‹ Sermons. Ier. recueilChapitre 4 sur 6 · LA VRAIS HIS£B1C0RD · texte numérisé non relu

LA VRAIS HIS£B1C0RD

lui-même: plongé dans une félicité inaltérable , on comprend à peine qu'il sache ce que c'est que la misère; qui, au contraire, le saurait mieux que nous ?

Et pourtant nous ne sommes guère miséricordieux. Si vous en doutez, observez le monde tour à tour dans ses jugements et dans ses actes.

Quand un scandale éclate, quand le prochain commet une faute grave, voyez avec quelle avidité on la fouille pour en pénétrer tous les détails, avec quel secret plaisir on la raconte et l'exagère pour lui donner une couleur dramatique, avec quelle rigueur ou, ce qui est bien pis, avec quelle indulgence pharisaïque on la juge pour ériger la honte de nos frères en piédestal à notre propre vertu. Les poètes comiques vous le diront, ces peintres de la nature humaine sous ses aspects affligeants: les défauts que l'on condamne le plus vivement chez les autres, ce sont ou bien ceux dont on est soi-même entaché, ou bien aussi ceux dans lesquels on ne risque aucunement de tomber. Ce dernier genre de rigueur dans les jugements , il faut en convenir , se montre surtout chez nous, je veux dire dans cette classe de la société à laquelle nous appar-

tenons presque tous , cette classe qui consene principalement les vieilles traditions d'honnêteté, de probité, de travail, de vie domestique, !a classe moyenne. Hélas! elle s'en va, elle perd chaque année de ses excellentes traditions, je le sais; mais, vous , qui avez le bonheur de les

garder, dites , ne manquez -vous pas de largeur, d'amour , de cœur pour ceux qui valent moins que vous? Vous êtes un honnête homme, et ne croyez pas que j'aille rabaisser ce nom, qui, à mes yeux, est supérieur à tout titre social; vous êtes un honnête homme, mais êtes-vous miséricordieux? Ne jugez-vous pas avec dureté ceux, qui, au-dessous et au-dessus de vous, se laissent entraîner à des écarts dont une saine et solide éducation vous a garantis pour toujours? Appelez le mal mal , sans jamais transiger , puisque la miséricorde de Dieu n'empiète pas non plus sur sa sainteté ; mais voyez bien si , en condamnant le crime , vous avez pitié du criminel , si vous vous mettez entièrement à sa place, si vous faites la part de toutes les circonstances, si vous désirez au fond du cœur, de le trouver innocent; en un mot, si vous ne dites point: Seigneur, je te rends grâce de n'être pas comme ce péager! Je crains, mes Frères, que notre justice ne ressemble souvent à celle des pharisiens.

Mais , peut-être les actes du monde sont-ils empreints de plus de générosité que ses jugements? peut-être fait-il mieux encore quegérair, et cherche-t-il à guérir les plaies? En effet, on s'occupe des pauvres , on répand des aumônes , on ouvre des souscriptions. On donne beaucoup.

— Donne-t-on assez ? — Je veux le croire. Je veux admettre que la société fait pour les misères du corps tout ce qui est possible. Mais pour les misères de l'âme que fait le monde ?

— Le monde se croise les bras. Oui, qu'avec la civilisation du dix-neuvième siècle l'immoralité aille en croissant; qu'il se creuse au pied de notre édifice un abîme qui de jour en jour grandit et où roulent toutes les existences déclassées (car un homme sans foyer, sans famille, sans occupations régulières, est comme suspendu au-dessus de cet abîme, il est presque infailliblement perdu) ; que le niveau des mœurs publiques baisse à vue d'œil, — et il baisse, — on dira autour de vous que c'est un mal , mais un mal nécessaire. Les plus clairvoyants ajouteront qu'il y a là, dans l'avenir, un péril social, et ils entendront par ce mot un péril pour l'industrie. Mais ils n'essaieront nullement de sauver ces âmes qui se perdent. Parfois, de leurs propres mains, ils élargiront le gouffre. Il y a quelques années, vous vous eu souvenez tous ,

sas LA VRAIE MISÉRICORDE.

le pays semblant se trouver à la veille d'une catastrophe, on agitait beaucoup ces problèmes, Un parti avait inscrit sur son drapeau la famille, comme un des biens précieux qu'il fallait défendre contre les mauvais instincts , la famille avec la religion et la propriété. L'autre parti (qui demandait à la loi, et trop souvent à la violence, ce que la charité libre et chrétienne peut seule offrir) , peignait vivement les souffrances du peuple, et il faisait surtout un tableau pathétique du sort qui attend la fille de l'ouvrier. De part et d'autre on se rencontrait donc dans une même pensée louable. Mais combien de ces défenseurs de l'ordre n'y avait-il pas, et combien de ces champions de l'opprimé, qui sacrifiaient à de viles passions et leur propre famille et la malheureuse enfant du pauvre ?

Telle est la miséricorde du monde, pompeuse en paroles, stérile en actions, n'allant jamais jusqu'au dévouement*, n'allant pas toujours jusqu'au plus simple respect de l'infortune.

Ah! que la charité des chrétiens est supérieure ! Au milieu de notre société qui se nomme d'après Jésus-Christ et qui, il faut le dire, n'est plus absolument païenne, j'aperçois en effet des

cœurs dàvoués à leur maître et méritant ce nom. J'aperçois des chrétiens. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. N'ayant pas pitié des misères du corps seulement, ils cherchent à soulager celles de Târae; ils regardent comme leur suprême devoir de combattre le péché en eux et hors d'eux. Depuis que le Christ a monté à Golgotha, nous voyons une ligne non interrompue de ses disciples qui , par amour pour lui , se donnent à leurs frères, et, grâce à Dieu, de nos jours, après un long sommeil , leur nombre s'est considérablement accru. Ces chrétiens sont le sel de la terre, le levain qui régénère la pâte.

Jamais cependant ils ne furent parfaits. Au moyen âge, des superstitions déplorables obscurcissaient leur esprit, et maintenant encore ils ont des défauts plus ou moins graves. Chrétiens, mes frères, permettez-moi de vous demander si votre miséricorde ne participe point un peu de ces défauts, si vos jugements et vos œuvres sont toujours inspirés par la véritable eharilé.

Vous ne vous réjouissez point du mal; mais n'êtes-vous pas trop prompts à diviser les hommes en deux classes, les malades et les médecins , mettant dans la première tous ceux qui repoussent vos opinions, vos préventions, vos antipathies, et vous croyant appelés à les leur in-

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culquer bon gré mal gré? Ne confondez-vous pas votre parti (involontairement peut-être, vous formez un parti) avec la cause de Dieu, et n'êtes-vous pas quelquefois plus jaloux de votre gloire que de la gloire du Seigneur ? Êtes-vous heureux de voir son Évangile prêché par un disciple qui parle une autre langue et refuse de s'asseoir sur votre banc ? Si vous étiez véritablement miséricordieux, vous tressailleriez de joie, car vous penseriez que ces accents nouveaux vont gagner de nouvelles âmes à Christ. Si vous étiez véritablement miséricordieux, on vous verrait apprécier avec largeur les intentions de ceux que vous appelez vos adversah'es, et mainte fois vous y reconnaîtriez l'Esprit saint, qui souffle où il veut, qui ne souffle pas seulement dans les cercles où vous croyez l'enfermer. Si vous étiez véritablement miséricordieux, vous n'emploieriez point une partie de votre temps ^ comme les enfants de ce monde, à critiquer le prochain, à médire de lui, à rassembler sur son compte tous les bruits défavorables. Si vous étiez véritablement miséricordieux, vos jugements seraient vrais, tandis qu'actuellement, mes Frères, il en est peu de plus faux, de plus étroits. Je n'ignore pas comment il se fait que vous voyiez trop aisément le fétu dans l'oeil d'autrui et pas assez la poutre dans votre propre

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œil : plus vous aimez à voler au secours de vos frères , plus vous êtes disposés à exagérer leurs misères et à négliger les vôtres. Mais cela ne devrait pas être ; cela ne serait pas , si la miséricorde œulait de source chez vous, sans cesse renaissante , si vous ne la remplaciez trop souvent par une charité factice, que l'on pratique uniquement comme une habitude, je dirais presque comme un métier.

Le même défaut qui trouble votre jugement communique aussi à vos œuvres une certaine faiblesse. Vous visez trop, je crois, à faii'e de la miséricorde une institution. Or, ce n'est pas là ce que veut l'Évangile. Nous devons ressembler au Père céleste, et nulle part il n'a concentré sa bonté dans un organe spécial, mais elle se mêle à tout , réchauffant et vivifiant le monde entier par son influence. De même , chaque chrétien devraitêtreperpétuellementun foyer d'où rayonne le dévouement. En organisant ce mécanisme de sociétés religieuses qui fonctionne maintenant dans l'Europe protestante , et qui certes a produit du bien, vous devenez cependant infidèles à Tesprit de votre maître. Vous faites beaucoup, mais vous n'exercez pas dans sa plénitude la miséricorde évangélique.

Et d'abord , tous les chrétiens que des liens de famille ou l'état de leur fortune empêche de

se vouer exclusivement aune œuvre (ce seratoujours l'immense majorité) , vous les condamnez à rester les bras oisifs , vous les réduisez à témoigner leur zèle en jetant dans un tronc une aumône, qui, distribuée méthodiquement, va alimenter à leur insu telle ou telle caisse de bienfaisance : ils ne sont plus que les coràmanditaires de votre charité. Ils ne demanderont certes pas mieux, l'homme aimant par-dessus tout son repos , et ne craignant rien autant que d'avoir à payer de sa personne. Ils applaudiront à vos entreprises. Mais, si la charité du cœur vient ainsi à dépérir chez eux , vous serez responsables devant Dieu de leur endurcissement. Votre miséricorde si bien organisée aura eu pour premier résultat de tarir celle de vos frères, tandis que la miséricorde spontanée l'eût fait jaillir plus abondante.

Puis, croyez-vous que les misérables qui sont l'objet de vos œuvres, les pauvres que vous faites soigner dans leurs maladies , les incrédules auxquels vous faites annoncer l'Évangile, croyezvous qu'en présence de vos agents, ils éprouveront cette commotion électrique que produit le contact d'un cœur brûlant d'amour, et qui seule peut sauver les âmes? Vous choississez vos agents avec un soin scrupuleux , je n'en doute pas : ce sont des hommes pieux , dévoués , con-

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vaincus; mais,. soumis, comme nous tous, à la loi fatale de l'habitude, ils finissent par agir machinalement , et dès lors leur action n'a plus aucune énergie spirituelle. En organisant la miséricorde, vous l'étouffez, dans ses organes euxmêmes.

Est-ce tout? Non , il est un autre danger encore , à mon avis le plus grave , le plus imminent. Parce que Tordre est la première nécessité d'une administration , vous sacrifierez , infailliblement, tout à l'ordre extérieur. Pourvu qu'on soit un rouage docile dans votre mécanisme, vous serez satisfaits, cette soumission passive vous tenant lieu de conversion et de sanctification. Quiconque hésitera, éprouvera des scrupules, vous le regarderez comme un homme entaché d'incrédulité, vous le fuirez; ou, s'il est sous votre dépendance, vous le traiterez en rebelle, vous écraserez sa conscience. Dieu sait que je n'invente pas , et que pour soutenir vos œuvres de miséricorde vous êtes souvent bien durs, bien impitoyables.

Je n'ai garde de vous condamner. Chrétiens, mes Frères, car les motifs qui vous ont entraînés dans cette voie méritent mon respect. Vous avez eu pitié du pauvre peuple qui soufl're et qui végète sans Dieu ; vous avez désiré de lui offrir sur-lechamp d'abondants secours ; vous vous êtes dit

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que le dévouement individuel eii impuissant (et, en effet, avant la création de vos œuvres il produisait bien peu, il était presque éteint); vous vous êtes dit qu'il faut donc s'associer, que dès lors il faut s'organiser. . . Je n'ai qu'une réponse à vous faire , mais elle me semble péremptoire : c'est que Jésus-Christ n'a poiilt agi de la sorte. Or, le Christ est certainement notre modèle.

Examinons, mes Frères, par quels moyens s'exerçait la miséricorde du Seigneur Jésus , et comment il s'y est pris pour transmettre aux ho^mmes les grâces et les biens dont son Père l'avait chargé.

Quand il commence son œuvre gigantesque, il est seul , inconnu , il n'a d'autres armes que l'esprit de vérité. Suivi de quelques hommes ignorants, qui l'accompagnent sans le comprendre, et dont il fera, non ses aides, mais plutôt ses témoins, afin que leurs récits forment un jour le livre le plus précieux de l'humanité ; suivi de ces pêcheurs galiléens , il entre dans le monde, dans le vrai monde avec ses tristesses et ses joies, avec la mort de Laaare et les noces de Cana. Il ne se bâtit pas une cellule fermée aux regards et aux bruits de la société i il recherche la foule, et, par exemple, il s'assied à la table

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bruyante de ces riches financiers qui, percevant les impôts au nom du conquérant, étaient en bulle à l'opprobre universel. Il pense que sous ce masque de rapacilé ou d'indifférence baltent des cœurs ulcérés; il suppose que par un mot affectueux il les gagnera , et voyez combien est bref son appel à Lévi: «Viens et suis-moi, » — combien est grande sa confiance quand il dit à Zachée: «Descends promptement, car il faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison. :» Et Zachée, à la générosité duquel, sans doute, jamais personne n'avait songé à s'adresser, Zachée en est tellement ému , qu'incontinent il donne la moitié de ses biens aux pauvi^es. Mais surtout regardez le Seigneur en face d'une pécheresse samaritaine insouciante et endurcie. Va-t-il commencer par l'accabler de sa sainleté, pai' la foudroyer? Appuyé sur le mur du puits de Sichem , il lui demande un service, un verre d'eau; il veut être son obligé. Puis, par une question délicale , il éveille sa conscience pour qu'elle-même avoue ses péchés, et cependant il lui en épargne l'humiliante confession. Lorsqu'enfin elle lui a dit ses doutes sur la légitimité du culte de Samarie, opposé à celui de Jérusalem, il la tranquillise par cette parole d'une profondeur sans bornes pour le penseur et d'une clarté complète pour l'intelligence la plus étroite :

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€ Dieu est esprit. > Jésus traite avec celte douceur tous les préjugés, même le fanatisme, parce qu'il voit combien peu, en général, l'homme est responsable de ses opinions. Un jour, les disciples, outrés de l'intolérance d'une bourgade, veulent y faire descendre le feu du ciel ; il les reprend : «Je ne suis pas venu pour faire périr. » Il montre au peuple une compassion infinie. Bien différent des chrétiens d'aujourd'hui, il garde toute sa sévérité pour les riches, pour les conducteurs aveugles , pour ceux qui exploitent les faiblesses et les superstitions de leurs frères, et sa miséricorde jaillit en flots d'indignation contre le pharisaïsme, cet éternel obstacle à tout progrès religieux.

Ainsi, Jésus -Christ agit seul, n'établissant ni comité ni règlement; Jésus-Christ se mêle au monde afin de le gagner; Jésus-Christ est plein d'indulgence; Jésus -Christ n'emploie pour vaincre la dureté des cœurs que la condescendance d'une sainteté parfaite. Oui, Jésus-Christ respecte la liberté de ses adhérents et de ses adversaires. «Penses- tu, dit-il à Pierre dans la nuit de la trahison, penses-tu que je ne pourrais pas prier mon Père? et aussitôt il m'enverrait plus de douze légions d'anges, j) Pensez-vous que, s'il l'avait voulu ^ il n'aurait pas pu briser la résistance des pharisiens et établir tout d'un

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coup rÉglise chrétienne , en organisant son petit troupeau ? Rien de plus facile , mes Frères. Mahomet a bien accompli en peu de mois une œuvre pareille, qui dure encore. Mais Jésus fait précisément le contraire. Au lieu d'organiser son petit troupeau , il semble prendre à tâche de le di^persçr. Tous ces malades qu'il a guéris, touç ces cœurs qu'il a consolés, il les abandonne à leur libre développement. Il leur recommande même de ne point parler de leur foi : ils doivçnt la laisser mûrir jusqu'à ce que cette graine précieuse éclate d'elle-même et se répande alentour ; car dans lé royaume de Dieu tout se fail, comme dans le règne végétal, par une lente croissance et par l'action d'une sève invisible. Aussi, bien loin de briser la résistance des pharisiens m remplissant le peuple juif d'enthousiasmç pour sa personne, il s'expose sans défense à toutes leurs machinations. Peu lui importe d'être matériellement vaincu; il sait que dans le monde moral plus on parait faible plus on est fort ; il sait que le triomphe de la miséricorde consiste à se faire regarder ellemême d'un œil de compassion et de pitié ; il sait que lorsque, après avoir soulagé tant de douleurs, il ploiera à son tour sous le fardeau de la croix, il sait qu'alors les cœurs les plus durs s'ouvriront à son influence sanctifiante. Les

3iî LA VRAIE MISÉRICORDE.

hommes seront réhabilités par son ignominie, sauvés par sa défaite. Pour produire une œuvre bonne et divine, une œuvre de miséricorde, il faut renoncer au succès du moment, il faut descendre dans le sépulcre , et mourir comme le grain de blé.

Comprenez-vous d'où provient l'infirmité de nos œuvres? Nous voulons des efiFets immédiats, nous désirons de payer, vers la fin de l'année, une espèce de dividende aux protecteurs de nos institutions , en leur énumérant combien nous avons assaini d'âmes et de corps. Répandre la vérité, la semer dans les esprits, d'où elle renaîtra beaucoup plus tard et peut-être sous un autre nom, consentir à vivre jusque-là méconnu, honni, c'est un procédé vieilli que notre christianisme à nous n'a plus à suivre ! — Mais savezvous pourquoi nous avons cessé de le pratiquer? Si le dévouement chrétien a pris les allures industrielles, c'est que le dévouement nous a manqué. Il nous manque à chacun. Les uns ne font rien, les autres font beaucoup, mais en immolant tout, même les principes évangéliques, à des résultats éphémères. Nous craignons ce qui fait véritablement souffrir. Notre charité ne va pas jusqu'à attendre, attendre dans le silence et la solitude, jusqu'à lutter, lutter indéfiniment contre les préjugés, les hésitations, les scru-

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pules d'hommes libres. Tout cela est trop pénible. Nous reculons devant ces douloureux combats.

Oh ! que Dieu nous donnât un peu de la siiblime folie qui s'appelle la miséricorde, qui nous rendrait semblables à son Fils, qui nous ferait monter avec lui au ciel , mais en passant par le Calvaire !

LA

ÉsaïeXLVII,8-41*.

Maintenant donc écoute, toi, voluptueuse, qui habites en sécurité et qui dis en ton cœur : Cest moi, et il n'y en a point d'autre,,. Ta sagesse, ta science fa égarée... Il va venir sur toi une calamité où tu n'apercevras point d'aurore, et il fondra sur toi un malheur que tu ne pourras conjurer, et il va venir sur toi une ruine soudaiiie que tu n'auras point prévue.

' Les magnifiques chapitres XL - LXVI , mis à la suite du livre d'Ésaïe , sont d'un prophète inconnu qui vivait à Babylone pendant Vexil.

Mes Frères,

Si nous nous transportons, sur les ailes de rimaginatîen, vingt-quatre siècles en arrière et dans les contrées qui peuvent être regardées comme le berceau de l'histoire , nous y apercevons une civilisation vraiment prodigieuse. Une cité géante entoure un édifice de Titans. C'est Babylone, la reine de l'Orient, mollement assise sur les deux rives de l'Euphrate , à l'ombre du temple qu'elle a élevé à son Dieu en entassant neuf étages l'un sur l'autre. Au pied du colosse, l'antique palais des rois couvre un espace deux fois plus étendu que notre ville, et un pont merveilleux mène au delà du fleuve, vers la nouvelle demeure que s'est construite le héros Nébucadnézar. Les auteurs grecs ne se lassent point de la décrire. On y admirait principalement urte terrasse grandiose, qui reproduisait un paysage de montagne au milieu de là vaste plaine et offrait une vue incomparable des deux villes. Du haut de ce jardin, Nébucadnézar, plongeant de l'œil sur les quais immenses, qu'encombrent les caravanes de Tyr et de Sidon pour y déposer les produits de la Grèce, de la Gaule, de la Bretagne ; sur ce fleuve , que sillonnent les navires

chargés de For et des parfums de Tlnde ; sur ce pont, où circule une foule innombrable; sur ces maisons qu'habitent le luxe et le loisir ; sur ces temples et ces palais, que remplissent d'inépuisables trésors; sur ces remparts hauts de cinquante coudées, qu'aucune machine de guerre ne saurait entamer; à la vue d'une telle puissance , Nébucadnézar devait bien s'écrier avec orgueil: «N'est-ce pas là Babylone la grande, que je me suis choisie pour ma demeure et pour signe de ma magnificence?»

Cette richesse n'était point le fruit du hasard, mais avait pour sources intarissables, semblaitil, d'une part une situation unique, sur un fleuve majestueux , dans une contrée fertile , qui forme le passage naturel entre les deux moitiés

de l'Orient, et d'autre part une activité que rarement on a égalée. Dans toute l'antiquité, l'industrie des Babyloniens excitait l'envie , et le nom de caldéen était synonyme de savant, d'homme capable de découvrir les plus secrets mystères de la nature. Leurs prêtres ne prévoyaient-ils pas les mouvements du ciel avec une précision que nos astronomes ont à peine dépassée? N'est-ce pas à Babylone qu'avait été inventé l'art surprenant de représenter tous les sons et toutes les pensées par un petit nombre de figures ? Les lettres dont nous nous servons

encore et que nous avons reçues des Grecs, les Grecs les devaient aux Phéniciens, et les Phéniciens aux habitants de cette ville fameuse.

Mais ce peuple si riche, si habile, si versé dans les sciences, était en même temps plein de vaillance et d'énergie guerrière. Il venait nonseulement de secouer le joug de ses voisins, les redoutables Assyriens, mais par un siège de trois ans il avait conquis leur capitale Ninive, et l'avait anéantie. Puis il avait rapidement vaincu l'antique Damas, la superbe Tyr, l'indomptable Jérusalem; il avait blessé à mort la puissante %yp^6> quî désormais lui semblait un butin facile à ravir. Un prophète nous a dépeint ces Galdéens «nation féroce et impétueuse, qui parcourt la terre s'emparant de demeures qui ne lui appartiennent pas. Elle est terrible et altière , et ne tient son autorité que d'elle-même. Ses chevaux sont plus légers que les léopards et plus rapides que le loup du soir; ses cavaliers s'ébranlent comme l'aigle qui fond sur sa proie. Elle se moque des rois, elle se joue des princes; elle se rit de toutes les forteresses , mais , creusant des tranchées, elle les prend. Puis elle repart comme le vent du désert , et sa force est son dieu * . »

* Habacuc I.

Qui n'aurait cru la puissance de Babylone indestructible? La valeur de ses habitants ne lui formait-elle pas un rempart aussi solide que ses murailles percées de cent portes d'airain? La science de ses prêtres ne lui garantissait-elle pas un long avenir , non moins que l'activité de ses négociants, l'audace de ses nautonniers, l'habileté de ses artisans? Tous les présages s'accordaient pour entretenir Babylone dans une entière assurance.

Cependant y au sein de l'opulente cité, se traînaient sombres et rêveurs quelques milliers de captifs que le conquérant avait enlevés à la Palestine. Rien ne les consolait de la ruine de leur patrie. Assis au bord du fleuve , quand leur souvenir se reportait vers Sion , ils ne pouvaient retenir des sanglots ; et si les Babyloniens, voyant la harpe juive suspendue aux saules, venaient les prier de chanter quelqu'un de leurs hymnes nationaux, ils refusaient tristement. «Gomment chanterions - nous sur une terre étrangère?» disaient-ils, et ils ajoutaient ce souhait de vengeance : « Fille de Babylone , heureux qui te rendra ce que tu nous a fait ! heureux qui saisira tes petits enfants pour les broyer contre la pierre! » Rage impuissante! Babylone, la grande Babylone se riait de ces vaines fureurs. N'a-t-elle point a établi son aire au-dessus de la foudre?»

852 LA CHUTE DE BAmrLONE.

Soudain un de ces exilés , l'œil fixé sur le présent , y découvre l'avenir : il entend dans le lointain les pas du nouveau conquérant , Cyrus , qui va fondre sur Babylone ; avec le regard de l'esprit il voit la nalion caldéenne renversée de son trône et condamnée aux rudes travaux de la servitude. «Descends, assieds-toi dans la « poussière , vierge , fille de Babylone ; car on ne «t'appellera plus la molle et la délicate. Prends cla meule el mouds la farine; relève ton voile, «retrousse ta robe, déchausse tes jambes, et M passe les rivières. Assieds-toi en silence et dans «les ténèbres, fille desCaldéens; car onnet'ap- «pellera plus la reine des cités. i> Puis, remarquez avec quelle insistance le Voyant annonce la destruction : une nuit de calamités sans aurore, un malheur inévitable , une ruine subite, imprévue ! Et il indique les causes de cette catastrophe: «Écoute, voluptueuse, qui vis dans la « sécurité et qui dis en ton cœur : c'est moi , et (( il n'y en a point d'autre ; ta sagesse, ta science «t'a égarée.» Babylone se perdra par sa présomptueuse confiance en elle-même, et par sa mollesse insouciante et frivole. Apercevant dans sa prospérité ces deux vers rongeurs , le prophète , plein de l'esprit , n'hésite pas à lui prédire une chute prochaine. Ses richesses l'enivreront de convoitises , son luxe l'engourdira , ses in-

venliolis tourneront à son détriment, ses remparts lui seront inutiles , sa vaillance se déchirera elle-même.

Tout cela 5 mes Frères, s'est réalisé littéralement. Nous savons qu'à la mort de Nébucadnézar de rapides révolutions ensanglantèrent son palais et détrempèrent le ressort du patriotisme. Enervés d'ailleurs par une civilisation toute malérielle, les Caldéens avaient appris à se fier bien plus à leurs murailles épaisses qu'à leur courage. Cette fausse sécurité les perdit. Peu d'années après notre prophétie, Cyrus vint assiéger Babylone , et les historiens nous j'acontent que, ne pouvant forcer les remparts, il conçut le projet de détourner les eaux de TEuphrate et de se faire un chemin du lit de ce fleuve : les gigantesques travaux entrepris par les Caldéens eux-mêmes pour l'irrigation de leur plaine, lui permirent d'exécuter ce projet. Une nuit donc, il pénétra dans la ville. Imprévoyante et dédaigneuse , elle célébrait précisément une fête , de sorte qu'elle passa soudain de la joie la plus bruyante au morne silence que lui avait prédit le Voyant. Elle fut délaissée , puis maltraitée par ses nouveaux maîtres , et déchut de génération en génération. Son temple s'écroula, ses palais périrent dans les flammes, son merveilleux pont fut emporté par les eaux. Depuis de

3ol LA CHL'TK DE BABVLONE.

longs siècles , Babylone n'est plus qu'un désert parsemé de monticules de ruines, qu'exploitent les Arabes comme des carrières inépuisables. Elle offre exactement l'aspect que le prophète avait aperçu à l'avance : «Elle a été balayée par la destruclion, desséchée comme une lande. Les bêtes fauves y ont leurs repaires ; ses palais sont hantés par l'orfraie, et ses maisons retentissent du hurlement sinistré des chacals*, i»

Une civilisation peut donc périr. La civilisation du dix-neuvième siècle périra-t-elle?

Certes, elle est grande, et je conçois qu'à la vue de ses prodiges, on éprouve de l'orgueil d'être né à une telle époque. Que de progrès depuis cinquante ans? Comme la face du monde est renouvelée par cette industrie presque surnaturelle qui caractérise notre génération ! Les vallées se comblent, les collines s'aplanissent, les montagnes s'entr' ouvrent pour laisser passer le nouveau coursier qu'a dompté le maître de la terre. Malgré les vents , malgré les marées, des cités flottantes traversent l'Océan d'une marché rapide et certaine. Avec plus de rapidité encore, avec une vitesse que n'atteint pas le

' Ésaïe XHl , 20-22. Ce chapilre a peut-être pour auteur le grand prophète de Babylone.

globe dans son mouvement à travers l'espace , notre pensée se communique désormais partout où nous le désirons. Et voyez comment la matière se transforme dans nos usines ; comment des denrées qu'on faisait venir naguère à grands frais de pays lointains , sont extraites des substances les plus répandues ; comment avec un peu de charbon nous créons un réservoir qui alimente dans nos villes mille fontaines de lumière. Y a-t-il quelque part une difficulté à vaincre ? Nous appellerons nos savants , et rien ne pourra leur résister. Si le fer vient à manquer, ils ramasseront un morceau d'argile et le pétriront en un mêlai plus utile encore. Bientôt, sans doute, ils feront de l'eau un combustible. Ils surprendront ensuite le secret de la végétation et chargeront la nature entière en un vaste atelier. Notre science aurait-elle des limites? Impossible! Le mécanisme du ciel lui-même ne nous est-il pas si familier que l'un de nous, sans lever les yeux de son calcul , a indiqué là-haut à quelle place devait nécessairement se rencontrer un astre que depuis la création aucun être humain n'avait aperçu , — et l'astre y était! Après un pareil fait, irions-nous encore nous inquiéter de la durée de notre civilisation ? Mais un ordre admirable y règne d'ailleurs; c'est un mécanisme aussi régulier que celui du monde planer

taire. De chaque point du pays tous les renseignements, tous les vœux convergent au centre, s'y élaborent , et du centre part une volonté unique qui rayonne au loin et se réfléchit dans une obéissance prompte, stricte, universelle. Point de frottement, point de luttes, mais une foule de rouages qui engrènent les uns dans les autres. Que si vous redoutez pour cette industrie, pour cette science, pour cet ordre politique quelque danger venant du dehors , rassurez-vous. Les arts de la guerre ont progressé avec ceux de la paix, et des lauriers récents ont démontré au plus incrédule qu'il est encore beaucoup de cœurs vaillants.

Il semble donc que jamais une civilisation n'ait été à la fois aussi brillante et aussi solidement établie que celle du dix-neuvième siècle.

Et pourtant, mes Frères, je me demande si elle est plus solide que celle de Babylone. Ses splendeurs sont-elles les fleurs du printemps, ou bien les vives et éclatantes couleurs dont se parent les feuilles d'automne, avant de se faner et d'être balayées par l'aquilon? N'y a-t-il pas là un ver rongeur, comme celui qu'apercevait le prophète quand il s'écriait : «Ta sagesse, ta science t'a égarée!» Sans doute, je n'entends point résonner sur le sol les pas d'un nouveau Cyrus, mais je crains bien que notre civilisation

ne renferme quelque erreur fatale , un germe de mort.

Son caractère essentiel est assurément de tendre partout au positif. Désabusés des illusions de la jeunesse, nous visons au solide, nous avons soif du réel , nous remplaçons les hypothèses les plus ingénieuses par des faits, nous préférons à toutes les utopies brillantes le moindre résultat pratique. Cette tendance est parfaitement légitime. Je ne vois pas, en effet, comment nous regretterions les chimères adorées par nos devanciers , ces tournois- d'éloquence qui passionnaient tout un pays, ou ce fantôme sanglant qui se nomme la gloire , et qui a entraîné nos pères jusque sur les champs glacés du Nord. Non, la génération actuelle fait bien* d'être sobre et d'éviter ces exagérations maladives ; elle a raison d'arborer pour drapeau le bon sens. Mais , si je ne me trompe , sous le prétexte d'être fidèle au bon sens, elle mutile l'homme , elle condamne non-seulement la poursuite du chimérique , mais aussi la recherche du vrai , non-seulement les illusions et les rêveries, mais aufifsi les éternelles aspirations de Târae vers Dieu. En un mot, la chose positive que prône notre siècle et à laquelle il sacrifie tout, cette chose s'appelle l'argent. Quelle est, par exemple , la principale préoccupation du

jeune homme , à ce moment où il jette le premier regard sur le monde , qui lui apparaît si éblouissant et qui , dans les chaudes teintes du lointain, semble se mêler à l'azur du ciel? La principale préoccupation du jeune homme, tel que notre civilisation l'a façonné , c'est de faire son chemin , c'est-à-dire de gagner au plus tôt beaucoup d'argent avec peu de peine. Parlonslui du sérieux de la vie , des douleurs qui pénètrent comme une écharde dans le cœur; il nous répondra qu'en effet bien des difficultés s'opposeront à son avancement. Insistons sur les sacrifices que l'homme doit être constamment prêt à faire à ses convictions; il s'en montrera bien persuadé, sachant, dira-t-il, qu'il est ridicule d'avoir une opinion avant que votre fortune soit assurée. Et si la jeunesse pense de la sorte, que font ses aînés ? — Qu'ils s'enrichissent , qu'ils s'associent aux gigantesques entreprises de l'industrie moderne , bien , très-bien ! Mais je leur demande ce qu'ils ont fait de leurs âmes. Y a-t-il encore quelque part des convictions? Les convictions , le respect des principes, la fidélité à la conscience , ce sont là d^s superstitions vieillies que notre siècle éclairé ne regarde plus qu'avec dédain ; cela ne produit point de dividendes et ne peut se négocier à la Bourse. Nous sommes devenus positifs !

Positifs ! Non , vous dis-je, vous ne savez point calculer; sans quoi vous comprendriez que cette civilisation matérialiste marche à une banqueroute infaillible. Raisonnons.

Les progrès de votre industrie sont dus à la science. Mais croyez-vous donc que les savants ne se fatigueront pas de consacrer leurs veilles à des travaux qui ne leur rapportent rien et dont d'autres retirent tout le fruit? Ils deviendront positifs à leur tour, — beaucoup le sont maintenant déjà; — ils délaisseront les problèmes abstraits pour étudier exclusivement ceux qui promettent une application immédiate, une application utile à eux-mêmes. Vos botanistes se feront agriculteurs, vos astronomes mécaniciens, vos chimistes fabricants. Et la science pure étant abandonnée , on cessera bientôt de faire des découvertes; car, ne ToubHez pas , c'est aux rêveurs que l'humanité doit presque toutes ses inventions. Ces fils, par exemple , qui transportent au loin vos messages, personne ne les aurait imaginés , si un songeur , devenu la risée du vulgaire par ses distractions et ses théories nébuleuses , n'avait trouvé bon de faire sur l'électricité les recherches les plus spéculatives. A l'avenir, ce siècle aura des savants dignes de lui , animés non de la soif absurde de connaître , mais de la soif beaucoup plus sage de

posséder; el inévitablement notre industrie s'arrêtera , devenant toute machinale , toute traditionnelle, toute routinière, comme celle des peuples orientaux.

Encore si notre civilisation devait seulement rester slationnaire! Mais je la vois se précipiter dans d'épouvantables catastrophes. Depuis que l'argent est devenu le dieu de cette génération , on emploie pour l'acquérir les moyens les plus hasardés, les plus périlleux; c'est une loterie où chacun expose ce que le ciel lui avait donné de biens assurés et de bonheur certain. Or, pour un qui réussit , il en est dix , il en est cent qui se ruinent. Vous avez su vaincre les ennemis systématiques de la propriété , saurez-vous vous défendre contre ses adorateurs fanatiques et désespérés , qui , en hommes positifs , ne reculeraient devant rien pour vous reprendre par la violence ce qu'ils auront perdu par le sort ? — En tout cas , vous ne pourrez maintenir l'ordre dans la société que par une compression permanente. Il faudra que des hommes vaillants et forts veillent sans cesse sur les factions. — Mais ces hommes vaillants et forts deviendront positifs eux aussi ; pensez-vous qu'ils continuent à exposer leur vie uniquement pour vous plaire? Un jour de crise, ils refuseront de vous protéger. Vous viendrez leur parler de discipline, et d'hon-

neur, el de patrie, et de gloire; mais ils vous traiteront de songe-creux ou d'hypocrites , car ils ont enfin pris vos maximes et n'estiment plus que l'or. En vain vous vous jetterez à leurs pieds avec les supplications les plus touchantes. C'est de l'or qu'ils exigeront, et tremblants de peur, vous leur compterez la moitié de votre or, pour que le tout ne devienne pas la proie de l'émeute impitoyable, dont les rugissements ébranlent déjà vos portes. Le marché conclu , vous jouirez d'un instant de répit....

Ah ! que vos calculs étaient faux , esprits positifs qui vous figuriez qu'une société n'a que faii*e de principes et de convictions ! Au milieu de cette guerre de tous contre chacun, comment supporterez-vous le poids du jour? La vie privée sera-t-elle du moins un asile où vous pourrez vous retremper et puiser quelque force ? — Le souffle de la civilisation matérialiste y aura pénétré, et la passion du luxe y aura tout flétri. Elle tue la famille , car ce n'est pas pour rester auprès du foyer qu'on se pare avec tant d^ recherche:, Elle souille les caractères autant que le fait la misère sordide , étoufl'ant la compassion par l'avarice , l'affection par la vanité , la pudeur par le désir de briller , ne laissant debout qu'un orgueil insultant dans la fortune prospère, et dans l'adversité une lâcheté rampante. Quand

se lèveront les jours de malheur, cette génération énervée sera incapable de la moindre résistance; elle mettra toute son énergie à s'étourdir dans les plaisirs délirants et impurs.

Le Voyant qui prophétisa sur les bords de l'Euphrate s'écrierait doncde nouveau : « Écoute, (S. toi , voluptueuse , qui habites en sécurité et qui , «dis en ton cœur : c'est moi , et il n'y en a point «d'autre. Ta sagesse, ta science t'a égarée. Il va « fondre sur toi une calmité où tu n'apercevras « point d'aurore. »

II pouvait bien jeter un cri de joie , le prophète israélite qui voyait dans un avenir prochain la destruction de la mortelle ennemie de son peuple. Mais nous , Chrétiens , nous nous souviendrons que la société actuelle est chair de notre chair , et qu'avec elle périrait tout ce qui fait la valeur de la vie , nos souvenirs et nos espérances , la tombe du père et le berceau de Tenfant. Comme les juifs à leur cité sainte, nous dirons au dix-neuvième siècle : «Si je t'oublie, que ma droite s'oublie elle-même,» et nous n'aurons point de repos que nous n'ayons conjuré ses périls. Il s'agit de faire voir à nos contemporains que les principes et les idées sont des réalités aussi positives que les lois de la

physique, aussi indispensables à l'homme que la aourriture et le vêtement , — puisque sans la passion désintéressée du vrai il n'y a point de science, sans le respect et Thonneur il n'y a point d'ordre politique , sans l'abnégation il n'y a pour l'individu ni joie ni force. Or, pour faire naître cette conviction dans les esprits, nous avons un moyen très-simple : c'est de manifester la puissance des idées par nos actes , par notre dévouement à la vérité , par la profession hardie de notre foi , même lorsque cette profession soulève les haines de la foule. De tous les arguments, le plus convaincant est le sacrifice, la souffrance librement acceptée.

Comment se fait-il que dans ce siècle il y ait eu tant de victimes volontaires du patriotisme , des hommes qui, condamnés à traîner l'infâme boulet du forçat , se montraient joyeux , parce que ce supplice allait attirer l'attention de l'Europe sur les oppresseurs de leur pays ; comment se fait-il que tant de sang ait été généreusement versé pour la foi politique, et que la foi religieuse ne compte plus aucun martyr? Notre christianisme est flasque, nuageux, circonspect. Ayant bien soin de ne pas s'occuper des problèmes qui agitent les âmes, il reste neutre sur toutes les questions, il se berce d'illusions et de subtilités indignes d'esprits sérieux. Pendant

que la société tombe en dissolution, Tévêque de Rome , pour la guérir , proclame la Conception immaculée, et les docteurs protestants discutent gravement s'il n'est pas urgent de rétablir tous, les usages superstitieux d'il y a deux siècles. Les étranges moyens de gagner une génération comme la nôtre! Ne sentez- vous pas que vos belles imaginations la laissent indifférente, au point qu'elle ne se donne pas la peine de les tourner en ridicule? Ah! le véritable Evangile , avec sa prédication pressante et positive, produirait un autre résultat. Dès que le monde dons son repos flegmatique entendrait , au lieu du murmure endormant de nos fades exhortations, des voix semblables à celle du Galiléen , des voix qui dénonceraient le mal sans crainte et sans pitié , criant sur la place publique les noms de tous les vices de ce temps et de ce pays , vous verriez le monde tressaillir de colère contre les prédicateurs importuns. Il les maudirait, il les persécuterait, cela est certain; mais il est tout aussi certain qu'il ne pourrait se soustraire à leur parole , et que leur parole le sauverait, malgré lui.

Ayons , ô mes Frères , le courage d'être ces prédicateurs détestés, mais écoutés! Amen.

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