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Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie ? Je vais donc établir, autant qu'il est en moi, la légitimité de ce dogme capital. Ce n'est pas que je fasse à votre foi l'injure de douter de son ardeur; mais enfin, si vive et si ferme qu'elle puisse être, il n'est pas inutile que, de temps à autre, nous la ravivions et que nous l'affermissions davantage. Il faut que chacun de nous puisse dire aux incrédules et aux protestants , aux ennemis du dedans et à ceux du dehors : Ce que nous croyons, ce que nous adorons n'est pas autre chose que ce qui a été cru et adoré dans tous les temps, dans tous les lieux, par tous les chrétiens, quod semper, quod ubique, quod ab omnibus. Je vais donc, Mes Frères, établir la perpétuité de la foi à la présence réelle; et, de sa perpétuité je conclurai en peu de mots à sa légitimité. C'est là tout mon sujet. Veuillez me prêter votre bienveillante attention.
C'est une chose merveilleuse, chrétiens, que la foi à la présence réelle soit debout au siècle où nous sommes. C'est un fait inexplicable pour ceux qui le veulent expliquer humainement. Car, si notre siècle est un grand siècle, un siècle d'industrie, de découvertes, de charité même, à coup sûr ce n'est pas un siècle de foi. Qu'y a-t-il en cela d'étonnant ? vous êtes si près de Voltaire, et trois cents ans seulement vous séparent de Luther. Et pourtant, si j'embrasse d'un coup d'oeil l'horizon du monde moderne, j'y découvre cent cinquante millions d'hommes qui adorent le saint Sacrement. Je le sais, en dehors de ces cent cinquante millions d'hommes qui se prosternent devant l'Eucharistie, il y en a qui doutent, il
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y en a qui nient ou qui blasphèment. Eh bien ! ceux-là mêmes qui doutent, qui nient, qui blasphèment, la présence réelle les domine, les entraîne malgré eux ; l'Eucharistie les subjugue par son irrésistible puissance et les séduit par son invincible amour. J'ouvre vos lois : on a dit qu'elles sont athées ou déistes. Gela n'est pas. La présence réelle s'y trouve : j'en découvre la trace dans votre code militaire, marquée du doigt de cet homme qui a su mettre son empreinte sur toutes les grandes choses que vous avez. Ah! c'est qu'il vit bien, de son puissant regard, que la foi à l'Eucharistie était celle de la France et du monde. C'est pourquoi , rendant un hommage volontaire ou forcé à cette auguste croyance, il voulut qu'en revenant d'Austerlitz et d'Iéna, ses guerriers présentassent à l'Eucharistie leurs armes glorieuses , et qu'après avoir flotté sur toutes les capitales de l'Europe, le drapeau de la France s'inclinât devant elle, pour saluer dans l'hostie de nos tabernacles le Dieu qu'adore la France et qu'adore le monde. Eh bien ! me direz-vous, qu'est-ce que cela prouve? Précisément ce que je veux prouver, c'est que vous y croyez malgré vous et en dépit de tous vos préjugés. Car, s'il en était autrement, au lieu de vous prosterner devant l'Eucharistie, le front dans la poussière, vous ne feriez qu'en rire. Sans doute, il y en a qui ne croient pas ou qui blasphèment ; mais, à certains moments, tous, tant que vous êtes, croyants ou incroyants, vous n'avez qu'une bouche pour bénir et qu'une âme pour adorer. Je vous ai vus à l'un de ces moments-là, vous, habitants de Paris, qui ne passez pas dans l'Europe pour être un peuple crédule. C'était, il y a peu d'années, au fort de vos discordes civiles : un jour, sur la place de la Con-
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corde, se groupèrent, en masses profondes, vos représentants, vos armées, vos académies. Ils étaient là, autour d'un autel ; et, à l'instant où des mains vénérables élevèrent Thostie consacrée, toutes les têtes se découvrirent, tous les fronts s'inclinèrent ; il n'y avait place dans ce moment-là ni pour le doute, ni pour le rire, ni pour le blasphème : la présence réelle tenait captive cette immense multitude ; et le frémissement de l'adoration , parcourant les rangs, annonçait à tous que Dieu était là, et qu'autour de ce Dieu le scepticisme muet respectait par son silence dix-huit siècles de foi. Voilà ce que j'ai vu, ce que vous avez vu comme moi. Eh bien ! je pourrais m'en tenir là ; car si, à près de deux mille ans du Christ, vous qui avez essuyé toutes les attaques de l'hérésie et tous les sarcasmes de l'incrédulité, vous croyez encore à la présence réelle, de deux choses l'une : ou votre foi est légitime, ou vous m'êtes un mystère et un miracle mille fois plus grand que le miracle et le mystère de l'Eucharistie.
Mais non, chrétiens, cela ne me suffit pas et ne pourrait non plus vous satisfaire. J'avais besoin sans doute, avant de remonter vers les siècles passés, de constater que, à l'heure où je parle, cent cinquante millions d'hommes croient à la présence réelle , et que ceux-là mêmes qui ne sauraient l'admettre se voient, du moins à de certains moments, réduits au silence du respect. Maintenant donc que je laisse derrière moi, à mon point de départ, ce fait évident et palpable, j'avance et d'abord je passe pardessus le xviii6 et le xvne siècles ; car nul ne met en doute que les hommes de cette époque aient cru à la présence réelle. J'arrive à la Renaissance. Oui! sans doute,
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au xvie siècle , le Sacrement de nos autels a subi des attaques. Mais cet acharnement même, mieux que tout le reste , prouve qu'on y croyait ; car on ne va pas s'en prendre à ce qui n'existe pas et l'on ne cherche à renverser que ce qui est debout. Et encore, Mes Frères, l'attaque du xvie siècle contre la présence réelle a su garder dans son audace quelque mesure. L'homme qui a inscrit son nom sur le front de la Réforme n'osa pas envelopper tout le mystère de l'Eucharistie dans la proscription générale dont il frappait nos dogmes. Ce n'est pas que le vouloir lui manquât; il ne s'en cachait ni dans ses paroles ni dans ses écrits : c'eût été à ses yeux la ruine du catholicisme et le coup de mort de la papauté. Mais enfin, quelque vif désir qu'il éprouvât de pouvoir nier la présence réelle, il eut peur de le faire : lui qui n'avait reculé ni devant la Tradition, ni devant l'Eglise, ni même devant l'Ecriture quand elle ne parlait pas comme lui, il hésita devant l'Eucharistie, ne se sentant pas la force ou le courage de chasser le Christ du tabernacle. Ses amis l'en pressaient, l'en conjuraient même : C'est trop clair, leur répondait-il, c'est trop clair ! Il eut beau lutter contre lui-même pour faire taire ses convictions et étouffer le cri de sa conscience , il ne parvint pas à s'aveugler. Nouveau Balaam , il ne put trouver dans sa poitrine une seule malédiction contre le Très-Saint-Sacrement. L'Eucharistie poursuivait de ses lumières et étreignait de ses preuves cet effrayant génie. Ces mots : « Ceci est mon corps , ceci est mon sang » retentissaient aux oreilles de l'hérésiarque avec cette toute-puissante simplicité que le Christ avait su donner à ses dernières paroles. Luther donc ne nia point le dogme de la présence réelle ; mais du
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moins, s'il fut contraint de l'admettre, il se passa la criminelle fantaisie de le restreindre et de le mutiler. Il se prit à dire : Jésus-Christ est dans l'Eucharistie, mais il n'y est qu'un moment ; comme s'il était moins difficile à Dieu d'y être un seul moment que d'y rester toujours ! Il ajouta : Le corps de Jésus-Christ y est, le sang- de Jésus-Christ y est ; mais le pain et le vin y restent également ; comme si le Christ avait dit : Ce pain est mon corps et ce vin est mon sang-.
Assurément , Mes Frères, de telles distinctions étaient puériles et ridicules. Aussi le protestantisme en masse n'accepta point le timide juste-milieu de son téméraire auteur ; et, à l'heure où je parle, il donne la main à l'incrédulité pour rejeter entièrement le dogme eucharistique. Mais enfin, quoi qu'il en soit, il résulte de toutes ces attaques entreprises par la Réforme, que Luther trouva debout le dogme de la présence réelle, que cette croyance lui parut profondément enracinée dans l'esprit et dans le cœur des peuples, au point qu'il osa à peine retrancher quelques branches de cet arbre de vie, où tant d'hommes avaient cueilli la nourriture de leur âme. C'en est assez pour conclure qu'avant Luther le monde catholique tenait par les entrailles à ce dogme de l'Eucharistie, dans lequel il concentrait tout ce qu'il trouvait en lui de foi et de respect, d'espérance et d'amour.
En remontant au-delà de la Réforme , nous entrons dans un monde tout autre ; carie commencement de notre âge coïncide avec l'apparition de cet homme dont l'étrange figure se dresse sur le seuil de la société moderne, comme ces géants que la fable plaçait au berceau des vieux peuples, et dont l'orgueil titanique essaya, mais en vain,
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d'escalader le ciel. Or, qu'y-a-t-il par delà Luther et la Réforme? Il y a ce qu'on appelle le moyen âge, c'est-àdire cette période qui va du xvie au ve siècle de notre ère.
• Eh bien, Mes Frères, le moyen âge croyait-il à la présence réelle? Il y croyait si fort, que nos ennemis ont pris texte de là pour le calomnier. Ils ont dit et écrit que cette époque si religieuse avait dépassé les limites du dogme ; et, ne pouvant faire appel à son scepticisme, ils ont taxé sa foi de crédulité. Assurément, après un tel aveu, c'est question résolue, c'est chose jugée : le moyen âge y a cru. Mais non, il ne me plaît pas de m'en tenir à cet aveu; regardons-y de plus près, il en vaut bien la peine ; car il y va de ce que l'Eglise a de plus mystérieux, de ce que nous avons tous de plus cher et de plus sacré.
Je pourrais donc, chrétiens, invoquer un premier monument de la foi en la présence réelle, au cours du moyen âge, en énnmérant les nombreux écrits qui attestent cette croyance. Il me serait facile, en effet, de citer devant vous tant d'hommes illustres, qui ont consacré à cet auguste mystère toutes les ressources de la science et du génie, depuis le pieux auteur de Y Imitation, jusqu'à ce grand Thomas d'Aquin, qui laissa, dans l'office du Saint- Sacrement, un immortel témoignage de sa foi et de sa piété envers l'Eucharistie.
Ce sont là, chrétiens, des faits qui parlent d'eux-mêmes. Il est, néanmoins, un autre monument de la foi du moyen âge, celui-là plus authentique et plus éclatant que le premier, je veux dire les jugements de l'Eglise universelle. Ne croyez pas, en effet, que la présence réelle n'ait jamais été attaquée, dans les siècles du moyen âge. Elle l'a été
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à trois reprises différentes, car il n'y a que les choses divines qui aient le double privilège de la perpétuité du blasphème et de la perpétuité de l'amour.
Donc, au xive siècle, du sein de cette île fameuse que Dieu semble avoir placée au milieu des mers pour les dominer, un cri s'éleva, un cri de guerre contre l'Eucharistie ; mais le concile de Constance, couvrant de la grande voix de l'Eglise cette clameur solitaire, étouffa la parole de Wiclef sous la solennité de ses anathèmes. Deux siècles auparavant, dans le midi de la France, une poignée de sectaires avaient soulevé contre l'Eucharistie la poussière de leurs pieds ; mais trois conciles généraux, dissipant ce nuage impur, avaient condamné les Albigeois à la honte du silence et de l'isolement. Et enfin, préludant à leurs audaces sacrilèges, au xie siècle, un homme aussi avait voulu essayer sa force contre le Dieu du tabernacle ; cet homme qui, autrement, fût demeuré obscur à jamais, chercha dans l'hérésie une triste célébrité, semblable à cet insensé qui demandait l'immortalité au temple d'Ephèse en y portant la torche de l'incendie. Mais, comme si toute nouvelle attaque devait être pour la présence réelle le signal d'un triomphe nouveau, la voix de Bérenger alla mourir contre les murs du Latran, tremblante et maudite.
Voilà , Mes Frères , un triple jugement solennel et décisif, qui prouve évidemment que le moyen âge croyait à la présence réelle, comme vous et moi nous y croyons. Il y a plus, chrétiens, car il ne faut pas qu'un seul d'entre vous puisse concevoir jusqu'à l'ombre d'un doute sur la certitude de ce point capital, il y a , dis-je, à côté de ce double témoignage de la science et de l'autorité, il y a quelque chose, sinon de plus respectable et de plus
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péremptoire, du moins de plus expressif et de plus frappant, une voix qui vole de bouche en bouche, qui sort de toutes les poitrines comme le cri de Famé fidèle : ce monument parlant de la foi du moyen âge, c'est la prière, le culte public, ou la liturgie. Rien n'exprime le dogme avec plus de force, rien ne le réfléchit avec plus de clarté que la liturgie ; car c'est la croyance rendue visible et palpable, c'est la foi agissante, c'est tout un peuple qui prie, qui adore, qui incline la tête, qui fléchit le genou, et qui, par l'énergie de ses actes, manifeste à tous, à toute heure et en tout lieu, ce qu'il croit et ce qu'il ne croit pas.
Eh bien, Mes Frères, il suffit de jeter un coup d'oeil sur les diverses liturgies qui ont eu cours dans l'Occident jusqu'à nos jours, et dont plusieurs remontent, sans contredit, jusqu'au berceau du moyen âge, telles que celles de Rome, de Milan et de l'ancienne Gaule, pour se convaincre qu'elles viennent converger à la présence réelle comme au centre et au foyer du culte chrétien. Les unes et les autres, en effet, expriment dans les mêmes termes la consécration des espèces , l'adoration du Sacrement, la communion du corps et du sang de Jésus- Christ : toutes choses, enfin, qui supposent évidemment la foi à la présence réelle. Il n'y a pas jusqu'à leur diversité même sur des questions de détail, qui ne fassent ressortir d'autant mieux leur unité sur ce point essentiel.
Et voilà, Mes Frères, après les écrits de la science et les jugements de l'autorité, le troisième monument de la foi du moyen âge à la présence réelle, la liturgie. Mais que dis-je, chrétiens? à défaut de toutes ces preuves déjà si éloquentes v les pierres parleraient, les murs de nos
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temples élèveraient la voix pour rendre le même témoignage. Car si nos pères n'avaient pas cru à la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l'autel, pensezvous qu'ils eussent mis des siècles à lui élever ces superbes basiliques qui portent si haut et qui font révérer de si loin leurs majestueux sommets ? Était-ce donc la peine de convoquer tous les arts autour d'un tabernacle vide ? Sans une victime réellement présente, que signifiait un autel ? A quoi bon des vases sacrés , des vêtements splendides ? Pourquoi tant de luxe, tant de pompe, tant de décorations inusitées pour les palais des rois? Oui, Mes Frères, je ne crains pas de le dire, sans la foi à la présence réelle, une cathédrale du moyen âge n'est qu'un magnifique non-sens, une éclatante folie.
En voulez-vous la preuve ? La voici :
Lorsque le calvinisme parvient à s'emparer d'une cathédrale, ce qui prouve tout d'abord qu'elle ne lui était pas destinée, c'est qu'il ne sait qu'en faire, il sent que cet édifice contredit son dogme : tout, dans ce monument, le gêne et l'embarrasse ; pour pouvoir s'en servir, il a besoin de le mutiler, de retrancher le chœur, de renverser l'autel, de briser le tabernacle : sinon, il sortirait de ces pierres tout autant de voix qui, au nom de la Tradition, protesteraient contre l'intrus ; et ce n'est qu'après s'être délivré de ces témoins incommodes et importuns des siècles passés, après avoir chassé l'Eucharistie des basreliefs et des vitraux, qu'il pourra s'asseoir dans un temple nu comme un désert, où il ne reste que deux choses : une chaire et une table ; une chaire, tribune avilie d'une parole devenue humaine , et une table , sépulcre glacial d'une foi morte. Tant il est vrai que la
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présence réelle inspirait les auteurs de tous ces monuments fameux, qui devenaient à leur tour des témoignages permanents de la foi des peuples à la présence réelle !
Donc, Mes Frères, le moyen âge croyait au dogme eucharistique. Ses écrits, ses conciles, ses liturgies, ses cathédrales même, tout le prouve et l'atteste. Ce fait-là, chrétiens, a paru si clair, même aux ennemis du Très Saint-Sacrement, qu'ils ont dit : Non seulement le moyen âge a cru à la présence réelle, mais il nous semble bien que ce dogme est de son invention ; il ne remonte pas au-delà du ixe. siècle, et c'est un moine deCorbie qui, sous l'empereur Gharles-le-Chauve , a su induire toute l'Eglise en erreur. Tel est le grossier mensonge qui s'est dit et écrit, et qui, mille fois répété, vient toujours se replacer sur les mêmes lèvres et sous les mêmes plumes.
Eh bien, Mes Frères, savez -vous pourquoi l'on a accusé ce pauvre religieux ? C'est parce qu'il a eu l'idée heureuse ou malheureuse de faire un livre sur la présence réelle : quelque mauvais plaisant en a conclu qu'il l'avait inventée, et tous de répéter son dire. Eh quoi! chrétiens, un simple moine, dont on connaît à peine le nom, aurait inventé, au fond de sa cellule, le dogme de la présence réelle ? Et ce dogme qui heurte si violemment la raison humaine, lui, obscur écrivain, il l'aurait fait accepter par tout l'Univers? Et papes et évêques, prêtres et fidèles, rois et peuples l'auraient reçu, tête baissée, sans même s'apercevoir que c'était une nouveauté ? Et cette nouveauté se serait soudainement introduite? Ce changement radical dans ce qui fait l'objet principal du culte, dans un sacrement qui est d'un usage général et quotidien , ce change-
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ment, dis-je, se serait accompli dans le plus profond silence, sans le moindre bruit ni la moindre réclamation, et sans qu'il en restât un souvenir , une trace , un vestige ? Et tout cela, chrétiens, se serait produit dans un siècle qui, je le veux bien, n'a pas été la plus brillante époque de l'histoire de l'Église, mais qui est pourtant le siècle de Hincmar de Reims, d'Odon et d'Odilon de Gluny, de Gennade d'Espagne, d'Adalbert de Prague, et qui, après tout, est un siècle de bon sens, de sens commun ? Mais, Mes Frères, le moins que l'on puisse dire, c'est que de pareilles inventions ne sauraient passer pour sérieuses. Il semble que la sainte Eucharistie ne permette à ses ennemis que le ridicule et l'absurde, et qu'elle se venge d'eux, comme le soleil, en aveuglant ceux qui nient sa lumière.
Voici que le doigt de Dieu vient déchirer jusqu'au dernier fil de cette trame ridicule, ourdie par l'ignorance et la mauvaise foi. C'est, selon le calvinisme, au ixe siècle, que l'Occident catholique , que l'Eglise romaine aurait inventé le dogme de la présence réelle. Mais, de grâce, voyez donc l'Eglise grecque, regardez vers l'Orient, que neuf siècles de schisme et d'hérésie tiennent éloigné de nous; l'Orient qui, dès les premiers temps de l'Eglise, nourrissait contre l'Occident des rivalités jalouses ; qui, depuis lors, nous poursuit de ses colères, nous accable de ses malédictions ; qui, à l'heure actuelle, prouve à nos armées tout ce qu'il y a dans le cœur de ses cinquante millions d'hommes de haines religieuses et politiques. Eh bien ! pensez-vous que l'Orient eût gardé le silence , si la foi des Occidentaux- avait varié sur ce point capital? Gomment ! il jette les hauts cris à cause d'un alléluia que nous ne chantons plus dans le temps du Carême ; il
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récrimine parce qu'à la messe nous nous servons de pains azymes en place de pains levés ; la plus petite divergence, j'allais dire, la moindre vétille lui est un thème à déclamer contre nous : et il se serait tu en face d'une innovation si prodigieuse ! et il n'aurait pas cherché dans ce scandale inouï un motif plausible pour rompre avec le Saint-Siège ! et ses patriarches ne se seraient pas levés de leurs sièges pour protester, au nom de ce qui leur restait de foi et d'Evangile !
Eh quoi ! non seulement l'Orient schismatique n'a point protesté contre le dogme de la présence réelle, mais de plus il y croit lui-même aussi fermement que nous ; et, pour prouver qu'il l'a toujours admis, il montre à son tour les écrits de ses Pères, les jugements de ses conciles, les actes de ses liturgies. Il n'y a pas jusqu'à ces sectes, dans lesquelles se perpétuent au fond de l'Asie les erreurs de Nestorius et d'Eutychès, qui ne témoignent, par leur foi à la présence réelle, de l'ancienneté et de l'authenticité du dogme ; car si elles ne l'avaient point professé avant leur séparation d'avec l'Eglise catholique, comment l'eussent-elles accepté jamais des mains de cette même Eglise, dont toutes à l'envi repoussaient la communion ? Et ne dirait-on pas que Dieu ait laissé subsister jusqu'à nos jours ces vieux débris des temps passés, afin que leur hostilité même devînt le triomphe de l'Eucharistie, comme l'hostilité des Juifs reste le triomphe des Ecritures ? Ah ! c'est que la présence réelle est peut-être, de tous nos dogmes, le plus difficile à croire : voilà pourquoi Dieu a voulu que tout, dans le monde, concourût à l'établir, afin que la plus haute certitude enveloppât de lumières ces mystérieuses profondeurs, et qu'ainsi l'homme pût s'écrier,
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la main sur son cœur : J'adore, il est vrai, sans comprendre ce que j'adore ; mais, du moins, je comprends pourquoi j'adore ce que je ne comprends pas.
C'est la part que Dieu nous a faite, chrétiens. Pour moi, je l'accepte et ne m'en plains pas. Comme je viens de le prouver, l'humanité n'a cessé d'adorer le Très Saint-Sacrement, du xve au ve siècle de notre ère ; elle a agi de même du ve au Ier. Car, si le moyen âge a cru à la présence réelle, c'est que cette croyance , dont il n'était point l'inventeur, lui venait de bonne source. Il l'avait reçue des siècles précédents, de cette époque primitive que tous, amis et ennemis, nous appelons le beau temps de l'Eglise. Donc ces siècles aussi adoraient le Dieu caché sous les saintes espèces, car autrement ils n'auraient pas pu transmettre une foi qu'ils n'avaient pas.
Mais, si les quatre premiers siècles de l'Eglise ont professé ce dogme vénérable, d'où leur venait-il, si ce n'est de Jésus-Christ et des apôtres ? Dira-t-on qu'il a dû s'y introduire tout à coup ou bien s'y glisser peu à peu ? Mais comment ce qui n'aurait pu se faire au ixe siècle, l'un des moins éclairés de l'Église, se serait-il accompli à une époque plus voisine du Christ, au milieu des lumières que le christianisme naissant répandait autour de son berceau ; alors que ces hommes fameux, que nous appelons les Pères parce qu'ils ont engendré le monde à la vérité, alors, dis-je, que les Athanase et les Cyprien, les Chrysostome et les Basile, les Jérôme et les Augustin, faisaient à la doctrine un rempart de ce qu'il y a de plus grand et de plus fort ici-bas, la sainteté et le génie ? Seraitce peut-être qu'un tel changement eût trouvé moins d'obstacles chez les simples fidèles que parmi les Pères et
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les docteurs ? Non, car les traditions des apôtres étaient encore vivantes au milieu du peuple chrétien ; quelques années seulement venaient de passer sur leur cendre à peine refroidie, et les échos du monde répétaient encore les sons de leur puissante voix.
Aussi, Mes Frères, rien n'égale l'ardeur jalouse avec laquelle les chrétiens des premiers temps veillaient à l'intégrité de la foi, ni la vive répulsion que leur inspiraient la moindre innovation, le plus léger changement. Et, dès lors, comment des fidèles qui, en pleine église, se soulevaient contre le patriarche de Gonstantinople à cause d'un accent que celui-ci reculait d'une syllabe pour éluder l'orthodoxie ; qui se récriaient contre un saint évêque parce qu'il employait le mot lit en place du mot grabat dont se servait l'Evangile dans la guérison du paralytique ; qui murmuraient contre saint Augustin — c'est lui-même qui nous l'apprend — parce qu'au lieu de lire la Passion selon saint Matthieu qu'on récitait jusqu'alors dans la semaine sainte, il voulait faire lire la Passion selon les quatre Evangélistes : comment un peuple, si opiniâtrement attaché aux croyances et aux usages traditionnels, aurait-il accepté, sans mot dire, une nouveauté aussi monstrueuse que l'eût été le dogme de la présence réelle, s'il ne remontait pas jusqu'à Jésus-Christ et aux apôtres? Qui jamais soutiendra pareille thèse? En vérité, Mes Frères, je craindrais de vous lasser, en insistant davantage sur des fait qui finissent par éblouir à force de transparence et de clarté.
Toutefois , pour ne laisser derrière moi aucune objection ni aucun témoignage, sur la route que je suis vers le berceau de la foi, il me reste à vous signaler un double
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monument eucharistique dans les premiers temps de l'Église. Il n'y a pas, en effet, jusqu'au silence que nos pères gardaient sur ce dogme mystérieux, en présence des païens, qui ne témoigne éloquemment de leur foi à la présence réelle. Jésus-Christ avait dit dans l'Evangile : « Ne jetez pas les perles devant les animaux immondes (i). » Saint Paul avait écrit aux Corinthiens : Les enfants n'ont besoin que de lait, les viandes solides conviennent à l'âge mûr (2). Docile à ces deux grandes paroles, l'Eglise primitive dérobait aux païens et même aux néophytes le secret de l'Eucharistie. Nos mystères, écrivait Tertullien aux magistrats de l'empire romain, nous ne pouvons pas vous les révéler sans risquer d'exciter davantage votre fureur. En épousant un païen, disait à une femme chrétienne cet illustre apologiste, vous feriez connaître aux infidèles le mystère de la communion. De là, Mes Frères, les mots couverts, les termes plus ou moins obscurs qu'employaient les Pères pour désigner l'Eucharistie dans des écrits publics ou bien devant des auditeurs qui n'étaient pas initiés : saint Epiphane l'appelle la chose, saint Cyprien la sainte chose, saint Basile la bonne chose ; tous jettent sur ce dogme de la présence réelle le voile prudent du silence ou du secret. Tant de discrétion, néanmoins, n'empêcha pas les païens d'imaginer au sujet de l'Eucharistie les fictions les plus extravagantes. Les chrétiens, disaient-ils, chaque fois qu'ils se rassemblent, égorgent un enfant dont il déchirent les membres et boivent le sang.
(1) S. Matth., vu, 6.
(2) Ép. aux Hébreux, v, 12, \l\.
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Or, ne vous semble-t-il pas, Mes Frères, que ces deux grands faits, le silence des chrétiens et les accusations des païens, témoignent également de la foi des premiers siècles à la présence réelle ? Car s'ils n'y ont pas cru, s'ils n'ont vu dans l'Eucharistie qu'une simple figure de Jésus-Christ, un emblème sans réalité, comment expliquer qu'ils fassent tant de mystère pour la chose la plus simple du monde, pour un repas commémoratif où figurent du pain et du vin? A quoi bon envelopper dans un silence si absolu, dans un secret si rig-oureux, ce qui n'aurait pu à aucun titre exciter ni la fureur ni la risée des païens ? Et si, dans ce festin symbolique, les fidèles s'étaient bornés à prendre un peu de pain et de vin en mémoire de Jésus- Christ, concevrait-on qu'on les eût accusés de manger le corps et de boire le sang d'un homme vivant? N'est-ce pas plutôt parce que, malgré la discipline du secret, ils avaient appris d'une manière vague et confuse que les chrétiens communiaient réellement au corps et au sang de Jésus-Christ?
Ah ! c'est qu'en effet, Mes Frères, ces mystérieux banquets qui tenaient les païens suspendus entre l'étonnement et la fureur, ces repas où la fraternité chrétienne confondait tous les rangs dans l'égalité et l'amour, ces agapes , dis-je, sont un dernier et touchant témoignage de la foi des premiers siècles à la présence réelle. Voulez-vous savoir quel aliment spirituel on y prenait avant ou après la nourriture ordinaire? Ecoutez un homme qui a le droit d'être cru par quiconque se dit chrétien. « Corinthiens, écrivait le grand apôtre, j'apprends que lorsque vous vous réunissez dans l'église, ce n'est plus tant pour y mang-er la Cène du Seigneur que les mets apportés par
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chacun d'entre vous. Eh bien, je vous parle comme à des hommes sages, ut prudentibus loquor, jugez vousmêmes de ce que je vous dis. Est-ce que le calice de bénédiction, que nous bénissons, n'est pas la communion du sang de Jésus-Christ? Est-ce que le pain que nous rompons n'est pas la communion du corps de Notre-Seigneur? Donc, que l'homme s'éprouve soi-même et qu'après cela il mange de ce pain et boive de ce calice. Car celui qui en mange et en boit indignement mange et boit sa propre condamnation ; il est coupable de crime contre le corps et le sang du Seigneur, parce qu'il n'en fait pas le dicernement (i). » Voilà ce qu'écrivait l'apôtre saint Paul sur le seuil même de l'Eglise chrétienne. Donc l'Apôtre croyait à la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ. Car, s'il n'avait vu dans l'Eucharistie que du pain et du vin figuratifs, il n'aurait pu adjurer les Corinthiens de discerner ce qui ne s'y trouvait pas ; il n'aurait pas lancé l'anathème contre les profanateurs du Très Saint-Sacrement. Oui, saint Paul y a cru et les premiers siècles avec lui ; ils y ont cru comme le moyen âge y a cru , comme à l'heure où je parle des millions d'hommes y croient ; et ainsi, traversant dix-huit siècles de foi et d'adoration, le dogme de la présence réelle se présente à nous marqué du signe infaillible qui distingue les œuvres divines, le signe de la perpétuité.
Et maintenant, Mes Frères, s'il se trouvait un incrédule dans cet auditoire, je lui dirais : Eh bien, que pensezvous de cette croyance universelle et constante? est-ce là quelque chose d'humain? Si Jésus-Christ n'était pas
(i) ire Ep. aux Corinthiens, x, i5, 16 ; xi, 18-29.
3i6 SERMON
réellement présent dans la sainte Eucharistie, comprendriez-vous qu'en dépit des sens qui se révoltent, de l'orgueil qui se roidit, des passions qui se soulèvent, malgré toutes les objections, toutes les moqueries, tous les blasphèmes, le monde, j'entends le monde civilisé en masse, ait admis jusqu'à nos jours ce qu'il y a de plus difficile à croire? que pendant dix-huit siècles des centaines de millions d'hommes se soient passionnés pour ce dogme étrange, jusqu'à lui donner ce qu'ils avaient de plus précieux, la foi de leur âme, l'amour de leur cœur, et au besoin le sang de leurs veines ? Une telle aberration ne serait-elle pas un mystère mille fois plus incompréhensible que celui de l'Eucharistie? Donc, de deux choses l'une : ou bien dites que le monde civilisé en masse n'a jamais eu le sens commun, qu'il a toujours été en proie à une fièvre de crédulité allant jusqu'au délire ; ou bien tombez à deux genoux et adorez avec nous ce que dixhuit siècles ont cru et adoré. Mais non, je n'ai pas besoin de vous parler de la sorte à vous, Mes Frères, qui, comme moi, tenez à la sainte Eucharistie par toutes les racines de l'esprit et du cœur. Qu'il me suffise de vous dire : Soyez fiers de votre foi, chrétiens ! elle a passé au fende dix-huit siècles d'épreuve, elle en est sortie triomphante et pure ; et, assise sur ce roc vivant de la Tradition, elle peut défier sans la moindre crainte tous les assauts du doute et de l'incrédulité.
Dieu veuille, Mes bien Ghers Frères, que vous la conserviez jusqu'à votre dernier soupir, afin qu'après avoir fait votre mérite dans ce monde , elle procure votre bonheur dans l'autre ; et qu'ainsi cette parole du prophète