DEUXIEME PAROLE
Il ne suffisait pas, Mes Frères, qu'en priant pour ses meurtriers, pour l'humanité en général, pour chacun de nous en particulier, Jésus-Christ nous permit d'espérer en sa miséricorde. Il fallait de plus que l'exemple d'un
i56 LES SEPT PAROLES
crime solennellement absous vînt ranimer notre confiance en dissipant nos craintes. A cet effet, Dieu réunit au sommet du Calvaire trois choses capables de nous instruire et de nous rassurer tout à la fois : un grand forfait, un touchant repentir et un immense pardon.
Ce n'est pas, en effet, sans une raison profonde, chrétiens, que Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant, voulut expirer sur la croix entre deux malfaiteurs. De prime abord, il y a là pour la raison humaine quelque chose d'insolite et de choquant ! Quoi ! le Saint des Saints accolé à de vils scélérats ! l'innocence et la prière à côté du crime et du blasphème ! ce qu'il y a de plus pur dans le ciel mis en parallèle avec ce qu'il y a de plus abject sur la terre ! Et n'eût-ce pas été un spectacle sublime, digne d'attirer les regards des anges et des hommes, que de voir, au lieu de deux criminels, deux apôtres escorter de leurs souffrances la majesté du Fils de Dieu ; de voir la croix de Simon-Pierre et d'André s'élever à côté de celle de leur maître , comme le meilleur témoignage de la fidélité ? Quand le dernier empereur du Mexique expira dans les tourments, il avait près de lui, comme compagnon d'infortune, son fidèle ministre ; et, du bûcher fatal qui le dévorait, il eut la consolation d'échanger avec son loyal serviteur un long regard d'amour. Souffrir avec des amis, ce n'est souffrir qu'à moitié, et l'on soulage toujours quelque peu des douleurs qu'on partage. Pourquoi donc, ô divin Sauveur, au lieu de pouvoir arrêter vos derniers regards sur deux disciples chéris, avez-vous préféré à ces hommes de votre cœur deux malheureux dont les vices insultent à vos vertus et dont les crimes offensent votre sainteté. Ah ! chrétiens, c'est
DE NOTRE-SEIGNEUR EN CROIX i57
que le Calvaire est le lieu de l'expiation, c'est que la croix est le trône de la miséricorde et le tribunal du pardon ; là se sont donné rendez-vous toutes les iniquités de la race humaine ; elles se pressent, se concentrent, se personnifient en quelque sorte dans la plus haute expression de la scélératesse, dans le crime public et social, dans ce forfait que vous-mêmes vous frappez de toute la rigueur de vos lois et que vous poursuivez jusqu'aux sources de la vie. Voilà pourquoi Jésus-Christ s'entoure de deux criminels. Pour faire acte de clémence, il choisit ce qu'il y a de plus souillé parmi les hommes, afin, qu'encouragés par un tel exemple, nous tous, qui avons besoin de grâce et de pardon, nous ne mesurions plus notre confiance à la faiblesse de nos mérites, mais à la grandeur et à la force de son amour.
Que dis-je, chrétiens? Je vois bien le crime qui se dresse sur une croix à côté de la croix de Jésus-Christ ; mais suffira-t-il d'être criminel pour être pardonné? N'y a-t-il pas un abîme entre le crime et le pardon? Qu'est-ce qui comblera cet immense intervalle ? Qu'est-ce qui fera de ce grand coupable un juste, un saint ? Cet homme ne vient-il pas de joindre, il n'y a qu'un moment, aux forfaitures de sa vie, l'insulte sacrilège du blasphème ? 0 Mes Frères, admirez avec moi la puissance de la grâce. Une larme, un regret, un instant de repentir, voilà ce qui a suffi pour changer, purifier et transfigurer cette pauvre âme. Au milieu de ses tourments, le malfaiteur s'est tourné vers Jésus-Christ ; il s'est rappelé que cet homme avait rempli la Judée de l'éclat de ses merveilles, du bruit de ses œuvres ; il a entendu cette divine parole : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils
i58 LES SEPT PAROLES
font ! » et, à la vue de ce calme surhumain, de cette patience inouïe, de cette sérénité qui éclate sur le visage de Jésus-Christ et s'épanouit dans le sourire du pardon, il s'est dit : Non, ce supplicié, ne saurait être un simple mortel, je reconnais qu'il est Dieu ! Et alors, rentrant en lui-même, il repasse ses fautes dans le silence de son âme, il les avoue et les confesse : Nos quidem juste, « pour moi je mérite mon châtiment » ; et, s'adressant à Jésus-Christ, il lui fait cette courte et suppliante prière : Domine, mémento mei\ « Seigneur, souvenez de moi, lorsque vous serez arrivé dans votre royaume (i) ». Voilà, chrétiens, le travail de la grâce et la puissance du repentir. Comme Manassès dans les prisons de Babylone, le criminel a tourné son cœur vers le Dieu qu'il blasphémait ; le sang qu'il a versé disparaît dans les larmes de la pénitence ; et, sur le gibet du scélérat, brille désormais la couronne d'un saint.
Et maintenant, Mes Frères, vous devinez la deuxième parole du Sauveur expirant sur la croix. Sa première avait été la prière du pardon ; sa deuxième sera la promesse du pardon , le pardon lui-même. Et que pourrait-il refuser à un repentir immense comme la faute, à un aveu sincère, à une confiance vive et ardente ? Lui, qui admirait jadis la foi du centenier ; lui, qui disait à la chananéenne prosternée à ses pieds : « 0 femme, que votre foi est grande, qu'il vous soit fait comme vous le voulez ! (2) » comment fermerait-il l'oreille à ce cri d'un pauvre mourant, à cette explosion soudaine d'un
(1) S. Luc, xxm, 4i> 42.
(2) S. Math., xv, 28.
DE NOTRE-SEIGNEUR EN CROIX i5g
cœur déchiré par le remords et ne demandant pour dernière consolation qu'un rayon d'espérance, un souvenir : Mémento mei? Voyez-vous cette tête auguste s'inclinant du côté du pécheur pénitent, ce regard si tendre vers le malheureux qui souffre et qui prie, ce visage qui s'illumine d'un éclair de bonté, ces lèvres qui s'écartent pour murmurer une parole d'amour? Jésus-Christ se penche vers ce grand coupable ; il lit dans les traits du larron la vivacité de la douleur et l'amertume des regrets ; il voit un cœur qui s'ouvre à la confiance et se fond au rayon de la grâce, une âme navrée de tristesse, noyée dans les larmes du repentir; et, à cette vue, Jésus-Christ, oubliant ses propres souffrances, se tourne vers le pécheur qui implore la clémence, il jette un regard de compassion et d'amour sur cet infortuné qui attend un arrêt. Écoutez, Mes Frères, l'arrêt qui va tomber des lèvres divines : « Je te le dis en vérité, aujourd'hui même tu seras avec moi en paradis. » Ai-je bien entendu, chrétiens ? Quoi ! Jésus-Christ l'affirme avec serment, il engage sa divinité. Sur l'instant même, hodie, « aujour- 'hui », ce bandit, que la société elle-même avait repoussé e son sein et qu'elle regardait comme une incarnation u crime, le voilà, justifié, réhabilité ! Pour réhabiliter un homme aux yeux de ses semblables, il faut de longues années ; encore le monde n'oublie-t-il jamais entièrement les fautes de ceux qu'il a punis : il reste toujours quelques préjugés, une vague défiance, un soupçon. Devant Dieu, au contraire, le repentir efface tout en un moment, tout, même le crime le plus révoltant. Le repentir opère sur-lechamp ; sa puissance est instantanée. C'est l'étincelle électrique qui parcourt l'âme humaine, déchire les
i6o TES SEPT PAROLES
ténèbres, rompt la glace d'un cœur endurci ; c'est le coup de grâce qui fait tomber David aux pieds de Nathan, qui terrasse Saul sur le chemin de Damas, qui jette Augustin dans les bras de Monique : Hodie, « aujourd'hui ». Que dis-je? Le repentir associe le coupable à l'innocent. Mecum eris, « tu seras avec moi ». Malgré tes fautes, malgré le sang que tu as versé, après une vie remplie de forfaits, tu seras avec moi, avec mes saints ; tu prendras place à côté de ceux qui auront conservé sans tache la robe de leur innocence ; l'enfant prodigue partagera les joies de la famille avec celui qui n'aura jamais quitté la maison paternelle ; le repentir associe Adam le coupable à l'innocent Abel, Manassès pénitent au plus saint des rois, Madeleine repentante à la plus pure des vierges. Mecum eris, « tu seras avec moi ». Pauvre infortuné, après avoir partagé mes ignominies et mes douleurs, tu seras associé à mes joies triomphales, car le repentir glorifie le pécheur. Eris in paradiso, « tu seras dans le paradis », dans le séjour de la félicité. Tes larmes se transformeront en perles sur la couronne de ton éternité ; les nuages de tristesse dont tu es assombri se changeront en rayons de lumière qui formeront sur ta tête une auréole de bonheur et de sainteté ; tu t'assiéras à ma droite, sur le trône de majesté que mon Père m'a érigé au plus haut des cieux ; et alors, au lieu de s'abaisser sur un coupable impénitent, jusque dans les siècles des siècles, mes yeux s'arrêteront avec joie, se reposeront avec délices sur une âme que le péché avait avilie et que le repentir a glorifiée.
Que vous semble, chrétiens ? Est-ce assez de douceur et de mansuétude? Et se pourrait-il qu'après avoir
entendu cette divine parole, un seul d'entre vous ne se sentît au cœur plus d'espérance, plus d'amour? Si quelques instants ont suffi pour mériter à ce grand coupable cette promesse de Jésus-Christ : « Aujourd'hui même, tu seras avec moi dans le paradis », que n'obtiendront pas toutes nos larmes, nos regrets, nos supplications? Sans doute, quand je contemple cette longue file de pénitents qui se sont succédé d'âge en âge à travers l'humanité ; quand la Thébaïde apparaît à mes yeux avec les effrayantes austérités d'un Paul, d'un Arsène, d'un Antoine ; lorsque je vois Madeleine s'enfoncer dans le désert de Cholzim pour pleurer pendant de longues années les fautes de sa jeunesse, et qu'à ces saintes rigueurs de la vertu reconquise je compare ma lâcheté, ma mollesse, mon insensibilité, je sens l'inquiétude m'envahir, je me trouble et je m'épouvante. Grand Dieu ! est-ce assez, pour expier mes fautes, d'un aveu si facile, d'une lueur de repentir, d'une légère satisfaction? Est-ce que je ne présume pas trop de votre bonté? Ne suis-je pas dans l'illusion d'une confiance téméraire? Voilà ce que produit en moi la vue de ces illustres pénitents qui ont étonné le monde par la sévérité de leur vie. Mais lorsqu'au sommet du Calvaire je vois un instant de repentir couronné par une éternité de gloire ; lorsque j'entends la parole de miséricorde qui tombe de la croix de Jésus-Christ sur la tête du scélérat contrit et humilié : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis », oh alors ! la confiance renaît
tdans mon âme; il me semble qu'un écho de cette divine sentence, retentissant au fond de moi-même, y ramène la ■
iÔ2 LES SEPT PAROLES
paix et m'apporte, avec la promesse du pardon, l'espérance du salut.
Toutefois, Mes Frères, si consolante que soit cette parole de pardon, ne remarquez-vous pas avec effroi qu'elle ne tombe que d'un côté de la croix? Elle tombe du côté de l'aveu, du repentir, de la pénitence ; et, pendant ce colloque mystérieux de l'Homme-Dieu qui pardonne avec le criminel qui prie, il se passe, de l'autre côté de la croix de Jésus-Christ, quelque chose d'horrible et de satanique. Car le Calvaire, chrétiens, est le résumé de l'histoire du monde; c'est le drame de toute la vie et comme le panorama de l'humanité. Or l'humanité, au regard de Dieu, se partage en trois grandes fractions : les innocents, les convertis et les impénitents ; et ces trois lignées, partant de l'Éden, viennent toucher au Calvaire avant de reprendre leur marche, qui durera jusqu'à la fin du monde. Dieu donc voulut personnifier ces différents états de l'humanité, au moment le plus solennel de nos destinées ; et, sur les hauteurs du Calvaire, se dressèrent, visibles à tous les siècles, trois croix exprimant et symbolisant à la fois l'innocence qui pardonne, le crime absous et le blasphème impénitent. Oui, chrétiens, tandis que, à la droite de Jésus-Christ, un criminel avoue ses fautes, en implorant la miséricorde ; à la gauche de l'Homme-Dieu, le complice du premier se replie dans le nœud de ses iniquités, se ferme au pardon et meurt dans la rage de son endurcissement. Il se peut sans doute qu'avant d'expirer ce misérable, lui aussi, ait dirigé vers Jésus-Christ le regard de son âme ; il m'en coûte tant de vouer qui que ce soit au malheur éternel, que je remercie l'Ecriture d'avoir gardé le silence, pour me laisser, sur le sort de cet
DE NOTRE-SEIGNEUR EN CROIX i63
infortuné, un dernier rayon d'espoir ; toujours est-il qu'à s'en rapporter aux apparences, Jésus-Christ meurt entre le repentir, d'une part, et l'impénitence de l'autre. Détournons, Mes Frères, nos regards de ce spectacle d'horreur et de tristesse ; reportons-les plutôt vers ce coupable qui vient d'entendre la voix de la miséricorde : il remercie du cœur et de la bouche l'Homme-Dieu qui lui pardonne. Ah ! que n'a-t-il connu plus tôt cet aimable Sauveur ! Quoique brisé par la souffrance, il tressaille au bonheur qu'il entrevoit, un sourire inexprimable paraît sur ses lèvres, son visage altéré par le supplice reflète le calme d'une conscience pacifiée et, inclinant la tête, il attend en silence qu'il puisse rendre à Dieu, avec son dernier soupir, son âme haletante d'espérance et palpitante d'amour. Puissions-nous ainsi , Mes bien chers Frères, à notre heure suprême, au milieu des angoisses de la mort, recueillir dans notre cœur la promesse du pardon ; et quand toutes choses s'évanouiront devant nous, quand toute consolation humaine s'éteindra au seuil de notre tombe, en face du temps qui s'enfuit et de l'éternité qui paraît, puissions-nous entendre un écho de cette divine parole : Hodie mecum eris in paradîso, « aujourd'hui, vous serez avec moi dans le paradis ! »