PREMIER SERMON SUR L'INCARNATION DU VERBE
Verbum caro factnm est.
« Le Verbe s'est fait chair. (S. Jean, i, i.)
Mes Très Chers Frères,
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. » Telles sont les paroles par lesquelles débute le plus aimant des apôtres, le plus mystérieux des prophètes, le plus sublime des docteurs. Son point de départ dans l'histoire de l'homme et du monde, c'est l'éternité avec ses mystères, Dieu et sa vie intime, le Verbe et son ineffable génération. Le premier acte de ce drame immense se passe au-delà des limites du temps et de l'espace : la scène est en Dieu. Dieu se
(i) 17 déc. i854. Ce sermon et les deux suivants ont dû être prononcés dans l'église Saint-Roch, où M. l'abbé Freppel prêchait la station de l'Avent.
regarde, et ce regard de l'intelligence divine réfléchit toute la splendeur et la majesté du Père. Dieu se parle; et cette parole intérieure, qui retentit dans le silence de l'éternité, exprime toute l'énergie et la puissance du Père. Le Verbe procède majestueusement du sein de Dieu, car « le Verbe était avec Dieu, le Verbe était Dieu ; » c'est pourquoi « il était au commencement dans le sein de Dieu. »
Telle est la nature intime du Verbe, sa vie cachée en Dieu, son invisible et éternelle génération. Mais le Verbe éternel et invisible voulut se produire au dehors et manifester dans le temps sa puissance, sa sagesse et sa bonté. C'est pourquoi « toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui ». Le Verbe de Dieu, sorti des profondeurs de l'Eternité, appela toutes choses à l'existence et à la vie. Car « en lui était la vie ; cette vie était la lumière des hommes ». Et ce Verbe créateur de toutes choses, lumière et vie de l'humanité, s'est transmis d'âge en âge, du jardin de l'Eden à la tente des tribus voyageuses, de la vallée de Membre au sommet du Sinaï, des déserts de l'Arabie aux bords du Jourdain ; il a passé par la bouche des patriarches et des prophètes ; le vieux monde en perçut l'écho lointain et affaibli, la synagogue en murmura le dernier son sur la chaire de Moïse, car « le Verbe était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ».
Mais quoi, M. T. G. F. ? Le Verbe divin, lumière et vie de l'humanité, ne s'est-il manifesté aux hommes que par la création de toutes choses ? Ou bien n'a-t-il eu cours, dans le monde, que par le double canal de la conscience humaine et de la tradition mosaïque ? Ecoutez, chrétiens.
Il y a dix-huit siècles, entre les cimes du Liban et les plaines de l'Arabie, entre les rives du Jourdain et les bords de la grande mer, naquit un petit enfant, obscur et ignoré. Une étable fut le lieu de sa naissance, et une crèche son berceau. Il eut pour mère une humble femme, qui reçut son premier soupir et sécha sa première larme. Les riches de Bethléem ne songèrent point à célébrer son entrée dans le monde, car il était pauvre, et les pauvres n'ont pas beaucoup d'amis qui prennent part à la joie de leur foyer et qui leur disent : Réjouissez- vous, un enfant vous est né ! Mais des voix mystérieuses chantèrent sa naissance ; des bergers, poussés par un pressentiment divin, accoururent des pâturages pour saluer l'enfant du pauvre ; et les rois de l'Orient, guidés par un signe du ciel, défilèrent avec leurs présents devant le nouveau-né. Que s'est-il donc passé? Ah! M. T. C. F., « le Verbe s'est fait chair, il est venu habiter parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique du Père : il était plein de grâce et de vérité ».
Voilà, chrétiens, la naissance temporelle du Verbe, son apparition sensible au sein de l'humanité. Mais pourquoi le Verbe éternel s'est-il fait homme? L'apôtre S. Jean vient de nous en donner la raison, en disant : « Nous avons vu sa gloire... il était plein de grâce. » La glorification de Dieu, la sanctification de l'homme, telle est la double fin de l'Incarnation du Verbe. Je dis donc que ce mystère est éminemment glorieux pour Dieu, autant que salutaire pour l'homme ; et, afin d'établir ces deux points, que j'appellerais volontiers les deux points cardinaux, les deux pôles du christianisme, j'essaierai de prouver, dans plusieurs instructions successives, que,
d'une part, l'Incarnation du Verbe est un prodige de puissance, un chef-d'œuvre de sagesse, un abîme d'amour; et que, d'autre part, elle est le fondement de la foi, le gage de l'espérance, et la source de la charité (i). Je n'ai pas cru, Mes frères, pouvoir choisir un sujet mieux adapté au saint temps de l'Avent que « ce grand mystère de piété qui s'est fait voir dans la chair, a été justifié par l'Esprit, manifesté aux anges, prêché aux nations, cru dans le monde, reçu dans la gloire (2) ». Ave Maria.
J'ai dit, Mes Frères, que le mystère de l'Incarnation du Verbe est éminemment glorieux pour la divinité. Et, ici, je ne parle pas de cette gloire essentielle à Dieu, qui n'est autre chose que le rayonnement de son être au dedans de lui-même, la puissance infinie qui se réfléchit dans l'intelligence infinie, l'intelligence infinie qui révèle la puissance infinie, l'amour infini au sein duquel éclatent la puissance infinie et l'intelligence infinie. Cette gloire-là, chrétiens, qui n'est, comme je viens de le dire, que la manifestation du Père au Fils, du Fils au Père, de l'Esprit- Saint à tous les deux; cette gloire coéternelle à Dieu, à sa
(1) De ces diverses instructions signalées par l'auteur il ne nous reste qus les deux premières.
(2) ire Ép. à Timothée, m, 16.
nature, à ses actes intimes, n'est susceptible ni d'augmentation ni de diminution, étant, comme Dieu, infinie, c'està-dire sans limites et sans bornes.
Mais, Mes Frères, si cette gloire inhérente à Dieu, à sa nature et à ses actes intimes, ne souffre ni extension ni amoindrissement, parce qu'elle est, comme Dieu, infinie, il est une gloire extérieure à Dieu, qui est comme le rejaillissement de son être au dehors de lui, la manifestation de ses divins attributs dans les choses créées. Celle-là , chrétiens , admet plus ou moins d'éclat et d'étendue, selon que Dieu laisse apparaître plus ou moins, en dehors de lui-même, ses infinies perfections. C'est ce qu'entendait le Psalmiste, quand il chantait : « Les cieux racontent sa gloire (1), » et c'est dans le même sens que j'ai pu dire que le mystère de l'Incarnation du Verbe est éminemment glorieux pour Dieu, dont il manifeste au suprême degré les perfections infinies.
Or, Mes Frères, de toutes les perfections divines, la première dans l'ordre de nos conceptions, celle qui est comme le principe et la source de toutes les autres, parce qu'elle se personnifie dans le Père, c'est la puissance. La puissance, voilà ce qui éclate tout d'abord dans celui qui possède, avec la plénitude de l'être, la plénitude du pouvoir et de la force. C'est pourquoi Moïse, célébrant les louanges du Dieu d'Israël, s'écriait : « Le Seigneur est comme un homme fort à la guerre, son nom est le Tout- Puissant, » Omnipotens nomen ejus(2). Donc, si l'Incarnation du Verbe manifeste au suprême degré les perfec-
(1) Psaume xvm, 1.
(2) Exode, xv, 3.
tions divines, il faut qu'elle soit, avant tout et par-dessus tout, un prodige de puissance.
Peut-être, Mes Frères, trouvez-vous que je m'avance beaucoup, en disant que l'Incarnation du Verbe a été un prodige de puissance. Car enfin la puissance consiste à s'élever, à paraître, à dominer; tandis qu'en s'incarnant, le Verbe s'est abaissé jusqu'à s'anéantir. Il y a de la puissance à pouvoir dire à ce qui n'est pas : « Sois un être !» et à un peu de boue : « Sois un homme ! » Quoi de plus grand, de plus digne de Dieu ? Mais d'être couché sur la paille, entre deux animaux, au fond d'une étable, pour un Dieu où est la puissance, où est la grandeur?
Vous me demandez où est la puissance et la grandeur ? Ah ! permettez-moi de vous dire, à mon tour : Si ce n'est point là quelque chose de souverainement grand, de souverainement puissant, qu'est-ce donc que la puissance, et qu'est-ce que la grandeur ? Tirer toutes choses du néant, combler l'intervalle qui sépare ce qui n'est pas de ce qui est, c'est là sans doute un acte d'énergie divine ; mais se faire néant soi-même, quand on est Dieu, quand on est tout ; rapprocher deux distances infinies, unir l'infiniment petit à l'infiniment grand, plier Dieu à la taille d'un homme, redresser l'homme à la hauteur de Dieu, c'est plus que de la puissance, c'est un prodige de puissance. Qu'est-ce en effet que l'Incarnation du Verbe ? C'est l'union la plus étroite et la plus intime qui se puisse imaginer, l'union personnelle de deux natures infiniment distantes l'une de l'autre, de la nature divine et de la nature humaine ; c'est l'Infini s'unissant au fini, l'Eternel à ce qui est d'un jour et d'une heure, l'Immense à ce qui mesure à peine quelques pieds carrés de sur-
face ; c'est Dieu et l'homme qui se joignent, qui s'enlacent, qui s'étreignent, qui se pénètrent sans se confondre, qui se donnent l'un à l'autre, sans rien perdre de ce qui est propre à chacun ; c'est le soleil de la raison divine et le flambeau de la raison humaine qui projettent dans un seul et même Etre une lumière à la fois identifiée et distincte ; c'est la volonté divine et la volonté humaine faisant jaillir un seul et même acte de deux sources différentes; c'est Dieu devenu chair, prenant corps au milieu de nous, s'enveloppant de l'humanité comme d'un vêtement d'honneur ; Dieu qui naît en homme, qui parle en homme, qui agit en homme, qui vit, qui meurt en homme ; c'est l'homme qui naît en Dieu, qui parle en Dieu, qui agit en Dieu, qui ressuscite en Dieu, qui règne en Dieu : voilà, Mes Frères, ce que c'est que l'Incarnation du Verbe! Dieu s'abaissant jusqu'à l'humanité, l'homme s'élevant jusqu'à la divinité, Dieu incarné, l'homme déifié, « de telle manière, dit saint Léon, que la glorification de l'homme n'absorbe point son humanité, et que l'Incarnation de Dieu n'amoindrit point sa divinité », ita ut nec inferiorem consumât glorificatio, nec superiorem minuat assumptio.
Certes, chrétiens, pour résoudre un si effrayant problème, il fallait déployer une puissance sans limites et sans bornes. Et je comprends que l'apôtre saint Paul, méditant sur cette œuvre prodigieuse de l'Incarnation du Verbe, se soit écrié dans un transport de foi et d'admiration : « Ephésiens, je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité découle dans le ciel et sur la terre, afin qu'enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre avec tous
i!\ L'INCARNATION DU VERBE
les saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur (i) » du mystère de sa puissance. Que sont en effet, à côté de l'Incarnation du Verbe, que sont les œuvres les plus grandes et les plus glorieuses de la divinité ? Qu'est-ce que la création du monde et la formation de l'homme ? La création, c'est le passage du néant à l'être ; l'homme, c'est l'union de l'esprit et de la matière ; or, du néant à l'être, de l'esprit à la matière, il y a un abîme que, seule, la puissance divine est capable de franchir ; mais enfin, si grande que soit la distance qui sépare le néant de l'être, il est mille fois vrai de dire que nous restons plus près du néant que nous ne sommes près de Dieu. Si étonnante que soit l'union de l'âme et du corps, de la substance spirituelle avec la substance matérielle, qu'est-elle, comparée à l'union personnelle de l'infini et du fini, de la nature divine avec la nature humaine? Rien, ou peut s'en faut. Aussi, quand la sainte Ecriture parle de l'œuvre de la création, elle ne semble y voir qu'un jeu de la toute-puissance divine, qui a donné à l'océan les nuées pour ceinture et l'a enveloppé comme une mère emmaillotte son enfant ; les mondes nous apparaissent se balançant devant l'Eternel, comme la goutte de rosée suspendue à un brin d'herbe. Une parole, un souffle, voilà, dit le saint livre, ce qu'a coûté à Dieu la création de l'univers et la formation de l'homme ; tant ces œuvres, si grandes soient-elles, demeurent peu de chose par rapport au Très Haut. Mais, quand l'apôtre saint Paul veut désigner l'Incarnation du Verbe, il se sert de deux mots qui semblent exprimer un retour
(i) Ep. aux Ephés., m, i4-i8.
de Dieu sur soi, et je ne sais quel effort inouï de la volonté divine se repliant sur elle-même : Semetipsum exinanivitl (i) « il s'est anéanti lui-même! » Comme si ce prodigieux abaissement de la divinité était la marque la plus éclatante de sa force ; et cette absorption volontaire, cet anéantissement de soi-même, la plus haute révélation de puissance et de grandeur !
Ne croyez pas, chrétiens, que ces vérités, si élevées qu'elles nous paraissent, soient tout à fait au-dessus de notre portée. Non, même à ne s'en rapporter qu'à nos idées humaines, quelque étroites, quelque bornées qu'elles soient, le Verbe en s'incarnant a fait un acte de puissance extraordinaire. Et, en effet, Mes Frères, il en coûte peu de se montrer puissant quand on l'est réellement, de déployer la vigueur et l'éclat dont on se sent rempli : il n'y a qu'à laisser faire, cela va de soi. Mais vouloir devenir petit, quand on est grand ; mais se dépouiller volontairement du prestige de la gloire; mais se réduire soi-même à un état de faiblesse apparente et pouvoir dire en face du monde : J'avais le moyen d'être tout et j'ai tenu à n'être rien ! n'est-ce pas le comble de l'énergie morale et le faîte de la grandeur ? Que si vous en doutiez, je n'ajouterais qu'un mot : Essayez de vous faire petit, de descendre au-dessous de vous-même, de vous mettre aux pieds des autres, et jugez par là si l'abaissement spontané n'est pas le signe de la vraie puissance. Si donc il pouvait y avoir quelque chose de difficile pour Dieu, ce ne serait pas de faire éclater sa force, mais de la voiler ; ce ne serait pas de monter, mais de des-
(i) Ep. aux Philip., ir, 7.
cendre ; ce ne serait pas l'exaltation de lui-même, mais l'anéantissement volontaire.
Ainsi, Mes Frères, lorsque, prosternés en esprit sur le sol trois fois béni de la Judée, vous contemplez en silence Tétable de Bethléem, où Dieu s'est fait homme, la crèche où repose le Verbe incarné, ah ! ne soyez pas effrayés de tant de faiblesse et de pauvreté ; mais, en face de ces abaissements sublimes, de ces humiliations glorieuses, dites-vous à vous-mêmes : Dieu seul est grand, Dieu seul est fort ! Lui seul a le secret d'unir ainsi les extrêmes, ima summis. De même que Bossuet disait de ce Dieu anéanti : « Il est mort par puissance », nous avons le droit de répéter à notre tour : Il est né par puissance; car, pour lui, descendre, c'est monter. Nous, Mes Frères, nous qui ne sommes rien de nous-mêmes, nous avons besoin de paraître beaucoup ; c'est pourquoi nous cherchons sans cesse à nous élever au-dessus de nos talents ou de notre condition, à nous créer un piédestal, à nous environner de l'éclat des honneurs et du prestige de la renommée, à prendre les dehors d'un mérite sans réalité et d'une grandeur qui reste fausse : tant nous avons conscience de notre faiblesse, tant nous nous sentons à l'étroit dans les limites de notre pauvre et misérable nature ! Mais Dieu, au contraire, qui est la grandeur même, n'a pas besoin de s'en donner l'apparence, et plus il cache sa force, mieux elle éclate. Tandis que l'homme croit s'abaisser en ne s'élevant pas, Dieu s'élève en s'abaissant ; car il est trop grand pour monter. Donc, c'est en descendant au-dessous de lui-même, jusqu'aux minces proportions de l'homme, que Dieu révèle toute sa grandeur. Paraître puissant, quand on est le Tout-
Puissant, qu'est-ce que cela? Mais être le Tout-Puissant et se réduire soi-même à ne paraître plus qu'un homme, plus qu'un ver de terre, rien ou peu de chose, « une telle descente vers l'abjection, s'écrie saint Grégoire de Nysse, c'est le comble de la puissance » ; ad id autem quod est humile et abjectum descensus, est quœdam insignis et redundans copia potestatis (1). En effet, ajoute saint Bernard, c'est unir le plus étroitement possible les deux choses les plus contraires et les plus opposées l'une à l'autre, l'infinie grandeur et l'infinie petitesse ; c'est réunir sans les confondre, dans un seul et même être, sous une seule et même personne, deux natures en apparence inconciliables, incompatibles, la nature divine et la nature humaine. Donc j'ai eu raison de dire, avec le saint docteur, que la puissance de Dieu n'éclate nulle part au même degré que dans l'Incarnation du Verbe, omni miraculo mirabilius est ; et, par conséquent, cet auguste mystère, qu'on prendrait pour un abîme de faiblesse et d'anéantissement, est en réalité un prodige de force et de grandeur ; et comme d'ailleurs la gloire de Dieu n'est autre chose que la manifestation de ses divers attributs, j'en conclus que l'œuvre de l'Incarnation est éminemment glorieuse pour la divinité.
(1) Catechetica oratio, cap. xxiv.
Qu'est-ce à dire, chrétiens ? Est-ce là une vérité purement spéculative, sans résultat pratique, sans influence positive sur vos mœurs, sur votre conduite et votre vie? Ah! gardez-vous bien de le croire ! Si telle était votre pensée, vous n'auriez aucune idée de ce qu'il y a, dans nos mystères, d'efficace et de fécondité. Je prétends, au contraire, que tout est là, dans l'Incarnation du Verbe, que tout découle de ce dogme auguste : le christianisme, l'Evangile, nos lois, nos devoirs. Si, en effet, le Verbe s'est incarné, s'il est descendu au-dessous de lui-même jusqu'au dernier degré de l'abaissement, comprenez-vous que l'Évangile, ce code du Verbe incarné, fasse de l'humilité chrétienne le premier fondement, le point d'appui nécessaire de toute vertu véritable ? Comprenez-vous qu'il vous dise : « Quiconque s'humilie sera exalté et quiconque s'exalte sera humilié? (i) » Et encore : « Que le plus grand d'entre vous se fasse le plus petit; car si vous ne devenez petits comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux? (2) » Qu'il déclare bienheureux, qu'il préconise partout les pauvres en esprit, les humbles de cœur? Qu'il estime à vil prix les dignités, les honneurs, les richesses, tout le vain étalage des mondains? Certes, « ce langage est dur »
(1) S. Math., xxiii, 12 ; S. Luc, xiv, 11 ; xvm, i4-
(2) S. Math., xxiii, 11 ; xvm, 3 ; S. Luc, ix, 48.
pour notre nature orgueilleuse et dépravée. Nous avons peine à comprendre que, pour être vertueux et mériter de plaire au Seigneur, il faille descendre si bas, se faire petit aux yeux des autres autant qu'au regard de soimême : c'est là plus qu'une énigme, c'est une folie pour quiconque n'a pas l'intelligence du mystère d'un Dieu- Homme, né dans une étable et mort sur un gibet. Aussi le paganisme, qui ne soupçonnait pas tant de sublimité, n'entendait rien à ce que nous, Mes Frères, nous appelons l'humilité chrétienne : ses sages s'enveloppaient d'une fausse grandeur et se drapaient dans un orgueilleux stoïcisme ; ses Diogène foulaient aux pieds, avec un orgueil cynique, l'orgueil fastueux de ses Platon ; le terme même, qui, dans le langage de l'Eglise, désigne l'humilité, leur manquait, ou bien il signifiait à leurs yeux la petitesse de l'esprit et la bassesse du cœur. Mais nous, Mes Frères, nous qui, plus heureux que les philosophes de l'ancien monde, avons les yeux fixés sur le berceau d'un Homme-Dieu ; nous qui datons de l'Incarnation du Verbe, il nous est facile de comprendre qu'après un tel exemple et une telle leçon, il ne nous reste plus qu'à suivre, dans la simplicité de notre âme, la voie royale de l'humilité et de l'abaissement volontaire. Avec le mystère de l'Incarnation du Verbe, tout s'explique, tout se dévoile ; sans ce mystère, l'Evangile est une lettre close et une indéchiffrable énigme ; que dis-je ? un non-sens, une absurdité. Mais, aux divines clartés de la crèche de Bethléem, nous découvrons la raison première, l'auguste signification de ces actes ou de ces enseignements qui tout d'abord déconcertent notre esprit et troublent notre cœur. Si le Verbe est descendu des hauteurs de son trône
3o L'INCARNATION DU VERBE
éternel, pour s'abaisser jusqu'aux bas-fonds de la terre ; si le plus grand acte de la divinité a été le plus grand acte d'anéantissement qui se puisse imaginer, comment ne comprendrais-je pas la pénitence, cette humiliation du corps, la foi cette humiliation de l'esprit, l'obéissance cette humiliation de la volonté ! Quel moyen au contraire de concilier avec les abaissements d'un Dieu fait homme la volupté ou l'orgueil des sens, l'incrédulité ou l'orgueil de l'intelligence, l'égoïsme ou l'orgueil du cœur ? C'est de la crèche et de l'étable de Bethléem, c'est des langes et du berceau du divin Enfant, que sort l'anathème qui foudroie la superbe et l'arrogance humaines.
L'Incarnation du Verbe, voilà le résumé de l'Evangile : c'est l'Evangile rendu visible et palpable ; c'est l'Evangile vivant et en acte ; c'est l'Evangile dans sa plus forte expression et à sa plus haute puissance ! Arrière donc ces esprits superficiels et légers, qui se prennent à dire : La morale chrétienne, soit, nous l'acceptons ; mais à quoi bon les mystères? — A quoi bon les mystères? mais les mystères, c'est la source des commandements et la racine des préceptes. Eh ! quelle serait donc, je vous le demande, quelle serait auprès de vous notre force et notre autorité, si, sans recourir à ces dogmes profonds, d'où part et où revient toute morale, nous montions dans cette chaire, pour vous dire tout uniment : Soyez pauvres, devenez humbles, faites-vous petits ! vous ririez de nos maximes, ou bien vous les entendriez, l'œil sec et le cœur froid, comme on écoute les rêveries d'un dilettante ou d'un idéologue. Mais Dieu nous garde de vous parler de la sorte ! Nous appuyons notre doctrine sur ces actes mystérieux de la divinité, sur ces hautes leçons, sur ces grands
PRODIGE DE PUISSANCE Si
exemples ; nous vous plaçons entre Bethléem et le Calvaire, en vous disant, une main étendue vers la crèche et l'autre vers la croix : Voyez, chrétiens, c'est Dieu luimême qui s'humilie, qui s'abaisse, qui s'anéantit ! Puis donc qu'il fait si peu de cas de ce que vous recherchez le plus, il faut bien que les richesses, les honneurs, les plaisirs ne soient que vanité et néant ! Voilà pourquoi notre parole revêt comme la puissance des dogmes qu'elle prêche : elle illumine votre esprit, elle pénètre jusqu'au fond de votre cœur, elle vous jette entre les bras et aux pieds de ce Dieu, qui vous montre, par sa naissance et par sa mort, où se trouvent la vraie puissance et la véritable grandeur.
Car c'est là, chrétiens, la conclusion de tout ce discours. Si, en effet, comme je viens de le démontrer, l'Incarnation du Verbe a été un prodige de puissance, vous abaisser librement c'est prouver votre force. Il y a des incrédules qui, blasphémant ce qu'ils ignorent, se plairont à répéter : L'Évangile, sous le nom d'humilité, commande à l'homme des actes de faiblesse et lui ôte, avec le sentiment de sa dignité, toute énergie morale. Insensés ! qui ne savent pas, ou plutôt qui ne savent que trop ce qu'il faut à l'homme d'empire sur lui-même, pour se déprendre des étreintes de l'orgueil et des molles séductions de la vanité. Quand vous voyez un homme céder sans résistance aux flots qui l'entraînent, dites-vous qu'il fait preuve d'une puissante volonté ? Ou bien vos éloges vont-ils de préférence à celui qui remonte le courant malgré les vagues et les obstacles ? Ainsi en est-il de ceux qui s'exaltent et de ceux qui s'humilient. Les uns cèdent sans combattre : ce sont les lâches et les pusillanimes ;