‹ Sermons inedits (volume 2)Chapitre 28 sur 35 · POUR UNE · texte numérisé non relu

POUR UNE

Qui mandacat meam carnem et bibit meum sanguinem, in me manet et ego in illo.

« Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et je demeure en lui. »

(S. Jean, vi, 57.)

Mes Très Ghers Frères,

Qu'elles étaient dures ces paroles et qu'elles devaient sembler neuves aux oreilles des Juifs ! Jamais un homme n'avait osé dire, en parlant à des hommes : Si vous mangez ma chair et si vous buvez mon sang-, vous demeurerez en moi et je demeurerai en vous. Jusqu'alors, on avait bien entendu des pères de famille, des législateurs, des maîtres de la doctrine dire à leurs enfants, à leurs sujets, à leurs élèves : Si vous gardez ma parole, si vous observez mes lois, si vous vous transmettez mon souvenir,

(i) Prêché à Paris, dans l'église Saint-Eustache, le 25 octobre i853.

mon esprit demeurera avec vous , l'éclat de mon nom rejaillira sur vous, vous serez dans mon cœur et je serai dans le vôtre. Mais jamais personne ne s'était avisé de convier ses amis à la communion de son corps et de son sang. Aussi je ne m'étonne plus que ceux de Capharnaûm se soient écriés après de telles paroles : « Ce langage est dur, qui pourrait le supporter? » dur us est hic sermo et quis potest eum audire (i) ?

Mais non, tu n'as pas dit vrai, ô peuple de Capharnaûm, car celui qui te tient ce langage est plus qu'un homme, il est Dieu, et Dieu c'est l'amour. Or, l'amour cherche à s'unir à ce qu'il aime : l'amour se sacrifie et s'immole ; il donne ses veilles, ses sueurs et ses larmes; au besoin il sait verser son sang pour sauver la vie d'un frère, venger l'honneur d'une patrie, ou confesser son Dieu à la face des bourreaux. Je ne m'étonne plus, dès lors, que Dieu, voulant s'unir plus étroitement à l'homme, lui ait dit dans l'élan d'une infinie tendresse : « Si tu manges mon corps et si tu bois mon sang, tu demeureras en moi et je demeurerai en toi » , qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem, in me manet et ego in illo.

Et, en effet, M. T. C. F., qu'est-ce que l'histoire du monde, sinon l'histoire de l'union progressive de Dieu avec les hommes, des abaissements de la divinité vers l'homme et des élévations de l'humanité vers Dieu ?

Dieu s'est d'abord uni à l'homme en le créant. Au moment où il prit un peu d'argile pour en faire ce que nous sommes, il toucha du doigt le front de ce nouveau-né,

(i) S. Jean, vi, 61.

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et il y fit briller un rayon de sa lumière ; puis, lui posant la main sur le cœur, il y alluma quelques étincelles de son amour ; et, après avoir ainsi doué l'homme de lumière et d'amour, il lui dit : Va, désormais tu es en moi et je suis en toi; partout où tu porteras tes pas, tu m'emporteras avec toi, au fond de ton être, car je suis le lien de ton âme, je suis la flamme de ton intelligence et la vie de ton cœur ; c'est en moi que tu as l'existence, le mouvement et la vie. Tu auras beau faire, tu pourras ne pas m'aimer, peut-être iras-tu jusqu'à me mépriser et jusqu'à m'insulter ; mais toujours je serai au milieu de toi ; j'y serai avec ma lumière et mon amour, j'y serai hôte oublié, ami dédaigné, père insulté; j'y serai subissant ton oubli, recevant tes dédains, écoutant tes blasphèmes; mais du moins je serai là ; si ce n'est pas assez pour ma divinité, c'est assez pour mon amour; il ne sera pas en ton pouvoir de me quitter ni de me chasser de ton âme ; en dépit de toutes tes résistances, je demeurerai avec toi et tu resteras avec moi ; nous serons unis , nous serons inséparables. Voilà certes de l'amour, Mes Frères, et du meilleur : c'est l'amour d'un Dieu qui se donne tout entier, qui se livre à jamais et sans retour; cependant, j'en atteste le ciel et la terre, cette première donation, cet épanchement initial de l'amour ne suffisait pas à Dieu, et Dieu ne s'en est pas tenu là.

Après s'être uni à nous par les liens delà nature, après avoir donné sa lumière à notre esprit et sa vie à notre cœur, Dieu ne se sentit pas encore assez rapproché de l'homme. Il lui sembla que cette union contractée dès le sixième jour du monde, en face de l'Univers, manquait d'intimité ; l'image qu'il venait de déposer au fond de

l'âme humaine lui parut trop imparfaite ; alors, rentrant en lui-même, il consulta sa puissance et sa tendresse et, après ce sublime conseil, il épancha sur l'âme humaine de nouveaux flots de lumière et d'amour. Au lieu du simple rapprochement résultant des liens de la nature , la grâce opéra un mystérieux contact entre Dieu et l'homme. Ce fut dès lors une étreinte ineffable , une effusion réciproque, un échange incessant de joie et de bonheur. Dieu descendit dans l'homme, il s'assit en hôte et en familier au foyer de notre intelligence, il prit part aux conseils de notre âme, il mêla ses pensées aux conceptions de notre esprit, il éleva la voix dans le silence de l'intimité et il nous dit au cœur de ces choses qui ne se disent que dans le ciel et que la terre n'entend pas. 0 vous, qui avez goûté les douceurs de ce commerce surnaturel, âmes fidèles, parlez-nous de ce mystère d'union entre le maître suprême et ses pauvres créatures ; apprenez-nous comment Dieu s'épanche sur l'âme et comment l'âme s'ouvre et s'épanouit à Dieu ; répétez ces paroles qui descendent de Dieu sur l'homme et qui remontent de l'homme vers Dieu. Oh ! l'admirable rayonnement du ciel vers la terre ! Oh ! les brûlantes aspirations de la terre vers le ciel ! Est-il possible, M. T. G. F., de concevoir un amour plus large et plus généreux? C'est l'amour d'un Dieu qui descend au-dessous de lui-même, qui s'abaisse jusqu'à l'homme pour l'attirer, pour l'élever jusqu'à lui. Ce mystère me confond et, dans la conscience de mon indignité, je m'écrie avec l'auguste Vierge : Fecit mihi magna quipotens est(i), « le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses » .

(i) S. Luc, i, 49-

Mais quoi, Mes Frères, Dieu s'est-il contenté de s'unir avec l'homme par les liens de la nature et par ceux de la grâce et ce double épanchement a-t-il épuisé la fécondité de sa tendresse ? Nous serions tentés de le croire , hommes aux petites pensées et au cœur étroit; mais l'amour véritable ne connaît pas de bornes. Il va, il avance, il multiplie ses dons. Rien ne lui est obstacle : il a fait des ingrats : qu'importe? Il a aimé, il aimera ; c'est là sa récompense et son bonheur. Eh bien, Dieu, qui a aimé l'homme, Dieu, dont l'affection a connu toutes les ingratitudes, va-t-il mettre un terme aux élans de son cœur? Non, il ne répondra aux trahisons que par des invitations plus douces et des baisers plus ardents. Il s'est dit : L'homme me fuit, l'homme m'échappe ; que ferais-je pour le retenir et pour captiver son cœur? Pour l'unir avec moi, je l'avais associé à ma divinité : cela n'a pas suffi ; pour m'unir avec lui, je vais tenter un nouvel effort et me revêtir de son humanité. D'homme qu'il était par nature, ma grâce en avait fait un Dieu et, maintenant, je vais faire de Dieu un homme. Je descendrai vers l'homme, je serai son compagnon, son égal, son frère; je partagerai ses peines et ses travaux, ses misères et ses souffrances, et alors, peut-être, en me voyant si petit, si faible, si semblable à lui, il m'aimera ; et, si je ne parviens pas à gagner son amour, du moins je serai comme lui, je serai lui-même, j'aurai pris un corps pareil au sien, une âme sœur de la sienne. Ainsi parla l'amour et, Mes Frères, le monde fut honoré d'un prodige qui ne s'était pas encore rencontré sur la terre : on vit la nature humaine unie à la nature divine dans la personne du Verbe de Dieu. Sur un coin de la Judée, loin des palais,

dans le silence de la solitude, sans autre témoin que Tinnocence d'une Vierge, s'accomplit le mystère de l'union personnelle de la divinité avec l'humanité. Ce n'était plus un simple rayon de lumière et d'amour qui traversait l'âme humaine ; ce n'était plus seulement un reflet de la beauté et de la sainteté de Dieu qui venait tomber sur elle : c'était Dieu lui-même qui, par un baiser de flamme, venait sceller avec notre infirme nature une alliance indissoluble. C'était Dieu, qui, pour se rapprocher de l'homme , se faisait homme ; qui , pour vivre avec lui , pour converser avec lui, pour travailler, pour souffrir, pour mourir avec lui, devenait enfant, adolescent, ouvrier, indigent, mortel comme lui. 0 prodige de l'amour ! Dieu a tant aimé ma chair qu'il s'en est revêtu ! Dieu a tant aimé mon âme, qu'il s'est donné une âme pareille à la mienne ! Le Verbe divin a tant aimé la nature humaine, qu'il a voulu l'adopter. Que dis-je? Après en avoir fait, sur la terre, sa compagne fidèle et son épouse bien-aimée, il l'a menée triomphante dans les cieux, il l'a placée au-dessus des Anges et des Archanges, au-dessus des Principautés et des Puissances, au-dessus des Trônes et des Dominations, il l'a fait asseoir à la droite de Dieu son Père, sur un trône de gloire et de majesté; et là, l'offrant aux hommages de toute la création, il l'a associée à la puissance du Père, aux splendeurs du Fils, aux délices de l'Esprit. Voilà ce qu'est devenue la nature humaine unie à la nature divine ; et ainsi le mystère de l'union personnelle de la divinité avec l'humanité, se mêlant aux mystères des cieux, va se perdre avec eux dans cet abîme d'amour que l'éternité couvre de son voile et que Dieu cache dans son sein.

Est-ce là tout, Mes Frères? Ai-je atteint le dernier degré de l'union de Dieu avec les hommes ? Et qu'y a-t-il, que peut-il y avoir au-delà de l'union personnelle de la divinité avec l'humanité? N'est-ce pas l'amour à sa plus haute puissance , n'est-ce pas l'apogée de l'amour ? Mais qui sommes-nous donc pour dire à l'amour d'un Dieu : Arrête, arrête! c'est assez? Aussi, je ne crains pas de trop présumer de lui, en vous demandant si c'est bien là toute sa mesure et s'il ne lui reste plus d'autre borne à franchir. 0 Religion sainte, que vous êtes admirable ! Vos coeurs, chrétiens, m'ont répondu, et cette église, cet autel, tant de pompe , tant d'éclat , tant de magnificence m'annoncent un mystère nouveau. J'entends ces paroles qui retentissaient, il y a dix-huit siècles, à Gapharnaùm : « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et je demeure en lui. » Serait-ce donc que Dieu ne fût pas encore assez uni à l'homme? Mais le cœur de l'homme n'est-il pas devenu, par la création, le temple de Dieu ; par la grâce , le sanctuaire de Dieu ; par l'Incarnation , le tabernacle de Dieu ? Sans doute , Mes Frères , mais à Bethléem Dieu nç s'est uni qu'à un homme, et Dieu veut s'unir à tous les hommes. A Bethléem, Dieu ne s'est uni à l'homme qu'une seule fois, et Dieu veut s'unir à l'homme chaque fois qu'il plaira à l'homme de s'unir à Dieu; en s'incarnant à Bethléem, Dieu ne s'est uni à l'homme qu'en un seul lieu, et Dieu veut s'unir à l'homme dans tous les temps et dans tous les lieux. Il veut que le mystère d'amour accompli à Bethléem s'étende, se prolonge, se multiplie, s'éternise ; il tient à ce que le miracle de la Crèche se répète sur tous les points, se reproduise à tous les yeux, se réfléchisse dans tous les cœurs; il

a formé le projet de perpétuer son Incarnation sur la terre comme il la perpétue dans le ciel ; il a à cœur de se survivre en moi et de renaître dans mon âme, il exige que je sois pour lui ce qu'était pour lui le sein de la Vierge, ce qu'est pour lui le sein du Père... 0 amour, tu m'épouvantes, tu m'effraies ! Gomment prolonger l'Incarnation à travers les siècles ? Gomment renouveler à chaque heure et en tout lieu cette union mystérieuse de la divinité avec l'humanité ? Gomment s'épancher partout, sans s'épuiser nulle part? Gomment revivre toujours, sans mourir jamais? Ne craignez rien, Mes Frères, Dieu a mis sa puissance au service de sa tendresse. Le voyez-vous? Il va quitter la terre, il va s'éloigner des hommes ; mais l'amour le retient au milieu de nous. Eh bien ! comment fera-t-il pour se partager entre le ciel et la terre, entre les Anges et les hommes ? Il a pris du pain et il a dit : « Ceci est mon corps » ; il a pris du vin et il a dit : « Ceci est mon sang » ; or, « quiconque mangera mon corps et boira mon sang demeurera en moi et je demeurerai en lui». Pour s'unir à l'homme, il s'est fait notre victime; pour rester uni à l'homme, il se fera notre nourriture. De même que l'homme vit en communion avec la matière en se nourrissant de la matière, de même qu'il vit en communion avec l'esprit en se nourrissant de l'esprit, ainsi vivra-t-il en communion avec Dieu en se nourrissant de Dieu. L'homme aspire la vie corporelle en s'assimilant un aliment corporel, il aspire la vie spirituelle en s'assimilant un aliment spirituel, il aspirera également la vie divine en s'assimilant une nourriture divine. Admirable conception, par laquelle Dieu, l'esprit et la matière se rencontrent, s'enlacent et s'harmonisent dans les profondeurs de

l'existence humaine ! Dieu dit à l'homme : Pour nourrir ton corps, j'ai mis à ton service tout ce qui croît et respire, tout ce qui a mouvement et vie sur la terre, dans la mer et dans les airs ; pour nourrir ton esprit, je t'ai placé au milieu de tes semblables qui te communiquent la vérité avec la parole qui en est le vêtement et le signe ; mais je me suis réservé de te fournir un aliment meilleur que tous les autres ; et ce pain sacré, ce n'est ni un fruit de la terre, ni un don de la société, c'est moi-même, moi ton frère, moi ton père, moi ton Dieu ! Ce pain, qui nourrit ton âme, tu ne le tremperas pas de tes larmes, tu ne le gagneras pas à la sueur de ton front ; mais sitôt que tu voudras le recueillir sur tes lèvres, tu te présenteras devant moi, tu inclineras ton front dans la poussière, et je descendrai dans ton cœur ; car je suis venu sur la terre pour m 'unir avec toi, et qu'est-ce que je veux, sinon demeurer en toi, afin que tu demeures en moi? Ah ! M. T. G. F., si ce n'est point là de l'amour, qu'est-ce donc que l'amour? et si ce n'est point là le terme de l'amour , où donc s'arrêtera-t-il ? Après l'Eden, après la Crèche, après la Cène, Dieu n'a plus de dons, les hommes n'ont plus de désirs, la terre est sans mystères, le temps finit et l'éternité commence. L'éternité ! Mais l'éternité n'a-t-elle pas aussi sa mystérieuse union de la divinité avec l'humanité? ou plutôt l'éternité n'est-elle pas cette union même consommée dans la gloire ? n'est-elle pas le dernier terme de cette progression admirable, où l'amour d'un Dieu se multiplie sans s'accroître et s'épanche sans s'épuiser? Que ne puis-je, Mes Frères, dérouler à vos yeux ces ravissantes harmonies entre la nature et la grâce, entre le sacrement et la gloire ? La grâce unit l'homme à Dieu en le purifiant,

l'Eucharistie en le fortifiant, et la gloire en le couronnant. La grâce est le principe de l'union, le sacrement est le moyen de l'affermir et de la consolider, la gloire en est la consommation et la fin. La grâce dépose en nous la semence de l'immortalité, le sacrement la fait germer et fleurir dans nos âmes, et la gloire la fait fructifier au jour des moissons éternelles. La grâce attire l'homme vers Dieu, le sacrement attire Dieu vers l'homme, la gloire est l'extase de l'homme en Dieu et le triomphe de Dieu dans l'homme. Voilà les trois degrés de cette ascension merveilleuse de l'homme vers Dieu : l'union eucharistique est le terme moyen entre l'union sanctifiante par la grâce et l'union béatifique par la gloire ; c'est par l'Eucharistie que la grâce mène à la gloire et que la sainteté s'élève jusqu'à la félicité. L'Eden annonce la Crèche, la Crèche prépare la Cène, la Cène prolonge la Crèche; et le ciel environnera l'Eden, la Crèche et la Cène d'une auréole de gloire. Ne vous étonnez pas, Mes Frères, de ce que Dieu arrête ici-bas les effets de son union avec les hommes : sa puissance absorberait notre faiblesse, sa majesté anéantirait notre être ; mais quand j'aurai déposé ce vêtement de corruption pour revêtir la robe de l'immortalité, oh ! alors, la grâce dilatera mon âme, l'Eucharistie transfigurera mon corps ; ce torrent de délices que Dieu aura contenu dans mon sein sortira de son lit pour déborder dans le sein de Dieu ; ce germe de vie divine qu'il aura déposé dans mon être s'épanouira sans fin. Dieu sera la lumière de ma lumière, l'âme de mon âme, la vie de ma vie; et, ainsi, plongés dans cette essence de lumière et d'amour, perdus dans cet océan de vie et de

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bonheur, nous serons tous en Dieu et Dieu sera tout en nous (i) !

Voilà, M. T. G. F., le dernier degré, le terme le plus élevé de cette union progressive de la divinité avec Thumanité : union commencée dans la création, consolidée par la grâce, rétablie par l'Incarnation, prolongée par l'Eucharistie, consommée dans la gloire. Et maintenant, permettez-moi de vous demander si nous avons pour nous unir avec Dieu la même ardeur, la même passion qu'il déploie pour s'unir avec nous ? ou plutôt ne mettonsnous pas à le fuir, à nous détourner de ses autels, autant d'empressement que lui pour venir au-devant de nous et pour établir à nos portes son siège et sa demeure ? Ah ! M. T. G. F., ramassez en ce moment toute la foi dont vous êtes capables. Il me semble que ce lieu a changé de nature, les colonnes de ce temple se sont perdues dans les airs, cette voûte somptueuse a fait place à la voûte des cieux, des flots de lumière divine ont inondé ce parvis; aux paroles de l'homme a succédé la voix des Anges. Et, au milieu de ce nouvel Empyrée, je vois un trône et, sur ce trône, l'Agneau immolé dès l'origine du monde ; les cieux se sont inclinés, ou plutôt la terre est devenue le ciel. Mais, ô mon Dieu, où sont vos saints? où sont ceux qui se pressent autour de votre trône pour participer à votre corps et à votre sang, pour s'unir avec vous dans les liens de l'amour ? Que d'hommes s'en tiennent éloignés par indifférence ou par mépris ! Et cependant, l'homme

(i) Cette dernière phrase se trouve reproduite dans le sermon précédent.

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n'a de dignité qu'autant qu'il est participant de Dieu : de même que le corps tire toute sa noblesse de son union avec l'âme, ainsi l'âme doit chercher sa grandeur dans son union avec la divinité : hors de là, il n'y a pour l'homme que bassesse et néant. 0 vous donc, qui, dans ce quartier de Saint-Eustache, dans ce quartier du travail et de l'industrie, tenez si étroitement aux choses de la terre, puissiez-vous ne pas oublier que vous travailleriez en vain, si vous n'étiez unis avec Dieu par la grâce et par l'amour. Venez souvent resserrer dans la sainte Eucharistie ces liens dont la force égale la douceur : vous puiserez dans cette union avec Dieu le sentiment de votre dignité, la science de la vie, le courage de la vertu. Voyez : la sainte Eucharistie pénètre et vivifie l'âme chrétienne, elle la renouvelle, la retrempe et la dilate : c'est le pain du ciel qui rend supportable à l'âge mûr ce pain de .la terre si souvent trempé de larmes et arrosé de sueurs ; c'est le vin qui fait germer les vierges, c'est le suc nourricier qui rafraîchit la fleur du jeune âge, et cette boisson divine fortifie et rajeunit encore le cœur du vieillard, car c'est le breuvage de l'immortalité. Ah ! M. T. G. F., n'est-il pas vrai que parfois la tristesse et le découragement s'emparent de vous,, à la vue de ce pénible chemin qui conduit vers le terme de la destinée ? Eh bien ! si vous craignez de défaillir sur les routes de la vie, je vous dirai, comme autrefois l'ange au prophète : Surge, comede, « levez-vous et mangez » le pain des forts ; « car il vous reste une longue voie à parcourir », grandis enim tibi restât via (i), voie semée d'écueils et pleine de périls ; mais

(i) 3e Liv. des Rois, xix, 7.

fortifiés par cette nourriture céleste, vous la franchirez sans peine et voijs arriverez avec Elie jusqu'au sommet de la montagne sainte où se consommera l'union commencée sur la terre. Ainsi soit-il.

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