CINQUIÈME PAROLE
Après que l'Homme-Dieu eut jeté vers son Père un cri de défaillance et de détresse, il se replia sur lui-même : ses souffrances redoublaient plus vives et plus aiguës ; bientôt les angoisses de la mort firent monter à son front les sueurs de l'agonie; une fièvre brûlante, consumant peu à peu ses membres desséchés, lui causa le plus horrible tourment qui se puisse imaginer ; et alors de sa poitrine haletante, de sa bouche altérée par ces ardeurs dévorantes s'échappa cette parole d'inexprimable douleur : Sitio ! (i) « j'ai soif! »
En révélant ainsi au dehors ce qui se passait au dedans de lui-même, le Sauveur voulait prouver à tous les âges la réalité de ses souffrances , et c'est là sans doute une des raisons pour lesquelles le cri de la soif tomba de ses lèvres. Ne croyez pas toutefois qu'il faille s'en tenir à ce premier sens direct et littéral. Vous le savez : ce n'est pas un supplice ordinaire que celui qui s'offre à nous sur la croix ; c'est la grande victime du monde qui souffre, qui meurt pour tout le genre humain, et dont chaque parole dernière, chaque douleur suprême ne s'arrête également qu'aux limites de l'humanité. Eh bien ! y a-t-il eu dans le monde des soifs criminelles qui aient eu besoin d'être affaiblies, d'être éteintes, d'être remplacées, d'être
(i) S. Jean, xix, 28.
expiées par cette soif mystérieuse que le Fils de Dieu voulut endurer sur la croix ? Écoutez, M. T. G. F.
Il est une première soif qui commença de tourmenter l'homme, le jour où, tarissant dans son cœur la source de la grâce, il éprouva le besoin de vivre au dehors, de s'étendre, de s'élever au-dessus de lui-même, d'élargir autour de lui le cercle de ses forces et de sa domination, d'absorber à lui seul l'éclat, l'honneur, la gloire. Ce jour-là, il essaya, mais en vain, de ravir les droits même et l'autorité de Dieu. Frustré dans son fol espoir, il s'efforça du moins de prendre à ses semblables leur nom, leur sang, leur liberté, pour ramener toutes choses à soi comme à leur centre et à leur fin. Est-ce là une théorie ? ou bien ce que je viens de dire, l'histoire du monde ne l'a-t-elle pas révélé avant moi et mieux que moi ? Ce cri de l'ambition qui a soif de conquêtes, d'honneurs et de dignités, n'a-t-il pas retenti d'âge en âge, de contrée en contrée, de Memphis à Babylone, de Babylone à Ninive, de Ninive à Athènes, d'Athènes à Rome, de Rome à Moscou? La devise de cet homme qui, montant sur le trône à seize ans, disait : « Pas encore », à trente ans : « Plus loin encore », n'a-t-elle pas été la maxime de tous ces ravageurs de provinces qui ne se plaisent que dans les dépouilles des peuples, et qui n'étanchent leur soif que dans le sang des nations? Hélas! n'est-elle pas aussi trop souvent, Mes Frères, notre propre devise ? Cette soif immodérée nous poursuit également dans notre humble sphère, dans le cercle restreint de nos forces et de notre activité ; elle nous presse, nous tourmente, nous dévore; elle nous crie toujours : Marche, marche! Nous passons à travers les droits d' autrui, en foulant aux pieds nos devoirs et la loi
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de Dieu; rien ne nous lasse, rien ne nous arrête, si ce n'est l'insuccès ou la déception. Nous immolons à cette soif cruelle le repos de l'esprit, la paix de la conscience, le salut de notre âme. Grand Dieu ! voilà donc l'aspiration d'un cœur qui devrait soupirer sans cesse vers vous, comme le cerf altéré après la fontaine, vers vous qui seul pouvez rassasier nos désirs ? Ah ! je comprends que, pour expier ces ardeurs criminelles, vous ayez voulu souffrir sur la croix une soif amère , la soif de l'agonisant et du supplicié ! Tandis que nous, nous cherchons à nous désaltérer aux « citernes sans eau » creusées par l'ambition, vous, dès votre entrée dans le monde, vous avez eu soif de misères et d'outrages : vous êtes né pauvre, vous avez vécu pauvre , vous êtes mort pauvre, souffrant et méprisé ; vous avez couru vers le Calvaire de l'ignominie, comme jamais homme ne s'est hâté d'atteindre le sommet de la gloire. Ah ! du moins, votre soif n'aura pas été vaine pour le monde : par elle , vous avez affaibli la fièvre de l'ambition, et vous avez fait naître une nouvelle soif inconnue jusque-là, la soif des âmes, la soif de la pauvreté et des humiliations. Où allez-vous, apôtre de Jésus- Christ ? Qu'est-ce qui vous pousse, nouveau Cyrus, nouvel Alexandre, qu'est-ce qui vous pousse, haletant et altéré, de Jérusalem à Éphèse, d'Éphèse à Corinthe, de Corinthe à Rome ? La terre semble trop petite pour l'ardeur qui vous dévore; vous bravez les menaces, les chaînes, les supplices : qu'est-ce qui vous pousse ISitio ! «j'ai soif! » J'ai soif des âmes ; de même que mon Maître s'est fait anathème pour les sauver, je voudrais être maudit pour mes Frères, afin de les gagner à Jésus-Christ.
Oui, chrétiens, depuis que le sitio du Christ est tombé
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de la croix, une soif nouvelle s'est emparée de l'humanité ; il s'est formé dans son sein uue lignée d'hommes qui ont mis à s'effacer, à disparaître, à s'humilier, plus de zèle que n'en mettent les ambitieux à briguer les honneurs suprêmes. Carloman lavant les écuelles au Mont-Cassin, saint Louis abaissant aux pieds des pauvres la majesté royale, Charles- Ouint balayant les dortoirs de Saint- Just, Elisabeth de Hongrie au chevet d'un lépreux : voilà les échos historiques qui, de siècle en siècle, ont répondu à cette divine parole, à ce cri d'un Dieu mourant qui a soif d'opprobres et d'ignominie. Et nous, à qui il n'est pas donné de suivre ces illustres exemples, nous qui ne goûtons plus qu'à demi ces hautes leçons de la foi , modérons du moins nos vains désirs et nos folles ambitions : en face de ce grand Dieu qui se fait si petit sur la croix, apprenons que l'homme n'est jamais si grand que lorsque, s'abaissant aux yeux des autres, il conserve assez d'empire sur luimême pour préférer à toutes les dignités humaines la seule vraie noblesse, celle que donne à l'âme l'éclat d'une vie sans tache et d'une incorruptible vertu.
Il est une deuxième soif que le divin Sauveur voulut éteindre et expier sur la croix. Comme la première, elle se manifesta le jour où l'homme, ne possédant plus au dedans de lui-même ce qui faisait son véritable trésor, répandit son cœur sur les biens extérieurs pour se les approprier et en jouir. Alors un vil métal, peu de chose, rien, prit la place de Dieu ; et pourtant il est impossible de dire à quel point l'humanité s'est fatiguée à poursuivre ce je ne sais quoi qui la séduit. Je ne vous apprendrai pas combien de cœurs cette recherche passionnée a durcis et desséchés ; ce qu'elle a produit dans le monde de
troubles, d'injustices, de cruautés; ce qu'elle a enfanté de discordes et de révolutions ; ce qu'elle a perdu de familles, de peuples, d'empires. Voyez vous-mêmes : vous êtes un grand siècle, vous avez des lumières, des arts, de l'industrie, de nobles aspirations. Eh bien ! il se mêle à votre activité un souffle mortel qui la dessèche et la flétrit; qui, au milieu de ce magnifique développement de la science et du génie, paralyse la vie religieuse et morale ; un attachement aux biens de la terre qui comprime l'essor de votre âme vers les régions si calmes, si pures de la foi et de la sainteté ; une soif fiévreuse qui entraîne une partie de cette génération loin de Dieu , loin de la vertu , vers les sources du bien-être matériel, vers ces eaux qui n'abreuvent que pour altérer davantage , et qui deviennent un nouvel aliment pour le feu des convoitises. Lorsqu'un homme a livré son âme à cette soif des richesses, son cœur se rétrécit : où trouver là une place pour Dieu ou pour les hommes ? Le moi, ce moi si dur et si glacial, absorbe tout, engloutit tout ; il se rit des commandements de Dieu et des préceptes de l'Eglise. Pourquoi tiendrait-il compte du repos dominical? A-t-il même à s'inquiéter de la santé des travailleurs? Il fait or de leurs sueurs, de leurs larmes, de leur sang-. Dieu, l'humanité, sacrifiés à une vile poussière : est-il rien de plus abject et de plus criminel ? Et ne comprenez-vous pas que, pour expier la soif impie qui a tourmenté les hommes dans tous les temps et dans tous les lieux, il ait fallu cette soif arnère de l'Homme-Dieu expirant sur la croix ? Ah ! dites-la, Seigneur, cette parole douloureuse : Sitio ! « j'ai soif! » Que tous les hommes l'entendent, qu'ils la méditent, qu'ils s'en pénètrent ! Qu'elle
calme, qu'elle éteigne cette soif de l'or qui nous possède ! Qu'elle tombe sur nos lèvres comme la goutte de rosée qui rafraîchit et désaltère ! ou plutôt qu'elle allume dans notre cœur une soif nouvelle, la soif du détachement et de l'abnégation, cette soif qui vous faisait dire avec bonheur : « Les renards ont une tanière, les oiseaux ont un nid, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête (i). » Vous l'avez proférée cette divine parole, les hommes l'ont entendue : il se formera parmi eux une légion de pauvres volontaires, qui fouleront aux pieds tous les trésors du monde et qui appelleront la pauvreté leur épouse. Ce désir d'abnégation que vous avez introduit dans le monde gagnera et embrasera des milliers d'âmes. Pour satisfaire cette soif divine qui descend du Calvaire, les Antoine, les Bernard, les François d'Assise vendront leurs biens ou les distribueront aux pauvres ; ils se réduiront au dénuement, ils se condamneront à la dernière indigence. D'autres, du moins, verseront le superflu de leurs richesses dans le sein de leurs frères nécessiteux ; la soif de l'égoïsme fera place à celle de l'amour ; de tous les points de la terre s'élèvera, plus forte que les soupirs de l'avarice, la voix divine de la charité, qui se dépouille pour enrichir les autres, qui s'immole comme Jésus-Christ s'est immolé, et qui, loin d'amasser l'or corruptible de la terre, ne recherche que les trésors de l'éternité.
Est-ce tout, chrétiens ? N'y-a-il que cette double soif de l'or et de l'ambition dont Jésus-Christ ait voulu expier et affaiblir l'ardeur, en souffrant lui-même sur la croix les
(i) S. Luc, ix, 58.
tortures de la soif? J'en connais une troisième, qui naquit au moment où l'homme, portant la main sur le fruit défendu, sacrifia les joies de l'âme aux plaisirs des sens. Et, depuis lors, cette soif insatiable a précipité le genre humain vers toutes les sources des délectations criminelles. Qu'est-ce que l'homme n'a pas inventé, depuis la barbarie la plus grossière, jusqu'à la civilisation la plus raffinée, pour apaiser cette soif que rien d'humain ne satisfait? Chaque siècle vient ajouter aux inventions du luxe et de la mollesse ses recherches et ses découvertes ; mais c'est en vain : rien ne calme ces avidités dévorantes ; plus on les flatte, plus on les irrite ; chaque élément qu'on leur donne est un feu qui les active. Semblable à ces dieux de l'antiquité , qui consumaient sans cesse de nouvelles victimes dans leurs bras enflammés, l'idole des sens se paît et se repaît de nouveaux plaisirs qu'elle demande à grands cris. Regardez autour de vous : que d'hommes qui, pour étouffer ses clameurs sauvages, lui jettent en pâture leur foi, leur vertu, l'honneur de leurs semblables et jusqu'aux restes de leur vie ? Et pourtant n'y a-t-il que du miel dans cette liqueur enivrante du plaisir? Ne trouve-t-on pas un mauvais fond dans cette coupe empoisonnée que l'humanité savoure depuis six mille ans ? Le vinaigre du Calvaire ne mêle-t-il pas ses gouttes amères à cette boisson dont le venin brûle peu à peu les entrailles? Ah! Mes bien chers Frères, modérons, je vous en conjure, cette soif de jouissances et de plaisirs qui nous ravale au-dessous de l'homme, qui nous rend insensibles à nos devoirs, à notre caractère, à nos destinées. Rappelons-nous l'éponge trempée de fiel dont l'Homme-Dieu voulut approcher ses lèvres, pour expier
igo LES SEPT PAROLES
les ardeurs coupables que nous portons dans notre sein ? Ecoutez cette divine parole qui s'échappe de son cœur : Sitio ! « j'ai soif! » J'ai soif de souffrances, parce que vous avez soif de plaisirs ! J'ai soif de douleurs, parce que vous avez soif de délices ! J'ai soif d'amertume, parce que vous avez soif de douceur et de volupté ! Sitio ! « j'ai soif ! » J'ai soif de votre âme, que je vois si inquiète et si tourmentée ; je brûle de la consoler et de la délivrer ; j'ai hâte d'être baptisé d'un baptême de sang-, pour l'affranchir et lui rendre la paix. Sitio ! «j'ai soif! » 0 soif d'un Dieu mourant, que vous êtes touchante ! Que vous êtes mystérieuse ! Aussi quand le monde eut entendu ce mot tombé du Calvaire, il renonça aux enivrements du vice et parut soudain altéré de souffrances et de mortifications. Cette soif divine, elle passa des lèvres de Jésus- Christ sur celles des pénitents de tous les âges et de tous les lieux ; les échos de la Thébaïde en répétèrent le cri sublime de rocher en rocher, de cellule en cellule, partout où il se trouva un homme pour dire à son Dieu : « J'ai soif ! » sitio ! J'ai soif de souffrir comme vous et pour vous. Et, tandis que le peuple romain, haletant de plaisirs, poussait vers les Césars ces clameurs voluptueuses : Panem et cir censés ! « du pain et des spectacles !» ; du haut de leurs bûchers et de leurs chevalets, du haut de ces croix nouvelles dressées par l'ancien monde, les martyrs, ces vieux chrétiens qui ont été nos pères, répétaient lentement la parole du Calvaire : Sitio; «j'ai soif», mon Dieu, soif de douleurs, soif d'amertumes, soif de souffrir et de mourir pour vous, comme vous avez voulu vousmême souffrir et mourir pour moi ! Cette soif du Calvaire, elle n'est pas éteinte dans le monde ; elle embrase encore
des milliers de cœurs, qui s'estiment heureux de pouvoir offrir à Jésus-Christ leurs larmes, leur vie, leur sang-. Pour nous, Mes bien chers Frères, qui ne l'avons pas au même degré, disons du moins à Notre-Seigneur : Oui, mon Dieu, moi aussi j'ai soif, sitioî Vous avez eu soif de mon âme : j'ai soif de vous, de votre grâce et de votre amour ; les honneurs , les plaisirs , les richesses me dégoûtent ; vous seul êtes mon bien et ma jouissance ; j'ai soif de m'unir à vous, de m 'attacher à vous, de vous voir, de vous aimer, de vous posséder à jamais !