PREMIERE PAROLE
Quelle sera, Mes Frères, la première parole du Sauveur mourant sur la croix ? Evidemment, elle devait être pour ses meurtriers ? Eh bien, que leur dira-t-il ? Sera-ce une parole de plainte, de reproche ou d'indignation ? Répète ra-t-il aux enfants de Moïse, aux fils dégénérés de l'ancienne synagogue, ce mot d'un illustre romain, expirant au Gapitole sous les coups de son propre fils :
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Tu quoque fili, « toi aussi, mon fils, tu frappes ton père? » Toi, fille de Sion, l'aînée de la grande famille des peuples ; toi que j'avais choisie entre toutes les nations pour être la gardienne de mes promesses, la dépositaire de ma loi, l'arche de mon alliance ; toi à qui j'avais donné Abraham et les patriarches, Moïse et les prophètes, mon temple, mes Ecritures, mes sacrifices, mon testament, c'est de toi que je reçois le coup de la mort î Si mon supplice n'était que l'ouvrage de ce peuple infidèle qui me connaissait à peine par quelques faibles rayons échappés de ta lumière, il me semblerait moins cruel, moins accablant ; mais c'est toi qui me frappes, toi mon peuple de choix et de prédilection ! Ah ! chrétiens, mourir des mains d'un ami, d'un fils, que c'est dur et poignant ! et c'est là ce qui arrachait à César ce cri de la douleur : Tu quoque fili î « toi aussi mon fils, tu frappes ton père! » Jésus-Christ va-t-il parler ainsi? Non, c'eût été parler en homme, et Jésus-Christ n'est pas un homme. Qu'est-ce donc qu'il dira ? Ecoutez, ciel et terre, la première parole d'un Dieu mourant : après tant d'injustice, tant d'ingratitude, tant de cruauté, Jésus-Christ n'ouvre la bouche que pour implorer la bonté de son Père en faveur de ses meurtriers : « Mon père pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font », Pater dimitte Mis, non enim sciunt quidfaciunt ! (î)
Quelle noblesse, chrétiens, quelle générosité dans cette parole de miséricorde ! N'est-ce pas qu'il en coûte d'oublier un affront, de pardonner à ceux qui nous offensent, de prier pour eux, de leur rendre le bien pour le mal ; surtout
(î) S. Luc, xxm, 34.
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si la main qui se retourne contre nous a maintes fois touché la nôtre, si la bouche qui nous maudit a reçu de nous le baiser de l'amitié, si l'homme qui nous donne la mort est celui qui tient de nous la vie. Aussi l'antiquité païenne n'avait su opposer à la cruauté qui frappe et tue que deux paroles, la parole de la vengeance et celle du mépris. Quand le plus grand des sages succomba sous les coups de ses ennemis, il ne trouva sur ses lèvres qu'une expression de dédain, hautaine et amère : c'était un homme qui parlait en homme. Jésus-Christ mourant ne mit dans son cœur qu'une prière de miséricorde. Et cependant fut-il jamais des coupables plus indignes de pardon ? Jésus- Christ avait passé au milieu d'eux en faisant le bien : il les avait éclairés, consolés, purifiés ; il avait guéri les malades, redressé les boiteux, rendu l'ouïe aux sourds et la vue aux aveugles ; il était venu à eux comme un médecin charitable, pour guérir leurs blessures et laver leurs plaies ; comme un bon pasteur, il avait couru après les brebis égarées de la maison d'Israël pour les charger sur ses épaules et les ramener au bercail ; il n'avait cessé d'instruire les ignorants, de soulager les malheureux, de convertir les pécheurs ; son existence tout entière ne semblait faite que d'abnégation, de dévouement, de sacrifice ; et ce peuple, auquel il avait apporté la lumière, la force, la vie, n'avait récompensé tant d'amour, qu'en vociférant des cris de mort, en appelant sur la tête du Juste les brutalités de la barbarie romaine ! Qui jamais mieux qu'Israël mérita la haine et le mépris? Et pourtant, ô prodige de bonté, ô abîme d'amour ! Jésus- Christ, expirant sur la croix sous les coups de ce peuple, ne laisse tomber de ses lèvres qu'une demande de pitié
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en faveur de ses bourreaux ; et, à la vue de la multitude qui, au sommet du Calvaire, insulte à ses souffrances, il ne répond à ces railleries sauvages qu'en jetant vers son Père le cri sublime de l'amour qui oublie et qui pardonne : « Mon Père, pardonnez-leur », Pater dimitte Mis t
Que dis-je? Jésus-Christ prie pour ses meurtriers. Il les excuse en quelque sorte. Il atténue leurs torts, il explique leur conduite, il voile leur malice. L'amour lui fait trouver dans leur ignorance même un prétexte qui diminue leur faute. Après tout, mon Père, ne les condamnez pas, ne leur imputez pas à crime cette mort qu'ils me donnent. Ils blasphèment ce qu'ils ignorent, « ils ne savent pas ce qu'ils font ». L'homme se trompe si facilement, le bandeau qui couvre ses yeux est si épais, les ténèbres l'enveloppent, les préjugés l'aveuglent! Peutêtre, s'ils m'avaient connu, au lieu de me rejeter, ils m'eussent adoré ; leur cœur n'eût pas servi les mains qui me frappent. Ils croient vous honorer en m'accablant. Ne voyez dans leur acharnement qu'une faute involontaire, un effet de l'ignorance, une erreur. Quelle parole, chrétiens, quelle ineffable tendresse, quel ingénieux amour ! Quoi ! ce sont les hommes qui lèvent sur Dieu une main parricide, et c'est Dieu qui intercède pour eux, qui cherche à détourner de leur tête la foudre vengeresse ; ce sont les hommes qui ferment les yeux à la lumière, et c'est Dieu qui veut trouver, dans cet aveuglement même, une excuse à leur crime. Oh non, cette parole-là n'est pas une parole humaine. Que d'autres, ô Jésus, aient besoin, pour croire à votre divinité, de la sublimité de votre doctrine, de l'éclat de vos miracles, de la grandeur de vos œuvres ; pour moi, ce mot me suffit, car il révèle une puis-
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sance infinie d'aimer. Après tant d'ignominies et de supplices, il n'y avait qu'un Homme-Dieu capable de se venger du plus noir des forfaits par l'oubli, par l'excuse, par ce grand cri d'amour, effrayant à force d'être paternel : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ! » Pater dimitte Mis, non enim sciunt quid Jaciunt t
Mais, Mes Frères, cette prière de miséricorde, qui descend du Golgotha, ne se borne pas aux meurtriers de Jésus-Christ. Elle va, cette parole du divin supplicié, à travers les siècles, par devant la croix, par derrière la croix ; elle atteint d'une extrémité de la terre à l'autre. Je l'entends qui retentit sur le berceau de l'homme ; et, à l'instant fatal où nos premiers parents, portant la main à l'arbre de l'épreuve, attirent sur leur tête la vengeance céleste, un écho anticipé du Calvaire traverse le silence de la création, jette entre Dieu et l'homme cette prière qui arrête le bras de la justice et arrache à la miséricorde la grâce du coupable : Pater, dimitte Mis, non enim sciunt quid faciunt t « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font î »
Je l'entends cette parole, qui retentit sur les eaux du déluge ; et, au moment où toute chair a corrompu sa voie, où Dieu, regrettant d'avoir fait l'homme, va submerger les fils d'Adam dans l'abîme du châtiment, un deuxième écho du Calvaire monte vers le ciel pour faire violence à la justice et ramener le juste sauvé des eaux dans l'arche du salut : Pater, dimitte Mis non enim sciunt quid faciunt, « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ! »
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Je l'entends cette parole de miséricorde, qui retentit sur le peuple juif et sur la gentilité ; et lorsqu'Israël, comblant la mesure de ses iniquités, oublie le Dieu de ses pères pour courir après les dieux des nations ; quand le paganisme, transformant cet Univers en un peuple d'idoles, ne multiplie ses erreurs que pour avoir le droit d'augmenter ses vices, et que les crimes du vieux monde s'élèvent vers le tribunal du souverain Juge comme autant d'appels à la colère et au châtiment, la prière du pardon s'échappe du Calvaire, se mêle à ces voix accusatrices et pénètre avec elles jusqu'au trône de Dieu pour faire descendre sur les hommes la grâce et la vie : Pater, dimitte il/is, non enim sciunt quid faciunt ! « Mon Père, pardonnezleur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ! »
Je l'entends enfin cette divine parole, qui, après avoir retenti d'âge en âge depuis le commencement des temps, se prolonge également jusqu'à la fin des siècles ; et chaque fois que nous, chrétiens, nous les enfants de la croix, nous avons le malheur de fouler aux pieds le sang d'un Dieu; lorsqu'oubliant notre vocation, notre caractère, nos destinées, nous attirons sur nos têtes les foudres du châtiment, aux jours malheureux où le schisme et l'hérésie déchirent la robe sans couture du Christ, où l'incrédulité se dresse contre le Très-Haut, où l'indifférence méprise la justice et insulte à l'amour; lorsqu'enfin Dieu, lassé de nos crimes, va rompre le silence de l'éternité pour faire éclater la menace de ses jugements, oh alors ! une voix suppliante, une voix plus déchirante que la voix d'une mère qui prie pour son enfant, la voix d'un Dieu mourant s'élève de la terre vers le ciel : « Père, dit-elle, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils
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font ! » Aux accents de cette voix d'un Fils bien-aimé, les entrailles du Père s'émeuvent, l'arrêt est suspendu ; et, là où le crime lançait ses insolences, sur les ruines de la mort et du péché, il ne reste plus debout que deux choses : la justice qui a tout pardonné et l'amour qui a tout sauvé.
Ce n'est pas seulement sur l'humanité en général, c'est sur chacun de nous en particulier que tombe du haut de la croix la parole du pardon. Oui, chrétiens, si coupables que vous soyez, eussiez-vous fatigué le ciel par des fautes mille fois répétées, eussiez-vous souillé par des péchés sans nombre la robe de votre baptême, eussiez-vous abandonné depuis de longues années le culte de Dieu, la pratique de l'Evangile, nos chaires, nos autels, nos tribunaux ; eussiez-vous même éteint dans votre âme le rayon de la foi divine, si graves qu'aient été vos crimes, ne désespérez pas, prenez confiance ; la prière du Rédempteur arrive jusqu'à vous : ce jour est entre tous le jour de l'oubli, de la réparation, de l'espérance et du pardon. En ce jour trois fois béni, toute parole sévère expire sur les lèvres de Jésus-Christ, ses mains ne s'étendent du haut de la croix que pour vous embrasser sur son cœur, et sa bouche ne s'entr'ouvre que pour s'écrier : Père, pardonnez-leur, car ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient ! Le monde les avait séduits, fascinés, éblouis ; l'ignorance, les préjugés, le malheur des temps les tenaient éloignés de vous ; les voilà qui reviennent à vous, recevez-les dans vos bras ; ils implorent votre miséricorde, accordez-leur le pardon, en vue de mes prières, de mes larmes et de mon sang. Ah ! chrétiens, est-il possible que Dieu résiste à cette prière d'un Fils et d'un Fils mourant, à ces larmes
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qui nous purifient de nos souillures, à ce sang qui plaide si éloquemment notre cause ? Courage , Mes Frères ! Quelles que soient vos craintes et vos alarmes, il vous est permis de tout espérer, car Jésus-Christ a tout demandé et tout obtenu; vos désirs n'égaleront jamais la grandeur de sa tendresse et la puissance de sa prière. Venez à nous, en ce jour de la miséricorde et du pardon, car nous aussi, nous les ministres d'un Dieu de clémence et d'amour, nous avons, aujourd'hui plus que jamais, un cœur pour vous consoler et des mains pour vous bénir. A Dieu ne plaise qu'en face du Sauveur priant et pardonnant sur la croix, il sorte de ma bouche d'autre parole que la prière du pardon. Lorsqu'en ce jour de l'expiation, le prêtre monte dans la chaire de vérité, la miséricorde le suit et lui met sur les lèvres des maximes de paix. Vous hésitez, chrétiens, votre passé vous enraie, votre avenir vous inquiète ; écoutez donc la deuxième parole du Sauveur expirant sur la croix, et apprenez, par l'exemple d'une infinie mansuétude, qu'il y a quelque chose de plus profond que votre malice : le cœur d'un Dieu qui pardonne d'autant plus qu'il est davantage offensé et qui répond à l'énormité de vos crimes par l'immensité de son amour.