‹ Sermons inedits (volume 2)Chapitre 17 sur 35 · SIXIEME PAROLE · texte numérisé non relu

SIXIEME PAROLE

En prenant le vinaigre qu'on lui présentait au bout d'un bâton d'hysope , Jésus-Christ accomplissait une prophétie de la sainte Ecriture, dans laquelle David, parlant du Messie, disait : « Ils m'ont donné à boire du fiel et du vinaigre (1). » Lors donc que Jésus-Christ eut vérifié dans sa personne cette dernière prédiction, il se rappela tout l'espace qu'il venait de parcourir de la crèche à la croix et, embrassant d'un seul regard de sa divinité le présent et l'avenir, la terre et le ciel, le temps et l'éternité, il proféra ce mot : Consnmmatum est ! « tout est consommé ! »

Tout est consommé ! Quelle parole ! et quel moment que celui où une telle parole tomba des lèvres d'un Dieu

(1) Psaume lxviii, 22.

i92 LES SEP? PAROLES

au milieu des hommes ! Il y a eu, sans doute, dans Fhistoire du monde, des époques solennelles marquées par la chute des empires ou par le choc des nations ; trois ou quatre périodes où ce grand corps qu'on appelle l'humanité s'est senti tressaillir comme à l'approche d'une catastrophe immense ou d'une fortune inespérée. Mais qu'est-ce que cela? Un peu de bruit, une halte, un point d'arrêt; jamais le terme ni l'apogée ni la fin des choses. Il n'y a eu qu'un moment où l'humanité ait atteint le but suprême de sa destinée, le point culminant de son histoire et de sa vie ; c'est l'heure où, sur une montagne de la Judée, au milieu du silence général des peuples, retentit cette parole prodigieuse : Consummatum est ! « tout est consommé ! »

Tout est consommé ! oui, chrétiens, à cette parole la scène du Calvaire grandit et devient la scène du monde ; les distances s'effacent, les barrières tombent, les limites se reculent, les bourreaux disparaissent, il n'y a plus ni populace, ni scribes, ni Pharisiens ; Gaïphe, Pilate, Hérode, tout se retire, tout est oublié ; il ne reste plus que deux choses : la croix de Jésus-Christ et l'humanité. La croix de Jésus-Christ ! La cime de l'histoire, le centre de la doctrine, le foyer de la vie, le sommet et la clef de voûte du monde. L'humanité ! qui converge vers la croix de Jésus-Christ par tous ses désirs, par toutes ses espérances, par tous ses besoins, par toutes ses fautes ! qui procède de la croix de Jésus-Christ avec tous ses souvenirs, toutes ses lumières, toutes ses grâces, toutes ses gloires ! La croix de Jésus-Christ ! qui se tient debout au milieu des siècles qu'elle partage en deux temps : les temps passés, les temps futurs. L'humanité ! qui, échelonnée d'âge en âge

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sur le chemin du Calvaire, d'Adam à Abraham, d'Abraham à Moïse, de Moïse à David, répète le mot de la promesse, transmet le son de la prophétie, passe de main en main le voile du sacrifice et qui, descendant de la croix par la route qui mène à l'éternité, porte avec elle, de station en station, les souvenirs de la croix, les rayons de la croix, le sang- de la croix ! La croix de Jésus-Christ ! le point d'arrivée de l'ancien monde, le point de départ du monde nouveau ! La croix de Jésus-Christ ! au pied de laquelle le fleuve des âges vient s'arrêter et se détourne pour reprendre bientôt son cours majestueux à travers les siècles ! L'humanité ! qui, en avant, en arrière, des deux côtés de la croix de Jésus-Christ, salue l'arbre de vie, le symbole de la délivrance, le trophée de la victoire, l'étendard du salut ! Voilà ce qui s'offre à nous sur le Calvaire : la croix et l'humanité ! la croix s'élevant entre le ciel et la terre, étendant ses deux bras sur le monde ; l'humanité purifiée, transfigurée, glorifiée par la croix! Qu'y a-t-il au-delà ? N'est-ce pas le dernier mot de la destinée ? Tout est atteint, tout est réparé , tout est accompli. Consummatum est t « tout est consommé ! »

Tout est consommé ! toutes choses, les choses du passé, les choses de l'avenir, les sacrifices, les prophéties, la doctrine, l'histoire, la foi, le salut, tout ! Que reste-t-il du passé? Les figures passent, les voiles se déchirent, les ombres s'évanouissent ; tout est devenu lumière, corps, réalité : Consummatum est ! Venez donc, rangez-vous autour de la croix de Jésus-Christ, vous tous qui, depuis l'origine du monde, avez attendu, désiré, prédit, figuré la consommation des choses : patriarches des premiers jours, justes de l'ancienne loi, prophètes de Juda! Venez

ig4 LES SEPT PAROLES

contempler en ce moment Celui dont vous avez entrevu le jour et qui a tout vérifié, tout accompli, tout consommé ! Vous, ô notre premier père, auguste chef de la race humaine, vous aviez entendu, au seuil même de la création, une parole solennelle qui consola votre long exil. Dieu avait dit qu'un de vos rejetons écraserait la tête du serpent. Le voilà ce rejeton, ce Fils de l'homme qui, en mourant, a détruit la mort, vaincu l'enfer, sauvé le monde. Vous, le père des croyants, chef vénérable de la race des saints, vous aviez entendu, sur le seuil de votre tente, dans la vallée de Mambré , cette divine promesse : « En ta semence seront bénies toutes les nations de la terre (i). » La voilà cette semence bénie, ce froment du ciel qui, tombant sur la terre, se dissout, meurt, puis renaît, reverdit et présente aux générations, sur sa tige féconde, la nourriture et la vie. Vous, l'ange du premier Testament, conducteur des tribus d'Israël, vous aviez rapporté de la cime fumante du Sinaï cette prophétique parole : « Le Seigneur suscitera du milieu de vos frères le Prophète ; écoutez-le (2). » Le voilà, l'oracle de l'éternité : il a recueilli sur son front tous les rayons de l'antique prophétie, pour les renvoyer en gerbes lumineuses à travers les siècles futurs. Vous, l'homme selon le cœur de Dieu, prophète couronné, vous aviez dit sur votre trône de Juda : Regnabit Deus super gentes (3), « Dieu régnera sur les nations ». Le voilà ce Dieu qui règne du haut de la croix ; vincit, « il a vaincu » ; ses ennemis sont devenus le marchepied de son trône ;

(1) Genèse, xxn, 18.

(2) Deutéronome, xvm, i5.

(3) Psaume XLVI, 9.

régnât, «il règne», il attire tout à lui; imperat, «il gouverne » tous les peuples par le sceptre de l'amour; « il nous délivre de tout mal », ab omni malo nos libérât. Et vous , qui avez décrit d'avance les supplices et les ignominies du Calvaire, sublime Isaïe, vous aviez dit : « Il sera méprisé et méconnaissable au milieu des hommes, l'étonnement du monde, le dernier des humains, l'homme des douleurs ; il se chargera de tous nos péchés, il sera défiguré par ses plaies et, par là, guérira les nôtres ; il sera traité comme un criminel et traîné au supplice avec des méchants ; il se livrera paisiblement, comme un agneau qu'on mène à la boucherie (1) » ; levez les yeux vers la croix et dites si tout n'est pas consommé ! Vous, enfin, historien de l'avenir, qui aviez été incité par Dieu pour marquer du doigt l'heure de la délivrance, vous aviez écrit : « Encore soixante-dix semaines et le Christ sera mis à mort, et l'alliance sera confirmée et l'hostie et les sacrifices seront abolis (2) » ; entendez-vous ? L'heure a sonné, le voile du sanctuaire va se déchirer du haut en bas, le feu des holocaustes va s'éteindre ; encore un moment et l'encens de Juda ne brûlera plus sur ses autels, le sang de ses victimes cessera d'inonder le parvis de son temple. Consummatum est ! « tout est consommé ! »

Que dis-je, chrétiens ? n'y aura-t-il que la sainte lignée des patriarches et des prophètes qui défilera, lente et solennelle, au pied de cette croix, pour saluer en elle la consommation des choses? Accourez vous aussi, peuples de la Gentilité, tribus voyageuses de l'Asie,

(1) Isaïe, lui.

(2) Daniel, ix.

Grèce idolâtre, Rome païenne ; vous aussi vous attendiez un libérateur ; malgré vos erreurs et vos ténèbres, du sein de vos forêts vieilles comme le monde, du haut de vos monuments, du fond de vos sanctuaires, de l'enceinte de vos écoles, vous jetiez vers l'Orient un long cri d'espérance et de désir. Cette espérance vivait sous l'écorce de vos mythes, sous l'enveloppe de vos fables ; ce désir, vous le mêliez aux magnificences de vos poésies, aux mystères de vos drames, aux symboles de vos traditions ; ce cri de détresse, ce soupir de l'espérance, ce son prophétique, il est venu se placer sur les lèvres de vos sages, de vos historiens, de vos philosophes, du promontoire de Sunium aux jardins de l'Académie, du Portique au Lycée, des Tusculanes aux Livres Sibyllins ; de là, il a passé dans le peuple, dans le pauvre peuple ! et alors, pour appeler cette délivrance, vous tourmentiez des victimes, vous versiez à grands flots un sang impuissant et stérile, vous fatiguiez le ciel par des clameurs inutiles. Accourez au pied de la croix, mêlez-vous aux enfants d'Abraham, entendez, voyez ; vos soupirs sont exaucés, vos désirs sont satisfaits , vos espérances comblées ; arrière vos mythes, vos symboles et vos sacrifices ! tout est éclairci, réparé, expié. Consummatum est ! « tout est consommé ! »

Tout est consommé ! La foi, la doctrine. Jésus-Christ mourant sur la croix pour sauver le monde : quoi de plus grand, quoi de plus élevé ! Quand l'apôtre saint Paul écrivait aux Corinthiens : « Je n'ai pas prétendu savoir autre chose parmi vous, si ce n'est Jésus-Christ et Jésus- Christ crucifié (i) », c'était là une singulière parole dans la

(i) ire Ép. aux Corinth., n, 2.

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bouche d'un homme qui avait rempli la terre du bruit de son éloquence, d'un homme qui s'était fait écouter de l'Orient, admirer de la Grèce, craindre de Rome; d'un homme dont le merveilleux génie s'était joint à la plus haute inspiration pour produire la science la plus profonde qui fût jamais ; et, cependant, cet homme qu'on a nommé en disant Y Apôtre ne craignait pas de proclamer que toute sa doctrine se réduisait à savoir Jésus-Christ crucifié. Oh ! c'est que la mort de Jésus-Christ est une révélation vivante de Dieu, de sa puissance, de sa sainteté, de son amour. Tout est là, sur ce bois suspendu entre le ciel et la terre : la divinité et l'humanité ! La divinité, ses grandeurs, ses abaissements, ses tendresses ! L'humanité, ses malheurs, ses espérances, ses gloires ! La divinité, son courroux et son pardon ! L'humanité, ses fautes et ses souffrances ! La divinité , ses œuvres et ses droits ! L'humanité, ses mérites et ses devoirs, ses réprouvés et ses élus, son passé et son avenir ! Tout cela est écrit en caractères de sang dans le livre déployé aux yeux de l'Univers, et dont chaque trait est une lumière, chaque ligne une révélation, chaque page une vision de Dieu et de l'éternité. Consummatum est ! « tout est consommé ! » Tout est consommé ! L'histoire du monde. Oui, l'histoire du monde se dénoue sur les hauteurs du Calvaire. Dieu y mène par la main, au pied de la croix de son Fils, les deux grands peuples qui résument et personnifient toute l'antiquité : le peuple juif et le peuple romain. Tous deux s'y rencontrent pour accomplir un même acte. Ils sont là, sous le gibet du Golgotha, l'un tenant en main ce flambeau de la foi qui l'aveugle au lieu de l'éclairer, l'autre, ce glaive des batailles qui va se

retourner contre lui et se briser entre ses mains. Ils sont là, ces deux plus hauts représentants des vieux âges : le peuple juif avec son temple, ses Ecritures et ses quinze siècles de vie prophétique et de royauté divine ; le peuple romain avec son sénat, ses consuls, et ses huit cents ans de vie guerrière et de souveraineté terrestre ; le peuple juif, ce descendant mystérieux de Jacob, d'Isaac, d'Abraham ; le peuple romain, cet héritier universel d'Alexandre, de Cyrus, de Sémiramis, de Sésostris. Ils sont là, debout au pied de la croix ; toutes les nations y sont avec eux : grand Dieu ! que vont-ils faire ? Ce qu'ils vont faire ? Ils vont consommer la malice humaine dans le déicide. Puis, lorsqu'ils auront accompli cette suprême iniquité, Dieu les repoussera de la croix de son Fils et, avec eux, le vieux monde ; l'un s'en ira, meurtri sous les coups de l'autre, sans temple, sans sacrifices, sans patrie, promener ses débris étranges sur toute la surface du globe ; et l'autre, ce colosse de fer et d'argile, frappé par la pierre de la montagne, traînera sur la terre ses restes épars, jusqu'à ce qu'un jour des vengeurs inconnus en balayent la poussière aux quatre vents du ciel; et alors de nouvelles nations, partant du pied de la croix, élèveront sur les ruines du passé un édifice nouveau, la république chrétienne. Consummatum est t « tout est consommé ! »

Tout est consommé î Le salut du monde. Ah ! cessez d'éclater sur nos têtes, foudres de la justice divine ! Le sang d'un Dieu parle pour nous; il monte vers le ciel, non plus comme le sang d'Abel pour crier vengeance. Grâce ! grâce ! tel est le cri qui s'échappe de la croix. C'est dit : l'iniquité est détruite, la justice est satisfaite, la colère est apaisée, les cieux s'inclinent et s'ouvrent ; les anges

descendent du trône de Dieu, ils portent dans leurs mains la sentence du pardon, ils la déposent sur la croix ; de la croix elle passe sur le front et dans le cœur de chaque homme, comme le don de Famour et le gage du bonheur. Consummatum est! « tout est consommé ! »

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