‹ Sermons inedits (volume 2)Chapitre 14 sur 35 · TROISIEME PAROLE · texte numérisé non relu

TROISIEME PAROLE

Jésus -Christ prie pour ses meurtriers, il promet le paradis au malfaiteur qui implore le pardon ; mais n'y a-t-il sur le Calvaire que des bourreaux et des coupables ? Quoi ! pas une larme de pitié que Jésus-Christ surprenne

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dans l'œil d'un ami ! pas un visage sur lequel il puisse arrêter un regard d'amour ! La crainte a tout dispersé : malades qu'il a guéris, malheureux qu'il a consolés, pauvres qu'il a secourus, tout a fui ; tout , excepté deux fidélités qui se tiennent debout au pied de la croix, désolées mais sans crainte, parce qu'elles sont l'une et l'autre saintes comme la vertu, fortes comme la mort : l'amitié et l'amour.

L'amitié et l'amour ! ah ! ce sont là deux nobles sentiments. Tant qu'il reste à l'homme des larmes qui répondent à ses douleurs, des cœurs qui battent à l'unisson du sien, si malheureux, si délaissé qu'il soit, il garde un rayon de joie au milieu de ses tristesses et un baume pour ses blessures. S'il souffre, il sait du moins qu'il est quelque part une âme sœur de la sienne, percée du même glaive, prête à s'exposer pour adoucir des angoisses qu'elle partage ; et, s'il était ici-bas une infortune sans remèdes et sans limites, ce serait le malheureux qui, regardant autour de lui, ne rencontrerait plus ni amitié ni amour. Or, Dieu n'a pas voulu qu'il en fût ainsi : il a créé parmi nous un amour immortel, qui reçoit l'homme sur son sein dès le berceau, qui l'accompagne aux différentes stations de la vie et qui se penche sur le lit de la mort pour essuyer la dernière larme et recevoir le dernier soupir. Cet amour, le premier et le dernier qui soutient l'homme, qui le console, qui s'attache à lui comme la bonne ou la mauvaise fortune, qui lui reste toujours, lors même que toute autre affection le délaisse , qui le suit au besoin sur le calvaire de la souffrance, qui s'assied, fort et résigné, devant la croix du supplicié ; cet amour, le plus pur que le ciel ait prêté à la terre, c'est l'amour d'une mère. Oui, chrétiens,

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Dieu, qui a fait le cœur de la mère, a partagé avec elle sa puissance d'aimer, et cette puissance est telle qu'elle ne recule ni devant la crainte, ni devant le sacrifice, ni devant la mort ; elle résiste à tout, elle survit à tout, elle triomphe de tout, parce qu'elle est, comme Dieu, immortelle et souveraine. C'est pourquoi Jésus-Christ Notre- Seigneur, abandonné de l'Univers entier, a trouvé néanmoins au pied de sa croix cette consolation suprême; oui, au milieu de ce délaissement général, à l'heure du trépas, deux choses du moins n'ont pas manqué au rendez-vous de la souffrance et de la mort : la fidélité et la tendresse, l'amitié d'un disciple et l'amour d'une mère.

La pauvre femme ! on dirait qu'elle n'est devenue la mère de Dieu que pour souffrir, pour souffrir tous les maux, pour souffrir toujours! A peine a-t-elle mis au monde le divin Enfant qu'elle tremble pour des jours si chers menacés par la tyrannie d'Hérode : elle le prend dans ses bras, elle l'emporte en Egypte ; et là, sans ressources et sans abri, elle est réduite à tremper de ses larmes, à arroser de ses sueurs le pain le plus dur et le plus amer qu'il y ait ici-bas, le pain de l'étranger sur la terre de l'exil. Mais ce n'est là que le commencement de ses maux ; ce glaive douloureux qu'un saint vieillard lui avait prédit au temple de Jérusalem , le glaive de la souffrance, n'a fait qu'effleurer de sa pointe aiguë le cœur de la mère. Ce glaive du martyre, l'injustice et la cruauté des hommes vont le tourner et le retourner dans la plaie toujours ouverte et saignante*. Elle assiste, trente années durant, au dénuement, à la pauvreté de ce Fils de Dieu, qui est aussi son fils à elle, l'enfant de son humilité et de sa virginité, et qui ne dédaigne pas de manier de ses

mains divines les outils de l'artisan dans un obscur atelier; et, depuis le moment' où Jésus-Christ, s'échappant des bras de Marie, s'en va par le monde répandre dans les âmes la semence de la parole, chaque insulte, chaque blasphème, chaque menace qui arrive aux oreilles du Fils, retentit également dans le cœur de la Mère. Ah ! quel martyre, pour la plus pure et la plus tendre des mères, que ce martyre de l'amour qui souffre dans ce qu'il aime, et qui n'a pour se consoler des douleurs du présent qu'un avenir plus douloureux encore. Une seule fois, c'était aux noces de Cana, elle jouit pleinement de la divinité de son Fils : d'une parole, d'un regard suppliant elle a fait jaillir un miracle de la puissance de Jésus-Christ ; que la pauvre mère est heureuse et contente ! mais ce n'est là qu'un rayon de soleil entre deux nuages, une goutte de rosée dans le calice des souffrances. Bientôt elle apprend que l'orage redouble, que la calomnie a aiguisé son dard, que l'envie a distillé son venin, que la haine a poussé son cri de mort; et un jour, ah ! quel jour pour une mère ! elle voit ce Fils adorable garrotté comme un criminel, traîné dans les rues de Jérusalem, meurtri par les fouets, couronné d'épines ; elle le voit insulté, bafoué, blasphémé; elle le voit, chargé d'un bois infâme, gravir péniblement les flancs d'une colline ; elle voit enfin cette chair virginale percée de clous et suspendue sur une croix ; et, à ce spectacle, que dirai-je, chrétiens? dirai-je que la grâce divine étouffe dans Marie la voix de la nature ? Oh non ! Il y a eu tel père qui assista, paraît-il, au supplice de son fds sans verser une larme; mais tout consul qu'il était, ce père n'avait rien d'humain, ce n'était qu'un barbare. Marie pleure, parce qu'elle aime;

elle aime comme une mère et plus qu'une mère, car elle est la plus pure et la plus sainte des mères ; or, plus on est pur et saint, plus on aime ce que l'on doit aimer, plus on souffre avec ce qu'on aime. Dirai-je que, dans Marie, le cri de la nature étouffe la voix de la grâce ? Oh non ! L'amour même sait prêter à Marie des larmes qui ne sont pas des plaintes et lui inspire des douleurs qui ne sont pas des murmures. C'est le roseau qui, battu par les vents, gémit sans se rompre ni s'abattre. Stabat ! « elle se tient debout » par l'énergie de l'amour et par le secours de la grâce. Gomme la mère des Machabées, cette femme forte assiste à l'agonie de son Fils, désolée mais calme, héroïque dans sa transfixion, sublime de patience. Voilà, chrétiens, le spectacle unique qui s'offre à vous, en ce moment, sur les hauteurs du Calvaire. Il y a eu, sans doute, dans le monde, d'indicibles angoisses, tranquillement supportées ; car, tous, nous avons été engendrés dans la douleur, tous nous payons à Dieu le dur tribut des larmes ; mais ce qui ne s'était pas vu et ce qui ne se verra pas sur la terre, c'est la mère d'un Dieu pleurant au pied de la croix d'un Dieu, et joignant dans sa personne ce qu'il y a de plus triste à ce qu'il y a de plus grand, le paroxysme de la souffrance à la sublimité de la résignation.

Or, pendant que la mère de Dieu se tenait ainsi au pied de la croix, Jésus-Christ, après avoir prié pour ses meurtriers, après avoir pardonné au larron pénitent, incline doucement la tête; et son regard, dans la foule des indifférents ou des bourreaux, rencontre le regard de sa mère. Ah ! Mes Frères, que doit-il se passer, dans ce moment-là, entre ces deux âmes si belles et si généreuses, qui s'étaient tant aimées sur la terre : l'âme d'un Dieu mourant et celle

d'une mère affligée? A la vue de cette pauvre femme noyée dans les larmes, Jésus-Christ se sentit au cœur une immense douleur : il se dit que, depuis le jour où elle était devenue sa mère, elle n'avait cessé de souffrir à cause de lui, de partager ses épreuves et ses persécutions : il ne lui échappa aucun des soins qu'elle lui avait prodigués, aucune des privations qu'elle s'était imposées pour le nourrir et l'élever, aucune des alarmes qu'elle n'avait cessé de concevoir sur le sort que lui réservaient à lui-même d'inflexibles ennemis ; il se rappela que cette bonne mère n'avait eu jusqu'alors en partage ici-bas que la pauvreté, les humiliations, les veilles anxieuses; et, à ces souvenirs, l'Homme-Dieu oublia ses propres souffrances, pour ne songer qu'à celles de sa mère. Lui qui, autrefois, mêlant ses larmes à celles de la veuve de Naïm, avait rendu un fils unique à une mère éplorée, comprit avec douleur que Marie allait rester seule, sans son Fils, seule aux prises avec l'indigence et les regrets amers. Saint Joseph n'était plus : ce juste s'était éteint dans les bras de Jésus et de Marie, avec la majesté des anciens patriarches, comme le dernier reflet des vieux jours et le premier rayon des jours nouveaux. Pierre n'était point là, Pierre toujours si grand, si ardent, si impétueux ; Pierre qui avait dit à son Maître : Lors même que tous vous abandonneraient, moi je ne vous abandonnerai jamais ; Pierre, dis-je, avait failli à l'amitié, à l'honneur, au devoir ; et, tandis que ces scènes déchirantes se passaient sur le Calvaire, Pierre, honteux et repentant, pleurait sa faute, à l'écart, dans le silence de la solitude et dans l'amertume de son cœur. Quant aux autres apôtres, la crainte les a dispersés ; ils reviendront sans doute, et

lorsque plus tard ils donneront à leur Maître leur foi, leur parole, leur sang, ils auront de belles ardeurs et de nobles revanches ; mais eux aussi ils ont faibli ; leur place n'est pas auprès de la croix de Jésus, et le jour du Calvaire n'est pas leur jour. A qui donc Jésus-Christ va-t-il recommander sa sainte mère ? Voyez-vous, Mes Frères, cet angélique jeune homme, qui a suivi sur le Golgotha la mère de son ami, la mère de son Maître et de son Dieu ? Le voyez-vous qui la soutient et la console ? Ah ! lui, du moins, n'a pas faibli ; il est resté fidèle à Jésus- Christ jusqu'à la mort. Pourquoi cette inébranlable constance ? C'est qu'il aime plus que les autres ; c'est qu'il est vierge et qu'aucun amour de la terre n'a terni la pureté de sa tendresse ; c'est qu'il a reposé sur le cœur de Jésus-Christ et qu'il a puisé là cette fidélité, cette chasteté d'amour qui ont fait de lui le disciple bien-aimé, en attendant qu'il devienne l'apôtre de la charité. Qui donc serait plus digne de veiller sur la Vierge-Mère, de la protéger et de la défendre, que cette âme virginale, où s'est conservée dans toute sa fraîcheur la délicatesse, la divinité du sentiment ?

Entendez-vous, chrétiens, la troisième parole qui tombe du haut de la croix? C'est le testament du Fils à sa Mère, du Maître à son disciple : « Femme, dit le divin Crucifié à Marie, voilà votre fils ; et au disciple : voilà votre mère ( 1 ) . » Admirable échange ! sublime adoption ! Jean tiendra lieu de Jésus, il deviendra le soutien, l'appui, la consolation et comme l'enfant de Marie. Marie sera la mère de Jean : en place du Fils qu'elle n'aura plus, elle reçoit le disciple et

(1) S. Jean, xix, 26, 27.

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rami de son Fils ; le disciple consolera la mère de la perte du Fils, la mère fera oublier au disciple l'absence du Maître ; la dignité de l'évêque brillera à côté de l'excellence de la Mère de Dieu ; et ainsi la virginité sauvegardée par l'innocence s'appuiera sur le bâton de l'apôtre, jusqu'à ce que, de ces deux vierges réunis au pied de la croix, l'une monte vers le ciel rayonnante et pure, et que l'autre transfiguré par l'apostolat, par la prophétie, par le martyre, aille rejoindre dans le ciel ce qu'il a aimé sur la terre ; et quand ce sublime vieillard se souviendra du Calvaire, sur son siège d'Ephèse, dans la chaudière de Latran, dans les solitudes de Patmos, chaque regard de son âme, chaque battement de son cœur sera pour Jésus, son ami, son Maître, et pour Marie sa mère.

Mais, Mes Frères, Jésus-Christ, du haut de la croix, n'a-t-il donné à Marie que saint Jean pour enfant? n'a-t-il donné Marie pour mère qu'à saint Jean? Non, les paroles de Jésus-Christ s'adressent à tous les hommes et sont pour tous les hommes ; car le Calvaire est notre histoire à tous, c'est la scène du monde. Dilatez-vous donc, ô cœur de Marie, ouvrez-vous à nous tous qui, en perdant la grâce, avons perdu Jésus-Christ ; à nous tous qui pleurons, qui souffrons, qui sommes de pauvres orphelins ! Car vous n'êtes pas seulement la mère de saint Jean, le disciple bien-aimé ; c'est l'humanité tout entière que Jésus-Christ appelle dans vos bras et sur le sein de votre maternité : Ecce mater tua, eccejilius tuus ! Oui, chrétiens, Marie est notre mère à tous, elle nous a conçus dans la souffrance ; elle nous a enfantés, sur le Calvaire, à une vie nouvelle, celle de la grâce et de la gloire, puisque nous lui devons Jésus-Christ le vainqueur

de la mort, l'auteur de la vie. En donnant naissance à l'homme des douleurs, elle a produit la génération des saints. Nous sommes le fruit de ses entrailles, puisque nous sommes nés des souffrances de son divin Fils. En acceptant la maternité divine, elle a accepté pour Jésus- Christ le Calvaire et les affres de l'agonie. Elle a aussi enduré la mort dans son cœur, elle a été crucifiée avec son Fils dans son amour maternel ; et, des chastes flancs de cette nouvelle Eve, de cette mère des vivants, est sortie, avec Jésus-Christ le premier-né d'entre les morts, toute la lignée des chrétiens, cette race prédestinée que nous sommes : ecce mater tua t « voilà votre mère ! » . Marie est cette racine de Jessé d'où a germé la tige mystérieuse qui donne au monde des fruits de grâce et de salut ; elle est la souche bénie de l'olivier franc sur lequel a été greffé cet olivier sauvage que nous étions et qui a puisé dans ce tronc salutaire la sève, la fécondité, la vie : ecce mater tua ! « voilà votre mère » ! Vous êtes notre mère, ô Marie, nous sommes vos enfants, eccefilius tuus ! nous sommes les enfants de vos douleurs et de vos larmes ; en coûtant la vie à votre Fils, nous vous avons pris tout le sang de vos veines ; nous vous avons érigé, à vous aussi, un Calvaire de souffrances et une croix d'ignominie : oubliez nos fautes, ne songez à nos malheurs que pour nous aimer et nous bénir. Ah ! Mes bien chers Frères, puissions-nous tous nous rendre dignes de l'amour et des bénédictions d'une telle mère, en l'aimant à notre tour, en imitant sa sainteté, afin qu'un jour Jésus-Christ, non plus du haut de la croix de son supplice, mais du haut de son trône de majesté, présentant sa sainte mère

mater tua I « voilà votre mère !» ; et que, nous montrant également à Marie notre mère, il puisse lui dire de chacun de nous cette parole de consolation et de salut : Ecce filins tuusî « voilà votre fils ! »

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