‹ Sermons inedits (volume 2)Chapitre 11 sur 35 · LES SEPT PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LES SEPT PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR

EN CROIX (i)

Mes Très Ghers Frères,

L'an du monde 499,6, 787 ans après la fondation de Rome, sous l'empire de Tibère César, sous le consulat des deux Géminis, dans une ville de l'Orient, en ce jour, à pareille heure, un homme expirait sur une croix. Cet homme n'était point né sur les marches d'un trône, il n'avait pas pris place parmi les conquérants ni les fondateurs d'empire, il n'avait pas marqué son rang au milieu des grands ni des puissants de la terre. Mais,

(1) Ce sermon, composé en i854, a été prêché, avec quelques variantes, dans plusieurs églises de Paris. Une note du manuscrit semblerait indiquer qu'il a été prononcé au moins sept fois : à la Madeleine en i854, 1857, et pendant les Carêmes de i863 et de 1867 ; à Saint-Roch en i855 ; à Saint-Louis d'Antin en 1860; à Sainte- Geneviève en 1868.

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pauvre et sans éclat, on l'avait vu sortir de l'obscurité d'un atelier et vivre comme le peuple, sans même avoir de quoi nourrir son corps ni où reposer sa tête. Et cependant cet homme avait parlé comme jamais homme n'avait parlé et ses œuvres n'étaient point celles d'un simple mortel. Il avait dit : et le ciel et la terre, les vents et les flots, les esprits et les corps s'inclinant à sa voix avaient proclamé sa puissance et sa souveraineté. Il avait dit : et la race humaine, tressaillant à sa parole, avait entendu des vérités inconnues jusqu'alors ; elle s'était senti de nouvelles forces, de nouvelles espérances, un avenir nouveau. Qu'était-ce donc que cet homme? Cet homme, unique entre tous, était plus qu'un homme : c'était le Verbe fait chair , le Messie promis aux patriarches, prédit par les prophètes, figuré dans l'ancienne loi, le Désiré des Nations, le Médiateur entre le ciel et la terre, « Jésus-Christ, le Dieu béni dans tous les siècles », Christus Deus benedictus in sœcula (i).

Mais pourquoi cet homme extraordinaire, pourquoi le Dieu béni dans tous les siècles expirait-il sur une croix ? D'où vient que tant de puissance, tant de doctrine, tant de grandeurs aboutissaient à l'ignominie d'un supplice? Ah ! chrétiens, c'est qu'il s'était accompli sur la terre un mystère d'iniquité, qui appelait un mystère de justice et d'amour. Le mal, en creusant un abîme entre Dieu et l'homme, avait porté le désordre et le ravage dans notre existence : il importait de combler cet abîme, de réparer ce désordre, d'expier cette faute. Or, pour égaler la réparation à l'énormité du crime, pour satisfaire plei-

(i) Ep. aux Rom., ix, 5.

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nement à la justice divine, il fallait qu'une victime innocente, se substituant à l'homme pécheur, effaçât le souvenir d'une offense infinie par l'effusion d'un sang" infiniment précieux. Voilà pourquoi le Fils de Dieu consentit à se charger du poids de nos iniquités et à les expier par le plus ignominieux des supplices. Voilà pourquoi on l'avait vu, traversant la vallée de Gédron, se diriger vers le jardin de Gethsémani, pour laver nos fautes dans les sueurs de l'agonie ; et, de là traîné comme un vil malfaiteur dans les rues de Jérusalem, à travers les insultes de la populace, les calomnies de la synagogue, les lâchetés du prétoire, les dérisions d'Hérode, n'opposer aux deux grandes puissances de l'ancien monde, à la plus haute puissance politique, le peuple romain, à la plus haute puissance religieuse, le peuple juif, que le calme de la résignation et la majesté du silence ; et enfin, abreuvé d'outrages, meurtri de coups, couronné d'épines, se diriger lentement vers les hauteurs du Calvaire, pour consommer sur la croix la grande œuvre de la Rédemption du monde.

Le voilà donc, chrétiens, ce divin Rédempteur ; la voilà, cette adorable victime, sur l'autel du sacrifice ! La voilà suspendue entre le ciel et la terre, les deux bras étendus sur le monde, sur le passé et sur l'avenir, sur les rois et les peuples, sur les petits et les grands, sur les riches et les pauvres ! Sa tête s'incline , sa bouche s'entr'ouvre ; Jésus va parler : que va-t-il dire ? Ah ! un père mourant a coutume d'adresser à ses enfants un dernier mot, un adieu suprême; et ses enfants, agenouillés autour de son lit d'agonie, recueillent pieusement cette parole d'un père mourant ; ils la gravent dans leur cœur, s'en

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pénètrent et s'en nourrissent ; elle les suit pendant toute leur vie, tendre et solennelle, comme un écho de l'éternité , comme l'héritage de l'expérience et le legs de l'amour! Eh bien, chrétiens, levez les yeux vers ce meilleur des pères qui meurt sur la croix, victime de l'affection qu'il vous portait* Écoutez ses dernières paroles, recueillez l'adieu touchant qu'il vous adresse avant de vous quitter. Que ces paroles de Jésus-Christ expirant sur la croix s'impriment dans votre cœur, qu'elles vous accompagnent, qu'elles vous suivent hors de cette enceinte, qu'elles retentissent sans cesse à vos oreilles, comme le dernier cri de l'amour ; qu'elles deviennent le mobile de votre conduite et la règle de votre vie. Et vous ! divin Jésus, à cette heure solennelle de votre mort, parleznous, dites-nous de ces mots qui pénètrent jusqu'à la moelle de l'âme, qui éclairent, qui consolent, qui fortifient, afin que, recueillant de vos lèvres ces recommandations salutaires, nous vous bénissions, nous vous aimions, nous vous adorions davantage, ô Maître, ô Sauveur, ô Père !

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