SUR LA FÊTE DE SAINT PIERRE
la foi et l'amour de Simon-Pierre nous dépassent de toute la hauteur de l'Évangile. Qu'est devenu le feu sacré que cet illustre serviteur de Jésus-Christ a répandu autour de lui ? Voyez un peu : n'est-il pas vrai que la chaleur vitale du christianisme paraît avoir quitté notre société et que le froid de l'indifférence semble avoir gag-né ce grand corps ? N'est-ce pas quelque chose de triste et d'effrayant que cet abandon des principes, cette mollesse des convictions, ce découragement des esprits , cette apathie des volontés, cette lassitude des âmes ? Tout cède au moindre choc, tout chancelle sur ses bases, rien n'est stable ni résolu : nous flottons entre le bien et le mal, nous tournons à tout vent de doctrine ; et faut-il s'étonner, après cela, qu'il n'y ait plus de place parmi nous pour les nobles dévouements, pour les beaux sacrifices, pour la foi et pour l'amour de saint Pierre? Ce n'est pas, Mes Frères, que nous vous demandions cette ardeur, cette générosité qui caractérisaient la foi de nos pères : nous ne vous disons pas de renouveler les prodiges d'un autre temps, de reprendre le chemin de l'Asie pour aller délivrer le tombeau du Sauveur, d'effrayer les solitudes par l'austérité de vos pénitences. Vous ne nous comprendriez pas, et nous-mêmes nous n'avons plus le secret de ces mâles accents, de ces paroles brûlantes. Mais nous vous disons, en vous montrant nos fondateurs et nos grands maîtres : Frères, voici vos modèles et vos pères dans la foi ! soyez fermes et inébranlables comme eux ; apprenez d'eux que tout passe, que rien ne reste, sauf les mérites des bons chrétiens. Ayez donc le courage de vos convictions, dilatez vos cœurs, gardez-vous des mauvaises doctrines et des mauvaises mœurs, n'allez plus du monde à Dieu et de
258 PETITE HOMELIE, ETC.
Dieu au monde, mais dites à Jésus-Christ, du plus profond de votre âme , avec le pêcheur de Bethsaïde devenu saint Pierre : « A qui irions-nous désormais, Seigneur, vous avez les paroles delà vie éternelle ? » Ainsi soit-il.
Habentes ergo pontijicem magnum , Jesum Jllium Dei , teneamus confessionem.
« Puis donc que nous avons un grand Pontife , Jésus , le Fils de Dieu , tenonsnous fermes dans la foi. »
« Ep. aux Hébreux, iv, il\. »
Mes Très Ghers Frères,
Jésus-Christ est l'apôtre et le roi de l'humanité. Il en est l'apôtre, puisqu'il a été envoyé par son Père pour répandre la lumière dans le monde ; il en est le roi, puisqu'il est venu sur la terre pour établir son règne parmi les hommes ; il l'a pénétrée des rayons de sa doctrine, il l'a courbée sous le sceptre de sa justice ; et l'humanité, s'inclinant à la fois devant la double souveraineté de la
(i) Ce sermon paraît être des années i852 ou i853. Il faisait évidemment suite à d'autres discours sur l'apostolat et la royauté de Jésus-Christ.
parole et de la loi de Jésus-Christ, lui a offert tout ensemble l'adhésion de son esprit et l'hommage de son cœur.
Mais, si éclatants, si salutaires qu'aient été l'apostolat et la royauté du Verbe fait chair, ces deux titres n'auraient pas suffi pour régénérer la terre. C'était beaucoup, sans doute, que d'éclairer les hommes sur leur origine, leur nature et leur destinée ; c'était plus encore de régner sur eux par la foi et par l'amour. Et cependant ni la doctrine, ni le gouvernement, ni l'apostolat, ni la royauté des âmes n'eussent sauvé le monde, si Jésus-Christ n'avait joint, à ce double pouvoir d'éclairer et de gouverner les hommes, celui de les sanctifier en les consacrant à Dieu. Il fallait que Jésus-Christ pût faire de nous une chose sainte et sacrée et que, nous élevant vers le ciel, il pût nous présenter à son Père comme une offrande d'agréable odeur. Il fallait, en un mot, qu'il fût notre Pontife, comme il avait été notre apôtre et notre roi. Eh bien, Jésus-Christ a-t-il été le Grand Prêtre ou le Pontife de l'humanité? C'est le sujet sur lequel je viens appeler votre pieuse attention. Ave Maria.
L'apôtre saint Paul exprime, en peu de mots, le premier caractère d'un vrai sacerdoce : la vocation divine. « Personne, dit-il, ne peut s'attribuer à soi-même cet honneur, mais il faut y être appelé de Dieu comme Aaron(i).» Et, en effet, le sacerdoce est une médiation entre l'homme et son Créateur ; ce sont des bras qui s'élèvent
(i) Ép. aux Hébreux, v, l\.
entre le ciel et la terre, c'est une voix qui monte vers le trône de l'Éternel pour faire taire la justice et laisser parler l'amour. Gonséquemment, un homme que le Seigneur n'a point appelé aux honneurs de la médiation se placerait en vain entre le ciel et la terre : ses mains retomberaient impuissantes sur elles-mêmes, et sa voix se perdrait dans le vide sans arriver jusqu'à Dieu, sans trouver d'écho par-delà les limites du temps et de l'espace.
Aussi, l'apôtre saint Paul a-t-il soin d'ajouter que Jésus-Christ n'a point pris de lui-même la glorieuse qualité de Pontife, mais qu'il l'a reçue de Celui qui lui a dit : « Tu es prêtre pour l'éternité, selon l'ordre de Melchisedechj » Tu es sacerdos in œternum secundum ordinem Melchisedech (1). Jésus-Christ a été déclaré prêtre par la bouche de Dieu même, comme il avait été déclaré apôtre par cette parole : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le (2) » ; comme il avait été déclaré roi par cette autre parole : « Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui ; demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage et la terre pour empire (3). » Et ainsi, à l'origine du sacerdoce de Jésus-Christ, comme à l'origine de son apostolat et de sa royauté, se trouve une parole divine qui crée son ministère, qui le confirme, qui le ratifie, qui le déclare authentique et sacré ; une parole éternelle et immuable, qui vient chercher un homme au milieu des autres hommes pour l'établir Médiateur et Pontife de l'humanité : Tu es sacerdos in œternum secundum
(1) Ép. aux Hébreux, v, 6.
(2) S. Matth., xvii, 5.
(3) Psaume II, 7-8.
ordinem Melchisedech, « Tu es prêtre pour l'éternité selon Tordre de Melchisedech ».
Mais, Mes Frères, il ne suffisait pas que Jésus-Christ fût appelé par Dieu pour être le Pontife de l'humanité ; il fallait de plus qu'il fût sacré par Dieu pour devenir le Grand Prêtre de la nouvelle alliance, et qu'ainsi l'onction divine s'ajoutant à la vocation divine l'investit des pouvoirs nécessaires. Car le sacerdoce n'est pas seulement un honneur que nul ne doit s'attribuer à soi-même, mais c'est encore un pouvoir que personne ne peut s'arroger de son propre chef. C'est le pouvoir de consacrer l'humanité à Dieu, de faire des choses saintes, d'exercer des fonctions divines; or, il n'y a qu'une délégation divine qui permette d'assumer une telle charge et, par conséquent, il faut que le rayon d'en haut descende sur le front du prêtre, il faut que le Tout-Puissant arme ces mains débiles d'une force surnaturelle, il faut qu'il place sur des lèvies humaines la parole de son Verbe ; sinon, vous qui n'avez pas été sacré par Dieu, vous qui n'avez pas reçu cette onction intérieure et spirituelle, vous pouvez, il est vrai, accomplir ici-bas de grandes choses, mais non dans cet ordre divin, in iis quœ sunt ad Deum, suivant le mot de l'apôtre, ni avec cette investiture spéciale, qui forment le domaine exclusif et l'auguste caractère du prêtre ; car le sacerdoce, c'est la divinité agissant dans l'homme et par l'homme, pour sanctifier et pour sauver le monde.
Eh bien, Mes Frères, Jésus-Christ a-t-il été divinement sacré, comme il a été divinement appelé pour être le Pontife de l'humanité ? Ecoutez-le, s'exprimant lui-même par la bouche du prophète : « L'Esprit de Dieu est descendu sur moi, parce que le Seigneur m'a revêtu de
son onction sainte », Spiritus Do mini super me, eo quod unxerit Dominus me ( i ). Aussi, le saint roi David, s'adressant à Jésus-Christ, s'écriait : « C'est Dieu lui-même, ô mon Dieu, qui vous a sacré d'une onction de joie, » unxit te Deus, Deus tuus oleo lœtitiœ (2). Ah ! il ne s'agit point ici de l'huile matérielle « qui descendit sur la barbe d'Aaron (3). » L'onction, c'est l'Incarnation. Le Verbe, en s 'unissant à l'humanité sainte du Sauveur, lui communiqua la plénitude de la puissance sacerdotale, de cette puissance qui bénit ce qu'elle rencontre, qui consacre ce qu'elle touche, qui s'interpose entre la justice et le pécheur, qui prie, qui implore, qui intercède, qui fléchit le courroux de Dieu et qui fait monter vers le ciel les remords du coupable pour ramener sur la terre les joies du pardon. Voilà, M. T. C. F., la vertu céleste dont Dieu revêtit Jésus-Christ en le sacrant Pontife, afin qu'il pût à son tour consacrer les hommes, les purifier de leurs fautes, les guérir de leurs infirmités, et que, debout sur le seuil de la création, il élevât vers le trône éternel des mains toujours pleines de grâces et de bénédictions.
Ainsi, mes Frères., Jésus-Christ a été appelé par Dieu et sacré par Dieu pour être le Pontife de l'humanité : ni la vocation divine, ni l'onction divine, n'ont fait défaut à son pontificat. Toutefois, si nous nous en tenions là, nous n'aurions qu'une idée fort imparfaite du sacerdoce de Jésus-Christ. Car, dit l'apôtre saint Paul, « tout pontife est
(1) Isaïe, lxi, 1.
(2) Psaume XLIV, 9.
(3) Id. GXXXII, 2.
établi pour offrir des dons et des victimes (i) » ; et, par conséquent, il faut que nous sachions ce que Jésus- Christ a présenté à Dieu comme l'offrande de son pontificat.
Jésus-Christ a-t-il offert à son Père les biens de ce monde? Non. En se faisant pauvre, il avait totalement renoncé aux dons de la fortune. Qu'est-ce, après tout, que ces trésors d'un jour ? C'est pourquoi vous avez beau amonceler les richesses de la terre, vous ne ferez jamais que superposer de la poussière sur de la poussière. Aussi, l'apôtre saint Pierre disait aux chrétiens de son temps : « Sachez bien que ce n'est point par des objets corruptibles, comme l'or et l'argent, que vous avez été rachetés », scientes quod non corruptibilibus auro vel argento redempti estis (2). Mais si Jésus-Christ n'a pas offert à Dieu les biens terrestres et corruptibles, serait-ce par le sang des animaux qu'il fût entré dans le sanctuaire ? Non, dit saint Paul, car, s'il est vrai que « les péchés ne sont pas remis sans effusion de sang », sine sanguinis effusione non fit remiss io (3) ; « ce n'est pas le sang des taureaux et des génisses » qui peut les effacer » , nequeper sanguinem hircorum aut vitulorum. C'est un sang muet qui ne crie pas vers le ciel, c'est un sang stérile qui ne féconde pas la terre ; et, par conséquent, si tel avait été le sacerdoce de Jésus-Christ, il n'eût point différé de celui d'Aaron : ce n'eût été qu'une figure de plus et le prolongement d'une ombre.
(1) Ép. aux Hébreux, v, 1.
(2) ire Ép. de S. Pierre, 1, 18
(3) Ép. aux Hébreux, ix, 22.
Qu'est-ce donc que Jésus-Christ a offert à son Père? Pontife de la nouvelle alliance, j'entends la voix qui t'appelle au sacerdoce, je vois le signe de ta vocation et l'auréole de ton sacre, mais où est ton offrande, où est ta victime ? Ah ! M. T. G. F., il y a dans l'homme quelque chose de plus noble, de plus élevé, de plus précieux que les richesses de la terre et le sang- des animaux qui l'entourent. Dépouillez-le de tout, faites-le pauvre et misérable, mettez-le nu comme il est sorti du sein de sa mère, il lui restera toujours un bien meilleur que tous les autres : c'est sa vie, c'est le sang de ses veines ; et ce bien, si intime, si profond, est tellement son bien, que nul n'est admis à le lui demander, si ce n'est Dieu et la patrie : Dieu qui donne la vie et la patrie qui la protège. Hors de là, nul n'a droit au sang de l'homme, car le sang de l'homme est ce qu'il y a de plus grand et de plus respectable sur la terre. Et, maintenant, voyez-vous le Pontife de la nouvelle alliance ? Le voyez-vous entrer dans le sanctuaire , en portant dans ses mains saintes et vénérables le calice de son sang : per proprium sanguinem introivit in sancta (i)? Et que dit-il en élevant vers son Père ce calice rédempteur? Écoutez : Père, vous n'avez point agréé les victimes, les oblations, les holocaustes et les sacrifices pour le péché, offerts selon les rites de la loi ; mais vous m'avez formé un corps ; corpus autem aptasti mihi ; et alors j'ai dit : Me voici ; tune dixi : Ecce venio (2). Suivez, chrétiens, suivez votre Pontife hors du camp,
(1) Ép. aux Hébreux, ix, 12,
(2) Id.y x, 5-7.
extra castra (i); entrez avec lui dans le tabernacle nouveau ; ce tabernacle, c'est le Calvaire ; l'autel, c'est la croix ; l'offrande, c'est son propre sang : sang libre, puisqu'il est librement offert par Celui qui a le droit de donner sa vie et de la reprendre comme il lui plaît ; sang innocent, car « il était convenable que nous eussions un Pontife saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs » , talis enim decebat ut nobis esset Pont if ex sanctus, innocens, impollutus, segregatus apeccatoribus (2) ; sang victorieux, puisqu'il triomphe de Dieu en l'apaisant, de l'enfer en le terrassant, du monde en le sauvant ; sang martyr, car c'est le sang du témoignage, du sacrifice et de l'amour ! 0 Pontife, je ne te demande plus où est ton offrande, où est ta victime : ta victime, ton offrande, c'est toi-même, c'est ton sang, c'est ta vie. Disparaissez donc, sacrifices de l'ancienne loi, cessez d'ensanglanter le pavé du temple ; abaissez-vous, voile de l'antique sanctuaire, laissez entrer le sang de la nouvelle alliance ; ce sang qui parle plus haut que le sang d'Abel et que le sang de l'agneau du passage ; car c'est le sang de l'apôtre, le sang du martyr, le sang du Pontife, le sang de Dieu !
Voilà, M. T. C. F., ce qui fait l'excellence du sacerdoce de Jésus-Christ : c'est qu'outre la vocation divine et l'onction divine, il s'y rencontre une victime également divine. Et cependant l'apôtre saint Paul ne croyait pas avoir suffisamment relevé le pontificat de Jésus-Christ, s'il n'en avait fait ressortir en même temps les divins effets. Le
(1) Ép. aux Hébreux, xm, i3.
(2) Id.y vu, 26.
Pontife que nous avons, dit-il, a été exaucé à cause de la grandeur de son hommage et, par une seule oblation, il a rendu parfaits à jamais ceux qu'il a sanctifiés (1). Et, en effet, si rien n'est plus précieux que le sang- de l'homme, rien aussi n'est plus fécond. Qu'y a-t-il, que peut-il y avoir de plus fort, de plus efficace, de plus éloquent, qu'un sanggénéreux versé pour une sainte cause ? Eh bien , si telle est déjà la fécondité du sang de l'homme, que sera-ce du sang d'un Dieu ? Si le cœur de l'homme se laisse toucher et attendrir par les larmes , le cœur de Dieu résistera-t-il au sang d'un Dieu? Mettez d'un côté les crimes de l'humanité, et de l'autre le sang du Christ : si grandes, si nombreuses que soient nos iniquités, que sont-elles en regard du prix de rachat ? Quand le Pontife éternel élève vers le ciel la coupe de son sacrifice, oh ! alors, à la vue de ce sang héroïque, de ce sang bien-aimé, Dieu oublie nos fautes ; nos abominations disparaissent devant lui, l'arrêt de mort s'échappe de ses mains ; et, au lieu de la justice et du châtiment, en face de nos misères et de nos malheurs, il ne reste plus que l'amour qui a tout pardonné et le sang du Christ qui a tout sauvé.
Que ne puis-je, M. T. C. F., vous faire admirer l'inépuisable fécondité du pontificat de Jésus-Christ et vous faire comprendre, avec l'apôtre saint Paul, quelle est la longueur, la largeur, l'élévation et la profondeur de ce mystère d'amour (2)! Du haut du Calvaire, le sang de Jésus-Christ a atteint l'humanité d'une extrémité à l'autre : y a-t-il un coin de terre , y a-t-il un homme qui ne
(1) Ép. aux Hébreux, v.
(2) Ép. aux Éphés., m, 18.
soit à portée de ce sang- réparateur? Oh non, le Christ a une goutte de sang pour chacun de nous. J'aperçois déjà la première trace de ce sang- adorable sur le berceau du monde naissant, j'en découvre le dernier vestige sur les ruines futures de l'Univers et, entre ces deux pôles extrêmes de la destinée humaine, le Pontife de l'humanité tient au-dessus de nos têtes son calice toujours plein. Voyez comme il l'épanché sur l'Église : chaque goutte de ce sang immortel tombant sur la terre fait un saint, une vierge, un héros, un martyr. Mais ce n'est pas la terre seulement qui boit le sang de Jésus-Christ ; non seulement il coule comme un fleuve à travers les siècles et se répand sur le monde'entier : il pénètre jusqu'au sein des abîmes, et porte le rafraîchissement et la paix dans les flammes où les justes achèvent leur expiation. Puis, s'élevant au plus haut des cieux , le Pontife éternel a pris place à la droite de Dieu son Père et, les mains étendues vers l'humanité, « il est toujours vivant afin d'intercéder pour nous », semper vivens ad interpellandum pro nobis (i) ; son cœur de prêtre parle toujours, son sang ne tarit jamais, et de ses plaies sacrées s'échappent autant de voix qui implorent notre pardon ; car son sacerdoce n'a pas de fin, comme sa doctrine n'a pas de fin, comme son règne n'a pas de fin : il est docteur, il est roi, il est prêtre pour l'éternité : sacerdos in œternum secundum ordinem Melchisedech.
Approchons donc avec confiance, M. T. C. F., du trône pontifical de Jésus-Christ : c'est de là que descendent sur les hommes la lumière et la force, la grâce et la vie.
(i) Ep. aux Hébreux, vu, 25.
Offrez-lui vos larmes et vos prières, afin qu'il y mêlé son sang et ses larmes et qu'ainsi vous obteniez miséricorde auprès de Dieu. Jadis, quand le grand prêtre entrait une fois par an dans le sanctuaire de l'ancienne loi, il paraissait devant Dieu chargé des prières d'Israël. Eh bien, Jésus-Christ est entré dans le sanctuaire par un tabernacle qui n'est pas de main d'homme ; il y est entré, non pas comme Aaron, avec du sang qui n'est pas le sien, mais avec son propre sang ; il y est entré non pas pour en sortir, mais pour y demeurer éternellement ; il y était hier, il y est aujourd'hui, il y sera dans tous les siècles. Ramassons, chrétiens, tous nos vœux, toutes nos demandes, tous nos besoins ; confions-les à notre Pontife, afin qu'il les porte devant le trône de la majesté divine. Il s'est chargé de nos péchés, lui, le saint des saints : il se chargera également de nos larmes et de nos supplications. Je suppose qu'au moment où je vous parle, ce Pontife sauveur se tienne debout devant cet autel, prêt à y déposer nos prières : ah ! Mes bien-aimés Frères, que ne lui demanderiez-vous pas? Vous lui demanderiez un cœur pur, un cœur chaste, un cœur charitable, vous lui demanderiez le pain de chaque jour, la bénédiction du travail, le repos de la semaine ; ou bien vous imploreriez un rayon de sa grâce pour la conversion d'un frère égaré, une goutte de son sang pour l'âme d'un père, d'une mère, qui souffrent peut-être dans le lieu de l'épreuve... Eh bien, ce que j'ai supposé, la foi vous apprend que c'est une réalité : Jésus-Christ possède un sacerdoce éternel, toujours il est debout devant l'autel de son sacrifice, pour exposer à Dieu nos besoins et nos misères. Tenez, Mes Frères, si l'esprit de foi nous animait, que ne ferions-
nous pas? Tous les dimanches nous nous réunissons ici pour mettre aux pieds de Jésus-Christ nos demandes et nos prières : mille à quinze cents voix qui s'élèvent vers le ciel ! Mais, si nous avions une ferme confiance dans le sacerdoce de Jésus-Christ, dans sa médiation toute puissante et souveraine, il y aurait là de quoi attirer sur Paris et sur la France entière des fruits de paix et de sainteté, des trésors de grâces et de bénédictions. 0 Jésus, Pontife et Sauveur, faites que nous estimions votre sang et que, l'estimant à sa juste valeur, comme le sang d'un Dieu, nous ayons le courage de tout demander et le bonheur de tout obtenir! Ainsi soit-il.
Mes Frères,
La voilà donc terminée cette octave de la Fête-Dieu. Ils ont passé, comme tout passe sur la terre, ces jours de sainte allégresse, ces jours de grâces et de bénédictions. Depuis dimanche dernier , sur tous les points du globe , partout où l'Eglise catholique peut déployer librement la majesté de son culte, depuis la capitale du monde chrétien jusqu'au hameau le plus reculé, pape, évêques, prêtres, rois et peuples, petits et grands, riches et pauvres, tous ont fait à l'Eucharistie un cortège d'honneur et formé autour d'elle un concert de louanges et d'adorations. Et maintenant, chrétiens, au terme de ces touchantes manifestations du monde catholique, une dernière fois sortant du tabernacle, Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant, va
(i) Prononcée, croyons-nous, en i855.
parcourir vos rangs, vous bénir et, dans votre personne, sous les voûtes de cette église patronale de Paris et de la France, votre cité, votre empire, vos magistrats, vos armées, le peuple, l'humanité. Et alors, quand vous aurez reçu cette dernière et solennelle bénédiction, vous rentrerez dans vos familles , tout frappés du spectacle de ces grandes choses, tout pleins de salutaires pensées.
Car — et c'est là ce que Dieu m'inspire de vous dire en ce moment — il ne faut pas que ces solennités ne produisent en vous que des émotions passagères et stériles. Il ne faut pas que ces fêtes de Tannée chrétienne traversent votre âme sans y laisser des traces profondes, de vivants souvenirs. Vous admirez, Mes Frères, les belles cérémonies de la religion ; et, à l'aspect de tant de pompe et de magnificence, vous vous dites : Oh ! les merveilleuses scènes de la foi ! il ny a que l'Eglise catholique qui ait le secret de ces enthousiasmes; hors d'elle tout est froid et glacial. Voilà ce que vous vous dites et à bon droit. Mais, de grâce, ajoutez quelque chose. Car si l'Eglise vous convie dans ses temples, au pied de ses autels, sous le regard de Dieu ; si elle vous met en face de tout ce qu'elle a dans sa liturgie de plus imposant, de plus splendide, ce n'est pas pour frapper vos yeux de l'éclat d'une vaine cérémonie, c'est afin de soulever votre âme de la terre, de l'arracher un instant aux petitesses d'ici-bas, de l'émouvoir, de l'enflammer, de la porter à Dieu sur les ailes de la prière et de l'amour. Et nous avons besoin, Mes Frères, moi qui vous parle et vous qui m'écoutez, nous avons besoin, tous tant que nous sommes, que de temps à autre la religion, s'entourant de ses pompes divines, élève sa grande voix et nous rappelle à tous les choses de Dieu et de l'éternité. Vous
surtout, vous les hommes de ce siècle, habitants de Paris, au milieu de vos affaires, de vos travaux, de vos constructions, distraits que vous êtes, du matin au soir, des intérêts de votre âme par les soins matériels, par les nécessités de la vie, par les mille préoccupations du commerce et de Tindustrie , vous avez besoin , ah ! entendezmoi bien, M. T. G. F., vous avez besoin que la religion vous arrache quelques instants au tourbillon qui vous entraîne et que, vous plaçant en présence de Jésus-Christ qui vous jugera tous, elle vous dise : Frères, n'oubliez pas votre âme, songez à votre avenir, à vos destinées; car, voyez-vous, quoi que vous fassiez, tout passe : la fortune change, la santé se consume, la beauté se flétrit, l'amitié s'altère, la gloire se dissipe, la vie s'éteint ; seule la foi, seule la vertu, seule la sainteté restent, car seules elles sont comme Dieu immortelles !
Et voilà, chrétiens, les saintes pensées qui se dégagent de cette auguste solennité, qui doivent vous accompagner hors de cette enceinte et vous suivre le long de la vie. Oui, en ce moment, sortez de vous-mêmes, ramassez toute la foi dont vous êtes capables, soyez tout entiers aux divines choses qui se préparent. Car cette procession qui va se faire sous vos yeux, savez-vous bien, Mes Frères, ce qu'elle signifie, ce qu'il y a, dans cette marche sainte, de sens profond, de mystérieux symbolisme? Cette procession solennelle , cet étendard de la croix qui précède, ces bannières qui flottent, ces enfants, ces jeunes vierges, ces hommes qui suivent, ces prêtres qui prient et, enfin, au milieu d'eux, ce grand Dieu qui ne dédaigne pas de traverser nos rangs, tout cela, chrétiens, est une image, une figure, une représentation vivante de l'immense
procession de l'humanité vers Dieu, du temps vers l'éternité. De même que la procession part de l'autel et, après avoir parcouru lentement ces nefs majestueuses, revient à l'autel, ainsi l'humanité, cette cité voyageuse que nous sommes, est partie de Dieu et, après avoir parcouru ce globe de la terre, retournera vers Dieu. L'humanité, elle aussi, s'avance à travers les siècles, la croix en tête! la croix, autour de laquelle les peuples s'agitent, les empires s'élèvent et tombent, les nations paraissent et disparaissent ! la croix, le signe du ralliement, le drapeau de la divine patrie ! Dans cette marche lente et solennelle qui la conduit à Dieu, l'humanité, elle aussi, aura eu ses quatre grandes stations : la station de l'Éden , la station du Sinaï, la station du Calvaire, la station de l'éternité , et, à chacun de ces quatre moments principaux de son histoire et de sa vie, elle aura reçu de Dieu de nouvelles bénédictions. Enfin, comme si ce n'était pas assez pour elle d'avoir été bénie par Dieu d'intervalle en intervalle, l'humanité elle aussi emporte Dieu avec elle à travers le temps et l'espace : non seulement la parole et la loi de Dieu, mais encore, depuis dix-neuf siècles, l'Homme- Dieu, qui la soutient, qui la console, qui la sanctifie ! Puis, chrétiens, quand ce long convoi des peuples aura défilé devant le Seigneur, quand les siècles suspendus à la personne de Jésus-Christ auront terminé leur cours, cette procession de l'humanité s'arrêtera au pied du trône de Dieu , et là , dans le silence de l'attente, elle recevra cette bénédiction suprême qui la transfigurera au sein de la gloire.
Or donc, vous tous qui m'écoutez, vous en êtes, de cette grande procession des hommes vers Dieu ; vous y avez
chacun votre rang, votre place. Vous aussi vous êtes venus de Dieu, vous retournerez à Dieu. Encore quinze, vingt, trente années, et vous serez arrivés au terme. Y pensezvous? Ah! je le sais bien, et je le dis avec bonheur, l'immense majorité de cette assemblée y pense ; mais peut-être en est-il ici, ce soir, qui sont loin de Dieu et que la curiosité seule attire dans ce temple. Ah ! Mes Frères , permettez qu'en ce moment notre cœur de prêtre déborde au milieu de vous, car votre âme nous est bien chère. Nous voudrions que cette journée, que l'auguste cérémonie de cette soirée ne fussent pas perdues pour vous. Peut-être Dieu a-t-il choisi cet instant pour vous ramener à lui, pour toucher votre cœur, pour l'ébranler. Voilà huit jours que, du fond de ses tabernacles, Jésus- Christ vous presse, vous sollicite, vous conjure. Ah! ne résistez pas plus longtemps à l'appel qu'il vous adresse, revenez aux pratiques de la foi, aux devoirs de la religion. La religion! mais elle est si bonne, elle est si douce au cœur, elle fait tant de bien à l'âme ! Sans elle, la vie est si triste, la vie est si dure! Quoi! travailler du matin au soir, gagner son pain à la sueur de son front, être accablé par mille maux, mille souffrances, n'avoir en partage ici-bas que la maladie et la mort, et cela sans espérance, sans avenir, et ce serait là la destinée humaine ? Oh ! non, non ! Regardez plus haut. C'est vers Dieu que vous marchez , c'est Dieu qui vous attend, c'est Dieu qui vous ouvre les bras et qui, si vous savez être dignes de lui en accomplissant sa loi sainte, vous réserve une gloire sans égale et un bonheur sans fin. Oui, Mes bien chers Frères, je ne sais pourquoi, mais j'en ai la ferme confiance, j'attends de Dieu, j'espère
de son amour, de sa bonté, que cette sainte octave n'aura pas été vaine pour vous, qu'au contraire, pour plusieurs d'entre vous, elle sera devenue une époque de renouvellement , de changement intérieur, le point de départ, le commencement d'une vie meilleure et plus pure. Vous, âmes pieuses, qui saviez déjà, par une longue expérience, tout ce qu'il y a dans l'Eucharistie de bonheur et de suavité , vous avez resserré ces liens dont la force égale la douceur, vous avez retrempé votre âme dans les eaux vives de la grâce et de la charité, vous avez appris de nouveau, vous avez éprouvé, vous avez senti plus profondément que jamais que ni les plaisirs de la terre même les plus légitimes, que ni les joies de la famille, ni les douceurs de l'amitié , ni tout ce qu'il y a dans les affections humaines de plus vif et de plus délicat ne saurait égaler le bonheur d'une âme qui puise dans l'union avec Jésus-Christ une source intarissable de joie et de félicité. Venez donc souvent consoler Notre-Seigneur de l'ingratitude des uns, de l'indifférence des autres et, priant au pied de son autel pour ceux qui ne le connaissent pas ou qui le méconnaissent, assurer votre salut en obtenant celui de vos frères. Et vous, ô Mes Frères, qui n'êtes pas heureux ici-bas, qui n'avez pas reçu en partage le bienêtre, la fortune, les consolations de la terre, ou qui avez été éprouvés par des pertes cruelles, qui peut-être n'échappez pas aux chagrins domestiques, vous tous qui souffrez, qui êtes dans la peine (et qui est-ce qui ne souffre pas sur la terre ? qui n'a pas ses amertumes ?) ah ! quand vous sentirez ce glaive de la douleur, qui perce, qui brise, qui déchire le cœur, n'oubliez pas que vous trouverez toujours dans le Dieu de l'Eucharistie un ami qui vous restera, lors
même que tous les autres vous auront abandonnés, un cœur dans lequel vous pourrez épancher vos larmes et vos tristesses. Vos larmes, il les séchera; vos tristesses, il les consolera; vos souffrances, il les adoucira. Vous porterez avec plus de résignation le poids de l'existence, le fardeau de la destinée, sûrs que vous serez de posséder dans l'Eucharistie le gage d'une vie meilleure et d'un avenir plus heureux. Et vous, enfin, âmes tièdes, âmes faibles, pécheurs pour qui, à l'exemple de notre divin Maître, nous nous sentons des entrailles de père, chères âmes qui gémissez sous le poids de vos fautes, pour rompre ces liens qui vous captivent, ces chaînes qui vous oppressent, vous avez besoin de force, de vigueur, d'énergie ! Ne craignez pas. Vous avez appris pendant cette octave que le Dieu de l'Eucharistie est un Dieu de bonté, que son sceptre est un sceptre d'amour, que son trône est un trône de clémence et de miséricorde. Ah! Mes bien chers Frères, rentrons tous en nous-mêmes et du fond de notre cœur faisons à Jésus-Christ la consécration de notre vie. Et vous, divin Sauveur, recevez cette offrande de tout ce que nous avons, de tout ce que nous sommes ! Voilà que depuis huit jours nous sommes à vos pieds, nous vous entourons de nos hommages, de nos prières, de nos adorations. Hélas! c'est trop peu en retour de tout ce que vous avez fait pour nous ! vous qui, pour nous, avez donné votre sang, votre vie ; vous qui tous les jours vous offrez en nourriture à nos pauvres âmes. Et maintenant que vous allez rentrer dans ce tabernacle où l'amour vous retient captif au milieu des hommes, ah! bénissez-nous tous. Bénissez cette pieuse assistance qui vous adore et qui vous aime. Bénissez du haut de la montagne de Sainte-
Geneviève qui domine la grande capitale, bénissez cette ville de Paris, où, malgré tous ses égarements, vous comptez de si pieux et de si nombreux fidèles. Bénissez ce peuple français qui, comme aux vieux jours de son histoire, est toujours votre peuple de choix et de prédilection. Bénissez, ah! comment pourrais-je les oublier? bénissez ces fils de la France , nos amis et nos frères, qui , sur la terre lointaine, versent leur sang pour nous en le versant pour la patrie. Bénissez-nous tous et, après nous avoir bénis pour le temps, à notre heure dernière, étendez sur nous vos mains paternelles et bénissez-nous pour l'éternité ! Ainsi soit-il.
SUR
L'EUCHARISTIE (l>
Quid est homo quia magnificas eum?
« Qu'est-ce que l'homme, Seigneur, pour que vous le fassiez si grand ? » Job, vu, 17.
Mes Frères,
C'est le cœur encore tout charmé de la belle cérémonie d'hier soir que je viens vous entretenir de la sainte Eucharistie qui en était l'âme et l'objet. Sans doute, et votre pieux recueillement le témoignait assez, vous avez ressenti comme nous cette émotion souveraine qu'inspirent au chrétien les beaux spectacles de la foi, les grandes choses de Dieu. Car, vous le savez bien, ce ne sont point là de vaines pompes qui parlent aux yeux et ne disent rien au cœur ; ce ne sont pas des hommes qui s'agitent autour d'un homme, ce n'est pas un éclat qui brille, un appa-
(1) Fait suite au précédent.
reil qui se déploie pour célébrer les gloires de la terre. Non, vous l'avez senti, vous l'avez vu : c'est autour de Dieu présent sur la terre que nos âmes se sont émues et que nos cœurs ont tressailli. C'est autour de Jésus-Christ, l'immortel roi de gloire, que l'Église catholique, rassemblant tout ce qu'il y a dans la création de splendeur et d'harmonie, tout ce qu'il y a sur les lèvres des hommes de prières, de louanges, d'adorations, que l'Eglise, dis-je, recueillant ces mille voix qui s'élèvent de toutes parts, du sein de la nature et de l'humanité, les a renvoyées vers Dieu comme un hymne solennel de reconnaissance et d'amour.
Voilà, Mes Frères, l'émouvant spectacle que vous avez contemplé hier soir, et dont la pompe religieuse s'est prolongée depuis le hameau le plus obscur jusque dans cette capitale du monde civilisé : la glorification du Dieu de l'Eucharistie par la nature et par l'humanité. Et pourquoi donc, chrétiens, l'Eglise catholique réunit-elle autour de l'Eucharistie tout ce qu'il y a dans la nature et dans l'humanité de magnificence et d'amour ? Ah ! vous le devinez sans peine, c'est que l'Eucharistie est la gloire de l'Eglise comme elle est notre gloire à tous. Oui, c'est quand je vois ce grand Dieu descendre de son trône pour faire du cœur de l'homme le siège de sa puissance, c'est alors que je m'écrie dans le ravissement de mon âme : Quid est homo, quia magnificas eum ? « Qu'est-ce que l'homme, Seigneur, pour que vous le fassiez si grand ? » C'est de ce point de vue, Mes Frères, que je vais envisager l'Eucharistie, heureux si je parvenais à vous faire estimer à sa valeur ce don incomparable. Je dis donc, et c'est là tout mon sujet, que l'Eucharistie communique à
l'homme une grandeur souveraine et que , pour le maintenir à ce degré d'élévation, elle lui confère de plus une force divine égale à cette grandeur. Ave Maria.
En essayant de vous rendre sensible cette double vérité, j'ai contre moi quelque chose qui, loin de me rassurer, me trouble et m'effraye : c'est la clarté même et l'évidence de mon sujet. J'ai peur d'affaiblir par la parole ce qui se conçoit mieux et se sent plus vivement qu'on ne le pourrait expliquer. Et dès lors, m'effaçant derrière un dogme qui parle assez de lui-même, je devrais peut-être, chrétiens, me contenter de vous dire : L'Eucharistie, c'est Dieu ; Dieu c'est l'Eternel, l'Immense, l'Infini ! Puis, après avoir jeté ces deux mots-là au milieu de l'assemblée, rester dans le recueillement de mon âme en vous laissant au silence de la vôtre, tout étonnés de vous-mêmes et de votre dignité.
Toutefois, Mes Frères, car je vous avoue qu'il n'y a pas de vérité qui impressionne plus mon cœur et l'enflamme davantage, je vais, s'il est possible, faire quelques pas de plus et, amenant devant le tabernacle toutes les gloires humaines, établir par elles que l'Eucharistie communique à l'homme une grandeur souveraine.
Et en effet, chrétiens, qu'est-ce qui fait d'un homme qu'il est grand ? C'est qu'il participe dans un certain
degré à la divinité, c'est qu'il y a un reflet d'en haut sur son front ou dans son âme, c'est qu'il porte quelque chose de Dieu sur ses lèvres ou dans ses mains ; et plus ces signes sont évidents, plus aussi les hommes eux-mêmes lui reconnaissent de noblesse.
Certes, Mes Frères, il n'y a rien là qui soit difficile à saisir. Tout le monde s'accorde à reconnaître que la grandeur véritable se juge à cette marque. Voyez un peu. Un homme paraît qui traverse son siècle comme l'éclair fend la nue. Il va portant sur son front ce caractère sacré qui n'est le partage que d'un petit nombre, je veux dire l'auréole du génie. Il découvre, il invente, il crée. Nous le disons grand, et à bon droit. Pourquoi, si ce n'est parce que le génie est une apparition de Dieu dans l'homme ? Otez ce rayonnement divin, que restera-t-il sur ce front découronné ? Peu de chose assurément. Je me trompe, il restera ce qui nous reste à tous, ce par quoi nous sommes tous grands : la raison, l'intelligence. Or, la raison de l'homme, même dépouillée de ce don rare qui s'appelle le génie, est encore un magnifique apanage, parce que, si faible qu'elle soit, elle est toujours, dans l'obscur laboureur comme dans le pâtre de la montagne, un reflet de la lumière divine, un rayon de Dieu dans l'âme.
Je pourrais dès maintenant conclure que l'Eucharistie, c'est-à-dire le don de Dieu à l'homme, nous communique à tous une dignité souveraine. Mais non, vous me permettrez d'insister, parce que les avantages de l'esprit touchent moins que ceux du cœur. Donc, laissant derrière moi la grandeur intellectuelle, la raison, le génie, je vais droit à la grandeur morale. Quelle admiration l'humanité n'a-t-elle pas pour les saints ? D'où vient qu'elle les révère
au-dessus de tout ce qui brille ici-bas, si ce n'est parce que la vertu, bien plus que l'esprit et le génie, est une participation de Dieu, un reflet de la sainteté divine dans l'âme humaine ? Nous tombons à genoux devant les saints, parce qu'ils nous apparaissent vraiment comme des hommes de Dieu.
Donc, Mes Frères, la sainteté et le génie, la vertu et l'esprit prouvent également que l'homme n'a de noblesse qu'au degré où il participe à la divinité. Or, qu'y a-t-il après la grandeur intellectuelle et la grandeur morale ? Il y a une troisième grandeur que je ne devrais pas nommer, car elle est peu de chose à côté des deux autres, malgré tout l'éclat qui la recouvre. Un homme tient dans ses mains les rênes d'un empire, il fait mouvoir à son gré des milliers de volontés, il règne, il gouverne. Je sais bien que vous ne comprenez plus qu'à demi le prestige royal, parce que cinquante années d'agitations ont affaibli en vous le respect de la couronne, mais enfin vous ne me direz pas qu'il n'y a pas là de la grandeur. Expliquez-moi donc ce qui fait la dignité des rois. Est-ce parce qu'un vain éclat, une pompe extérieure, environne d'ordinaire les pouvoirs humains ? Non, tout cela n'est rien, ou peu s'en faut. Ce qui donne au pouvoir son auguste caractère, ce qui en fait, comme disait Tertullien, une seconde majesté, c'est que les hommes qui en sont revêtus participent à un attribut divin ; c'est qu'un rayon de la puissance divine, descendu sur eux, les transfigure et les grandit. Otez cette main de Dieu qui les arme du glaive, ce reflet supérieur qui les illumine, il leur restera peut-être quelque semblant de force et de gloire, mais ils manqueront de grandeur, n'ayant plus de divinité.
Ah ! je sens bien , mes Frères , que cette triple vérité, si évidente qu'elle soit, n'est qu'un faible acheminement à l'incomparable dignité que je vais dire. J'avais besoin néanmoins d'user de comparaisons et, par l'examen de ce qu'il y a de plus auguste sur la terre, du pouvoir, de la sainteté, du génie, de constater en peu de mots la loi générale de la grandeur.
Et maintenant, chrétiens, s'il est vrai que l'on s'élève et que l'on grandit à mesure qu'on participe à Dieu ; s'il est vrai qu'il suffit d'un simple rayonnement de la divinité pour placer des hommes dans un rang supérieur, dites-moi, ne comprenez-vous pas que l'Eucharistie nous communique une grandeur et une dignité souveraines? L'Eucharistie ! Mais ce n'est plus un simple rayon d'en haut, un pâle reflet de la lumière, de la puissance et de la bonté divines ; c'est Jésus-Christ lui-même, c'est Dieu ! Ah ! « qu'est-ce donc que l'homme, Seigneur, pour que vous le fassiez si grand ? » Déjà, en le créant, vous aviez fait de lui la merveille de la nature. Oui, le corps humain, c'est-à-dire la partie la plus infime de notre être, excite déjà l'étonnement et mérite l'admiration par la perfection de ses organes, par la dignité de son maintien, par la souplesse de ses mouvements, par la beauté de ses formes, par la finesse de ses tissus, par l'heureuse distribution et l'étroit enchaînement de toutes ses parties. Que dis-je? par delà ce vêtement d'atomes qu'un souffle fait tomber en poudre, il y a ce qui prête la vie à toutes ces molécules inertes et passives, il y a la pensée qui oblige l'univers tout entier à se réfléchir en elle, il y a le sentiment qui embrasse l'infini dans son incommensurable capacité, il y a la volonté avec sa liberté souveraine et son indomptable énergie, il
y a l'âme. Assurément, c'est là un magnifique ensemble. Mais quand je vois tant de grandeur et de noblesse couronnées par le don de l'Eucharistie ; quand je pense que Dieu lui-même ne dédaigne pas d'habiter ce corps, de faire de cette âme le temple de sa divinité, son sanctuaire, son tabernacle ; quand je songe à ce rendez-vous sublime du ciel et de la terre, à ce contact mystérieux de l'infini et du fini qui se touchent et se joignent dans un être d'un jour, limité entre un berceau et une tombe : oh ! alors, à la vue de tant de merveilles, je sens mon cœur tressaillir d'allégresse, je m'écrie avec Tertullien : 0 homo, grande nomen ; « ô homme, que tu es grand ! »
L'Eucharistie ! le don de Dieu à l'homme ! Mais, mes bien chers Frères, si, faisant trêve pour quelques instants à nos distractions, aux affaires de ce monde, à l'agitation de nos cœurs, nous réfléchissions dans le calme de notre âme à la hauteur infinie où ce sacrement nous élève, je ne sais si je ne me trompe, mais il me semble que cette pensée-là suffirait pour transformer notre être. Je vous disais, il n'y a qu'un instant, que l'homme n'est grand que dans la mesure où il participe à Dieu ; mais est-il possible de concevoir ici-bas une participation plus directe et plus intime à la divinité que par l'Eucharistie? Quand saint Augustin, cet homme dont le génie voyait de si haut et si loin, lorsque, dis-je, il découvrait du regard de la foi, au front du chrétien, le signe sacré qu'y dépose la grâce divine, il s'écriait : Magna res est signum Christi ; « c'est une grande chose que d'être marqué du sceau de Jésus-Christ. » Quand saint Léon, ce docteur sublime de l'Incarnation, considérait ce que l'apparition de Dieu dans une chair humaine a valu à l'humanité de noblesse et de
grandeur; il disait : Agnosce, o christiane, dignitatem tuam ! « reconnais, ô chrétien, quelle est ta dignité ! » Et certes j'épuiserais plutôt les ressources de la parole que de vous montrer tout ce que la grâce et l'Incarnation ont fait rejaillir de dignité sur notre pauvre nature. Mais, écoutez Tertullien parlant de l'Eucharistie ; je crains presque de citer les paroles de ce grand esprit, tant il y a de force dans leur vérité : Caro corpore et sanguine Christi pascitur, ut anima de Deo saginetur ; « notre chair se nourrit du corps et du sang de Jésus-Christ, pour que notre âme s'engraisse de Dieu même. » Oui, il y a plus qu'un rayon de Dieu, plus qu'un reflet de sa grandeur qui passe en nous : c'est Dieu lui-même, c'est le corps d'un Dieu qui s'unit à notre corps, c'est son sang qui se mêle au nôtre, qui coule dans nos veines et bat dans nos poitrines ; c'est le cœur d'un Dieu qui se pose sur notre cœur, c'est l'âme d'un Dieu qui vient toucher la nôtre, c'est la substance divine qui attire à elle notre faible substance, la pénètre et la transforme, de telle sorte qu'à la divine hauteur où l'Eucharistie vous élève, vous disparaissez pour moi et qu'il ne reste plus au regard de mon âme que Dieu, Dieu qui agit en vous, qui vit en vous et qui, vous faisant ainsi participer à sa propre nature, vous prête sa dignité et vous élève jusqu'à lui.
Je sais bien, Mes Frères — et c'est là ce qui trompe tant d'hommes rebelles à croire ce qu'ils ne peuvent ni voir, ni sentir, ni palper — le mystère de grandeur que l'Eucharistie accomplit dans les profondeurs de notre âme est invisible à nos yeux et même presque insaisissable à la pensée. Eh ! mon Dieu, il faut bien que l'union eucharistique n'obtienne pas tous ses effets ici-bas : la puissance
divine absorberait notre faiblesse, sa majesté anéantirait notre être. Mais quand j'aurai déposé ce vêtement de corruption pour revêtir la robe de mon immortalité, c'est alors que l'Eucharistie dilatera mon âme et transfigurera mon corps ; ce torrent de délices que Dieu aura contenu dans mon sein sortira de son lit pour déborder dans le sein de Dieu ; ce germe de vie divine qu'il aura déposé dans mon être s'épanouira sans fin ; Dieu sera la lumière de ma lumière, l'âme de mon âme, la vie de ma vie ; et ainsi, plongés dans cette essence de lumière et d'amour, perdus dans cet océan de vie et de bonheur, nous serons tous en Dieu et Dieu sera tout en tous !
Mais pourquoi, Mes Frères, en appeler aux révélations de l'avenir , devant vous qui croyez aux mystères du présent? Là où l'œil de la raison n'atteint pas, le fidèle illuminé d'en haut découvre ce qui est. Encore que votre esprit, éclairé par la foi, pénètre bien au-delà de tout ce que je puis vous dire, je suis heureux, néanmoins, de vous rappeler quelle est votre grandeur ; car nous avons besoin, vous et moi, de nous relever à nos propres yeux, de nous estimer ce que Dieu nous a faits, et de puiser ainsi dans le sentiment de notre dignité le courage de la vertu. Oui, chaque fois qu'il m'arrive de suivre du regard, à la table sainte, un de ces membres de la famille humaine que le Christ appelait les petits , les humbles de la terre , un de ces déshérités que le monde méprise ou du moins qu'il n'estime pas à leur valeur ; quand je vois que, tandis que les hommes dédaignent de descendre jusqu'à ce malheureux, Dieu vient à lui pour le nourrir de sa substance ; dans ce moment-là, je voudrais lui dire avec saint Jean Ghrysostome : Ah ! relève ton front , mon pauvre
frère ; « songe à quel honneur tu es élevé, à quelle table tu es admis » ; cogita quali sis insignitus honore, quali mensa f maris. Il se peut que tu ne sois pas un convive pour la table des riches. Tu n'as pas reçu en partage les grandeurs de la terre. Mais, de cette table où tu t'es assis, toi, le déshérité de la fortune, tu t'es relevé le convive de Dieu, plus grand que tout ce qu'il y a de plus honoré sur la terre ; car « celui que les Anges tremblent de regarder, et qu'ils n'osent contempler sans frayeur, à cause de l'éclat qui rejaillit de sa personne », quod Angeli videntes horrescunt neque libère audent intuer ipr opter emicantem inde splendorem , c'est celui-là même qui est descendu vers toi ; « c'est de lui que nous sommes nourris, c'est à lui que nous sommes unis, c'est avec lui que nous devenons un même corps et une même chair », hoc nos pascimur, huic nos unimur , et facti sumus unum Christi corpus et una caro. Et, quand je vous dis ces choses-là, chrétiens, quand je vous prêche votre grandeur, est-ce pour vous inspirer un fol orgueil? Non, à Dieu ne plaise ! si j'insiste tant sur votre dignité, c'est pour vous rappeler au respect de vous-même, au respect de votre corps et de votre âme. Car, concluait ce grand homme, dont l'éloquente parole n'est plus dans ma bouche , à douze siècles de distance, qu'un écho très affaibli, si telle est la dignité que l'Eucharistie communique au chrétien , de quelle pureté ne devrait pas être celui qui participe à cet auguste sacrifice ? « Combien plus pure que les rayons du soleil ne devrait pas être la main qui distribue cette chair, » quo solari radio non splendidiorem manum carnem hanc dividentem ? « la bouche qui se remplit du feu spirituel » os quod igné spiritali repletur , « la langue qui se teint
de ce sang redoutable », linguam quœ tremendo nimis sanguine rubescit ? Lors donc, disait-il à ce peuple d'Antioche si avide de jouissances, si haletant de plaisirs, lorsque le vice voudra se placer sur nos lèvres, envahir notre âme, souiller notre cœur, considérons « de quelles choses nous sommes devenus dignes » , consideremus quibus facti sumus digni, « et que cette pensée-là corrige en nous tous nos mouvements déréglés » , talisque cogitatio nobis irrationabilium motuum sit correctio. Que ce soit là, chrétiens, la conclusion de cette première partie de mon discours. Si l'Eucharistie vous communique une grandeur souveraine, sachez ne pas déchoir de la hauteur où elle vous place et rester dignes de Dieu, en restant dignes de vous.
Mais, je le comprends, Mes Frères, pour ne pas déchoir de la hauteur infinie où ce Sacrement nous élève, nous avons besoin d'une force surhumaine. C'est pourquoi l'Eucharistie, en communiquant à l'homme une grandeur souveraine, lui confère en même temps une force égale à cette grandeur. C'est le sujet d'une seconde et courte partie.
Lorsque le prophète Élie, cet homme de Dieu, fuyant devant la face de Jézabel, eut gagné le désert deBetsabée, il s'assit accablé de lassitude à l'ombre d'un térébinthe et, la mort dans l'âme, il dit à Dieu : « Seigneur, c'est assez, prenez ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes
pères. » Mais, pendant qu'il dormait, un Ange le toucha et lui dit : « Levez-vous et mangez, car il vous reste un grand chemin à faire. Elie donc, se levant, mangea et but et, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits, jusqu'au pied de l'Horeb, la montagne de Dieu (i). »
Les Pères, ces interprètes divins, auxquels il faut toujours en revenir pour comprendre les mystères de l'Ecriture, ont vu généralement, dans cette nourriture fortifiante que l'Ange portait à Élie , une figure , un symbole de l'Eucharistie , qui est pour le chrétien un principe de force divine. Mais pourquoi l'Eucharistie est-elle pour le chrétien un principe de force? Je pourrais me contenter de répondre : Parce qu'elle est une nourriture. Il me serait également facile de constater, comme je l'ai fait pour la grandeur, la loi générale de la force, et de dire que l'homme n'est fort qu'autant qu'il participe à Dieu ; or, comme l'Eucharistie est la plus haute participation à la divinité, je conclurais de là qu'elle est pour l'homme un fortifiant divin. Mais ce serait renouveler une démonstration trop abstraite, que je me reproche presque d'avoir entreprise dans le cours de ma première partie. C'est pourquoi, me bornant à un effet de l'Eucharistie, je vais tâcher de vous faire comprendre le principe que je viens d'énoncer.
Je dis donc que l'Eucharistie confère à l'homme une énergie souveraine, parce qu'elle produit en lui le sentiment le plus fort, le plus généreux, le plus profond; un sentiment auquel rien ne résiste, qui triomphe de tout, qui
(i) 3e liv. des Rois, xix, 4-8-
SUR L'EUCHARISTIE agi
surmonte les difficultés, qui brise les obstacles, qui enlève l'homme à lui-même, le subjugue et l'entraîne ; un sentiment qui fait du devoir une passion , de la souffrance un plaisir, du sacrifice un bonheur; je veux dire l'amour.
L'amour ! ah ! il n'y a de vraie force que dans l'amour. Quelle énergie n'inspire-t-il pas à la volonté ? Car il rend léger ce qui est pesant, agréable et doux ce qui est amer. L'amour est généreux, il ne calcule pas : rien ne lui coûte, rien ne l'arrête. Car l'amour donne des ailes, il court, il vole. Rien ne l'enchaîne : c'est une flamme libre et vivante qui passe où elle veut, qui embrase ce qu'elle touche. Aussi, voyez les grandes choses qui se font ici-bas, les beaux dévouements , les nobles sacrifices , tout ce qui demande, en un mot, de la force et de la vigueur morale : depuis la mère qui se dévoue pour l'enfant, jusqu'au soldat qui donne son sang pour la patrie, c'est l'amour, l'amour pur et vertueux, qui opère tous ces actes, qui les inspire et les féconde. Car « l'amour, dit l'Écriture , est fort comme la mort » ,fortis est ut mors dilectio (i). C'est pourquoi, lorsque Dieu voulut armer l'homme de force en face des passions , du monde et de l'enfer , il chercha à se faire aimer de lui et, pour mieux arriver à son but, il commença par lui donner la plus haute preuve d'amour, c'est-à-dire l'Eucharistie.
Et comment l'Eucharistie n'armerait-elle pas l'homme d'une puissante énergie en l'enflammant d'amour? On ressent d'autant plus vivement la chaleur, qu'on est plus près du foyer qui la répand; or, l'Eucharistie n'est-ce
(i) Cantique des Cantiques, vm, 6.
pas Dieu en nous, Dieu le principe, le foyer de l'amour? Ah! c'est lorsqu'on sent Dieu près de soi, Dieu de qui nous tenons tout ce que nous sommes, Dieu qui nous a tant aimés, qui s'est immolé, qui s'est sacrifié pour nous, c'est alors qu'au contact du cœur de Jésus-Christ notre propre cœur s'échauffe et s'enflamme ; c'est alors que l'amour nous soulève de la terre, nous arrache à notre impuissance, nous presse, nous pousse, nous transporte ; qu'entraînés par cette divine ardeur, nous marchons d'un pas ferme par-dessus les répugnances de la nature, les convoitises de la chair, les résistances de la volonté, et qu'ainsi libres et victorieux par l'amour, nous pouvons nous écrier avec saint Paul : omnia possum in eo qui me confortât (i), « je puis tout en celui qui est ma force », parce qu'il est mon amour.
Ainsi, Mes Frères, si j'ouvre l'histoire de l'Église, si je parcours de l'œil et du cœur ces pages dont l'éloquence muette nous électrise et nous transporte, je trouve que l'Eucharistie a été le principe et la source de toutes ces merveilles. C'est au sortir de ce banquet de l'amour, où ils persévéraient dans la fraction du pain, que les apôtres trouvaient assez de force pour confesser Jésus-Christ devant les tribunaux de la terre. C'est dans ces mystérieuses agapes que les premiers chrétiens puisaient cette divine charité qui faisait d'eux « un corps et une âme ». C'est l'Eucharistie qui a produit la fermeté des confesseurs, la pureté des vierges, l'héroïsme des martyrs. Vous admirez, Mes Frères, le dévouement de ces généreux chrétiens qui ont été nos pères et, certes, jamais le monde ne vit d'énergie
(i) Ép. aux Philip., iv, i3.
morale pareille à la leur. Mais écoutez saint Cyprien ; martyr lui-même, il vous dira ce qui a fait les martyrs : Frères, écrivait cet évêque fameux, « le combat approche », imminet pugna, « tenons-nous prêts», stemus parati, « considérant que nous buvons tous les jours le sang- de Jésus-Christ » , considérantes quotidie nos sanguinem Christi bibere. Voilà ce qui enflammait ces hommes héroïques. Ils sortaient de la table sainte, suivant l'expression de saint Jean Ghrysostome, « comme des lions respirant le feu » , tanquam leones ignem spirantes. Le souvenir de l'Eucharistie les suivait sur les bûchers, au milieu des tourments et , mêlant à leurs traits je ne sais quoi de divin, illuminait leur front d'un rayon de joie et faisait éclater sur leurs lèvres un sourire de bonheur.
Mais pourquoi, Mes Frères, remonter si haut, pour prouver que l'Eucharistie est un principe de force parce qu'elle est un foyer d'amour? N'y a-t-il pas autour de nous de sublimes sacrifices ? Voyez passer l'innombrable légion des héroïnes de la charité, dont je ne saurais prononcer le nom sans me sentir remué jusqu'au fond de mon âme : n'est-ce pas que leur zèle vous étonne et vous ravit? Eh bien, voulez-vous connaître le secret de leur force, ce qui les ranime et les soutient? Allez, le matin, dans les communautés religieuses, d'où le dévouement s'échappe et déborde sur cette immense capitale. Vous y trouverez l'humble fille de Saint- Vincent-de-Paul agenouillée au pied des autels. Là, dans le silence de la retraite, dans la paix de la solitude, elle se nourrit du corps et du sang d'un Dieu. Ah! la voyez-vous qui se relève toute ardente de charité? Elle ira le long du jour consumer sa jeunesse dans les soins les plus pénibles et
les plus rebutants. Le souvenir de l'Eucharistie la suivra dans le réduit des pauvres , au chevet des malades, au lit de camp des blessés. Rien ne l'arrête, tout lui est douceur, parce qu'elle a puisé dans son union avec Jésus-Christ cet amour surhumain qui, transfigurant l'âme, fortifie ce qu'il pénètre et élève ce qu'il fortifie.
Et le prêtre, Mes Frères? Car, pour montrer que l'Eucharistie est un principe de force, je ne puis pas séparer ces deux grands dévouements. Qu'est-ce qui donne au prêtre l'énergie dont il a besoin pour ne pas déchoir de la hauteur où Dieu l'a placé, pour se conserver libre et pur malgré les mouvements de son cœur, parmi les souillures et les séductions du monde? Non, je ne vous le demande pas. Vous me montreriez le saint autel où, chaque matin, il reçoit dans son âme ce feu purifiant de l'amour. Et ceux qui, plus heureux que nous , s'arrachent de leurs familles pour aller porter l'Évangile dans les contrées lointaines : dites-moi, pour le sacrifice de toute la vie, ne faut-il pas une souveraine énergie? Ah ! il est si beau le ciel de la patrie, il est si pénible et si dur de passer toute sa vie loin du foyer natal, loin des amis, sur la terre étrangère ! Où donc est le secret de cette force? Voyez- vous, Mes Frères, cet autel de bois qui se dresse sur les bords du Sénégal ou dans les forêts du Nouveau-Monde? Au point du jour, l'apôtre de la foi élève lentement entre le ciel et la terre le pain de la vie, le pain sans lequel les cœurs dépérissent ; après s'en être nourri, il se recueille un instant, puis, libre et joyeux, s'enfonce dans le désert, heureux s'il trouve une âme à donner à Celui qui lui a donné son corps, son sang, son âme et sa divinité.
Et maintenant, Mes Frères, si, pour terminer, j'entrais dans vos familles, je pourrais vous dire : N'est-ce pas qu'il y a au milieu de vous, autour de vous, auprès de vous, de grandes vertus et de beaux dévouements ? Vous admirez telle mère chrétienne, si bonne, si pieuse, si dévouée à ses enfants, à sa famille, — et Dieu sait s'il est sur la terre objet plus digne de vos respects — ; vous admirez telle jeune fille, telle jeune ouvrière, si vertueuse et si modeste qui, loin du monde, dédaigneuse des vains plaisirs et des folles joies, partage son temps entre le travail et la prière ; tel jeune homme qui, au milieu des entraînements de cette capitale, sait conserver intacte la virginité de son âme. Ah ! ne cherchez pas ailleurs la cause de leur force et le principe de leurs vertus. Suivez-les à la sainte table. C'est là, dans la sainte Eucharistie, qu'ils trouvent ce vin qui fait germer les vierges, ce suc nourricier qui entretient la fleur du jeune âge, ce pain des forts qui soutient l'âme au milieu de ses défaillances, ce céleste viatique qui, après avoir consolé l'homme durant les tristes jours de son pèlerinage, réjouit sa dernière heure et ouvre devant lui les portes de l'immortalité.
Approchez donc de la sainte Eucharistie, ô vous tous qui m'écoutez. Unissez-vous à Dieu et, par cette union, vous serez grands, vous serez forts. Eh, M. T. G. F., n'avons-nous pas tous besoin de puissance et de dignité ? N'avons-nous pas tous, tant que nous sommes, nos bassesses, nos langueurs, nos tentations, nos luttes? Donc, que pas un ne se prive, pendant l'octave de la Fête- Dieu, de cette source de grâces et de vie. Et ici je ne m'adresse pas seulement à ces âmes pieuses qui se font un devoir et un bonheur de s'unir bien souvent à leur
divin Sauveur. Non : peut-être y a-t-il dans cet auditoire des âmes que leur faiblesse retient loin de Dieu dans les chaînes du péché. Ah ! venez vous aussi , je vous en conjure, au nom de ce Dieu qui est tout bonté, qui est tout amour. Écoutez cette voix qui sort du tabernacle : « Je suis venu appeler les pécheurs plus encore que les justes », non veni vocarejustos sed peccatores (i). Oui, vous vous rendrez tous à l'appel que Jésus-Christ fait à votre cœur ; et, après avoir puisé dans l'Eucharistie l'énergie et la grandeur, vous trouverez un jour la gloire qui achève la grandeur et la félicité qui récompense des efforts de la lutte. Ainsi soit-il.
(i) S. Matth., ix, i3.
SUR