne désormais dans Tunîvers, c'est comme Sauveur des âmes et non comme successeur de Dieu le Père, qui lui aurait abandonné les rênes du gouvernement. Ils retrouvèrent dans l'assertion de Jésus la même pensée qu'il avait souvent exprimée, disant que maintenant le monde est vaincu , que le prince des ténèbres est jugé, qu'il est renversé , que l'œuvre du salut est accomplie , que les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. En un mot, ils y puisèrent la ferme assurance que le royaume de Dieu était fondé pour toujours au sein de l'humanité pécheresse. A moins d'en avoir la certitude la plus inébranlable , ils n'auraient pu se consacrer tout entiers à la prédication de la bonne nouvelle, él le plus grand d'entre eux confesse que sa vie serait une folie sans l'espoir

d'un triomphe définitif. Si la foi est la racine de la vie chrétienne , si la charité en est la fleur et le fruit , on peut dire de l'espérance qu'elle en forme la sève. Quoique écrasés , les apôtres étaient pleins d'énergie , grâce à ce don excellent. Ils savaient que le monde , qui les traitait de balayures y leur devrait son salut ^ les honorant un jour comme les douze fondements de la cité divine. Ces misérables juifs , compagnons d'un supplicié, osaient dire à la face de la puissance romaine et de la civilisation grecque, avec cet accent de conviction qui ne permet point de réplique : e Nous sommes l'avenir. La chose est «certaine, notre Maître l'ayant affirmée. »

Toutefois, l'espérance, qui est une force incalculable , peut constituer aussi un grave danger. Par cela même qu'elle anticipe et qu'elle suppose plus qu'elle ne voit, elle est impatiente. De son aile rapide, elle plane sur l'espace, supprime les délais , veut jouir immédiatement des biens lointains que lui garantit la foi. Les premiers chrétiens ressentirent d'autant plus cette impatience que leurs épreuves étaient plus cuisantes. Voilà dix ans, vingt ans, trente ans, se disaient-ils, que leur Maître les avait laissés orphelins, abandonnés à l'inimitié du monde. Us consentaient de grand cœur à souffrir pour lui ; mais cette époque d'angoisse devait pour-

210 hïùi PROGRÈS Dl ROYAL ME DE Dl£l\

tant avoir un lerme ; il fallait bien qu'enfin les persécu leurs fussent frappés à leur tour et que la splendeur cachée du Christ se révélât à tous les yeux. Qui dira les prières qui s'échappafent de leur poitrine oppressée? «Jusques à quand, «Seigneur! Pourquoi ne juges-tu point? pour- « quoi ne venges-tu pas le sang de tes martyrs? « Pourquoi permets-tu qu'on insulte ton saint « nom? Pourquoi ton évangile est-il en opprobre? « Pourquoi , pourquoi donc la bonne cause et le « succès sont-ils encore séparés?» Et l'on consultait les signes du temps : plus l'orage mugissait, menaçant d'engloutir l'esquif de l'Église, plus le salut devait être proche.

Excitée à ce point , l'espérance risquait de se tourner en abattement, puisque la réalisation n'arrivait pas à jour fixe. Nous savons en effet qu'il y eut alors des moqueurs qui disaient: «Où est la promesse de son triomphe? Car a toutes choses demeurent dans le même état. » C'est pour combattre ce découragement né d'une ardeur excessive, que le Seigneur avait déposé dans la mémoire de ses disciples la parabole que je vous ai lue. Sans doute ils y prêtèrent d'abord peu d'attention, ainsi qu'à beaucoup d'autres choses ; mais au moment nécessaire elle devait surgir dans leur esprit, devenant pour eux une sorte de révélation. Combien n'y a-t-il pas de

discours du Christ qui maintenant encore semblent inféconds , et qui un jour produiront pour nos âmes et nos intelligences les fruits les plus bénis ?

En comparant la croissance du royaume de Dieu avec la croissance d'une plante, Jésus veut avant tout nous faire comprendre que le temps est un élément indispensable au triomphe du bien sur le mal. Quand Timpatience humaine réclame un succès immédiat, elle ressemble à l'enfant qui , le jour même où il a déposé une semence dans la terre , s'étonne de ne pas la voir germer. Partout Dieu a placé entre le point de départ et le point d'arrivée celte barrière inévitable : le temps. Il sait pourquoi. Si l'on ne peut imaginer de tourment tel qu'une attente sans fin , une attente modérée est le plus grand des bienfaits : elle permet de tasser , pour ainsi dire , ce qu'on a acquis , et de se fortifier dans son cœur pour de nouvelles luttes. Plus l'avénement du royaume des cieux est retardé , plus la victoire sera décisive. 11 en est comme de ces arbres qui , bravant le long hiver du cercle polaire, mettent des siècles à grandir, mais aussi dont le bois défie l'acier , tandis que , sous un ciel plus heureux, ces mêmes arbres, croissant

avec une rapidité extrême , ne présentent ni résistance ni solidité.

En second lieu, la parabole du Seigneur nous montre que le retard apporté à la victoire n'est pas même une suspension : le germe , dit-il , se déploie en herbe, l'herbe se couronne d'un épi , l'épi se garnit de froment ; le triomphe est donc reculé pour qu'il se prépare par un développement continu , quoique imperceptible. Ne mesurez pas les progrès accomplis d'hier à aujourd'hui , ils vous paraîtraient nuls ; mais visitez votre champ au printemps , puis au commencement de l'été, revenez-y quelques semaines plus tard , et voire espoir sera soutenu par des signes évidents , qui vous montrent la moisson de plus en plus proche. De même, on ne saurait juger des progrès du christianisme au sein de l'humanité qu'en s'élevant au-dessus des détails pour embrasser un vaste espace d'un seul coup d'œil. Gens de petite foi , iriez-vous désespérer parce qu'autour de vous, dans votre sphère étroite , vous apercevez aujourd'hui et demain la réussite du mal , l'insuccès du bien? Portez le regard un peu plus haut, et dans l'ensemble des événements vous apercevrez sans aucun doute le progrès incessant dont parle mon texte.

Il nous indique , en troisième lieu , quelle force amène ce progrès et en garantit la conti-

nuation jusqu'au bout. Ainsi qu'il importe peu à la croissance du blé que le maître du champ se lève le jour et dorme la nuit, puisque c'est la terre qui produit tout d'elle-même, ainsi le développement et le triomphe du royaume de Dieu ne dépendent pas précisément du zèle de tel missionnaire, de l'éloquence de tel prédicateur, delà science de tel théologien. Quoique nous portions la responsabilité du mal que nous laissons accomplir , l'action de Dieu n'est jamais liée à l'action d'un homme. Dieu peut briser à son gré ses instruments , il peut les remplacer par d'autres, il peut se passer de toute personne humaine, car il a déposé dans l'Évangile une puissance invisible , et pourtant irrésistible , qui le répand dans le monde sans qu'on sache comment. Parfois la Bible semble avoir perdu toute prise sur les cœurs (on l'a vu chez plus d'un peuple et à plus d'une époque) ; mais ne la supposez pas morte encore : dans ce germe éteint en apparence, couve une sève vigoureuse; il en sortira tout un arbre, sous lequel viendront s'abriter les âmes inquiètes. Depuis le jour que le Christ a planté dans le monde sa croix teinte de sang, le monde a essayé maintes fois d'arracher cette croix importune, comme une flèche qui a pénétré dans les chairs.. En vain ! la croix tient ferme, le monde ne peut s'en défaire, et il sent

en frémissant qu'elle lui communique , bon gré , mal gré , le principe de vie dont elle est toute trempée.

Si nous examinions, mes Frères, Thisloirede l'influence du christianisme, nous verrions que les faits confirment de tout point les enseignements que Jésus a renfermés dans cette parabole ou plutôt dans cette simple comparaison. Oui , il faut au christianisme du temps pour produire le bien; oui, ses progrès sont continus , malgré l'apparence contraire; oui, il possède une force impersonnelle et divine qui ramollit toute résistance et qui transforme peu à peu le monde à l'image du Sauveur. Prenons quelques exemples.

Vous savez ce que le christianisme a fait de la famille : il a tellement saturé d'affection le respect des époux entre eux et des enfants pour les parents, qu'on se demande vraiment si l'on doit encore employer les termes fâcheux de devoir et d'obligation et de loi , pour désigner des rapports qui semblent tout spontanés et répondent aux désirs les plus intimes de notre nature. Mais ne croyez pas que cette métamorphose , qui du reste paraît encore loin d'être universelle, se soit accomplie en un jour. La famille païenne,

avec rinfériorité de Tépouse et de la mère , el avec la vie tout extérieure de Thomme, a duré des siècles au sein de l'Église. Puis TÉglise tomba dans une erreur non moins grave, quoique plus respectable : elle crut que la perfection exige la solitude du cloître. Nos Réformateurs sentirent enfin que l'Évangile ordonne, non de supprimer , mais de sanctifier la famille ; ils mêlèrent toutefois à leurs conseils je ne sais quel esprit légal qui sacrifiait trop à l'autorité du chef. Et ce n'est guère que dans ce siècle que nous avons pleinement compris ce que peut être la famille chrétienne. Si vous demandez à qui est dû ce progrès , on ne saura vous répondre : à tout le monde, vous dira-t-on. Non, mes Frères; il est dû à la puissance invisible qui anime l'Évangile, à l'Esprit' saint, qui se meut au-dessus de l'humanité pour y faire éclore le royaume de Dieu.

De même, le christianisme n'a point aboli sur-le-champ l'esclavage. Nous voyons que saint Paul renvoie Onésime à Philémon, un esclave fugitif à son maître ! Conseillant à chacun de demeurer dans la position où il se trouve , il dit tout au plus à celui qu'on achetait et vendait au marché : ce Si tu peux être libre , uses-en ; » et peut-être même ce passage n'a-t-il en vue que la liberté spirituelle du chrétien. Mais peu à peu,

âl6 LES PROGRÈS DU ROYAUME DE DIEU.

sans que personne en prenne l'initiative, Tesclave de l'antiquité fait place au serf du moyen âge, qui est attaché au sol, ne pouvant quitter un maître pour un autre , mais qui en même temps est protégé par ce sol, ne pouvant en être détaché malgré lui. Quelques siècles passent, et l'Évangile pénètre la société un peu plus encore : le servage s'éteint alors à son tour, laissant chaque homme libre dans la dépendance de Dieu. Si, sur un autre continent, l'esclavage s'est renouvelé et s'y montre sous la forme la plus hideuse, patience! Le christianisme saura bien le faire disparaître , doucement par la persuasion, ou violemment par une catastrophe; ce n'est qu'une question de temps , car pour tout vice social le christianisme est le plus énergique des dissolvants.

Vous faut-il d'autres exemples? Voyez comme de siècle en siècje l'opinion publique s'est imbue de principes plus humains, plus fraternels, plus chrétiens. La guerre est parfois encore une nécessité impérieuse; mais de quel œil envisagerait-on de. nos jours le souverain d'Europe qui , pour étendre les limites de ses États , irait porter la dévastation chez ses voisins? La conquête nous semble désormais un crime énorme quand les vaincus et les vainqueurs sont arrivés au même degré de culture, et l'on ne pardonne

plus à l'ambitieux que s'il se met au service de la civilisation. — Pour mieux sentir combien est grand ce progrès, rappelez-vous le sort qui attendait le vaincu chez les Grecs et chez les Romains : très-souvent , lorsqu'ils avaient pris une ville, ils en vendaient les habitants à l'encan, les riches , les savants , les orateurs , les vénérables matrones , les jeunes femmes élégantes , les vierges, les enfants. Représentez-vous qu'une de nos villes fût traitée ainsi par les peuples qui l'entourent ; que nous , ici présents , nous fus^ siens tous saisis, séparés les uns des autres, transportés au loin, condamnés à un travail abrutissant, livrés aux caprices d'un maître , exposés à toutes les tortures et à toutes les infamies.... L'abîme qui nous sépare d'un pareil (langer , c'est le christianisme qui l'a creusé peu à peu , sans qu'aucun homme , semble-t-il , y ait mis la main , non pas même lés apôtres. En effet, ces horreurs se commettaient de leur vivant ; ils en ont connu mainte victime , et ils n'ont pas poussé un seul cri de protestation. Pourquoi? Est-ce manque de courage ^ manque de compassion? Non, mille fois non; mais un tel cri n'aurait alors servi de rien , ne trouvant nulle part un écho. Il fallait à l'Évangile l'action insensible du temps pour améliorer les mœurs , les préjugés , les désirs des hommes , pour

émousser la barbarie et la changer en civilisation chrétienne.

Je pourrais vous raconter encore par quelle lente opération le christianisme a produit le respect de la conscience, en corrodant, pour ainsi dire , l'intolérance propre à notre nature ; par quelle infiltration souterraine il a pénéti'é dans les institutions, modifiant tout, jusqu'au supplice des criminels; par quel courant imperceptible il a troublé la surface égoïste des cœurs, faisant de la charité la préoccupation la plus vive des temps modernes. Mais je préfère appeler votre attention sur les moyens que Dieu emploie, principalement de nos jours, pour étendre le cercle de l'Église visible et lui gagner les peuples encore plongés dans les ténèbres du paganisme. Certes, nous devons notre respect et notre concours aux missionnaires dévoués qui , bravant les ennuis de l'exil et les périls du prosélytisme , vont porter au loin un rayon de l'Évangile. Cependant, si vous vous mettiez à additionner toutes les âmes qu'ils ont converties une à une, 1^ chiffre en serait bien faible, et il pourrait sembler qu'au dix-neuvième siècle le christianisme demeure stationnaire. Les quelques milliers d'âmes qui ont été conquises sont un grain de sable enlevé à un roc immense, quand on songe aux centaines de millions qui

vivent sous la loi de Mahomet , sous le drapeau de Bouddha, sous le joug du polythéisme. Mais , à côté de cette œuvre de détails , qui est le devoir du chrétien , il y a l'œuvre de Tensemble , qui est la tâche de Dieu. Nous voyons partout ces religions entrer en fermentation et tomber en pleine dissolution, de sorte que, leurs éléments superstitieux venant à s'évanouir , il ne restera au fond des cœurs que le sentiment du vide. Oui , ces eaux impures vont se dessécher sous le soleil de la eiviUsalion , et les âmes éprouveront alors une soif brûlante , que TÉvangile seul pourra calmer. Bientôt elles le comprendront, et, tandis qu'actuellement les missionaires ont à éveiller d'abord les besoins qu'ils veulent apaiser, les âmes se presseront en foule auprès de la source de vie où se désaltère la chrétienté. Par ce travail silencieux au sein des fausses religions , l'Esprit prépare donc une abondante moisson pour le royaume de Dieu. Le jour approche que le christianisme reprendra aux yeux du monde l'extension rapide qu'il eut dans les premiers siècles ; car, pendant que nous dormons, la'terre produit d'elle-même.

L'histoire, vous le voyez, fournit une confirmation de notre texte, nous montrant que le royaume de Dieu progresse , rtiais progresse lentement et comme entraîné par une force invisible.

â20 LES PROGRÈS DU ROYAUME DE DIEU.

Pourquoi en est-il ainsi , mes Frères? Cette lenteur paraît-elle bien digne de la majesté de FÉternel, et n'eût -il pas convenu de soumettre l'humanité à Jésus-Christ par un déploiement éclatant et subit de la toute-puissance?

Non. Le règne de Dieu que le Christ est venu fonder, est un règne spirituel et ne peut triompher qu'en se servant de moyens également spirituels.

Si l'Évangile était un recueil de prescriptions liturgiques , et qu'on devint chrétien en pratiquant certains actes de culte , Dieu aurait pu très-facilement forcer tous les hommes , par des menaces ou par des promesses , à se joindre à ce culte. Une révélation pleine d'épouvante, comme celle qui sillonna de ses éclairs la montagne de Sinaï , eût suffi pour établir le royaume de Dieu .

Ou bien, si l'Évangile était un dogme net, clair, précis, qui se résumât en une formule bien tranchante ; s'il consistait en deux ou trois doctrines qu'on pût en quelque sorte numéroter et faire apprendre par cœur comme des défmilions , il eût suffi , de la part de Dieu ou de la part de Jésus-Christ, d'une heure d'enseignement pour démontrer à notre raison la vérité de cette formule et en faire briller l'évidence à tous les yeux.

Mais l'Évangile est autre chose , uq principe de vie. Le royaume de Dieu sera établi définitivement sur la terre quand chaque homme fera la volonté de l'Éternel ainsi qu'elle se fait au ciel , ainsi que le Christ est venu l'accomplir ici-bas. Le christianisme n'est pas une doctrine , n'est pas une morale , n'est pas un culte ; le christianisme c'est le Christ , c'est la vie qu'il a menée en Palestine i] y a dix-huit siècles. Et nous devenons chrétiens y lorsque nous prenons plaisir à cette vie , telle qu'elle est racontée dans les évangiles , et que nous nous laissons transformer par elle pour la reproduire dans notre propre vie. Le royaume de Dieu ne saurait donc se propager que par la liberté ^ puisque la confiance ne se commande ni ne se démontre. Il faut» il faut que Dieu ait de la patience , attendant que nos âmes soient gagnées. Toute contrainte serait indigne du Saint des Saints.

Ce qui fait néanmoins que, malgré cette patience de Dieu , son royaume s'étend incessamment, c'est qu'il existe entre l'Évangile et l'âme humaine une sorte de lien sympathique, une attraction instinctive et irrésistible. Que les hommes le veuillent ou non, ils finissent par devenir un peu moins dissemblables au Christ. Ils ne se convertissent pas contre leur gré (la conversion est une abdication volontaire de notre

égoïsme) , mais ils se modifîent à la circonférence, perdant tel défaut, gagnant telle vertu. On n'a peut-être jamais vu un adversaire décidé du christianisme qui ne rendit justice à une face quelconque de TEvangile. Il en blâmera le rigorisme , mais il en approuvera l'esprit philanthropique ; un autre condamnera l'humilité du Sauveur , mais il admirera son courage ; un troisième se révoltera au récit des miracles , mais il éprouvera un véritable enthousiasme à la lecture du sermon sur la montagne. Chaque âme , sans exception, est attirée d'une manière ou d'autre par Jésus : on ne saurait lui résister en tout. Or , l'action qu'il exerce sur nous est salutaire, même lorsqu'elle ne parvient pas à nous transformer. Nous trouvant enclavés dans le royaume de Dieu, nous ne pouvons nous pervertir totalement.

Le royaume de Dieu progresse donc non-seulement par les conversions individuelles , mais par une influence indirecte, qui resserre de siècle en siècle l'empire du mal. A leur insu, les âmes sont rapprochées du Seigneur. Et il ne peut en être autrement, puisque sa sainteté est l'idéal après lequel chacun soupire, puisque le bien est plus que le mal conforme à notre nature, puisque la volonté miséricordieuse de l'Éternel

doit finir par avoir raison de nos révoltes,

puisque «toute puissance est donnée à Jésus- Christ. »

Si telle est la position du royaume de Dieu dans le monde, conduisons-nous, jnes Frères, ainsi qu'il convient à des citoyens de ce royaume. Quand nos efforts se heurtent contre un obstacle, ne faisons pas descendre le feu du ciel pour le détruire; mais attendons. On a dit qu'en politique le pouvoir appartient aux flegmatiques; en tout cas , le gouvernement des esprits appartient à ceux qui savent attendre, à ceux qui savent souffrir. Pourquoi nous presser? Faut-il donc que Tœuvre'à laquelle nous travaillons, soit achevée aujourd'hui ou demain ? Dieu , dont nous sommes les ministres, n'a-t-il pas pour lui Téternité? — Sans doute; mais nous, nous passons , et nous voudrions jouir du triomphe , et il faut à notre amour-propre des succès immédiats. — Ah ! cherchons un peu moins à obtenir des résultats visibles, appréciables en chiffres , et un peu plus à conquérir sur la société une influence profonde, quoique cachée aux yeux de la foule. En temps d'épidémie, guérir tel ou tel malade est fort bien; mais il vaudrait encore mieux purifier l'atmosphère,

quand même personne ne serait rétabli sur-lechamp.

Soyons remplis d'espérance. Un passereau ne tombe point à terre sans la volonté du Père céleste; quand donc son Évangile est bafoué , comprimé, falsifié, c'est qu'il trouve à propos qu'il en soit ainsi, et dès qu'il le jugera bon , Il saura bien donner la victoire à son peuple. Le soir d'une de ces affreuses batailles où les huguenots se faisaient décimer pour leur foi, Coligny, blessé, dévoré par les soucis, fuyait tristement. Tout à coup un autre vieillard huguenot s'approche , fixe un long regard sur son chef et , les larmes à l'œil , lui jette cette parole : « Et pourtant Dieu est très-doux ! 3> — Nous n'avons plus à tirer le glaive , comme Coligny , mais nous aussi , nous connaissons les jours de bataille et les soirs de défaite. Que de fois , en ces temps mornes où le siècle adopte une marche que nous pouvons à peine comprendre, où la plupart des hommes religieux paraissent n'avoir d'autre préoccupation que de rendre le christianisme bien vulgaire, où les mondains et les frivoles affectent la soumission la plus passive envers l'Église, tandis que les esprits généreux semblent se détourner d'elle avec mépris; que de fois, en ces heures sombres , ne sommes-nous pas tentés de désespérer ! « Et pourtant Dieu est très-doux. >

El pourtant l'Évangile remportera sur le pharisaïsme. Jésus-Christ Ta affirmé. S'il a prédit aux siens des luttes et des revers, la haine et le martyre, il a promis au culte en esprit et en vérité la conquête de l'univers , — à ses disciples l'opprobre, à son Évangile le triomphe.

iZ.

LA

1 Thessaloniciens V, 14.

Nous vous prions, mes Frères, d'être patients

envers toits.

Mes Frères,

En ces jours de crise religieuse, lorsque des voix discordantes retentissent de toutes parts, les unes attribuant une autorité absolue à des systèmes vieillis qui semblaient définitivement condamnés , les autres prétendant que , pour subsister, TÉvangile doit se dépouiller de toute énergie divine ; lorsque le trouble pénètre ainsi dans rÉglise et que les plus sages ne savent trop en vertu de quel principe on doit y faire régner

230 LA TOLÉKAXCE CTAKGÉUQCE.

l'ordre , en vertu de quel droit on peut y réclamer la liberté; au milieu de cette crise, dont nous n'avons encore vu que le commencement, il importe de mesurer exactement jusqu'où s'étend la laideur évangélique , il importe de se rendre compte de la position du chrétien en face des hommes dont il repousse les doctrines. Fautil prendre à la lettre cette défense: € Ne jugez point, ne condamnez point » ? Certes» l'intolérance est quelque chose de hideux ; je ne parle pas seulement du fanatisme qui autrefois noyait les hérésies dans le sang, mais je parle del'âpreté avec laquelle on poursuit de ses soupçons et de ses attaques quiconque ne porte pas nos couleurs. Et pourtant, d'un autre côté, lelaisserfaire, le laisser-passer dans les choses religieuses , n'est-ce pas de l'indififérence , c'est-àdire ce qu'il y a de plus opposé à l'Évangile? — Je ne pense pas me tromper en affirmant que chacun de nous a maintes fois hésité touchant les bornes qu'il doit poser à ses sympathies. Dans bien des cas , il est vrai , la conscience se prononce clairement: cFuis cet homme, combats ses opinions, travaille à réduire son influence;» ou bien aussi: « Tends à cet autre la main d'association , malgré vos divergences, et facilite le développement de son activité, quoiqu'elle ne te plaise pas entièrement, j^ Mais sou-

vent la conscience est trop peu éclairée pour trancher ainsi la question ; nous craignons également de tomber dans la raideur et dans une indulgence outrée ; nous balançons si bien qu'à la fin le hasard seul décide de nos relations. En attendant, l'esprit de parti croît avec une rapidité effrayante, et si dè^ maintenant nous ne savons pas nous tracer une ligne de conduite parfaitement droite, je ne voisguère comment nous y parviendrons plus tard; car plus tard, dans peu de temps, nous pourrions bien assistera un déchaînement universel de ce qu'on nomme, par un singulier abus , les passions religieuees , à une de ces tempêtes pendant lesquelles le plus calme est exposé à perdre l'équilibre moral.

Je crois donc remplir un devoir pressant en examinant avec vous, mes Frères, la nature et les limites de la tolérance évangélique.

Mais où trouver des renseignements sur ce grave sujet, où puiser des idées et des conseils, où prendre la matière de mon discours, si ce n'est dans la vie de notre divin Maître ? Le prédicateur n'a d'autre office que de faire connaître Jésus-Christ, et il ne le fait jamais mieux connaître qu'en exposant quelque devoir, en recommandant quelque vertu, tous les devoirs et toutes les vertus émanant pour nous de la personne du Sauveur.

232 LA TOLÉaANCE ÉVANGÉLIQUE.

Si vous cherchez dans les actes de Jésus cetle tolérance banale qui consiste , suivant une expression célèbre , à laisser chacun faire son salut à sa façon, vous ne la trouverez pas ; elle est en opposition directe avec sa mission , puisqu'il est venu dans le monde exprès pour engager les hommes à croire en lui. Sa vie et sa mort , ses discours, ses voyages , ses miracles , tout se résume dans un prosélytisme de chaque instant, un prosélytisme qui ne recule devant aucun sacrifice , un prosélytisme brûlant et persévérant comme Tamour. La tolérance même de Jésus ne saurait être qu'une conséquence de son zèle. En effet, quand il veut s'emparer des âmes , c'est afin de les gagner à la vérité ; il est donc nécessairement plein de respect pour la vérité , et ne peut vouloir triompher par des moyens indignes d'elle. Ce serait, par exemple, l'outrager que de recourir à la force physique , comme le fit plus tard le prophète des Arabes. Il est toutefois d'autres violences que celles du corps, et le Christ les dédaigne également. Nous ne remarquons pas assez peut-être que jamais on n'a poussé plus loin la réserve, la retenue, la discrétion: il y a là plus que de la tolérance, mais de l'estime, une sorte de vénération pour la nature humaine. Qu'il eût été facile à Jésus de foudroyer tous les doutes par un prodige éclatant! A sa

LA TOLÉRANCE ÉVAKGÉLIQUE. 233

place nous l'aurions sûrement fait, dans Tintérêt des douleurs , cela va sans dire , pour les débarrasser malgré eux de leurs erreurs et de leurs préjugés. Jésus-Christ , au contraire , refuse obstinément de fournir un signe, une preuve surnaturelle de sa dignité messianique. Ses miracles sont toujours des actes d'amour nés d'un mouvement de compassion à la vue d'une infortune, et ils n'ont jamais pour but de commander la foi. Ne savez-vous pas qu'il va jusqu'à défendre avec menaces de raconter ses guérisons miraculeuses, tant il craint d'usurper sur les âmes un empire illégitime?

11 aurait encore pu employer cette puissance mystérieuse par laquelle l'homme s'insinue dans . le cœur de ses semblables en charmant leurs oreilles et leur esprit. Mais le Christ semble traiter l'éloquence comme un fard qui ne sied pointa la vérité. Parcourez ses discours , et pas une seule fois vous n'éprouverez cet ébranlement nerveux que vous ressentez en face d'un grand orateur ou à la lecture de certaines pages de Paul. Les discours du Seigneur sont plus que beaux, ils sont vrais, vrais pour la forme comme pour la pensée, sans rien de brillant, mais transparents comme le cristal le plus pur, et nous laissant voir au fond Dieu lui-même. J'ouvre au premier chapitre du sermon sur la

23 i LA TOLÉRANCE ÉV ANGÉLIQUE.

montagne: «Bienheureux ceux qui pleurent, fi car ils seront consolés. — Que votre parole « soit : oui , oui , non , non , car ce qui est de «plus est mauvais. — Soyez parfaits comme «votre Père céleste est parfait. » Est-il possible de trouver dans une littérature quelconque trois lignes plus simples que celles-là , et ne reconnaissez-v.ous pas dans la sublime sobriété de son style uû profond respect pour ses auditeurs? Il les traite en créatures faites à l'image de Dieu, capables, par conséquent, de percevoir la vérité pure et nue.

Mais, si Jésus trouve le miracle trop matériel, Téloquence trop passionnée, ne facililera-t-il pas du moins la foi en sa personne par une affirmation bien nette de son autorité? Non; il ne se présente point à la foule en lui disant: «Je suis votre Messie. » Il le donne à entendre, mais sans y insister; il parle de son union intime avec le Père, mais cette union tout invisible ne lui confère aucune grandeur appréciable aux yeux de la chair. En un mot, il est apparu sous forme de serviteur, de peur que l'éclat d'un avènement majestueux n'enlevât aux hommes la liberté de leur jugement et ne produisît une adhésion forcée, une adhésion sans valeur. Le Christ est plus jaloux de notre indépendance qu'aucun philosophe ne l'a jamais été.

LA TOLÉHANCL ÉVANGÉLiÛl'E. 235

Ce respect que Jésus porte à l'humanité entière, se montre dans sa conduite envers les individus comme une charité douce, aimable, patiente. Regardez avec quelle grâce il cherche à vaincre la répugnance insolente d'un Nathanaël, qui prétend que rien de bon ne saurait venir de Nazareth, et d'une Samaritaine, qui, à sa demande d'un verre d'eau, lui rappelle durement qu'il est un juif. Sachant combien l'homme est peu responsable de ces préjugés de race, il n'en veut ni à l'un ni à l'autre, mais leur révèle, par un seul mot, qu'il est plus qu'un habitant de Nazareth où qu'un pauvre pèlerin revenant de Jérusalem. Voyez-le aux prises avec le docteur juif, avec ce Nicodème, tout plongé dans sa théologie rabbinique, et incapable, semble-t-il, de rien comprendre aux réalités du cœur. Quelle condescendance quand le Seigneur le reçoit de nuit, quelle bienveillance quand il écoute des objections ineptes, quelle habileté touchante quand il a recours à une image bien matérielle, bien paradoxale , la « nouvelle naissance i> , afin d'exciter les réflexions de ce pharisien et de lui faire saisir le caractère spirituel de l'Evangile ! Mais venez surtout assister aux efforts répétés qu'il tente pour retenir un Judas sur la pente fatale. Nous sommes au dernier souper. Le Seigneur lave les pieds des. apôtres , il lave ceux

du traître, et cet acte d'humilité est un premier avertissement; on conçoit à peine que Judas ne se soit point précipité à genoux devant le Maître, lui confessant ses projets abominables. Jésus ajoute bientôt un second avertissement : « Vous êtes purs , mais non pas tous », et un troisième beaucoup plus précis : « Un de ceux qui vivent dans mon intimité a levé le talon contre moi. > Judas reste immobile. EflFrayé de cet endurcissement, Jésus déclare maintenant d'une manière solennelle: «En vérité, je vous le dis: un de vous me trahira.» Quoique direct et pressant, cet appel à la conscience de Judas demeure encore sans réponse. Alors le Seigneur comprend qu'un abîme infranchissable sépare de lui son disciple. Tout est fini. Mais avec quelle douceur il va l'éloigner de sa présence ! Au milieu de l'agitation des Douze, il trempe un morceau, et ne le donnant à personne d'autre qu'à Iscariote : «Ce que tu as à faire, dit-il, fais-le au plus tôt.» Cette parole désespérée est un effort convulsif de sa miséricorde : pour lui faire mieux sentir l'horreur du crime, il semble l'y encourager lui-même !

Si vous demandez comment le Seigneur a pu traiter avec une telle sollicitude un Nicodème, avec un amour si persévérant un Judas, je vous répondrai qu'il sentait entre eux et lui une cer-

taine union. Tant que les hommes n'avaient pas rompu définitivement avec le bien en étouffant leur conscience , Jésus trouvait en leur âme un allié, sur lequel il osait compter. Dans ses rapports avec eux, il partait d'un principe commun : le respect de la vertu et de la vérité , ce respect fût-il chez un Pilate réduit à une simple hésitation , qu'il cachait même par fausse honte sous le masque d'une incrédulité dédaigneuse; ce respect ne se montrât-il chez Judas que dans la stupéfaction sombre et morne avec laquelle il marchait au crime. La tolérance du Christ est de la patience , de l'espoir. Sa longanimité a pour source la foi en la puissance du bien.

Toutefois cette longanimitéades bornes. Quand le sens moral n'est pas seulement affaibli, mais faussé de propos délibéré ; quand l'homme pousse la dégradation jusqu'à revêtir son égoïsme du nom de conscience, jusqu'à traiter ses mauvais penchants de devoirs sacrés, jusqu'à couvrir sa jalousie, sa haine, son ambition, sa rapacité, de l'apparence du scrupule; en un mot, quand l'homme appelle le mal bien , il n'y a plus rien à espérer pour lui dans ce monde; Jésus l'abandonne à son sort, et ne s'occupe plus de lui que pour nous mettre en garde contre cet être perverti. Il hésite d'autant moins que cette hypocrisie jouit généralement d'une haute consi-

â38 LA TOLÉRANCE ÉVAN6ÉLIQUE.

dération et qu'elle est même compatible avec certaines vertus. Vous le voyez par l'exemple des pharisiens, personnages vénérables, dévoués aux intérêts de leur peuple, remplis de bonnes qualités dans la vie sociale, distingués par leur austère dévotion. Jésus les juge avec une sévérité que rien ne tempère, avec une intolérance, dirait-on, qui nous effraie: * Malheur à vous, « scribes et pharisiens hypocrites, car, faisant de «longues prières, vous dévorez les maisons des « veuves ; vous filtrez le moucheron et vous ava- «lez le chameau. Malheur à vous, scribes et « pharisiens hypocrites, parce que vous nettoyez « les dehors de la coupe, et au dedans vous êtes « pleins de souillures et de rapines. Malheur à «vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce «que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, «qui au dehors paraissent beaux, mais au de- « dans sont pleins d'ossements de morts et de «toute sorte de pourriture. Serpents; race de «vipères, comment fuirez-vous le jugement de «la géhenne?» — Quelle virulence! et combien n'est-elle point blâmable, si elle n'est sainte et divine ! Ou bien Jésus n'est pas le Christ , ou bien la tolérance a des limites que nul ne doit franchir.

La morale chrétienne consistant à reproduire dans notre vie la vie du Christ , il s'agit d'être tolérant comnae il Ta été, ni plus ni moins, et de Têtre par le même motif.

Nous serons donc tous des missionnaires, cherchant à répandre la portion de vérité qui nous a été confiée. Si Ton a pu dire avec raison que celui qui trouva la vaccine eût été un vrai criminel d'en garder une heure le secret, nous serions infiniment plus coupables de renfermer au fond de notre cœur la vérité qui peut sauver le monde. La vie des chrétiens est une guerre contre Terreur, une lutte acharnée, sans trêve possible, puisqu'elle ne saurait finir que par leur anéantissement ou par la destruction du péché sur la terre.

Soldats du Christ, quelles sont vos armes pour combattre dans cette sainte croisade? — Vous souvenant que l'essentiel n'est pas d'avoir raisor! contre vos frères, mais de les gagner à la cause de votre Maître, et comprenant qu'ils seraient indignes de servir sous son glorieux drapeau , s'ils ne le faisaient librement, joyeusement, vous vous garderez de les avilir par une contrainte quelconque. Une fois que vous auriez fait la moindre violence à leur conscience, ils seraient vos prosélytes , je le veux, pleins de soumission aveugle et d'obéissance entêtée, mais vous auriez

S40 LA TOLÉRANCE ÉVANGÊLIQUE.

brisé leur ressort au oral, vous les auriez rendus à jamais incapables d'acquérir toute la stature humaine, qui est celle de Jésus-Christ. Veillons, de crainte que, sous le prétexte d'étendre le royaume de Dieu , nous ne couvrions le sol de ruines irréparables.

Vous qui êtes à la fois pieux et riches, répandez et les bienfaits de l'âme et les bienfaits du corps ; que votre chai'ité vous attire la confiance du pauvre; que vos services lui révèlent la force admirable de l'Évangile; que touché de vos bontés, il vous demande où vous puisez vos sentiments généreux : vous le gagnerez au Christ presque infailliblement. Mais si vous l'ameniez à penser qu'en échange de votre bienveillance et de votre or, vous exigez sa conversion, une conversion sincère lui serait désormais impossible : vous auriez perdu cette âme. — Et vous, hommes de science qui avez le bonheur de connaître le Sauveur, utilisez votre sagesse, votre érudition, votre éloquence pour le faire connaître à vos frères, en écartant les préjugés et en concentrant toutes les lumières de la raison sur sa divine personne. Mais n'allez point vous servir de votre nom et de votre gloire pour dicter des convictions. Biaise Pascal, le grand géomèti'e et le grand chrétien , se laissa entraîner un jour dans cette voie fatale. Ayant fait une brillante

découverte , il en publia les résultats comme un défi jeté à toute intelligence humaine : si personne ne parvenait à résoudre ce problème , il fallait avouer que l'humble disciple du Christ dépassait les autres hommes en pénétration , et Ton devait en conclure qu'aucun d'eux n'avait le droit de repousser le joug de l'Évangile, puisqu'il était accepté par le premier génie de l'époque. Quelle foi qui naîtrait ainsi ! Il suffirait donc de la présence d'un géomètre plus savant que Pascal, mais incrédule, mais athée, pour que l'athéisme fût justifié! Le Christ n'a point agi de la sorte. Si nous voulons être ses disciples, nous devons bâtir non sur le sable de notre autorité personnelle, mais sur le roc de la conscience et de l'esprit divin , et nous ne devons employer d'autres arguments que ceux qui persuadent en améliorant, en sanctifiant.

Puis, quand nous aurons fait briller l'évidence spirituelle du christianisme, nous n'exigerons pas que les ténèbres disparaissent soudain. Nous saurons que beaucoup de personnes sont lentes à comprendre, et qu'après avoir lui à leurs yeux , il faut à la lumière bien du temps pour se réfléchir au fond de leur cœur. Notre arme contre les faibles qui hésitent , sera donc

la patience. Et notre arme contre les forts qui

â4â LA TOLÉHAMCE ÊVANCÉUQOE.

résistent, sera encore la patience, mais en outre rhumilité. Nous nous dirons que, par notre faute, nos arguments sont peut-être moins décisifs qu'il nous semble ; qu'ayant raison pour le fond nous avons tort pour la forme ; que c'est notre imperfection qui cache aux adversaires l'excellence de l'Évangile. Nous profiterons donc de leurs objections pour élaguer soigneusement ce qui dans notre discours est un hors-d'œuvi^e ou bien une subtilité. Ils nous exciteront à une réforme constante. Surtout, de ce qu'ils repoussent nos idées, nous ne conclurons pas, sans preuve , à la perversité de letir cœur ! Si néanmoins cette perversité devient évidente, nous la condamnerons sans doute avec fermeté, en rendant un témoignage énergique , mais jamais nous n'irons bâillonner nos adversaires. Étouffer la discussion par des menaces , poursuivre les contradicteurs de sa rancune et de ses médisances, les marquer d'un stigmate odieux , briser leur avenir , afin que personne ne soit tenté de les imiter, c'est insulter l'Église du Christ, puisque c'est la déclarer à la face du monde incapable de triompher par les armes spirituelles. Et si vous vous trompiez dans votre appréciation, si les hommes que vous traitez de la sorte étaient sincères, si même, loin d'appartenir comme vous vous l'imaginez, aux adversaires

de TEvangile , ils étaient des disciples de Jésus- Christ, et des disciples aussi fidèles que vous, n'ayant d'autre tort que de ne pas admirer les commentaires dont vous enveloppez la Bible, oh! alors, mes Frères, quelle serait votre responsabilité ! Vous auriez blasphémé contre l'Esprit !

Voilà le danger que l'on court dès qu'on remplace la patience et la charité par les armes charnelles de la colère et de la haine.

Dans la guerre contre l'erreur et le péché , nous ne sommes pas seuls: après nous être rendu compte des moyens qui nous sont permis, nous nous demanderons où se trouvent nos alliés et à quel signe on les peut reconnaître.

Le signe le plus commode consisterait certainement dans une formule dogmatique, dont l'acceptation donnerait le titre de chrétien et dont le rejet placerait en dehors de la communion du Saint-Esprit. Malheureusement le Seigneur Jésus n'a pas jugé à propos de rédiger une pareille formule , et les théologiens qui se sont mis à l'œuvre à sa place, semblent n'avoir pas encore réussi à condenser l'essence du christianisme en quelques phrases nettes et précises. La plupart du temps lorsqu'ils demandent: croyez-

VOUS ceci? croyez-vous cela? le simple fidèle, aussi bien que le penseur, se sent embarrassé, sa conscience ne lui permettant de répondre ni par un oui ni par un non catégorique. Il y croit dans un certain sens ; dans un autre sens il n'y croit pas. Mais il est une seconde difficulté: on peut être un chrétien très-vivant et n'avoir pas une doctrine bien arrêtée, ni même bien juste; on peut adhérer à la doctrine la plus autorisée j et rester parfaitement impie. La foi et la croyance sont donc deux choses. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'histoire: les époques les plus fermes dans l'orthodoxie sont à peu près , sans exception , les plus pauvres en vie religieuse. Cela ne prouve rien contre la vérité de l'orthodoxie, mais cela prouve qu'on n'attache pas impunément une importance suprême à la pureté de la doctrine. D'autre part, la secte (car généralement on lui refuse même le titre d'Église) , la secte qui sans aucun doute a produit les plus grandes choses dans les temps modernes; qui la première a compris à quel rôle immense le christianisme est appelé dans les questions sociales; dont les membres ont sacrifié le plus de temps et d'argent à ramélioration des prisons, à l'abolition de l'esclavage, à l'évangélisation des classes ouvrières; la secte des Quakers enseigne une doctrine qui rem-

plirait d'épouvante la plupart de nos théologiens, fussent-ils même très-peu stricts. Force nous est donc, pour reconnaître no5 alliés, de chercher un signe meilleur que la doctrine.

Le vrai signe, faut-il vous le dire, mes Frères? c'est l'attachement à la personne' du Sauveur. Tout homme qui aime Jésus est chrétien , et il est chrétien juste dans la proportion où il aime Jésus. Le reste est entièrement secondaire, le dogme, les formes du culte, les principes de l'oi^anisation ecclésiastique; tout cela a son importance, mais tout cela ne fait pas le chrétien. Dès que vous voyez un cœur battre d'amour pour Jésus-Christ, tendez la main sans hésiter; vous êtes en face d'un frère, quand même il professerait les plus gi^andes hérésies, quand même il se tromperait dans le nom qu'il donne à Jésus. Puisqu'il met en lui sa confiance, votre Sauveur est son Sauveur. Vous avez donc en commun les intérêts les plus chers et les plus graves , en comparaison desquels vos divergences disparaissent, ainsi que les aspérités de notre plaine contemplées du haut d'une montagne.

Qui nous rendra la largeur de Jésus lui-même? Jean, le bouillant fils de Zébédée , vient lui dire un jour : «Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en ton nom et qui nous ne

suit pas, et nous l'en avons empêché. » Mais Jésus lui répond: «Ne Ten empêchez point; car « personne ne peut faire une œuvre en mon nom, «et aussitôt parler mal de moi. Qui n'est pas « contre nous est pour nous. » Vous Tentendez: puisque ce juif emploie le nom de Jésus dans ses conjurations, — et certes entre un pareil acte et la vraie foi, entre cet hommage à moitié superstitieux et l'imitation journalière du Christ, il y a fort loin , mais n'importe ! — puisque ce juif n'est pas opposé au Seigneur , le Seigneur trouve qu'il lui est favorable. Et nous aussi, nous jugerons de même. Si nous réservons notre intimité et noire confiance parfaite pour ceux qui se sont déjà donnés entièrement au Christ, nous saurons reconnaître dans toutes les âmes sur qui l'Évangile exerce quelque attraction, dans tous les cœurs dévoués, dans toutes les consciences droites, dans tous les hommes de bonne volonté, non des ennemis, non pas même des neutres, mais des- alliés pour l'avenir; et notre espoir dépassant le présent, nous remplira à leur égard d'une affection cordiale, qui ne tardera point à les gagner définitivement. / Nos ennemis, contre lesquels nous devons déployer une inflexible sévérité, sont ailleurs, mes Frères. C'est d'abord cet adversaire implacable que notre Maître rencontra sur son chemin, le

LA TOLÉRANCE ÉVANGÉLIQCE. 247

pharisaïsme. Il a pénétré dans nos rangs , mais ne croyez pas qu'il y forme un parti organisé comme à Jérusalem; ne le cherchez exclusivement ni à droite , parmi les amis de la tradition y ni à gauche, parmi des défenseurs du progrès. 11 est répandu comme le levain dans la pâte , et peut-être nous trouverons qu'il s'est glissé jusque dans notre propre cœur. Tous les hommes sont enclins au mal , mais tandis que la plupart avouent sans trop de difficultés qu'ils ont tort de céder à leurs penchants , le pharisien veut justifier ses défauts et ses vices , en leur donnant l'apparence et l'autorité de la vertu. S'il est rapace, s'il ruine le prochain, c'est par conscience, pour mettre le prochain hors d'état de faire un mauvais usage de sa fortune. S'il est vindicatif, s'il persécute ceux qui ont eu le malheur de lui déplaire , c'est par devoir , devoir bien pénible à son cœur , c'est pour sauvegarder je ne sais quels intérêts sacrés; s'il est injuste, intrigant, violent, s'il abuse de son pouvoir , c'est par fidélité aux principes, pour empêcher le triomphe des ennemis de Dieu. Le pharisien professe un vif attachement pour l'Église, il a constamment en vue le bien de l'Église, il ne parle que des dangers que court l'Église. Mais pressez-le, et vous verrez qu'il emploie le mot d'Église uniquement pour désigner son parti. Et ce parti , qui

248 LA TOLÉRANCE £v ANGÉLIQUE.

lui tient tant au cœur , n'est point à ses yeux le représentant d'une idée , — le pharisien s'inquiète peu des idées, — son parti n'est pas autre chose pour lui qu'une coterie, et dans la coterie il n'attache d'importance réelle qu'à sa propre personne. 0 mes Frères, ne tombez jamais dans cette chose détesiable qui se nomme l'esprit de parti et qui constitue de nos jours la forme la plus habituelle du pharisaïsme. Je vous dirai presque: si vous voulez être égoïstes, soyez-le pour vous tout seuls. Car l'esprit de parti peut se définir de l'égoïsme raffiné, concentré. C'est de lui que provient la gangrène qui nous mine, la petitesse, le dénigrement, le soupçon; c'est lui qui remplace la raison et la justice par le bon plaisir; c'est lui qui envenime ainsi les questions; c'est lui qui empêche le protestantisme d'être ce qu'il doit être , une Église de libre discussion , dans l'union de chacun avec Jésus-Christ, notre Sauveur. -— Déclarons-lui donc une guerre à mort , le combattant dans nos frères et en nousmêmes.

Mais il faut vous signaler un autre ennemi encore, la frivolité de ces sadducéens qui croyaient embarrasser le Seigneur en lui posant une inconvenante question sur le sort d'une femme qui aurait été l'épouse de sept frères ; et Jésus les reprit vertement : « Vous êtes dans l'erreur,

€ ne comprenant ni les Écritures ni la puissance « de Dieu. > Or , depuis le premier siècle , cet esprit profane a fait de tristes progrès. Vous l'apercevez partout, raillant des choses religieuses, tournant en plaisanteries ce qu'il y a de plus vénérable, la piété des simples, se montrant incapable dans sa grossièreté de croire au dévouement , couvrant de ses calomnies impures tout ce qui est grand et noble. Brisons avec les malheureux que possède cet esprit. Il ne saurait y avoir rien de commun entre eux et le disciple de Jésus. S'il se présente un cas où nous aussi nous devions prononcer un blâme sur les personnes ou les choses qui sont les objets de leurs railleries, sachons mettre dans notre blâme tant de sérieux et tant de charité qu'on ne puisse jamais nous confondre avec ces moqueurs impies. Gardons pour eux seuls toute notre indignation , et qu'elle soit brûlante !

Je résume , mes Frères, les enseignements que la vie du Christ nous a fournis. Nous n'avons d'autres adversaires que l'hypocrisie et la frivolité profane; tous ceux qui placent leur confiance en Jésus, sont nos alliés effectifs , et tous les esprits sincères sont nos alliés en espérance; les seules armes que nous devions employer c'est

le respect, la patience, la fermeté. Voyez vousmêmes si ces principes sont bien observés autour de vous ; voyez surtout si , étant convaincus de leur vérité, vous comptez les observer à partir d'aujourd'hui. La paix et la prospérité de noire Église dépendent de chacun de vous. On parle beaucoup, je le sais, du besoin d'y établir l'union par des moyens matériels, comme si l'union se laissait décréter, comme si l'Église romaine, qui possède la plus forte organisation possible, jouissait d'un calme parfait , comme si les querelles entre ses enfants n'étaient pas conduites avec une âpreté extrême. Il est une puissance plus grande que les meilleurs règlements et sans laquelle ceux-ci restent une lettre morte : je veux dire les habitudes. Cherchons donc à prendre des habitudes d'équité , de support , de douceur, et les discussions les plus chaudes pourront se livrer sans que le lien de la charité soit rompu. On n'y arrive pas facilement, sane doute, car les passions sont là, toujours prêtes à déborder. Mais pourquoi le Christ est -il venu dans le monde, si ce n'est pour nous donner la force de les vaincre en les remplaçant par la passion de la justice et de la sainteté incarnées en lui? Vivons de la vie du Christ , et à mesure que nous nous unirons. à lui, nous apprendrons à pratiquer la véritable tolérance évangélique. C'est

LA TOLÉRANCE ÉV ANGÉLIQUE. 2âl

ici le commandement qu'il nous a laissé, que nous nous aimions les uns les autres , comme lui-même nous en a donné l'exemple.

LA

2 Corinthiens XI, 48 - XII, 40.

Puis donc que plusieurs se vantent selon la chair, moi amsi je me vantetm. Car vous souffrez vo- Umiiei's les insensés parce que vous êtes sages ; même si quelqu'un vous assujettit, si quelqu'un vous dévore, si quelqu'un vous surprend, si quelqu'un s'élève, si quelqu'un vous frappe au visage, vous le souffrez. J' avoue que j' ai manqué de force pour vous faire ces affronts; mais de quoi que ce soit d'autre que l'on ose se glorifier, — (je parle hors de sens), je l'ose moi aussi. Ils sont Hélrreux? Je le suis. Ils sont Israélites ? Je le suis. Ils sont fils d'Abraham ? . Je le suis. Ils sont seimteurs de Christ ? — {Je

â56 LA VÉRITABLE GRANDEl'R.

parle comme un extravagant) , je le suis plus qu'eux, par les fatigues davantage, par les prisons davantage, par les blessures sicprêmemeni, par les dangers de mort fréquents (j'ai reçu des juifs cinq fois quarante coups moins un; j'ai été battu de verges trois fois , j'ai été lapidé une fois, j'ai fait naufrage trois fois, j'ai passé un jour et une nuit sur l'abîme), par les voyages continuels, par les périls des fleuves, par les périls des brigands, par les périls de ma nation , par les périls des gentils , par les périls dam les villes, par les périls dans les déserts , par les périls sur mer y par les périls de faux frères, par la fatigue et le travail y par les veilles fréquentes, par la faim et la soif y par les jeûnes fréquents , par le froid et la nudité; sans parler de ce que je suis assiégé cha^iue jour, de ce que je suis en som pour toutes les Églises : qui est affaibli , que je n'en sois affaibli? qui est scandalisé, que je n'en sois brûlé?... Il ne m'est pas bon de me vanter, car j'arrive aux visions et aux révélations du Seigneur. Je sais un homme en Christ qui, il y a quatorze ans (si ce fut en corps, je ne sais; si ce fut hors du corps, je m sais; Dieu lésait), fut ravi jusqu'au troisième ciel , et je sais de cet homme (si ce fut en corps, je ne sais; si ce fut hors du corps, je ne sais; Dieu le sait)

qu'il fut ravi dans le paradis et qu'il ouit des choses ineffables que Vhomme ne peut exprimer. Je me glorifierai d'un tel homme, mais je ne me glorifierai point de moi-même, si ce n'est dans mes infirmités. Certes, si je voulais me glorifier, je ne serais pas insensé, car je dirais la vérité; mais je m'en abstiens afin que personne ne m'estime au-dessus de ce qu'il me voit être ou de ce qu'il entend de moi. Et de peur que je ne m'élevasse à cause de l'excellence des révélations, il m'a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan, pour me souffleter, afin qus je ne m'élevasse point. Et à ce sujet j'ai prié trois fois le Seigneur qu'il se retirât de moi. Et il m'a dit : « Ma grâce te suffit, car ma € vertu se manifeste dans l'infirmité. i> Je me glorifierai donc très-volontiers plutôt de mes infirmités, afin qu'habite en moi la vertu du Christ. C'est pourquoi je prends plaisir aux infirmités, aux injures, aux contraintes, aux persécutions, aux angoisses pour Christ; car quand je suis faible, c'eM alors que je suis fort.

Mes Frères ,

La plupart des épîtres de saint Paul sont des lettres adressées à un public restreint, et reflètent les préoccupations ,* les agitations de Fauteur au

25)1 I \ \F.RITAItIE GRA^DEIB.

moment où il prend la plume. Paul n'écrit pas ponr la postérité des livres ou des traités dogmatiques, composés froidement et régulièrement dans le silence du cabinet. C'est un père qui , absent de ses enfants el ne pouvant les presser contre son cœur , répand sur le papier son amour plein d'anxiété. Tantôt les voyant disposés à la révolte , il a recours à des reproches véhéments; tantôt craignant de s'aliéner ces âmes qui lui sont si chères, il les rappelle avec une douceur inexprimable , leur ouvre les trésors de son afieclion , les enveloppe de sa tendresse. Plus que toute autre , la seconde épîlre aux Corinthiens nous fait pénétrer dans les sentiments intimes de cet homme de génie parmi les apôlres. Poussé à bout par l'ingratitude de ceux qu'il a engendrés à Christ , el par l'insolence des adversaires qui viennent semer l'ivraie dans son champ , Paul se redresse de toute sa hauteur, et il écrit cette lettre émue, dont je vous ai lu la page la plus brûlante. Quelle verve! comme les faits et les idées se pressent et se heurtent! comme il bout d'indignation! Jusque dans la cadence des mots on retrouve les battements de son cœur pendant qu'il trace ces lignes. Et en même temps qu'il se révèle dans son incomparable grandeur, en même temps qu'il nous donne , en deux ou trois traits , un résumé de sa

LA VÉRITABLE GRANDEl'R. 259

vie beaucoup plus complet que n'a pu le faire le livre des Actes , il déchire le voile qui recouvre à nos yeux le siècle des apôtres , et il nous permet de plonger du regard dans cette époque mémorable où l'humanité , éblouie par l'apparition de THomme-Dieu , cherchait en tâtonnant à reconnaître le chemin nouveau qu'elle allait parcourir.

Le lecteur le plus superficiel voit dans les épîtres de Paul que sa vie se passa dans une lutte constante, non-seulement contrôles païens^ qui traitaient de folie la bonne nouvelle, ou contre les juifs obstinés, que scandalisait la mort d'un Messie , mais aussi , mais surtout contre des chrétiens qui reprochaient à l'enseignement de l'apôtre d'appauvrir et de falsifier l'Évangile, de l'accommoder aux désirs de l'homme naturel. Selon ces adversaires acharnés de Paul, le véritable Évangile n'avait point du tout abrogé la loi de Moïse et n'en différait en rien. Les gentils qui voulaient devenir disciples du Christ, devaient donc commencer par se faire circoncire , par s'abstenir des choses impures, par pratiquer les observances juives. Partout où Paul avait converti des Grecs ou des Romains, ces judaïsants accouraient et, profitant de l'absence deTapôtre, ils troublaient les consciences.

Après les avoir entendus , on se prenait à douter si Ton était bien réellement déjà chrétien, ou si l'on n'avait pas été le jouet d'un de ces imposteurs qui recherchaient dans tout l'empire les âmes aflamées , pour leur vendre quelque religion nouvelle, absurde mélange de superstition et d'immoralité. Qu'est-ce, en effet, que ce Paul de Tarse? De qui tient-il sa mission? Il fatigue la Grèce et l'Asie de ses prédications , se faisant passer pour un apôtre; mais ce litre, il n'a pas le droit de se l'arroger : le Seigneur le conféra à douze disciples , à une époque où Paul , encore enfant, ignorait probablement jusqu'au nom de Jésus de Nazareth. Il n'a même aucune des qualités requises pour devenir le successeur d'un apôtre; car dans les Actes, lorsqu'il est question de remplacer Judas , le traître , nous lisons qu'un pareil successeur devait avoir « suivi Jésus-Christ pendant tout le temps qu'il a vécu, en commençant depuis le baptême de Jean jusqu'au jour où il a été enlevé. » Les antécédents de Paul , d'ailleurs , sont extrêmement fâcheux , disait-on. Il a débuté par se faire le persécuteur de l'Église , « ne respirant que menace et carnage;» puis, tout à coup, au milieu d'une mission barbare qu'il avait sollicitée du souverain sacrificateur, afin de jeter dans les cachots les chrétiens de Damas , « soit hommes , soit

femmes,» tout à coup, sans molif apparent, cet étrange personnage a tourné le dos à son parti et a voulu se rapprocher de ceux qu'il persécutait. Il va sans dire que ceux-ci se tinrent sur leurs gardes, et, en vérité, ajoutaient les missionnaires judaïsants , le monde entier devrait faire de même. Voyez comme il vit, ne sanctifiant ni les sabbats ni les fêles , mangeant avec les païens, sans aucun souci des commandements formels de Moïse ! N'est-il pas incroyable, du reste, qu'un tel homme ait pu faire des dupes? Chétif, dépourvu de grâce et d'éloquence, pauvre au point qu'il gagne sa vie en travaillant de ses mains , il excite la pitié plutôt que l'admiration.

Combien ses adversaires se sentent au-dessus de lui! Rigoureux observateurs des prescriptions pharisaïques, ils sont entourés d'une auréole de sainteté. Jamais ils ne touchent à un objet immonde, jamais ils ne négligent les purifications symboliques, jamais ils ne se mêlent aux incirconcis. Ils savent révérer en leur propre personne la nation élue, le peuple de Dieu. Aussi ces descendants d'Abraham inspirent-ils aux Eglises sorties du paganisme une profonde vénération, précisément parce qu'ils les écrasent de leur supériorité et qu'ils leur font durement sentir leurs privilèges. Chez la plupart des

hommes, le mépris commande le respect, et pour avoir droit à la première place , il suffit trop souvent d'y prétendre, l'usurpation tenant lieu de titre. Paul croit s'attirer l'affection de ses prosélytes en les traitant comme des égaux , en refusant avec une excessive délicatesse de recevoir aucun présent; il perdra leur estime. Mais qu'un pharisien arrive plein de morgue et l'insulte à sa bouche, on se courbera devant lui ; et s'il va jusqu'à vouloir vivre aux dépens dé ceux à qui il dénie le nom de chrétiens, on tombera à ses pieds ivre d'enthousiasme.

D'ailleurs, ces judaïsants, on sait du moins qui ils sont et d'où ils viennent , car ils portent une légitimation dûment scellée. Ils se présentent comme les envoyés des Douze , si on les en croit; plusieurs d'entre eux ont, en tout cas, vécu auprès du Christ , et ils comptent dans leur parti ses frères, les frères de l'Homme-Dieu ! Peut-on admettre qu'ils n'aient point hérité de sa véritable pensée ? Surtout , comment l'hésitation serait -elle permise quand on entend de quelles magnifiques révélations ils sont honorés? L'autre monde n'a plus de mystères pour eux; chaque jour ils y pénètrent ravis en esprit; ils dénombrent les anges et les chérubins , et ils

tranchent par des formules nettes et précises tous les problèmes qui agitent la raison humaine..

Que va répondre Paul à ces critiques qu'on lui adresse, à ces titres qu'on fait valoir contre lui? — «Puis donc, dit-il, que plusieurs se « vantent solon la chair, je me vanterai aussi. » Se vanter soi-même, c'est être insensé ; mais il le sera cette fois ; car, ajoute-t-il avec une ironie pleine de tristesse, « vous souffrez volontiers les « insensés parce que vous êtes sages ; même si «quelqu'un vous assujettit, si quelqu'un vous « dévore , si quelqu'un vous frappe au visage , < vous le souffrez. » 11 se glorifiera donc comme ses ennemis lui en donnent l'exemple. Mais de quoi?-^S'ille trouve bon, il se glorifiera précisément des mêmes titres qu'on lui oppose.

Ses adversaires sont de la race élue; lui aussi il est de la semence d'Abraham. Vous savez que les juifs d'alors se divisaient en deux branches : ceux de la Palestine , restés fidèles à l'idiome et aux usages des pères , et ceux du monde occidental, imbus d'idées grecques et ayant abandonné la langue de Moïse et de David pour celle d'Homère et d'Alexandre. Or, Paul, aussi bien que les judaïsants , prétend être de la branche directe. Hébreu fils d'Hébreux. — Ils sont fiers

26 i LA VÉRITABLE GRANDEUR.

de leur stricte obéissance, non-seulement aux prescriptions de la loi, mais même aux interprétations des scribes ? Paul peut en dire autant. Il s'est longtemps attaché au parti le plus rigide parmi les juifs , il a été pharisien , comme il le dit dans une autre épître, pharisien «sans reproche quant à la justice qui est de la loi.)^ Il s'est distingué par son zèle dans la participation au culte, par son ardeur dans les jeûnes, par son fanatisme dans la défense de la tradition. Il ne tenait qu'à lui de suivre cette voie jusqu'au bout et de finir peut-être par s'asseoir sur les bancs du sanhédrin. Ou bien serait-ce la science qui lui fait défaut? Ses adversaires se vanteraientils de mieux connaître les enseignements des rabbins , qu'on regardait comme le complément des révélations prophétiques? Mais non. Personne n'a pénétré plus avant que Paul dans les arcanes de celte science ardue; personne n'en a mieux possédé la méthode et ne l'a appliquée avec plus d'habileté. Pour vous en convaincre, il suffit de parcourir ses écrits , car maint argument n'y offre de sens qu'au point de vue de la logique raffinée des écoles juives : ainsi, lorsque, dans l'épître aux Galatesj il tourne en allégorie l'histoire d'Agar et de Sara et en tire, par une série de déductions , — quoi ? — le grand principe que la Loi n'a point d'autorit

sur le chrétien ! L'homme qui savait de la sorte renverser par elles-mêmes les subtilités rabbiniques , cet homme pouvait certainement aspirer à prendre rang, à côté de son maître Gamaliel, parmi les sages dont le Talmud nous a conservé la mémoire vénérée.

De quoi se glorifient encore les adversaires de Paul? Insistant sur les rapports directs où ils se sont trouvés, soit avec Jésus-Christ, soit avec ses frères, soit avec les Douze, ils y voient un titre qui légitime leur enseignement, leur conduite même. Mais Paul ne peut-il pas rappeler que les Douze et Jacques, le frère du Seigneur, lui ont donné la main d'association ? Et sur le chemin de Damas, n'a-t-il pas entendu la voix du Crucifié? N'en a-t-il pas reçu un ordre formel de prêcher l'Évangile aux gentils , ordre qui confirme toute sa doctrine de l'abrogation de l'ancienne Alliance?

Enfin , ses adversaires célèbrent leurs visions merveilleuses, leurs révélations surnaturelles, leurs extases indescriptibles. Eh bien ! Paul , ce personnage qu'on dit si froid , si insensible , ce raisonneur dont la dialectique impitoyable sape et rase l'édifice sacré de la religion paternelle, Paul, cet homme sans apparence, s'il voulait parler, se glorifierait d'extases, et de révélalions, et de visions bien plus étranges, bien

plus sublimes, de connais, dit-il, d'une ma- € nière mystérieuse , je connais une homme qui, < il y a quatorze ans , a été ravi jusqu'au troi- « sième ciel , — si ce fut en corps ou si ce fut (hors du corps, je ne sais; mais je sais de cet € homme qu'il a été ravi dans le paradis et qu'il «a entendu des choses ineffables, qu'un mortel « ne peut exprimer. »

Vous le voyez, il dépendrait de Paul d'opposer prétentions à prétentions , gloire à gloire , grandeur à grandeur. Il le fait, mais malgré lui, rapidement, omettant exprès plusieurs de ses titi'es , parlant , dit-il , en insensé et conformément à la chair. A ses yeux , la naissance au milieu du peuple élu, l'éducation reçue dans les écoles du parti le plus respectable, une science théologique presque sans bornes , une intervention miraculeuse du Christ, des extases et des visions, tout cela ne constitue point la véritable grandeur du chrétien , tout cela n'est rien, comparé à la chose essentielle. Bien plus, cette grandeur matérielle, extérieure, peut devenir extrêmement dangereuse ; elle peut faire attribuer à celui qui en est revêtu une autorité illégitime. Il est deux sortes d'autorité , mes Frères, celle des personnes et celle des idées. En d'autres termes , quand on énonce en votre présence une idée nouvelle, vous l'acceptez pour vraie,

soit parce que vous vous fiez à la personne qui Ta énoncée, soit parce que cette idée trouve un écho dans votre propre jugement. L'homme passe de Tune de ces autorités à l'autre , et ce passage peut être désigné comme l'âge de la majorité spirituelle. Dans notre enfance , nous ne saurions vivre que de soumission passive, d'obéissance aveugle, de confiance absolue dans les personnes qui nous entourent. La parole du père nous semble, et doit nous sembler, infaillible. Mais peu à peu la conscience s'éveille , la raison se fortifie, et nous finissons, dans les choses de ce monde, par ne plus attribuer l'infaillibilité aux dires de n'importe qui. Il n'est rien de tel, pensons-nous, que devoir de ses propres yeux. De même, dans les questions religieuses, tout homme digne de ce nom, tout disciple du Christ, doit finir par être capable de juger de la vérité. Or, Paul redoute qu'en insistant sur les privilèges dont Dieu l'honore , il n'entrave le développement normal des chrétiens confiés à sa direction : « Je m'abstiens , dit-il , « afin que personne ne m'estime au-dessus de ce « qu'il me voit être. » Remarquez cette préoccupation de l'apôtre : le jour où on l'estimerait trop , le jour où on lui attribuerait une autorité personnelle, il deviendrait, d'un instrument, un obstacle pour la vérité. Il se glorifie donc aussi

peu que possible de cette grandeur en quelque sorte accidentelle.

Il en indique une autre raison encore : les révélations et les exlases que Dieu lui accorde , remplissent son âme d'une joie tellement ineffable, qu'il risquerait de « s'élever », de se perdre dans l'orgueil, si Dieu ne lui avait mis «une écharde dans la chair. » Nous ignorons en quoi consistait cette écharde , mais il est clair qu'il s'agit d'une grande souffrance morale, d'une douleur pleine d'humiliation. Peut-être était-ce la pensée navrante de la violence avec laquelle il avait autrefois persécuté l'Église du Christ, « contraignant les saints à blasphémer ; » peutêtre aussi se glissait-il, par instants, dans le cœur de cet admirable chrétien des tentations vulgaires , qui le couvraient ensuite de confusion à ses propres yeux. Tous , tant que nous sommes, mes Frères , nous connaissons et ces souvenirs poignants et ces défaillances honteuses; ah! pourquoi ne les faisons-nous pas tourner comme Paul à la gloire de Dieu? Comment, le cœur déchiré par ces échardes , osons-nous bien nous gonfler de vanité et nous élever au-dessus de nos frères ? S'il est un fait incontestable dans le monde moral , c'est que chacun éprouve par moments un vrai et juste dégoût de soi-même; et cependant nous voyons tant d'hommes porter

la tète haute , se faire les hérauts de leur propre gloire, courber sous leur joug les fronts des faibleç, se proposer en exemple, s'ériger en conducteurs et en maîtres ! Paul n'agit point ainsi : il ^ent trop vivement les atteintes du mal , <e les coups de l'ange de Satan , » pour qu'il ne s'estime pas rempli de misères , malgré l'excellence de ses révélations.

Cependant il faut que Paul découvre un sujet de se glorifier, il faut qu'il fasse valoir contre ses adversaires une grandeur , une beauté , une force qui leur manque. Le Seigneur la lui indique en réponse à ses prières : « Ma grâce te suffit; car ma vertu se manifeste dans l'infirmité. > € C'est pourquoi , dit Paul , je prends € plaisir aux infirmités, aux injures, aux contraintes, aux angoisses, pour Christ.»

Son premier titre à la vraie grandeur, il le trouve dans la persécution. Il est comme les balayures du monde; donc il est grand dans le royaume de Dieu. « Sont-ils ministres de Christ? t dit-il de ses adversaires. Je le suis plus qu'eux : «par les fatigues davantage , par les prisons « davantage , par les blessures suprêmement, par «les dangers de mort fréquents (j'ai reçu des «juifs cinq fois quarante coups moins un ; j'ai «été battu de verges trois fois, j'ai été lapidé

270 LA Vt:RlTABLE (illANDElIl.

« une fois, j'ai fait naufrage trois fois, j'ai passé « un jour et une nuit sur l'abîme), par les voyages « continuels , par les périls de fleuves , par les «périls de brigands , par les périls de ma nation, « par les périls des gentils , par les périls dans « les villes , par les périls dans les déserts , par « les périls sur mer, par les périls de faux frères, « par la fatigue et le travail , par les veilles fré- <( quentes, par la faim et la soif, par les jeûnes «fréquents, par le froid et la nudité. » Quelle vie ! cette pauvreté , ces naufrages , ces coups infamants, ces verges qui le lacèrent, quelle vie misérable , semble-l-il ; — et quelle vie glorieuse, quand nous pénétrons au fond des choses ! Par cette suite de souffrances cruelles , que couronna le martyre , Paul a fait plus qu'un conquérant ; il a fondé l'Église chrétienne, et des millions, des milliards d'âmes précieuses lui ont dû d'avoir été arrachées aux ténèbres avilissantes du paganisme et placées sous la chaude lumière de l'Évangile.

Paul cite un second titre à une gloire véritable : il est comme assiégé tous les jours par les angoisses que li>i causent ses églises; aux souffrances physiques viennent se joindre les peines de l'âme. Vous savez qu'il est question du combat avec les judaïsants : c'était la lutte entre la croyance aveugle et la foi libre, entre

le culte mécanique et la religion du cœur, entre le préjugé et la conscience , je dirai presque entre le catholicisme et le protestantisme. Comme tous ceux qui se sont identifiés avec une grande cause, Paul ne s'appartient plus. La liberté évangélique ne saurait subir un échec sans qu'il en éprouve une tristesse amère : « Y a-t-il quel- « qu'un qui se laisse scandaliser,» c'est-à-dire troubler par les critiques des adversaires , «sans que j'en sois brûlé?» Et que de fois il dut ressentir cette douleur cuisante ! Ses partisans étaient si faibles et si lâches , si inconséquents et si imbus des principes opposés ! Sans cesse ils le compromettaient en défigurant sa doctrine , en en tirant des conclusions odieuses, en confondant la liberté de la conscience avec la licence du bon plaisir! Mais il n'importe ! Paul se vante du ses angoisses, car elles proviennent de ce qu'il est fidèle à la vérité , et elles le grandissent aux yeux du souverain Juge. Ne sait-il pas d'ailleurs que l'avenir lui appartient?.... L'avenir! Paul est mort vers l'an 60 de notre ère , et , immédiatement après, nous voyons ses disciples transiger avec l'ennemi; nous apercevons par* tout une fusion des idées de Paul avec celles des judaïsants, fusion qui est tout simplement un abandon complet du grand dogme du salut par la foi. L'Évangile de grâce et de liberté, <imon

272 LA VERITABLE GBAlTDErR.

Évangile, > comme il disait avec un légitime orgueil , fait place à r%lise catholique , aposlolique et romaine. Â mesure que les générations se succèdent y la vérité se voile , s'éclipse, disparaît. Un siècle s'écoule après l'autre, et les ténèbres s'épaississent. L'avenir qui doit donner raison à Paul , se lëvera-t-il jamais? Oui , quinze siècles environ après qu'il a écrit ses épîtres, un moine les lit , les comprend , relève le drapeau du véritable Évangile en y inscrivant le mot de notre apôtre : « Le juste vivra par la foi. > C'est aux angoisses de Paul que Luther doit la joie profonde qui l'anime ; c'est aux angoisses de Paul que nous devons notre précieuse indépendance protestante.

Enfin il se vante , en troisième lieu , de ses infirmités, de sa faiblesse, de son impuissance. Homme de peu d'apparence , timide , semble-t-il d'après un passage de notre épître*, il maniait avec difficulté une langue qui n'était pas la sienne et luttait souvent avec sa pensée sans parvenir toujours à la dompter. Et puis surtout il portait une écharde dans sa chair. Comme cette nature bouillante devait se révolter contre les obstacles qu'elle rencontrait en elle-même ! Trois fois il prie le Seigneur de l'en délivrer. Mais ces entraves

«f Cor. X, 10.

lui sont bonnes, et il finit par le reconnaiti*ey et il va jusqu'à s'en glorifier. Représentez-vous les souiTrances continuelles d'un malheureux à qui Dieu n'aurait accordé qu'à demi le don de la parole : quel ennui d'apercevoir l'impatience qui s'empare de ses proches eux-mêmes lorsque se fait entendre son bégaiement ! quelle torture (le mot n'est pas trop fort) quand il doit ouvrir la bouche devant des inconnus ! Figurez-vous maintenant que cet infortuné se réconcilie si bien avec son sort déplorable qu'il n'hésite pas à en tirer vanité, et vous mesurerez combien est étrange cette parole : « Je me glorifie trèsvolontiers de ma faiblesse. j> — Mais comment Paul peut-il se réjouir de son imperfection physique ou intellectuelle? Rien de plus simple: tout ce qu'il fait, il le fait par dévouement à son Sauveur , il le fait par l'esprit du Christ ; or, la puissance de cet esprit se montre le mieux en opérant de grandes choses au moyen d'un instrument imparfait. Les infirmités de Paul tournent ainsi à la gloire de son Maître. Voyez , peut dire l'apôtre , voyez comme je suis débile, que de peines me coûte le moindre travail , avec quelle lenteur je fixe ma pensée par écrit (il le donne quelque part à entendre*), avec quelle appré-

'Gala tes VI, 11.

i7i LA VÉRITABLE GRANDKL'h.

hension je me présente devant les Grecs , avec quelle anxiété j'aborde mes compatriotes ; voyez quel homme cbétif je suis; jetez aussi un coup d'œil dans mon cœm- pour y apercevoir des luttes, hélas, bien affligeantes; — et puis, regardez TœmTe immense que j'ai exécutée, et dites-vous que la disproportion entre l'agent et l'acte , c'est le Christ, mon divin Maître, qui Ta comblée. Gloire lui soit rendue ! et béni soit Dieu de ra'avoir chargé d'infirmités , puisque sa vertu manifeste sa force dans ma faiblesse !

Suivons tous l'exemple de saint Paul et sachons nous glorifier de ce qui fait notre vraie grandeur. Sachons aussi reconnaître cette vraie grandeur chez nos frères et cessons de rései'ver notre admiration pour l'éclat trompeur des choses périssables. Eussiez-vous des richesses immenses, une puissance comme celle des maîtres des nations, une beauté qui vous gagnât tous les cœurs , des talents qui vous élevassent au-dessus de vos rivaux , vît-on même luire dans votre intelligence une étincelle du génie créateur , vous n'auriez encore aucun titre à la gloire selon Dieu , et je ne courberais pas mon front devant vous.

Mais ils ont 4:Iroit à nos hommages, ils sont vrairtienl grands ceux qui restent fidèles à la vé-

LA VÉRITABLE GRANDEUR. â7â

rite lorsque la foule Tabandonne, qui sont méconnus et honnis parce qu'ils ne craignent pas de s'attaquer aux erreurs de leurs contemporains. C'est à eux qu'appartient l'avenir, l'aurore de cet avenir ne dût-elle poindre qu'après de longs siècles. Aucune idée n'a jamais pénétré dans l'humanité sans lutte, sans angoisse, sans persécution , et même aux yeux du monde il faut la couronne du martyre pour rehausser le mérite. Croyez-vous, par exemple, que Christophe Colomb serait devenu pour la postérité la personnification la plus noble du génie, si, né sur les marches d'un trône , il n'avait eu qu'à faire un geste pour qu'on allât lui découvrir un continent? Pensez-vous que le César du dix-neuvième siècle jouirait d'une popularité presque sans bornes, s'il n'était pas tombé sur un écueil battu des vents, pour y périr lentement, rongé d'un mortel ennui ? Puisque la gloire même mondaine s'acquiert à de telles conditions , courage donc, raidissez vos genoux et fortifiez vos reins. Réjouissez-vous des injustices dont on vous accable, des calomnies dont on vous abreuve. Elles prouvent que vous n'êtes pas des serviteurs inutiles; ce sont les cicatrices glorieuses qui décorent les soldats de la vérité. Chassez de vos âmes tout sentiment d'aigreur ou d'amertume , ne vous appesantissez point sur l'iniquité des

hommes, n'allez pas vous appitoyer sur voire sort lamentable; osez vous croire bien-heureux.

Et vous tous dont les forces semblent paralysées par un obstacle insurmontable, vous qui fléchissez sous le poids des soucis matériels, vous à qui un travail excessif enlève les deux plus grands privilèges de l'homme , les joies de la famille et les jouissances de la pensée , et vous aussi , pauvres d'esprit , qui vous heurtez continuellement contre les bornes de votre entendement, venez, bénissez votre indigence, votre fatigue , votre ignorance. Sachez aimer votre infirmité , non pas avec orgueil , pour mépriser stupidement les biens dont vous êtes privés, mais dites-vous qu'au-dessus du bien-être, audessus de la science, il y a l'obéissance à la volonté de Dieu , et que celte obéissance est d'autant plus belle qu'elle est plus difficile. Dieu vous demande beaucoup , infiniment plus qu'aux heureux de ce monde : vos épreuves font voir» gloire.

Oui, gloire à ceux qui souffrent! car la douleur est le soleil ardent qui nous mûrit pour le royaume des cieux. Quand le Père lève la main pour vous châtier, pour déchirer votre corps, pour briser votre âme , pour vous enl^^er par un coup de foudre l'être dont la présence brille dans votre cœur comme l'étoile du matin , de-

mandez grâce , les mains jointes , s'il est encore temps que vous soyez épargné. Mais dès que la verge a frappé , relevez-vous en bénissant, c'està-dire en comprenant que Dieu vous appelle à une perfection plus grande. N'étouffez pas votre douleur dans un morne abattement, ou dans une indifférence coupable, ou dans une sotte frivoUté. Laissez-la agir, afin qu'elle vous transfigure. Les âmes qui souffrent beaucoup et qui acceptent leur souffrance , répandent autour d'elles un parfum suave , sorte d'avant-goût de la vie à venir. Elles occupent le premier rang en tête de l'humanité.

Voilà donc les seuls titres à la gloire : la persécution , l'infirmité , la douleur , en un mot , la coupe amère , pourvu qu'on la vide comme Christ a vidé la sienne , pourvu qu'on sache répéter cette parole : « Père , que ta volonté soit faite ! » Il n'y a de grandeur véritable que dans cette résignation. Tout le reste est vain. — Si vous désirez y atteindre , ô mes Frères , vous en connaissez le moyen : aimez le Christ, et cet amour vous donnera la force de l'imiter.

it

Épître de saint Jacques 1,2-4-.

Begardez, mes frères ^ comme le sujet d'une grande joie d'être entourés de tribulations de toute sorte , sachant que l'épreuve de votre foi produit la résignation; mais il faut que de la résignation résulte une activité parfaite, afin que vou^ soyez parfaits et accomplis et qu'il ne vous manque rien.

Mes Frères,

Un bonheur suprême , pur comme un ciel sans nuage , calme comme une mer qu'aucun souffle n'agite , un bonheur parfait est une chose

si rare parmi les humains , que Tantiquité païenne y voyait un sujet d'effroi et se détournait avec horreur de Tinfortuné chargé d'une telle félicité ; car les dieux ne rélevaient sans doute au-dessus de la terre que pour le précipiter de plus haut, dans leur courroux. Et, en vérité, ce bonheur parfait, si jamais il a existé ailleurs que dans la fable, était une anomalie, une sorte de monstruosité; aucun jour ne se lève sans nous apporter son lot de malaise, de chagrin , de souffrance. Vous pouvez classer toutes les personnes de votre connaissance dans une de ces trois catégories : beaucoup n'ont pas ce qu'elles désirent, la fortune, les honneurs, la santé , une place , une famille ; d'autres ont le bien qu'elles désirent, mais quelque chose les empêche d'en jouir pleinement et tranquillement , et c'est , en général , la crainte de le perdre, ou l'ennui qui accompagne la possession; d'autres, enfin, n'ont plus ce bien qui faisait le charme de leur vie et dont elles s'iinaginent maintenant, pour leur tourment, qu'il était sans mélange. Vous avez entendu dire fréquemment : il y a un an, il y a dix ans, avant ce coup terrible, j'étais entièrement content de mon sort; ou bien : quand j'aurai fait fortune, quand j'aurai un chez-moi, quand j'aurai établi mes enfants, je coulerai les jours les plus doux.

Mais avez-vous jamais entendu dire : à présent , dans cette posilion, rien ne manque à mes souhaits? Les hommes parlent beaucoup de leur bonheur passé, beaucoup de leur bonheur à venir, peu ou point de leur bonheur actuel. C'est que le bonheur, du moins celui que nous cherchons hors de nous, dans une rencontre fortuite de circonstances, est, à très-peu d'exceptions près, un rêve. La réalité nous présente tout autre chose : des plaisirs, sans doute, mais des plaisirs entremêlés de dégoûts ; de la joie, mais aussi de la tristesse; des jouissances , mais aussi des épreuves , des tribulations , des larmes , des deuils ; notre pain quotidien est comme salé d'amertume. Tant que durera votre pèlerinage terrestre, le pâle fantôme de la douleur marchera silencieux à vos côtés, vous remplissant par sa présence d'une crainte indéfinissable , alors même qu'il ne vous enchaînera pas de sa main glacée. Vous ne pouvez pas plus vous défaire de lui" que vous ne pouvez vous défaire de votre moi.

Aussi l'Évangile n'a-t-il point la prétention de supprimer la souffrance. Il connaît trop bien l'humanité pour répéter ce mot insensé d'une philosophie orgueilleuse : «Douleur, tu n'es qu'un nom. » La douleur, selon l'Évangile, est beaucoup plus qu'un nom, la plus réelle des

réalités. Quand saint Paul nous montre comment Dieu assujettira toutes choses au Fils, il dit que la dernière chose qui résistera à celte transformation de l'univers, ce sera la mort, le roi de l'épouvante , la personnification de la douleur. Elle durera plus que tout le reste. Le christianisme prend donc les amertumes de la vie au sérieux. Toutefois il leur donne une signification nouvelle et divine , si bien que, tout en les ressentant vivement , nous pouvons les accepter avec reconnaissance et nous en réjouir comme d'un don excellent. Le guerrier qui voit couler son sang dans une bataille, souffre autant que l'ouvrier qui se blesse , victime de sa négligence; de part et d'autre, le mal physique est le même; mais la conscience d'un devoir noblement accompli et l'espoir d'une récompense glorieuse font éprouver au soldat la plus douce des satisfactions. Cette plaie béante est à ses yeux autre chose que des fibres déchirées, elle a un sens , elle est un signe dé sa vaillance. Ainsi , tout n'est pas nécessairement peine daiis la douleur , et voilà ce qui permet à saint Jacques de commencer sa sentencieuse épître par les lignes que je vous ai lues. Il vient d'adresser la parole à ses lecteurs : « Jacques aux douze tribus « qui sont dispersées , salut ! » En grec , ce dernier mot signifie proprement : « Joie ! » Mais de

quoi peuvent se réjouir ces êtres méprisés que le monde charge d'un double opprobre , parce qu'ils sont juifs d'origine et parce qu'ils sont de la secte d'un crucifié? N'y a-t-il pas de l'ironie à les aborder avec cette salutation si gaie et si mondaine , en définitive : « Joie » ! — Oui , joie ! € Regardez comme le sujet d'une grande joie « d'être entourés de tribulations de toute sorte ! » Et il s'explique : c'est par les tribulations qu'ils deviendront «parfaits et accomplis.» Or, qui veut la fin, veut les moyens; quiconque désire s'élever à la pleine stature de l'homme, doit donc se soumettre volontiers au joug de la douleur. — Mes Frères, méditons cette parole admirable, et apprenons de Jacques pourquoi les tribulations sont nécessaires à notre éducation spirituelle , et comment nous pouvons les faire tourner à notre profit.

«L'épreuve, dit notre texte, produit la résignation, i> le renoncement, le sacrifice ; l'épreuve nous détache de la terre, et c'est là le premier pas vers la vie éternelle.

L'homme , vous le savez , est placé sur les confins de deux mondes : le monde de sens et le monde de l'esprit. D'abord, au moment de la naissance, la vie physique est toute puissante,

Ufà laiisaot aacuiie place i la Tie morale , qui semble à peine ud germe. Mais ce germe doit se développier pea â peu , se rendre indépendant de la Tie physii^ne et finir même par l'absorber, la transformer ; la réduire à son senrice. Eh bien ! mes Frères , sans la souffrance du corps , jamais Tesprit ne deviendrait libre de ses en* traves , jamais nous ne dépasserions les instincts animaux. Cela est humiliant à dire y mais cela est Trai ; car nous sommes beaucoup plus sensualistes que nous n'osons l'aTOuer , et les plaisirs matériels ont pour nous des attraits incroyables. Dites-le en conscience : vous sentezvous assez forts pour être sûrs qu'un bien-être continu du corps n'engourdirait pas votre âme dans un sommeil mortel ? Vous sentez-vous assez forts pour vous passer de la maladie et de ces innombrables petits malaises qui nous aiguillonnent incessamment sans précisément nous faire souffrir ? Oseriez-vous dire à Dieu : « Enlève cette écharde de ma chair , je n'ai plus besoin d'une pareille douleur i ? Moi , mes Frères , je ne voudrais à aucun prix que cette écharde me fût ôtée. Je le sais trop bien : à peine en serais-je débarrassé , que la matière prendrait sur moi un ascendant irrésistible et peut-être sans limites. II est donc heureux que Dieu ait mis le dégoût à côté du plaisir, de sorte que l'un engendre

l'autre infailliblement^ se donnant soi-même un contre-poids. Il est heureux encore que Dieu ait distribué au genre humain , et surtout aux nations civilisées, une .telle quantité de maux, qui nous forcent à chercher notre félicité plus haut que dans la vie physique. Oui , la souffrance du corps est bonne , très-bonne ; quand elle est faible, elle secoue notre matérialisme; quand elle est forte, elle le renverse bon gré mal gré. Le malade lié sur sa couche par la défaillance, tenaillé par la fièvre, brisé par Tinsomnie, est bien obligé de renoncer à la volupté et Je se résigner à vivre d'une autre vie que celle des sens.

Le corps n'est pas, du reste, la seule puissance à qui Dieu dispute notre âme et contre laquelle il emploie la douleur comme un dissolvant énergique. Nous faisons partie de la société, et nous y jouons un rôle multiple: rien de plus légitime, puisque Dieu lui-même l'a ordonné ainsi. Seulement notre réputation, notre influence , notre fortune ne devraient être que des moyens, des moyens de faire le bien, et trop souvent nous en faisons le but , le but unique de tous nos efforts. C'est pourquoi Dieu nous frappe dans notre réputation, dans notre influence , dans notre fortune , pour nous en détacher violemment. Il est permis de rechercher

i88 LA DOULEUR.

l'aisance et de se réjouir d'un gain honorable, mais à la condition expressse que nous nous servirons de cet or comme d'un instrument pour soulager nos frères. Dès que nous l'amassons afin de l'amasser, afin de le compter, de le palper , ou bien avec l'intention de nous créer une vie sans souci et sans devoir, une retraite épicurienne, nous glissons sur la pente fatale de l'égoïsme ; et si Dieu a pitié de nous , il s'empressera de nous châtier, de rendre vaines nos spéculations, de suspendre notre commerce, de faire chômer nos fabriques , de détruire nos moissons , en un mot , de ruiner notre fortune pour sauver notre âme. De même, c'est par un effet de sa grâce qu'il daigne anéantir notre influence dans le monde, lorsque nous en abusons. Vous désirez d'occuper celte place d'administrateur, de juge, de professeur, et peut-être y feriezvous efiectivement beaucoup de bien ; vous souhaitez que la foule adopte vos sentiments politiques ou vos opinions religieuses, et je crois qu'on aurait à s'en féliciter. Mais regardez au fond de votre cœur si le moi avec son orgueil et avec sa cupidité n'est pour rien dans cette ambition. En ce cas, ce qui pourrait vous arriver de plu&^érilablement heureux, ce serait d'échouer contre un écueil et de voir s'y briser toutes vos espérances. J'en dis autant de notre réputation.

LA douleur; 289

Nous avons cerlesM^aison de tenir à Testime du prochain, puisque cette estime est comme le parfum qui donne du prix à la vie sociale. Mais prenons bien garde ^que nous ne sacrifiions pas notre dignité à Tenvie de briller, nos convictions au désir de plaire, la conscience à la vanité. Alors il nous vaudrait mille fois mieux subir les humiliations les plus sanglantes et recevoir des affronts qui, pénétrantjusqu'aux racines de notre amour-propre, Fextirperaient peut-être. Sans doute, il est triste d'être pauvre^ il est triste d'être vaincu^ il est triste d'être honni ; nous frémissons au contact de ces maux , comme le corps frissonne et se crispe sous le froid couteau de l'opérateur ; et pourtant je n'hésite pas à l'affirmer : la pauvreté, ou la défaite, ou la honte est de temps à autre indispensable pour réprimer notre esprit mondain.

Souffrir dans notre corps, souffrir dans les relations sociales , cela ne suffit même pas. Il est dans notre existence un point où la chaîne qui nous attache au mal est encore plus fortement rivée, un point par conséquent où Dieu doit faire agir une douleur plus concentrée, — le cœur.

On répète souvent que l'Éternel défend de trop aimer ceux qui nous sont chers, et l'on ajoute que s'il nous frappe dans nos affections ,

c'est pour les diminuer. Celtfe manière de voir, je le confesse, me semble peu en harmonie avec les lois du royaume de Dieu. Il n'est pas défendu de ti'op aimer, dé trop nous dévouer, de trop nous sacrifier, de trop nous oublier (cela n'est guère urgent) ; mais il est défendu de nous aimer nous-mêmes dans les autres, de chercher dans les affections uniquement notre satisfaction , — et rien n'est plus fréquent. Combien n'y a-t-il pas de pères et de mères qui chérissent leurs enfants, qui consacrent à les élever des sommes considérables, qui désirent avec ardeur de les établir avantageusement, qui s'occupent d'eux sans cesse , et qui , sous cette apparence d'amour, cachent un égoïsme grossier, puisqu'ils veulent non pas rendre leurs enfants heureux, mais être heureux dans leurs enfants? Combien n'y a-t-il pas d'époux qui sont passionnés pour leur femme ou pour leur mari, à condition qu'il se pliera à tout caprice, qu'il abdiquera sa personnalité pour se mouler d'après leur empreinte, qu'il sera dans leur vie un simple décor? Mais laissons cette affection faussement ainsi appelée , et creusons un peu plus au fond du cœur. N'arrive ~t- il jamais que nous aimions dans notre ami précisément ses défauts ? Un peu de coquetterie, un peu de malice, un peu de colère, un peu de fausseté relève admi-

rablemenl son caractère et lui donne un certain piquant. Cela nons amuse! Et dans combien d'autres cas ne mettons-nous pas notre plaisir passager au-dessus de sa vraie félicité ? Ils comraettenl, par exemple, cette lâcheté tous ceux qui, redoutant de troubler le charme des épanchements intimes, laissent leur enfant, leur époux, leur ami aller en dérive vers le mal, sans jamais l'avertir ; peu leur importe qu'il perde une bonne qualité après l'autre, pourvu qu'il soit là, leur procurant par sa présence de douces émotions!

Cet égoïsme, auquel nous nous abandonnons avec une sorte de volupté, comme s'il était nne vertu, ne peut être combattu que par une douleur bien amère, et grâces soient rendues à Dieu de ce qu'il ne nous l'épargne point. Qui énumérera les douleurs du cœur ? Voilà trois mille ans que les poètes ne cessent de fouiller ce champ , et chaque jour ils y font une nouvelle découverte. On aime, et l'on n'est point aimé, et l'on souffre. On aime, on est aimé, et l'on souffre encore; car on est séparés par l'abîme de Tespaceou par l'abîraeplus profond que creusent les circonstances. Ou bien, au milieu de vives effusions, on ressent tout à coup une poignante surprise: on vient de comprendre que l'union des âmes conserve toujours je ne sais quoi

d'incomplet et de terrestre; peut-être même a-t-on aperçu dans les replis de ce cœur, qu'on croyait tout noblesse et tout dévouement, un défaut hideux. Vous peindrai-je, enfin, ce qu'on éprouve, quand, penché sur l'être que l'on aime par-dessus tout et dont la vie fait noire unique joie, on voit sa figure pâle et décharnée devenir plus pâle encore, et ses yeux, ses yeux qui étaient comme un rayon de son âme, languir ternes et fixes? Que fait-on alors ? Alors on rugit, semblable à la Uonne qui défend son lionceau. On plaide contre le Dieu fort. On lui démontre qu'il se trompe ; que ce n'est pas nous qu'il doit frapper ; qu'il n'en a pas le droit ; que s'il veut nous châtier, ce n'est pas cet être chéri qu'il peut nous enlever. On le supplie de nous ravir fortune, santé, honneurs, mais qu'il nous laisse cette vie, qu'il suspende son arrêt, qu'il

attende encore quelques instants Les prières

sont vaines. Dieu va droit au but et, d'un coup, fauche notre félicité. Maintenant, le détachement, le renoncement est facile; il n'y a plus rien pour s'en détacher , plus rien pour y renoncer. Dieu terrible! où nous trouvions un monde de joies, tu a mis le néant. Ne demande pas si nous nous soumettons; nous en as-tu laissé le choix? tu nous a écrasés. Oui, tes arguments sont sans réplique ; oui, nous confessons qu'il fallait que

noire cœur fût déchiré, — puisque , enfin, lu Tas voulu.

La résignation, le détachement du monde n'est pas encore la vie divine , mais seulement le terrain sur lequel doit germer celte vie. «Pour «que vous soyez accomplis, dit saint Jacques , «il faut que de la résignation résulte une activité «parfaite.»

Fuyez, mes Frères, l'accablement où se plongent tant d'âmes : vous y risqueriez tout le profit de vos épreuves. On reste là, morne, abattu, sans vigueur ni énergie, raffinant sur sa tristesse, trouvant un amer plaisir à ressentir de nouveau, par l'imagination , le coup qui nous a frappés. Croyez-moi, cet engourdissement est fatal. A tout prix il faut ramasser vos forces ; votre douleur deviendrait une sorte d'habitude, c'est-àdire qu'elle cesserait d'être sérieuse, et, chose qui maintenant vous fait horreur , vous finiriez par affecter la souffrance.

D'ailleurs, pourquoi seriez-vous accablés, vous tous qui passez par des tribulations ?

Vous êtes maladif, et mille joies vous font défaut. Mais les joies de l'âme vous sont-elles interdites ? En vous Umilant du côté du corps , Dieu a voulu vous refouler en quelque sorte vers

les régions de l'esprit; suivez ce courant qui vous entraîne vers lui, et bientôt vous vous apercevrez que Dieu peut se faire sentir à notre cœur d'une manière aussi positive que les objets matériels se mirent dans nos yeux. L'activité que d'autres tournent au dehors, vous la tournerez au dedans; or, comme l'a dit un Père de l'Église, les choses intérieures sont aussi les choses supérieures. Vous en ferez l'expérience; vous acquerrez une délicatesse de sentiment dont l'humanité semble à peine capable ; vous éprouverez des bonheurs auprès desquels les jouissances sensuelles paraîtront non-seulement grossières, mais fades et froides. On a fréquemment obsem que les personnes qui souffrent d'une longue et cruelle maladie (toutes les autres souffrances finissent par s'émousser), parviennent à un développement unique , que la piété s'épanouit chez elles en une fleur exquise ; que seules peut-être elles ont dès ici-bas un avant-goût de la vie à venir, et que seules aussi elles nous présentent une image de l'homme de Gethsémané. Un tel sort n'est-il pas glorieux , et le paie-t-on trop cher au prix de quelques tourments? Mais, pour y arriver, il ne faut pas subir la douleur, sombre et passif; il faut l'aider à labourer notre âme, à en arracher toutes les mauvaises racines. Oh! vous qui êtes frappés dans votre corps, appli-

quez-vous à ce travail intérieur ! Si Dieu n'y donne pas cette bénédiction suprême, si peutêtre des souffrances trop intolérables ne vous laissent ni penser ni éprouver une joie quelconque, il vous soutiendra du moins assez pour que votre résignation se renouvelle sans cesse, étant toujours vivante et toujours vraie.

Et vous qui êtes atteints dans voire fortune, dans votre influence, dans votre réputation, Tinsuccès paraît être votre partage, ce qu'il y a au monde de plus décourageant, le rocher de Sisyphe qui retombe sans fin. Vous sera-t-il permis, à vous du moins , de vous en tenir à une morne résignation? Mais pourquoi donc? Parce que vous n'avez point obtenu ou que vous avez perdu une position agréable , vous vous croyez de trop dans le monde? Vous auriez voulu être riche, et vous voilà pauvre ; vous auriez voulu remph'r des fonctions publiques, et vous voilà simple citoyen ; vous auriez voulu posséder l'estime et l'amour de vos semblables, et vous voilà haï de tous. Eh bien ! mon frère, pauvre, simple citoyen, haï comme vous l'êtes, soyez désormais l'ouvrier de Dieu. Remettez la main à la charrue sans aucune préoccupation personnelle, sans regarder en arrière pour contempler les ruines de vos autres projets, sans calculer si vous moissonnerez cette fois le fruit de vos sueurs. Pour

être ouvrier de Dieu , il n'esl pas nécessaire de disposer de longs loisirs, ou d'une haute autorilé, ou de grands trésors. Portez seulement votre indigence avec la noblesse d'un soldat du Christ, et vous aurez déjà beaucoup fait. Cette génération manque de prédicateurs qui lui enseignent par leur exemple la frugalité, la modération; soyez un de ces prédicateurs, tout simplement en vous montrant content de votre sort. Et puisqu'elle en est venue aussi , dans son matérialisme à ne plus croire aux convictions, faites-lui voir, vous dont elle a repoussé les services et qu'elle accable de ses dédains , faites-lui voir que les convictions sont un drapeau bien plus sacré le jour de la défaite que le jour de la victoire. Mais en même temps, que votre constance n'ait rien de chagrin, de hargneux, de misanthrope. Soyez d'autant plus doux, plus affectueux, qu'on vous a plus rebuté. Comment vous plaindriez-vous d'être condamné à l'inaction quand une carrière aussi belle est ouverte à votre besoin d'activité? Quelque brisée que semble votre vie , vous pouvez faire immensément de bien , vous pouvez être profondément joyeux.

Vous, enfin, frères et sœurs, dont le cœur saigne d'une blessure toujours nouvelle, je ne vous dis point : retrouvez le bonheur en cessant d'aimer, ou bien en transportant votre amour

sur un autre objet. Car l'affection n'est pas une fleur que l'on cueille au bord du chemin , dont on respire avec délices les parfums, et puis qu'on jette avec indifférence dès qu'elle s'est fanée entre nos doigts. Mais je vous dis: retrouvez le bonheur en aimant plus encore, d'un amour plus désintéressé, d'un amour actif et

dévoué.

Si, en vous frappant dans l'être que vous chérissez. Dieu vous a fait néanmoins la grâce de le laisser auprès de vous, votre conduite est tracée clairement. Il souffre ? Consacrez-vous à alléger ses souffrances, et principalement à le supporter, ce qui est plus difficile qu'on ne croit. N'attendez nulle récompense. Gardez-vous de tenir une sorte de compte courant où vous inscririez d'un côté vos peines et de l'autre les témoignages de sa gratitude. Servez-le sans aucune arrière-pensée de bonheur, et, vous le verrez, le sacrifice vous rendra la félicité. Mais peut-être ses défauts, ses vices vous coûtent des larmes? La tâche sera beaucoup plus dure ; pourtant elle n'est pas au-dessus de vos moyens. Il me semble presque impossible qu'à force de charité vraie, tendre , persévérante , vous ne réussissiez pas à le ramener dans la bonne voie. Qu'il n'y ait aucune trace d'amour-propre dans votre affection! Aimez comme Dieu nous aime, pour nous,

pour notre bien, et non pour sa propre satisfaction ; aimez sans faiblesse et sans entêtement, à jamais incapable de transiger avec la conscience, mais constamment prêt à vous donner, et surtout rempli d'une espérance inaltérable. L'espérance est la force réservée spécialement pour celte épreuve.

N'est-elle pas cependant aussi votre consolation à vous qui êtes séparé d'un ami par l'abîme du tombeau? Vous savez que tôt ou lard vous le rejoindrez, et bien souvent vous soupirez d'impatience en songeant à la mort. Mais, jusque-là, il faut vivre , jour après jour. Avec Job vous vous écriez peut-être: «Pourquoi la vie est-elle donnée à ceux qui sont dans l'amertume, à ceux qui seraient ravis de joie et tressailleraient d'allégresse s'ils avaient trouvé le sépulcre?» Pourquoi Dieu vous laisse-t-il la vie? Pour que votre affection s'épure , comme l'or dans le creuset, se débarrassant par le feu de la tribulation , de tout alliage d'égoïsme. Il vous était facile d'aimer quand vous jouissiez des douces causeries, et des longs épanchements où l'âme s'unit à l'âme, et des channes indéfinissables de la présence ; vous apprendrez maintenant à aimer dans le silence et la solitude et les ténèbres , sans que rien vous rappelle qu'un cœur vous comprend. Vous aviez jusqu'ici mille moyens agréables

LA douleur; 299

de témoigner et d'exprimer votre affection; vous n'en auriez plus qu'un désormais, et il est austère : c'est de travailler incessamment à votre perfectionnement , de remplir vos devoirs grands et petits avec une extrême conscience. Dés que votre amour n'aura plus rien d'égoïste , il n'aura plus rien non plus d'âprement exclusif: purifié et fortifié par l'Esprit saint, il doit, sans cesser d'être personnel, déborder de votre cœur sur le monde en une pluie de douceur , de patience, de bienveillance, de charité.

De tous les hommes qui ont jamais traversé la terre, aucun n'a souffert autant que le Christ, parce que c'est dans la souffrance surtout qu'il nous fallait un guide divin. Son corps a été flagellé , mis en croix , percé de clous , exposé au soleil dévorant jusqu'à ce que la vie se brisât par l'excès de la douleur. Et auparavant il avait connu toutes les amertumes dont la société peut nous abreuver, la pauvreté avec ses mépris et ses angoisses, l'insuccès avec ses regrets et ses agitalions, la haine avec ses injures et ses calomnies. Les peines du cœur lui ont-elles manqué, lorsque sa mère et ses frères voulurent se saisir de lui comme d'un malheureux insensé, et lorsqu'il vit les apôtres persévérer dans leurs vues gros-

sières et charnelles, et lorsqu'il comprit que l'un des Douze s'apprêtait à le vendre pour trente deniers, et J orsqu'à Gethsémané il supplia en vain ses trois disciples intimes de veiller un moment avec lui, et lorsqu'au prétoire il aperçut, parmi les soldats et les prêtres , un seul visage ami , et que cet ami unique le renia jusqu'à trois fois?

«Le Seigneur, dit l'Ecriture, se tournant alors , regarda Pierre, et Pierre sortit pleurant amère- . ment. » Je le crois bien ; à qui donc ce regard d'une tristesse ineffable n'aurait-il pas arraché des larmes? — Mais aussi voyez combien au milieu des tribulations de toutes sortes le Christ a été fort. Quelle activité, quelle énergie, quelle vaillance! Et puis quelle sérénité, quel calme, quelle douceur ! Voilà ce qu'on peut-être et ce qu'on peut faire malgré les épreuves les plus vives. Ou plutôt c'est par ces épreuves que Jésus a élé notre Sauveur, et c'est par nos épreuves aussi, mes Frères, que nouslui deviendrons semblables. Toutefois il ne suffit pas d'être frappé. On peut souffrir énormément et rester égoïste, sensuel, pervers. Si les plus malheureux étaienlnécessairement les plus vertueux, les bas-fonds du monde social seraient donc une école de sainteté ! car nulle part on ne souffre davantage. L'affliction ne nous agrandit que si, par notre consentement, elle produit la résignation , et puis si , par notre

concours, la résignation est suivie d'une activité parfaite. Il faut vouloir.

Mais, hélas ! on ne veut pas. Les uns, pour réduire autant que possible la part de la douleur, cessent de vivre et se mettent à végéter dans une serre chaude, qu'ils calfeutrent avec soin, de peur qu'un souffle ne trouble leur quiétude. Les autres vivent au grand air , prennent part à ce qui agite, provoquent même la douleur; mais dès qu'ils en sentent l'aiguillon, vous les voyez demander à tout l'univers des distractions , afin de s'étourdir et d'oublier. Ah ! ce n'est pas seulement pour les maux du corps que l'on a inventé un moyen de se rendre insensible !

Mes Frères, n'usons jamais de ce chloroforme moral, mais laissons, laissons résolument la douleur pénétrer dans notre âme et nous transfigurer à l'image du Christ !

1 CoRmTH.XVI,13.

Soyez vaillants; soyez forts.

Mes Frères ,

Quand les attaques contre le christianisme partent d'esprits sérieux , quand elles n'ont pas leur source dans la frivolité du cœur , mais dans une prévention de Tintelligence , elles méritent au plus haut point d'attirer notre attention; car

toute objection sincère faite au christianisme a sa raison d'être dans un défaut des chrétiens. Sachons donc écouter avec sympathie les voix qui confessen\ leurs scrupules et leurs doutes ; cherchons à démêler le vrai et le faux dans leurs jugements; essayons d'en faire notre profit, non pour corriger l'Évangile éternel, mais pour nous corriger nous-mêmes. En ce moment, des écrivains distingués, dont on serait presque tenté de dire qu'ils ont « trop de vertu pour n'être pas chrétiens » , reprochent à notre divine religion de recommander une sainteté toute placide, de ressembler à une lune mélancolique plutôt qu'à un fécond soleil , d'être le culte de la contemplation et non de l'action, un culte féminin, insuffisant pour des hommes. Mon intention n'est pas de répondre aujourd'hui à ces reproches, d'autant plus que parmi vous , meç Frères , il n'est personne , j'aime à le croire , qui ne reconnaisse la souveraine perfection de l'Évangile. D'ailleurs mon texte à lui seul montre combien ces critiques sont imméritées : «Soyez vaillants, soyez forts , 3> parole mâle dont la vie de l'apôtre des gentils forme un admirable commentaire. Mais ce blâme, tout à fait injuste quand on l'adresse à l'Évangile lui-même , est peut-être plus fondé lorsqu'on le restreint aux disciples de l'Évangile, et je me propose d'examiner avec vous si

les chrétiens de nos jours ne pèchent point par une certaine mollesse , s'ils ne manquent pas de vaillance et d'énergie.

Au premier coup d'œil , il semblerait que jamais les chrétiens ne fussent moins tombés dans ce défaut ; jamais , dirait-on , ils n'ont déployé plus de zèle. Consultez vos souvenirs personnels, rapprochez ce qui se fait actuellement de ce qui se faisait-il y a vingt ans, et vous apercevrez un progrés sensible. Que d'œuvres de bienfaisance, que de sociétés d'évangélisation , que de missions fondées sur tous les points du globe! Nous les avons vues naître pour la plupart, et nous savons ce qu'il a fallu de courage et de persévérance pour les créer, pour les conserver. Néanmoins, malgré ces faits si réjouissantSj je ne puis comprimer un soupir quand je reporte ma pensée vers un des grands siècles de l'Église . par exemple vers celui de Luther. 11 y avait alors peut-être autant d'immoralité, et certainement plus de superstition ; mais le souffle de l'Évangile pénétrait dans toutes les régions de la société, soulevant les masses ellesmêmes. L'action des vrais chrétiens était puissante , les résultats immenses , tandis que le chiffre des âmes que nous soulageons et convertissons avec toutes nos œuvres , ne dépasse point lin nombre insignifiant, et pourtant on sait avec

quelle exactitude nous les enregistrons ! Nous avons soustrait à la raisère , c'est-à-dire au vice, quelques milliers d'enfants (Dieu nous le rendra au centuple), mais nous sommes incapables de guérir ou même de circonscrire la plaie hideuse du paupérisme ; nos efforts se perdent, comme dans la mer un grain de sable. Nous avons distribué des millions de Bibles ;' mais partout le peuple protestant se détache peu à peu de ses habitudes de piété , et nulle part le peuple catholique ne passe dans nos rangs enseignes déployées. Nous avons arraché aux pratiques païennes une douzaine d'îlots , mais aucune des grandes nations qui professent le culte de Mahomet ou de Bouddha ou de Vichnou n'a réclamé le baptême , et le christianisme reste à peu près stationnaire au lieu de conquérir l'humanité. Si donc notre activité est louable , si elle est excellente , il faut bien avouer cependant que les produits en sont chétifs, pour peu du moins qu'on les compare , soit à la Jâche que nous devrions remplir, soit aux travaux des époques vraiment fécondes.

D'où vient cette faiblesse de nos œuvres, si ce n'est de notre peu de vigueur? Croyez-vous qu'un Luther, en France, qu'un saint Boniface, en Asie , ne célébreraient plus les mêmes triomphes? Mais il n'y a parmi nous ni saint

BoDiface ni Luther! Du reste , ne remontons pas si haut. Le mouvement reUgieux qui s'accomplit autour de nous, a commencé il y a trente à quarante ans ; eh bien ! si vous connaissez un peu rhistoire de ce Réveil, vous serez frappés d'un fait incontestable : c'est que dans les premiers temps le zèle a été infiniment plus intense, et qu'alors de simples individus ont joué le rôle qui est attribjié maintenant à de puissants comilés, à de riches associations. Une femme presque dénuée de fortune (je pourrais la nommer) recueillait des centaines d'orphelins autour d'elle , et les élevait à ses frais, sans souci du lendemain. Un pasteur chargé d'une grande paroisse, se transformant en missionnaire, évangélisait à lui seul toiat un département. Des artisans , comme ce brave qui s'appelait Félix NefT, prenaient en main le bâton de voyageur, partaient sans bourse , sans recommandation , et répandaient au loin la bonne nouvelle. Que tout n'ait pas été parfait dans cet élan , qu'il y ait eu beaucoup d'ivraie dans le bon grain , je ne l'ignore pas; mais je dis qu'alors les chrétiens étaient zélés^ vaillants, forts, et que de nos jours ils ont dégénéré. Le dévouement ne calcule pas^ et nous calculons énormément ; le courage s'in quiète peu d'être isolé , et nous tenons excessivement à marcher en nombreuse compagnie.

)as, / 'in. /

310 LA VAILLAKCC.

Qaand une œuvre nous parait nécessaire, au lieu d'y mettre la main en hommes résolus, nous consultons nos amis , nous discutons avec une grande sagesse, nous élisons des agents et des sous-agents, nous dépensons à préparer le succès dix fois plus de temps et de paroles qu'il n'en aurait fallu pour exécuter l'œuvre par nousmêmes. Disons le mot: nous sommes lâches. Nous craignons de nous singulariser, nous craignons de contracter un engagement personnel, nous craignons la peine et le travail !

Le chrétien a d'autres devoirs encore que les œuvres de mission. Il doit, vous le savez, nonseulement conquérir tous les hommes à la vérité, mais conquérir l'homme tout entier, c'està-dire étendre les conséquences du principe évangélique à toutes les sphères de la vie humaine. Un chrétien fort, vaillant, serait le modèle du père de famille, le modèle du citoyen, et, suivant le cas, le modèle de l'artisan, de l'industriel, du négociant, du professeur. Or, je vous le demande, en conscience, en est-il ainsi? Non. \ La plupart des chrétiens s'imaginent que la j conversion les fait sortir du monde , et que les devoirs religieux (la prière, la méditation et les bonnes œuvres) abrogent les devoirs vulgaires. Ils ont peur d'affronter les risques de la vie réelle, par cette même défaillance qui au moyen

âge précipitait les croyants au fond des cloîtres, afin d'être en sûreté derrière un verrou.

Combien y a-t-il d'hommes pieux qui pratiquent le patriotisme, qui en acceptent toutes les charges, tous les sacrifices dans les jours de péril, toute la responsabilité dans les moments de crise? Y en a-t-il beaucoup qui iraient défendre les frontières contre l'étranger, ou qui verseraient leur sang par fidélité à des convictions politiques? Interrogez ceux qui passent pour les meilleurs chrétiens; ils vous diront que cette pensée les fait sourire de pitié, ou peut-être frémir d'horreur, et ils vous avoueront qu'en ces matières ils n'admettent qu'un seul principe, la soumission passive à tout maître, quel qu'il soit. Voilà jusqu'où va leur vaillance et leur force !

Combien y a-t-il d'hommes pieux qui regardent leur métier ou leur négoce, non comme une corvée dont ils ont hâte de se débarrasser, mais comme un travail aussi agréable à Dieu, s'il est fait dans un esprit de fidélité, que le travail d'un pasteur ou d'un missionnaire? Y en a-t-il beaucoup qui, par obéissance à la volonté divine, cherchent à s'y perfectionner, à s'y distinguer? Je sais qu'il existe de pareils chrétiens, mais je sais également que la plupart se traînent misérablement et avec dégoût au milieu de leurs occupations journalières.

Combien y a-l-il d'hommes pieux qui osent s'abandonner au ravissement où nous plongent les splendeurs du ciel et les sévères beaulés de la montagne, qui aiment à retrouver Tetnpreinte divine dans les chefs-d'œuvre de Tartiste , qui se laissent émouvoir par les cris sublimes échappés de la poitrine du poète? Y en a-t-il beaucoup qui comprennent que Dieu n'a rien créé de profane ni de souillé, que tout est pur à celui qui est pur, de même, cela va sans dire, que tout est impur, tout est tentation pour l'esclave du mal? Les chrétiens de nos jours, en grand nombre, supprimeraient volontiers et la nature et l'art, pour n'avoir plus l'ennui de veiller sur leurs sensations !

Hélas ! il en est qui supprimeraient aussi les joies et les douleurs de la famille; ils les accusent de trop distraire , de détourner nos pensées de Téternité ; ils déclarent impossible d'aimer à la fois le Créateur et la créature. C'est pour ne pas se laisser amollir, disent-ils, qu'ils ferment leur cœur. Illusion ! c'est parce qu'ils sont déjà amollis, parce qu'ils manquent de force, parce qu'ils redoutent les crises déchirantes de l'affection. Certes, quand on réduit la vie juste à ce qu'il en faut pour végéter, quand on se défait de tout devoir pénible et qu'on étouffe tout instinct incommode, quand on cesse de se fatiguer

la tête par le travail de la pensée et qu'on épargne à son cœur ce qui lui causerait des palpitations, certes, on traverse ce monde d'un pas agile, avec Tapparence de la force. Mais le soldat qui jette ses armes pour mieux courir , est-il donc plus fort que celui qui ne les livrera qu'après son dernier souffle ?

Ce manque d'énergie ne rend pas seulement nos œuvres stériles et nos principes étroits; il se trahit encore parle caractère de notre piété ellemême, qui est efféminée. Suivant l'ordre voulu de Dieu , l'homme , sans être au-dessus de la femme, est néanmoins chargé en quelque sorte de la représenter au dehors, et tout mouvement religieux doit trouver en lui son expression , sa direction. Il en a été ainsi de la propagation de l'Évangile au premier siècle, et de la Réforme au seizième. Le Réveil actuel déroge seul à cette loi. De nos jours, dans toutes les classes de la société (phénomène étrange!), la piété paraît répandue à peu près exclusivement chez les femmes. Que la faute en soit aux hommes , je ne le conteste pas , et il serait bien temps qu'ils se rappelassent qu'ils ont eux aussi une âme. Mais de leur abstention est résulté un immense inconvénient: de même qu'une famille composée uniquement de frères manquerait de grâce, de douceur, de modestie, la piété^ du

dix-neuvième siècle est dépourvue de force, de fermeté, de vigueur. Dois-je peindre combien elle est débile ? Dois-je dire qu'elle consiste en une sensibilité ou maladive ou affectée? Dois-je raconter ses mignardises, reproduire son parler languissant et méthodique ? Dans nos réunions, dans nos livres, dans nos œuvres, on respire je r ne sais quel fade parfum , qui donne du dégoût aux esprits mâles et sobres. Ah! laissez-y pénétrer le grand air, vif et rude, tel que Dieu l'a fait dans sa sagesse. Ne dites pas que cet air renfermé soit l'atmosphère chrétienne; car sachez qu'un Luther serait exclu de nos cercles religieux avec sa joie et sa bonhomie enfantines, avec son style libre et naturel, avec son indonoptable indépendance. Pas un des héros, de la Réformation n'aurait supporté nos manières ni notre langage. Hâtons-nous donc de rentrer dans le courant évangélique, en dehors duquel nous nous sommes laissé entraîner. Soyons vaillants, soyons forts.

Le chrétien vaillant vit dans le monde, et loin de le traverser d'un air distrait, ainsi qu'un voyageur qui se hâle de fuir une contrée monotone, il s'y établit comme chez soi, car il se dit que ce monde est l'œuvre de Dieu. A ses yeux,

les soucis de la vie matérielle ne sont pas un ennui, mais un exercice salutaire qui doit développer ses facultés pour cette vie et pour l'autre. L'amour des siens n'est pas une fleur dont il ne se réjouisse qu'un instant, et que, flétrie par la mort , il se hâte de jeter sur la planche de leur cercueil ; il sait que dans la création aucune pensée, aucun sentiment ne se perd, et que, si nos œuvres nous suivent dans l'éternité , nos affections sont encore bien plus inséparables de notre existence. Il s'attache à la société comme à la maison où il est né, où ses pères sont morts, où ses fils vivront après lui ; la patrie ne lui semble point un lieu d'exil, mais une part de lui-même; il croit que sans famille, sans pays, l'homme est un être incomplet en qui se reconnaît à peine l'image divine. Enfin, s'il y a de la révolte à briser violemment la vie queje Père céleste nous[a confiée, il y a de la révolte aussi à nous mutiler l'âme, à supprimer les organes dont Dieu l'a pourvue : le chrétien fort n'enfouit donc aucun de ses talents; selon lui, la plus efficace des prédications, c'est démontrer au monde la puissance de l'Évangile en lui faisant voir à quel point la foi stimule et agrandit toutes nos forces. Dès que les disciples de Christ occuperont la première place dans les arts, dans les sciences, dans la littérature , dans le commerce , dans l'in-

dustrie, dans la politique , soyez sûrs que le monde ne doutera plus de la vertu du christianisme. Au lieu de gémir, au lieu de répéter

sans cesse que TEvangile est le remède à toutes les misères sociales (ce qui est vrai) , pourquoi ne mettons-nous pas une fois la main au gouvernail ?

^ Car si le chrétien fort et vaillant aime le monde •tel que Dieu Ta fait, ce n'e^t pas pour y mener une vie calme et paisible. A côté de la création de Dieu , il y a la création du mal , il y a le péché. Nous sommes ici-bas sur le pied de guem, les chrétiens forment Tarmée de Christ, et toute leur vie doit se résumer dans une lutte héroïque. Or , le péché n'étant pas concentré dans une région, on ne saurait s'en défendre par une sorte de cordon sanitaire; il existe en nous comme hors de nous, il peut se mêlera tout ce que nous faisons, il peut corrompre nos affections les plus légitimes , il peut se glisser dans une aumône comme dans une vente, dans une prière comme dans un contrat , dans un sermon comme dans un article de journal. Se séparer du monde ne servirait donc de rien. Avant tout, il faut une vigilance perpétuelle pour que notre âme ne soit pas surprise par l'ennemi. Mais, en même temps il faut porter la guerre au dehors , en attaquant le mal sous les formes diverses qu'il revêt dans

la société ; et c'est ici que le chrétien a besoin d'un courage à toute épreuve. Ne reculer devant aucun obstacle, ne point renfermer dans son cœur des vérités importunes, mais le semer à pleines mains , reprendre ses amis quand ils bronchent, dût-on se perdre dans leur esprit, châtier les puissants chaque fois qu'ils abusent de leur pouvoir , blâmer l'envie chez les petits sans crainte de nuire à sa popularité , renoncer à tout avenir , adopter et pratiquer cette devise chevaleresque : « Fais ce que dois, arrive ce que pourra ! » — que cela est beau et que cela est terrible !

«Quoi, direz-vous, nous pécheurs infirmes, pleins de misères, nous irions nous poser en face du monde en réformateurs ! Parce que nous possédons une vérité, nous oublierions tous nos doutes sur les autres points , et nous nous offririons à guider nos frères ? Où trouver assez de force pour cette lâche, assez d'audace?» — Dans l'humilité. Plus vous serez humbles, plus vous serez vaillants. — «Dans l'humilité! mais c'est elle précisément qui nous empêche de rien entreprendre; nous nous rendons justice, nous savons que nos efforts seraient impuissants , et que si le monde avait besoin de notre secours pour être sauvé, il risquerait bien de se perdre. Plus nous sommes humbles, plus nous sommes

craintifs. » — Et moi je vous dis , au nom de votre conscience, que vous êtes timides par orgueil. Savez-vous pourquoi vous n'attaquez pas tel ou tel abus , qui cependant vous indigne? Il vous serait désagréable de subir un échee, il vous serait pénible d'être tournés en ridicule, il vous serait humiliant de vous faire la sotte réputation d'un redresseur de torts. Ah ! cette fausse humilité , c'est elle aussi qui arrête vos progrès intérieurs ; car savez-vous pourquoi vous reculez devant les questions sérieuses, difficiles ? pourquoi vous n'allez jamais au fond de votre pensée ? pourquoi vous restez sur toutes choses dans le vague ? Cette défiance de vousmêmes^ c'est d'abord de la paresse, et puis c'est de la vanité: il vous semble qu'au bout du compte vous avez déjà suffisamment de lumières, et qu'il est inutile de vous tourmenter pour en acquérir davantage; après vous être regardés, vous ne vous trouvez pas trop mal en définitive. Que Dieu nous délivrât de cette fausse humilité, de cet hypocrite orgueil !

Quand nous sommes véritablement humbles, nous n'attendons rien de nous-mêmes ; — mais nous attendons tout de Dieu. Nous sommes de simples instruments ; — mais nous sommes les instruments de sa gloire. Qu'il nous brise *et nous rejette dans un coin comme l'outil dont l'ouvrier

ne veut plus se servir; -^ mais que son règne vienne! Tout ce que nous devons faire, nous le pouvons. Il nous commande de marcher, marchons, sans calculer, sans hésiter, sans regarder en arrière. Le chrétien vraiment humble c'est Luther à la diète de Worms: «Me voici; je ne puis autrement. » La majesté impériale aurait bien vite écrasé le misérable moine de Wittemberg, qui tout tremblant eût balbitué une rétractation, s'il avait été là en son propre nom, s'il avait songé à ses défauts grands et nombreux. Mais le frère Martin se savait trop chétif pour qu'il fût ici question de sa personne avec ses bons ou ses mauvais côtés. Il n'est rien, et c'est ce qui lui permet d'être le chargé d'affaires du Roi dçs rois. Sa faiblesse fait toute sa force. En général , les choses les plus grandes s'opèrent par l'humilité, car, nous rendant mécontents de nous-mêmes, elle nous fait aspirer à une science plus complète , à une vie plus intense , à une sainteté plus vraie. Elle est l'amour passionné du mieux, la source, par conséquent, d'où jaillit l'audace. Si vous cherchez un symbole à l'humilité, prenez ce téméraire qui s'élançait dans l'espace montant vers le soleil avec ce cri : «Plus haut, plus haut encore ! »

Voyez le Seigneur Jésus. Vous connaissez sa vie, vous admirez sa sainte miséricorde, mais

VOUS rendez-vous compte de ce qu'il lui a fallu d'énergie, de force, de vaillance, pour accomplir son œuvre ? Lui, pauvre charpentier d'un village galiléen , il monte à Jérusalem , et là , dans la ville des pharisiens, hommes austères, respectés, puissants, voici comme il parle : « Malheur à vous (( scribes et pharisiens, conducteurs aveugles » « fous et hypocrites, sépulcres blanchis ! » Croyezvous qu'en France un homme sensé aurait jamais le courage de s'élever ainsi, tout seul, non par haine mais par devoir, contre l'aristocratie intellectuelle du pays? Ce n'est pas tout: Jésus fait plus que se charger d'une inimitié redoutable, il veut mourir, parce que sans sa mort les disciples ne se détacheront point de leurs erreurs, et que le christianisme ne saurait être fondé. Il marche donc volontairement à la mort, et à quelle mort! — au supplice, au gibet. Il y marche malgré les angoisses inénarrables de Gethsémané, malgré l'hésitation qui s'infiltre dans son âme et bientôt y déborde, et qui certes se comprend ; car enfin , si ceux qu'il a choisis pour être les témoins, les prédicateurs de son dévouement, si les disciples, dans leur judaïsme , allaient se détourner aver horreur d'un Messie crucifié, d'un Messie maudit, il serait donc mort en vain ! Et pourtant Jésus ne recule pas. Oh! que les héros qui ont vu la

mort en face, que ces braves soldats qui naguère Font regardée d'un œil ferme quand sur le sol étranger elle pénétrait silencieuse dans leur tente, planait lentement sur eux, et les frappait soudain de son aile de plomb , qu'ils pussent venir témoigner devant vous , ils diraient tous , j'en suis convaincu, que leur héroïsme était bien facile , bien commode , comparé à l'héroïsme du Sauveur. Or, la source de cette vaillance qui semblerait ne plus être de l'homme , elle est à notre portée; il nous l'indique luimême: «Je ne cherche point ma volonté, mais la «volonté du Père qui m'a envoyé. » Mes Frères, le jour où, nous aussi, nous dirons cette parole du fond du cœur, le jour où nous serons décidés à écouter tous les avertissements de Dieu , où nous renoncerons à nos préjugés et à nos habitudes pour suivre constamment l'instinct céleste qu'il a placé en chacun de nous, ce jour-là nous serons doués d'une force irrésistible, et le monde nous appartiendra.

LA

LùC VI , 86.

Soyez miêèricoTdiewD comme votre Père esi

miséricordieux.

Mes Prères,

Lorsque deux évangélistes rapportent le mêtUe discours du Seigneur, ils emploient souvent des termes un peu différents, soit que les mots dont se servait Jésus aient pu se traduire de diverses manières, soit aussi qu'il ait réellement exprimé sa pensée sous plus d'une forme. Notre texte offre un exemple de ces légères différences : si

d'après Luc le Soij>neur a dit: Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux,» il s'est écrié selon Matthieu: «Soyez parfaits comme votre Père est parfait*. » Il faut en conclure que, dans la pensée de Jésus-Christ, la perfection divine, à laquelle nous devons participer , se manifeste surtout par la miséricorde. La miséricorde est à la fois l'attribut qui rapproche Dieu de la créature, qui fait de lui noire Père, et la verlu qui nous rend semblables à rÉtemel, qui fait de nous les fils du Très-Haut. Sans elle, Dieu serait une force fatale, analogue à la force intelligente mais aveugle qui , enchaînée dans nos machines , broie avec une complète insouciance tantôt une pierre, tantôt les chairs de l'imprudent ouvrier. Sans elle, rhorame se distinguerait de la brute par un instinct supérieur, par le calcul et la science, mais il n'y aurait dans ses destinées rien que de terrestre. Elle est donc le souf&e qui plane sur le monde moral, le fécondant d'une vie divine.

Il faut avouer, d'ailleurs, que nulle autre vertu ne trouve autant d'occasions de s'exercer. Combien connaissez- vous de gens heureux? L'un est sans cesse préoccupé des soins énervants . que réclame son corps débile; un autre est tiraillé

' Matth. V, 48.

par les exigences contradictoires d'une fausse position, dont il ne parvient pas à sortir; un troisième, malgré tout son travail, voit sa fortune décroître d'année en année , et il pressent avec angoisse une catastrophe inévitable; un quatrième n'a point de soucis pareils , mais il cherche vainement dans sa famille un cœur qui sympathise avec lui. Partout à peu prés, sous l'apparence de la joie, vous apercevez le malaise, . la souffrance. Et quand vous descendez jusqu'au fond, vous découvrez d'autres misères plus (ristes encore, l'envie, l'ambition et l'avarice, la jalousie, la coquetterie et la frivolité, et les appétits de la chair, dont la tyrannie va en croissant à mesure qu'on les satisfait. Tout cela, vous le trouvez dans votre entourage, chez vos amis, qui généralement ne sont pourtant pas rangés parmi les misérables ; qu'est-ce donc si vous pénétrez dans un de ces bouges infects , comme il y en a par centaines dans notre ville ? La pauvreté y règne en souveraine , avilissant l'âme, souillant le corps, étouffant tout besoin que ne connaît point la bête, remplaçant les caresses maternelles par des coups barbares , répondant aux gémissements de l'agonie par les rauques injures de l'ivresse, tuant chez l'homme le respect du faible et chez la femme le respect d'elle-même, les poussant l'un et l'autre, d'une

398 LA VRAfG MISÉRICORDE.

main peot*étre irrésistible, dans le gouffre des vices les plus dégradants. Que de misères !

Or, ces voleurs que le bras de la justice verrouille et marque d'infamie , ces créatures dont la société se détourne avec dégoût , ce sont nos frères et ce sont nos sœurs, chair de notre chair. Pouvons-nous ne pas tressaillir de compassion en présence de ces rois déchus? car tout liorarae, dans l'intention du Père céleste, est un roi, auquel la nature est tenue d'obéir et en qui l'image de Dieu doit briller sans tache. Pouvons-nous ne pas ressentir pour eux un peu de cette pitié respectueuse qui s'empare de nous lorsque nous rencontrons sur notre chemin les descendants d'une famille auguste tombée du trône dans l'exil? Pouvons-nous refuser de leur serrer la main, quand nous nous rappelons que nous aussi nous sommes déchus? Un peu plus, un peu moins, il n'importe. Nous aussi nous avons nos misères : nous portons tous des chaînes invisibles, qui, nous empêchant de faire ce que nous voudrions, nous traînent à chaque instant dans le mal et parfois peut-être dans le vice. Ah! comment n'aurions-nous pas pitié de ceux qui sont précipités plus bas encore? Ne semble-til pas qu'entre tous les sentiments la miséricorde doive dominer en nos âmes? On s'imaginerait qu'elle nous est plus facile qu'à Dieu

Page 1