‹ Sermons inedits (volume 2)Chapitre 18 sur 35 · SEPTIEME PAROLE · texte numérisé non relu

SEPTIEME PAROLE

Toutes choses étaient consommées : le passé et l'avenir, les sacrifices et les prophéties, la doctrine et l'histoire, le salut, la destinée. Alors, voyant sa mission accomplie sur la terre, Notre-Seigneur Jésus-Christ, après avoir prié son Père de faire grâce à ses meurtriers, après avoir pardonné lui-même au larron pénitent, après avoir recommandé sa sainte Mère à saint Jean et saint Jean à sa sainte Mère, après avoir exprimé ses cruelles souffrances dans un double cri de détresse, après avoir annoncé la consommation de toutes choses, jeta un grand soupir et, dirigeant vers son Père, avec le dernier regard de son âme la dernière parole de sa bouche, il dit ce mot : Pater, in manus tuas commendo spiritum meumî(i) « mon Père, je remets mon âme entre vos mains ! »

Pater 3 « mon Père ! » C'est par ce mot si doux, si beau, que Jésus-Christ avait commencé ; c'est par ce mot qu'il termine. Une première fois, il s'était adressé au cœur de son Père pour demander la grâce de ses meurtriers ; il

(1) S. Luc, xxiii, 4^.

avait dit : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font!» et maintenant, il prononce une deuxième fois le nom de son Père : « Mon Père, dit-il, je remets mon âme entre vos mains ! » Cette âme, vous me l'aviez donnée à mon entrée dans le monde, je vous la remets comme vous me l'aviez donnée. Cette âme, je l'avais prise pour me rendre semblable aux hommes, pour converser avec eux, pour prier, pour travailler, pour souffrir avec eux, pour sanctifier leurs tristesses en les éprouvant moi-même, pour les consoler de leurs maux par la vue de mes propres douleurs, pour éclairer et purifier leur âme au contact de la mienne. C'est par cette âme, mon Père, que j'ai accompli votre sainte volonté, que j'ai répandu votre doctrine dans le monde, que j'ai prié vers vous ; c'est par cette âme que je vous ai connu, que je vous ai aimé, que j'ai aimé tous les hommes. Cette âme, elle a été triste jusqu'à la mort, elle a ressenti les angoisses les plus vives; maintenant donc, à l'heure où elle va quitter ce corps qu'attend la tombe, recevez-la ; je la remets entre vos mains, à vous qui l'avez faite et qui la couvrez de vos tendresses : Pater, in manus tuas commendo spiritum meum !

Oui, recevez-la, Père céleste, cette âme si grande, si sainte, si pure, qui, pendant trente-trois années, n'a été occupée qu'à vous bénir, à contempler votre lumière et votre beauté, à célébrer vos louanges, à exalter votre nom. Elle a brûlé du désir de vous glorifier, de vous faire connaître et aimer parmi les hommes : sa nourriture, c'était d'accomplir vos ordres, sa soif de glaner des élus pour votre royaume. Elle a ambitionné de souffrir pour nous, d'expier nos fautes, de nous rendre à la vertu et à

la vie. Qu'est-ce que toutes les âmes humaines, chétives et misérables, en comparaison de celle que le Verbe s'est unie par des fiançailles éternelles? Qu'est-ce que toutes les ardeurs des Chérubins et des Séraphins, à côté des transports de cette âme qui puise dans le sein de Dieu un amour infini? Recevez-la donc, Père céleste, l'âme si belle et si parfaite de votre Verbe fait chair ; consolez-la des souffrances qu'elle a endurées pour nous, rassasiez-la de paix et de bonheur, de délices et de gloires !

Voyez-vous, chrétiens, cette âme, que Jésus-Christ remet entre les mains de son Père? Le Père l'accueillera dans ses bras, comme sa fille bien-aimée ; il la serrera contre son cœur, et cette étreinte ineffable la consolera des angoisses de la Passion. Après s'être détachée du corps, toujours unie à la divinité, elle descendra dans les limbes pour annoncer aux justes captifs la grande nouvelle du salut qu'elle avait publiée sur la terre. A son approche, ces âmes tressailliront de joie ; elle se presseront autour d'elle , comme des sœurs autour d'une sœur aînée qui les rend à l'amour du Père commun ; elles écouteront avec allégresse ce message de paix, elles élèveront autour d'elle un concert de louanges et de bénédictions. Adam contemplera avec ravissement cette âme divine qui fut son modèle et son image ; tous ces pauvres exilés salueront en elle une libératrice.

Puis, après avoir rempli ce lieu de l'attente des rayons de sa lumière et de sa gloire, elle ira, cette grande âme, rejoindre dans le tombeau son corps inanimé, le compagnon de ses souffrances et de ses travaux ; et, le pénétrant de sa vie, le glorifiant, le transfigurant, elle l'emportera dans son vol sublime au-dessus des Anges et des

Archanges, des Principautés et des Puissances, des Trônes et des Dominations. «Et je vis, dit l'apôtre saint Jean, et j'entendis autour du trône la voix des anges dont le nombre allait jusqu'à des milliers de milliers, disant à haute voix : l'Agneau qui a été immolé est digne de recevoir la vertu, la divinité, la sagesse, la force, la bénédiction, l'honneur, la gloire. Et j'entendis toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre, et celles qui sont dans la mer, je les entendis toutes, disant : Bénédiction, honneur, gloire et puissance soient à Celui qui est assis sur le trône et à l'Agneau dans les siècles des siècles ! (i) » Partez donc, ô âme divine, votre vie terrestre est terminée, les cieux vous attendent, la gloire et le triomphe vous sont réservés, le Père céleste étend les mains pour vous recevoir : Pater, in manus tuas commendo spiritum meum !

Pour nous aussi, Mes biens chers Frères, il y aura un moment solennel entre tous, où nous remettrons notre âme entre les mains de Dieu. Ce moment-là est marqué dans le livre de notre vie. En vain essaieriez-vous de vous y soustraire. La mort, cette terrible souveraine, vous suivra dans tous les lieux où vous entraîneront vos destinées. Elle étend son voile funèbre sur toute l'humanité. Tout plie sous ses ordres, tout lui prête des armes, tout se range sous sa bannière, tout s'incline devant elle, soit de gré soit en frémissant. Cette puissance invisible passe et repasse à chaque instant sous les yeux des peuples et, partout où elle promène ses pas, on ne rencontre plus que les lugubres apprêts du deuil et le silence des tom-

(i) Apocalypse, v, ii-i3.

DE NOTRE-SEIGNEUR EN CROIX 2o3

beaux. Gomment fuir son regard? Elle frappe le voluptueux au sein des plaisirs, elle cloue le pauvre sur une couche misérable, elle s'assied à la table du riche comme le fantôme du roi d'Ecosse au festin de Macbeth. Elle ne recule point devant le trône des rois, elle ne respecte pas la toge du magistrat, elle échappe au pouvoir des pontifes. Prêtres, soldats, princes, juges de la terre, tous reconnaissent et proclament par leur néant la souveraineté de la mort ; tous, à un certain moment, déposent leur âme entre les mains du Créateur. Ah ! chrétiens, puissions-nous dire à Dieu, à cette heure dernière : « Père, je remets mon âme entre vos mains ! » Cette âme que vous m'aviez donnée, je vous la rends purifiée par le sang de votre Fils, sanctifiée par la grâce qui descend du Calvaire. Cette âme, j'ai eu le malheur de la souiller plus d'une fois, de la défigurer par la lèpre de mes fautes ; mais vous avez bien voulu lui restituer l'innocence et la beauté perdues ; recevez-la donc dans votre sein paternel, bénissez-la, transformez-la ! Oui, Mes biens chers Frères, puissionsnous, en ce moment suprême, qui décidera de notre éternité, dire à Dieu avec confiance comme le divin Sauveur : In manus tuas commendo spiritum meum f

Quand l'auguste Victime eut prononcé ce mot, il se fit un profond silence autour de la croix ; une dernière goutte de sang tombant sur la terre la bénit, la sanctifia ; et, tandis que, sur le Calvaire, des spectateurs muets d'étonnement contemplaient cette grande scène ; tandis qu'à Jérusalem Caïphe et Pilate délibéraient sur l'avenir ; tandis qu'à Rome Tibère et le sénat discutaient des intérêts misérables; tandis que, partout ailleurs, les hommes, comme au temps de Noë, s'agitaient dans le

cercle des petites choses, au moment le plus solennel de l'humanité, il y a dix-huit siècles, à pareil jour, à pareille heure, Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant, le Rédempteur du monde , après avoir remis son âme entre les mains de son Père, inclina la tête et il expira !

POUR

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