POUR LA
Fecit mihi magna qui potens est.
« Celui qui est puissant a fait pour moi de grandes choses. »
(S. Luc, i, 49-)
Mes Frères,
C'est pour la troisième fois que, dans le cours de cette année, l'église de Sainte-Geneviève voit s'ouvrir ses vastes nefs à ces pieuses réunions ; et ce n'est pas sans une raison bien touchante, chrétiens, que le premier pasteur du diocèse a voulu que, dans ce temple, trois fêtes, parmi toutes les autres, fussent précédées ou suivies d'exercices solennels. C'est entre Geneviève sa douce servante et Marie son auguste mère, c'est entre ces deux virginales figures que Jésus-Christ reçoit nos hommages dans le sacrement de son amour. Une neuvaine de prières nous
(i) Prononcé dans l'église Sainte-Geneviève de Paris. On verra que l'auteur, dans ce sermon, s'est largement inspiré de Bossuet.
acquitte envers notre patronne de ce que nous lui devons de louanges et de reconnaissance ; une octave de bénédictions appelle sur nous les grâces du Souverain Seigneur de toutes choses ; et ces trois jours où nous sommes entrés nous permettent d'implorer, aux pieds de notre mère, sa toute-puissance suppliante. Triple anneau d'une même chaîne qui, enlaçant nos cœurs, les relie à Dieu par tout ce que la piété catholique a de plus tendre et de plus élevé.
Puis donc, Mes Frères, que nous voici arrivés à cette fête qui est comme le couronnement et le terme de nos grandes solennités, élevons notre âme à la hauteur de ces divines choses. Célébrons avec transport l'exaltation de Marie, car son triomphe est le nôtre. S'il est vrai, en effet, que tout ce qui honore une mère honore ses enfants, la gloire de Marie rejaillit sur chacun de nous et notre nature commune, transfigurée en elle, resplendit en nous tous d'un éclat nouveau. Oui, ô Marie, ô ma bonne et tendre mère, parler de vos grandeurs, c'est redire les nôtres; vous avez eu part à toutes nos épreuves, chaque souffrance de notre âme a retenti dans la vôtre ; à notre tour, nous participons à votre triomphe, nous sommes heureux de votre bonheur ; en vous , nous sommes exaltés, glorifiés, couronnés !
Or, si je cherche quel a été le principe et la source de ce triomphe, je trouve, chrétiens, que, par l'Assomption de la bienheureuse Vierge, Dieu couronne dans Marie un double privilège : l'innocence de la Vierge , en préservant ce saint corps de la corruption du tombeau, et la dignité de la Mère, en l'élevant au-dessus de toutes les créatures sur un trône de gloire et de majesté. C'est à
développer ces deux points que je vais consacrer cette instruction. Mais comme il s'agit d'un triomphe que les anges ont célébré par leurs concerts, mêlons à leurs cantiques ces paroles qu'un ange même a apportées du ciel : Ave Maria.
C'est un effroi pour nous, chrétiens, rien que de songer à la destinée fatale qui attend notre corps au sortir de la vie. Je me demande même s'il est pour l'homme ici-bas une perspective plus triste, un sentiment plus amer. Quoi ! ce corps qui est moi, cette chair qui enveloppe mon âme, qui ne fait qu'un avec elle, cette substance qui est la mienne, un jour, ce ne sera plus qu'un cadavre, ou, comme disait Tertullien, un je ne sais quoi qui n'aura plus de nom dans aucune langue ! Assurément, il y a là de quoi confondre la pensée et le cœur. Car enfin l'homme aime son corps ; l'âme s'attache à ce ministre de ses volontés, à ce compagnon de ses travaux et de ses souffrances ; c'est pour elle plus qu'un ami, un frère. Aussi, chaque fois que ma main distraite soulève un coin du voile qui me dérobe l'avenir, chaque fois que je devance du regard l'espace qu'il me reste à parcourir, à mon œil qui se détourne, à l'horreur qui me saisit, au frisson qui glace mes membres, je sens bien qu'il n'y a rien de plus dur ni de plus accablant pour l'homme que de se voir condamné au tombeau ; et, pour reprendre courage, j'ai besoin de me réfugier dans l'Evangile, de me retrancher derrière la foi
35o SERMON
et d'entendre le Christ qui me dit de sa voix la plus douce : Ego sum resurrectio et vita (i), « je suis la résurrection et la vie ».
Et pourquoi donc, Mes Frères, pourquoi la destinée du corps est-elle si lamentable? Après tout, l'âme exceptée, le corps humain n'est-il pas ce qu'il y a, dans la création terrestre, de plus noble et de plus élevé? Oui, écrivait Tertullien, ce limon est glorieux d'avoir été touché à l'origine des temps par des mains divines ; la chair est glorieuse d'avoir été animée d'un souffle divin. Comment ne pas honorer cette chair qui est « l'œuvre des mains de Dieu, l'objet de son industrie, l'enveloppe de son souffle, la reine de sa création, l'héritière de sa libéralité, la prêtresse de sa religion, le soldat de sa foi, la sœur du Christ » ; manuum suarum operam, ingenii sui curam, efjlatus sui vaginam, molitionis suce reginam, liberalitatis suce hœredem, religionis suce sacerdotem, testimonii sui militem, Christi sui sororeml Tout cela est vrai sans doute. Et pourtant, il suffit d'un instant pour faire tomber en ruines cet édifice divin, pour joncher le sol de ses débris épars, que dis-je ? pour dissoudre jusqu'aux derniers restes de lui-même. Encore une fois, d'où vient cette grande misère ? J'interroge la nature : la nature est muette ; je consulte la raison : la raison se tait. Mais j'entends saint Paul qui me dit : N'en soyez pas étonné, « cette chair est une chair de péché » , caro peccati (2). Mais j'entends la foi qui m'enseigne qu'à l'origine du monde une faute
(1) S. Jean, xi, 25.
(2) Ép. aux Romains, vi, 6 ; vin, 3.
immense enveloppa la race humaine dans un arrêt de mort; que, depuis, le venin de la corruption s'est infiltré dans nos veines et dévore notre substance ; je la vois qui me montre, par delà les temps et les espaces, une main vengeresse étendue sur le berceau de l'humanité, et un juge irrité qui prononce sur tous les enfants d'Adam cette formidable sentence : Mémento, homo, quia pulvis es et in pulverem reverteris (i), « souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. »
Telle est la loi, inexorable et générale. Mais, Mes Frères, supposez une créature unique entre toutes, qui, par un privilège spécial, ait été préservée de la corruption originelle ; qui, dès le premier instant de sa conception, ait été un chef-d'œuvre de grâce et de pureté. Supposez, pour emprunter la langue de Bossuet(2), qu'une grâce extraordinaire ait répandu sur elle avec abondance une céleste rosée, qui ait non seulement tempéré, comme dans les autres élus, mais éteint tout le feu de la convoitise ; c'est-à-dire, non seulement les mauvaises œuvres qui sont comme l'embrasement qu'elle excite, non seulement les mauvais désirs qui sont comme la flamme qu'elle pousse, et les mauvaises inclinations qui sont comme l'ardeur qu'elle entretient, mais encore le brasier et le foyer même, comme parle la théologie, f ornes peccati ; c'est-à-dire, selon son langage, la racine la plus profonde et la cause la plus intime du mal ; et qu'ainsi elle ait ôté du corps et de l'âme de Marie, avec le foyer de la convoitise, tout le principe de la cor-
(i) Genèse, m, 19. — Office du mercredi des Cendres. (2) 1er serm. pour la fête de l'Assomption.
ruption. Supposez que, pendant tout le cours de la vie de cette bienheureuse créature, le souffle du mal le plus léger n'ait pas terni un seul instant la pureté de son âme ; que, par la plus exacte correspondance à la grâce, elle n'ait fait que croître sans cesse en mérites de tout genre et s'élever pour ainsi dire de perfection en perfection, laissant ainsi derrière elle tout ce que le ciel et la terre ont de plus saint et n'ayant au-dessus d'elle que Dieu, c'est-à-dire, la source même de la pureté, de la sainteté : supposez tout cela, Mes Frères, et dites-moi si votre bon sens, si votre piété pourraient se faire à l'idée qu'une innocence si parfaite fût condamnée à cette corruption du tombeau, qui vous fait reculer d'épouvante, dont la seule pensée vous glace d'horreur ? Non, non, je vous entends me dire du plus profond de votre âme : Si jamais il a existé sur la terre une pareille créature, il a fallu que Dieu, suspendant les lois de la nature, arrachât un corps si saint à cette horrible destinée. Non, non, la terre n'eût pas été digne de conserver dans ses entrailles cette chair virginale : il n'y avait qu'un reposoir qui fût digne de sa pureté, et ce reposoir c'était le sein de Dieu. Or, telle a été la bienheureuse Vierge. Et si je ne me trompe, chrétiens, vous saisissez tout d'abord la liaison intime qui existe entre le dogme de l'Immaculée-Conception de Marie, celui de sa virginité perpétuelle, et la croyance à sa miraculeuse Assomption. Car, dans les mystères du christianisme, tout se' lie, tout s'enchaîne, tout se coordonne en une vaste et merveilleuse harmonie. Tous les privilèges de Marie se tiennent, se superposent l'un à l'autre ; ce sont des perles qui s'enchâssent dans une même couronne, ce sont des rayons de lumière qui se
rejoignent sur un même front. Oh ! qui dira l'innocence de la Mère de Dieu ? Qui pourra dépeindre sous des couleurs assez vives son incomparable pureté ? La voilà qui, seule de toutes les filles d'Adam, fait son entrée dans le monde, sans tache et sans défaut. Pour retracer cette innocence originelle de Marie, l'Eglise a épuisé tous les charmes des saints Livres. C'est la colombe de l'arche qui apporte à la terre le rameau d'olivier ; c'est le buisson d'Horeb qui ne brûle que des ardeurs divines ; c'est la toison de Gédéon qui, au milieu d'un sol aride, reçoit seule la rosée du ciel ; c'est la fontaine scellée dont rien d'impur n'a troublé les eaux ; c'est la rose de Jéricho qui fleurit sur une tige hérissée d'épines. Puis, quand elle est à bout de paroles, que le langage des hommes ne lui suffit plus, elle laisse parler les anges, et les anges s'écrient avec transport : « Quelle est celle qui s'élève du désert, belle comme la lune, étincelante comme les rayons du soleil, terrible au démon comme une armée rangée en bataille ? » Mais ne considérez pas seulement cette fleur divine dans le germe de sa beauté : à mesure qu'elle s'épanouit sous l'influence de la grâce, elle exhale un parfum plus suave, elle brille d'un éclat plus vif. Ah ! je sens bien, Mes Frères, que je succombe sous mon sujet, que je ne puis pas rendre, que je n'exprime que faiblement cette perfection toujours croissante, cette sainteté que n'a pu trahir le moindre défaut. C'est bégayer en langage profane que de vouloir retracer cette innocence que rien ne trouble ; cette humilité qui jamais ne s'élève, qui toujours s'abaisse ; cet amour divin qui n'est pas de la terre, qui ne vit qu'au ciel ; cette pudeur virginale qui s'alarme même à la vue d'un ange. Et cependant il me resterait de plus
grandes choses à dire. Car cette chair virginale, ou pour parler avec Tertullien, « cette chair angélisée » par l'innocence, angelificata caro, va recevoir de l'opération du Saint-Esprit, de son contact divin avec le Verbe de Dieu, une dignité, une pureté incomparables. Oh! je comprends que « le corps sacré de Marie, le trône de la chasteté, le temple de la Sagesse incarnée, l'organe du Saint-Esprit et le siège de la vertu du Très-Haut, n'ait pas pu demeurer dans le tombeau (i) ! » Je comprends que sa sainte virginité ait été comme un arôme céleste, comme un baume divin qui a préservé son corps de la corruption du sépulcre ; et qu'ainsi le miracle de l'Assomption ait couronné le double prodige d'une conception immaculée et d'une vie sans tache.
Aussi, Mes Frères, loin de me figurer que ce miracle vous étonne, je craindrais presque que vous ne fussiez surpris, non pas de l'Assomption du corps de Marie, mais de la possibilité de sa mort. Car, enfin, la mort, elle aussi, comme la corruption du tombeau, n'est-elle pas, selon l'expression de saint Paul, a la solde du péché », stipendia peccati mors (2) ? Et lorsqu'il s'agit du péché, disait saint Augustin, peut-il être question de Marie? Mais, ici, écoutez Bossuet (3). Non, la mort dans Marie ne fut pas un châtiment; mais, ayant vécu dans les conditions ordinaires de l'humanité, il fallait que cette Reine laissât entre les bras de la mort tout ce qu'elle avait de mortel. Pour faire entrer Marie dans sa gloire, « pour parer son
(1) Bossuet, 1er Serm. pour la fête de l'Assomption.
(2) Ep. aux Romains, vi, 23,
(3) Loco citato.
corps et son âme de l'immortalité glorieuse, comme d'un manteau royal et d'une robe triomphante » ; pour la placer « dans ce superbe appareil, au-dessus des chérubins et des séraphins et de toutes les créatures, il fallait avant toutes choses la dépouiller de cette misérable mortalité comme d'un habit étranger». Et ne croyez pas, continue ce grand homme, que Marie ait subi la mort d'une façon ordinaire, par une secousse, par une commotion violente. Non, le principe de cette mort admirable et surnaturelle, ce n'a pas été la corruption de la nature, mais la perfection de l'amour, de l'amour maternel. Ce sont les impatiences défaillantes du saint amour qui lui ont donné la mort. Oh! si une mère ne souffre jamais tant que lorsqu'elle se voit séparée de son fils ; si, « pour une absence d'un an, le jeune Tobie perça le cœur de sa mère d'inconsolables douleurs », mesurez, si vous le pouvez, la sainte impatience qu'avait Marie d'être réunie à son Fils. L'amour qu'elle avait pour ce fils était si ardent, si fort, si enflammé, qu'il ne poussait pas un seul soupir qui ne dût rompre tous les liens de ce corps mortel, qu'il ne formait pas un regret qui ne dût en troubler l'harmonie, qu'il n'envoyait pas un désir au ciel qui ne dût tirer avec soi l'âme de Marie. Lors donc qu'il allait ainsi de jour en jour s'augmentant par son action, se perfectionnant par ses désirs, se multipliant par lui-même, il en vint un jour à ce point que la terre n'était plus capable de le contenir. Alors la divine vierge mourut par un élan de l'amour divin ; « son âme fut portée au ciel sur une nuée de désirs sacrés » . Ce fut là « son chariot de triomphe », et ce chariot de triomphe, c'était l'amour qui l'avait construit de ses mains.
Oui, j'aime à la voir, cette divine Mère, j'aime à la voir
sur ce lit de mort qui va être son lit de triomphe ; et , comme une pieuse tradition le rapporte, dans ce même Cénacle de Jérusalem qui avait été le sanctuaire de la dernière Cène et le berceau de l'Eglise. Elle est là, attendant qu'il plaise à son Fils de l'unir à lui : une douce sérénité est peinte sur son visage, un sourire céleste s'épanouit sur ses lèvres. Ils sont là autour d'elle, les compagnons, les amis, les apôtres de son Fils. C'est Pierre : Pierre, qui déjà a fait retentir le monde du bruit de l'Evangile, Pierre qui déjà a confessé son maître devant les tribunaux de la terre. C'est Jean, le disciple bien-aimé, le soutien et l'appui de Marie; Jean qui, dans ce moment solennel, va rendre à Jésus-Christ le legs qu'il a reçu du haut de la croix, sur le sommet du Calvaire. Ils sont là, tous ces hommes sublimes, les plus grands qu'ait vus la terre. Ah ! du moins jusqu'alors , si Jésus-Christ les avait laissés orphelins, il leur restait pour s'en consoler ce que Jésus avait le plus aimé sur la terre, il leur restait sa sainte mère. Quelle scène, chrétiens! quelle scène ! Pour moi, lorsque j'y pense, après dix-huit siècles, je sens mon cœur tressaillir d'une pieuse émotion. Elle, la divine Vierge, elle tient les yeux fixés vers le ciel qui l'attend... Oh! elle a assez vécu, car elle a vu cette Église fondée par son divin Fils ; elle l'a vue croître sous le péril et se faire des adeptes de toutes langues et de toutes nations; elle a assisté aux premières souffrances, aux premières luttes, aux premiers triomphes de l'Epouse du Christ. Son pèlerinage est achevé : Dieu lui ouvre son sein. Alors, comme un fruit déjà mûr que la plus légère secousse détache de l'arbre, comme une flamme s'élève dans un air pur, ainsi, cueillie par Dieu, cette âme
immaculée s'envola tout d'un coup dans les hauteurs du ciel, et son dernier soupir ne fut que son dernier élan d'amour. Partagés entre la joie et la tristesse, les apôtres se séparent : ils reviennent bientôt pour embaumer le corps de Marie, mais déjà un arôme tout céleste a préservé de la corruption cette chair virginale. Des fleurs, indice de sa pureté, sont là pour témoigner qu'il ne reste plus sur la terre que le parfum de son innocence. Porté sur l'aile des anges, le corps de Marie a rejoint sa sainte âme : la Vierge s'avance et s'élève doucement, le ciel s'ouvre, apprêtant ses pompes divines ; les Séraphins entonnent leurs saints cantiques, l'ineffable Trinité dévoile ses splendeurs ; le Père va couronner sa fille bien-aimée , le Fils son auguste mère, l'Esprit-Saint sa chaste épouse ; le triomphe terrestre de Marie est terminé, celui de l'éternité commence. Car, si Dieu a couronné ici-bas l'innocence de la Vierge en préservant son chaste corps de la corruption du tombeau, il va couronner dans le ciel la dignité de la mère en l'élevant au-dessus de toutes les créatures sur un trône de gloire et de majesté. C'est le sujet d'une seconde partie.
« Le ciel, a dit un grand évêque, aussi bien que la terre, a ses solennités et ses triomphes, ses cérémonies et ses jours d'entrée, ses magnificences et ses spectacles; ou plutôt la terre usurpe ces noms pour donner quelque
éclat à ses vaines pompes ; mais les choses ne s'en trouvent véritablement dans toute leur force que dans les fêtes augustes de notre céleste patrie, la sainte et triomphante Jérusalem (i) ».
Or, Mes Frères, parmi ces solennités glorieuses qui ont réjoui les anges et tous les esprits bienheureux, Tune des plus illustres et, je puis le dire avec Bossuet, « l'un des plus beaux jours de l'éternité » a dû être sans doute l'exaltation de la Sainte Vierge sur le trône que son Fils lui avait destiné. Car, que peut-on imaginer de plus magnifique que de voir la Reine des anges et des hommes, la Reine Mère de Dieu, élevée au plus haut des cieux pour y recevoir de son Fils une couronne immortelle, au milieu du concours, des acclamations, des cantiques de réjouissance de toute la cour céleste?
Pour nous en faire quelque idée, chrétiens, il suffit de considérer quelle était l'ém inente dignité de Marie. Entendez bien ce seul mot : Elle était devenue la Mère de Dieu ! La Mère de Dieu ! je ne sais, Mes Frères, mais il y a là, sous cette qualification étrange, tout un ensemble de choses qui terrasse l'esprit et confond la pensée. Quoi, une femme ! une femme qu'un Dieu salue du nom de Mère ! une femme à laquelle un Dieu est soumis, à laquelle II doit le respect et l'honneur ! Ah ! dites-moi , chrétiens, s'il se peut concevoir quelque chose de plus auguste et de plus souverain? N'est-ce pas qu'il ne saurait y avoir de relation plus sainte et plus intime que celle qui existe entre un fils et sa mère ? N'est-ce pas à notre mère que notre cœur appartient tout d'abord?
(i) Bossuet, ier Serm. pour la fête de l'Assomption.
POUR LA FÊTE DE L'ASSOMPTION 35g
Lors même qu'il se ferme aux autres affections , il conserve celle-là ; et, ne nous restât-il plus rien sur la terre, tant que notre mère demeure à nos côtés, nous nous sentons heureux! Aussi, quand nous trouvons sur notre chemin ce qui élève les hommes , ce qui les grandit aux yeux de tous, la fortune, la dignité : comme Salomon plaçant sa mère à la droite de son trône, nous élevons jusqu'à nous celle à qui nous devons tout ce que nous sommes ; nous aimons à faire rejaillir sur ses cheveux blancs l'éclat de notre renommée, à mettre aux pieds de notre vieille mère tout ce que Dieu nous a donné de génie, tout ce que les hommes y ont ajouté d'honneurs. Si donc il en est ainsi du cœur de l'homme, que sera-ce du cœur d'un Dieu ? Et ne comprenez-vous pas, chrétiens, que Jésus-Christ ait dû rassembler tout ce qu'il y avait dans le ciel de gloire et de splendeur pour orner le front de sa sainte Mère ? Ah ! je disais , au commencement de ce discours , que c'est nous qui triomphons dans Marie. A présent je change de langage. C'est Dieu qui triomphe en elle, c'est Dieu qui se glorifie en glorifiant Marie, c'est le Fils qui se couronne lui-même en couronnant sa Mère.
Mais, Mes Frères, si l'exaltation de Marie est le triomphe de Dieu même, quelle n'a pas dû être cette pompe sublime pour qu'elle fût dig-ne du Verbe fait chair? Que dirai-je pour la décrire? Car s'il est vrai que « ce divin appareil passe de bien loin nos intelligences », je ne puis pas taire néanmoins ce que j'en pense. Il me semble donc la voir cette divine Vierge, telle que l'Ecriture la dépeint dans un style inusité. Car , « pour nous en tracer quelque imag-e, à peine -trouve-t-elle dans le monde assez
36o SERMON
de rayons : il a fallu ramasser tout ce qu'il y a de lumineux dans la nature ». Elle met la lune aux pieds de la Vierge et les étoiles autour de sa tête ; elle l'enveloppe du soleil comme d'un vêtement : mulier amicta sole(i). Ainsi Marie s'élève toute rayonnante d'éclat ; et , s'il m'est permis de mêler mes conceptions à des secrets si augustes, je m'imagine , chrétiens , qu'à son approche toute la cour céleste a dû tressaillir d'allégresse ; que les neuf chœurs des esprits bienheureux se sont portés au-devant d'elle pour la recevoir ; que Gabriel à leur tête, saluant sa souveraine, au nom de tous les anges, lui a dit, comme jadis à Nazareth : Ave Maria, « salut, ô Marie », soyez la bienvenue , ô notre reine ! Naguère vous étiez pleine de grâce, vous voilà pleine de gloire ! Venez régner sur nous, vous dont la dignité efface la nôtre, vous qui êtes la Mère de notre Dieu! Mais, accourez, vous aussi, patriarches des premiers âges , Justes de l'antique alliance ; mêlez vos voix à celles de la milice des cieux , pressez-vous autour de votre Reine, saluez son entrée par vos chants de triomphe. Ah ! chrétiens, quittez la terre en ce moment : sursum corda, le cœur en haut ! Voyez-vous cet immense cortège qui entoure la Mère de Dieu? C'est Adam qui, au nom de l'humanité, salue avec un transport inexprimable cette Vierge puissante, dont le pied devait écraser la tête du serpent. C'est Eve, notre mère selon la nature, qui accueille avec joie cette seconde mère du genre humain. Ce sont toutes les saintes femmes du premier Testament, qui contemplent avec amour Celle dont elles n'avaient été qu'une ombre et une figure. Parmi elles,
(i) Apoc. xii, i.
POUR LA FÊTE DE L'ASSOMPTION 36i
entourée de Débora, de Judith, d'Esther, c'est Elisabeth, la mère du Précurseur, Elisabeth qui dit à la Vierge triomphante : Venez à nous , ô Mère de Notre-Seigneur ! Vous êtes vraiment bénie entre toutes les femmes, car les choses qui vous ont été annoncées par le Seigneur se sont accomplies pour vous (i). Ce sont encore les bienheureux parents de Marie , et Joseph son chaste époux, qui la reçoivent au milieu d'eux et se sentent doublement heureux à la vue de son triomphe.
Puis, voici les saints prophètes qui animent leur lyre céleste de leurs chants d'autrefois. Enivré par l'Esprit de Dieu, Isaïe chante comme naguère : Voici cette Vierge qui devait concevoir et enfanter l'Emmanuel ! Ezéchiel l'a reconnue, cette « Porte close », par laquelle personne n'est jamais entré ni sorti, depuis que le Dieu d'Israël a fait par elle son entrée (2). Au milieu d'eux, le royal prophète, David, l'ancêtre de Marie, s'écrie dans un ravissement incompréhensible : Astitit regina a dextris tuis in vestitu deaurato, circumdata varietate (3), « Elle va se tenir, la Reine, elle va se tenir, à votre droite, ô mon Dieu, dans son vêtement d'or, enrichi d'une merveilleuse variété ». Ce sont, enfin, les martyrs de l'Eglise naissante, Etienne en tête, qui inclinent leurs palmes devant la Reine des Martyrs.
Et maintenant, chrétiens, maintenant que le ciel est en extase, que ses habitants jubilent d'allégresse, au milieu de ce concert de louanges et d'acclamations ,
(i) S. Luc, 1, 42, 45.
(2) Ezéchiel, xliv, 2.
(3) Psaume xliv, 10.
n'écoutez plus mes bégaiements, prêtez l'oreille aux cantiques de la bienheureuse Vierge. Et que dira-t-elle ? Ah ! elle est toujours la même ! Magnificat anima mea Dominum, « mon âme rend grâces au Seigneur », quia respexit humilitatem ancillœ suœ, « parce qu'il a regardé la bassesse de sa servante » ; fecit mihi magna qui potens est, « Celui qui est puissant a fait pour moi de grandes choses». Oh! Mes Frères, quelle scène divine, quelle beauté céleste ! Et pourtant je n'ai pas tout dit : sursum corda, tenez vos cœurs encore plus haut. Car c'est au sommet de l'Empyrée, dans le sein de Dieu même que la pompe sacrée se termine. Portée sur l'aile des anges, environnée de la cour céleste, la Vierge a traversé la sainte lignée des martyrs, des prophètes, des justes, des patriarches ; elle arrive devant le trône de l'Eternel. Alors, chrétiens, il se passe quelque chose d'intraduisible. La sainte Trinité découvre sa face adorable : le Fils se penche sur le sein du Père, l'Esprit les couvre de son ombre ; de ces suprêmes réalités invisibles à l'œil de la chair, il sort un son qui n'a pas d'écho dans ce monde de fantômes ; le Christ présente à Dieu Celle qui a été sa Mère et, au milieu des cieux qui tressaillent en silence, Celui qui est, Celui devant qui nous ne sommes rien, enveloppant de lumière sa créature, la couronne de gloire et d'immortalité.
Mais, ne croyez pas, chrétiens, que ce soit là une pompe vaine et stérile. Si le Seigneur couronne dans Marie la dignité de Mère de Dieu, s'il l'élève au-dessus de tout ce qui existe, s'il la fait asseoir sur un trône de majesté, c'est pour nous aussi que tout ce triomphe s'organise. Cette puissance qu'il lui communique, cet éclat dont il la
couvre, l'auguste Vierge s'en servira pour nous qui sommes ses frères ou plutôt ses enfants. Si par l'exaltation de Marie le ciel acclame une Reine, nous, les pèlerins de la terre, nous, les voyageurs du temps, nous recevons un appui, nous recevons une mère : une mère qui nous suit de l'œil au milieu de toutes les épreuves de la vie, qui plaide notre pardon , alors qu'enfants ingrats , nous errons sur les mille chemins de l'erreur et du vice, loin de notre Père qui est Dieu ! une mère qui, par ses prières, sollicite notre retour et notre persévérance; une mère, enfin, et c'est tout dire, une mère qui obtient tout ce qu'elle veut et dont l'amour n'a d'égale que la grandeur de son pouvoir. Montrez-vous donc, ô Marie, montrez-vous notre Mère, comme vous êtes notre Souveraine ! Oh ! dans ces moments, dont la vie est pleine, dans ces moments où nos forces nous abandonnent, où la tristesse nous abat, où la souffrance nous accable, obtenez-nous le calme de la résignation , le courage de la vertu ! Car , comme vous le disait un de vos plus grands serviteurs, saint Bernard, « quel langage plus persuasif, quelles paroles qui pénètrent plus avant au cœur de Jésus-Christ, que les vôtres, bienheureuse Marie? » cuis tant idoneus ut loquatur ad cor Domini nostri Jesu Christi, ut tu felix Maria? Vous voyez ici devant vous tout ce pieux auditoire qui va se préparer, pendant trois jours, à célébrer votre triomphe. Obtenezlui la grâce qui purifie, l'amour qui unit à Dieu, la force et la constance qui persévèrent. Et vous, M. T. C. F., profitez avec soin de ces saints exercices. Songez bien qu'il n'y a pas de jours dans l'année où le cœur de Marie soit mieux ouvert à nos prières. Vous le savez, les princes, les rois de la terre ont coutume de signaler l'an-
niversaire de leur exaltation en amnistiant quelques coupables. J'espère, mes bien chers Frères, que si pécheurs que nous soyons, nous trouverons dans une bonne confession, dans une fervente communion , le moyen d'obtenir à notre tour grâce et miséricorde, afin qu'après avoir applaudi de loin au triomphe de Marie, nous puissions un jour triompher avec elle et par elle. C'est la grâce que je vous souhaite. Ainsi soit-il.
DE
Ego 9 si exaltât us fuero a terra, omnia traham ad meipsum.
« Pour moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi. »
(Saint Jean, xn, 32.)
Mes Frères,
Lorsque Godefroy de Bouillon, à la tête des croisés, entra dans Jérusalem conquise sur les Sarrazins, le premier mouvement de son âme fut de se tourner vers la voie douloureuse qu'avait suivie le Sauveur du monde. Alors on vit le pieux guerrier et, avec lui, ses compagnons d'armes se dépouiller de leur armure et, les pieds
(i) Prêché à Notre-Dame de Paris.
Une partie considérable de ce discours a déjà été reproduite ailleurs, dans un ordre assez différent et avec quelques variantes ; {Lettre pastorale du 16 juillet i8j4> annonçant le pèlerinage diocésain en l'honneur de la vraie croix de Baugé ; Œuvres oratoires et pastorales, tome IV). Il nous a paru intéressant de le publier de nouveau, dans sa forme primitive et complète.
nus, la tête découverte, gravir les flancs de la colline où s'était accompli le rachat du genre humain. A chaque station, dit l'historien de ces grandes choses, ils s'arrêtaient, priant Dieu et se frappant la poitrine. Le cœur de ces hommes vaillants se brisait à la pensée que, dix siècles auparavant, le Fils de Dieu avait parcouru ce chemin de la souffrance, chargé du pesant fardeau de la croix. Puis, arrivés au sommet du Calvaire, on les vit se prosterner la face contre terre, et toute l'armée avec eux. C'était la France entière qui faisait le chemin de la croix, et qui, dans l'élite de ses fils, accomplissait le pèlerinage des Lieux saints.
S'il ne nous est pas donné à tous de suivre ce glorieux exemple, d'aller nous retremper dans la foi sur les hauteurs où s'élevait la croix de Jésus-Christ, et de baiser son sépulcre entr'ouvert, vous pouvez du moins, vous qui habitez cette capitale, venir en pèlerins vers les reliques insignes de la Passion du Sauveur. Et c'est, Mes Frères, ce que vous faites en ce moment. Jérusalem, le Calvaire, le sacrifice de la croix, tout cela revit devant vous dans ce mémorial auguste du plus grand acte qui se soit accompli sur la terre. Et il me semble que j'assiste moi-même, spectateur attendri, à ces scènes divines, à ce drame dix-huit fois séculaire, quand j'aperçois l'un des clous qui percèrent les pieds de Jésus-Christ, la couronne d'épines qui ensanglanta sa tête, et les parcelles de la croix sur laquelle s'est étendue sa chair sacrée pour la Rédemption du monde.
Or, parmi ces reliques auxquelles se rattachent de si nobles leçons et d'impérissables souvenirs, il en est une qui frappe plus particulièrement mon esprit et qui parle
davantage à mon cœur. Voilà près de deux mille ans que l'humanité salue dans ce glorieux trophée l'instrument de sa délivrance. Elle a vu et elle voit encore, dans ce signe sacré, le symbole du sacrifice, l'arbre de la vie, l'étendard du salut, l'immortel drapeau de la justice et de la vérité. Le christianisme se résume tout entier dans ce signe qui en est l'expression la plus haute et la plus palpable. Je viens donc, Mes Frères, vous parler de la croix, vous dire la place qu'elle occupe dans le monde, ce qu'elle a été et ce qu'elle est devenue, ce qu'elle a opéré parmi les hommes ; et, pour exprimer d'un mot toute ma pensée, c'est sur le triomphe de la croix que je me propose d'appeler votre bienveillante et religieuse attention. Ce sera tout le sujet de ce discours.
Pour mesurer dans toute son étendue le triomphe de la croix, il faut que nous sachions d'abord ce quelle était dans les temps qui ont précédé le christianisme, quelles idées s'y rattachaient, ce que le sentiment public plaçait en elle de gloire ou d'ignominie. Or, un exemple fameux va vous apprendre ce qu'était la croix aux yeux du monde païen.
Un jour, il y a deux mille ans, une croix s'élevait sur les rivages de la Sicile ; et, sur cette croix, un homme, qui portait le nom d'une illustre cité, expirait la face tournée vers sa patrie. A la nouvelle de cet attentat, un long cri d'indignation parcourut l'Italie entière : Rome se sentit atteinte dans l'honneur de son nom, et le plus grand de ses orateurs, montant à la tribune, exhalait au Forum, dans ce cri éloquent, l'émotion de son âme : Facinus est vinciri civem romanum, « enchaîner un
citoyen romain, c'est un attentat ; le frapper de verges, c'est un crime ; le mettre à mort, c'est presque un parricide ; que sera-ce de l'attacher à une croix ? » quid dicam in crucem tollere ? L'expression manque pour qualifier cette atrocité... Voilà ce que disait Cicéron, accablant Verres sous le poids de sa parole ; et Gicéron n'avait pas tort, parce qu'aux yeux du monde entier la croix était un bois infâme ; c'était le supplice réservé aux esclaves, un signe d'opprobre et d'ignominie qui ne devait jamais déshonorer un homme libre ni monter jusqu'au front d'un Romain.
Si donc la croix était ce que je viens de dire, il me suffirait, pour montrer son triomphe, de vous rappeler ce qu'elle est devenue depuis lors. Regardez à travers le monde. Ce signe odieux que Cicéron repoussait du front d'un Romain avec toute la fierté de son patriotisme, il apparaît maintenant comme la marque de l'honneur, de la puissance et de l'autorité. Il brille au faîte de nos temples, il surmonte le diadème de nos princes, il orne la tiare de nos pontifes, il rayonne sur la poitrine des braves. Depuis l'homme des villes qui la contemple avec respect au sommet de nos cathédrales, jusqu'au paysan qui la rencontre à l'angle du chemin, sur le penchant de la colline ou au fond de la vallée, toute tête se découvre, tout front s'incline devant la croix et, à tous les points du globe, des millions de poitrines poussent chaque jour vers elle ce cri de l'allégresse : 0 cruœ, ave, spes unica\ « salut, ô croix, notre unique espérance ! » Tu étais jadis le symbole de l'ignominie ; mais, depuis que le Christ t'a empourprée de son sang, il a fait de toi l'enseigne de la gloire et de la grandeur, il t'a exaltée au-
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dessus de toutes les choses d'ici-bas, il t'a transfigurée, rayonnante et splendide, dans l'éclat immortel de sa divinité !
Je pourrais m'en tenir là, Mes Frères ; car, si la croix est devenue l'objet de la vénération des peuples, après être restée si longtemps un signe d'horreur et de mépris, il s'ensuit que jamais le monde n'a été témoin d'un triomphe plus éclatant. Mais le triomphe suppose la victoire, et la victoire ne s'obtient qu'au prix de la lutte. Donc, pour constater le triomphe de la croix, je dois me demander quelles puissances elle avait à combattre et quels ennemis elle est parvenue à vaincre.
Le premier ennemi que la croix de Jésus-Christ ait rencontré devant elle, c'était l'idolâtrie. Lorsque, du haut du Calvaire, le Fils de Dieu étendit ses deux bras vers les peuples de toute race et de tout pays, le monde, à peu d'exemptions près, était idolâtre. Le paganisme avait transformé cet Univers en un vaste temple d'idoles et, comme l'a dit Bossuet après Tertul lien, « Tout était Dieu, excepté Dieu même », omnia Deus prœter Deum. Alors, on fut témoin d'un spectacle qui ne s'était jamais vu et qui ne se verra plus sur la terre. Quelques années auparavant, dans une île de l'Adriatique, trois hommes, en mettant la main sur leur poitrine, avaient cru y trouver assez de force pour pouvoir se partager le monde. Il est vrai que le monde leur avait glissé dans la main, mais enfin ils avaient osé ce qui pouvait sembler le comble de l'audace humaine. Eh bien, ce que les triumvirs avaient vainement rêvé dans la plénitude de leur force, quelques bateliers de la Galilée l'ont accompli dans le néant de leur faiblesse. A leur tour, ils se partagèrent le monde.
37o SUR LE TRIOMPHE
Dans cette entreprise d'une poignée d'hommes contre tous, ils n'avaient pour eux ni la science, ni la richesse, ni les armes; ils avaient contre eux toutes les puissances de la terre, la parole des rhéteurs, la plume des sophistes et le glaive des Césars. N'importe, ils tenaient en main quelque chose de plus fort que tout le reste : la croix ! Cette croix, symbole du sacrifice, ils l'arborèrent hardiment en face des idoles, en face de l'orgueil déifié, de la cupidité déifiée, de la volupté déifiée. La lutte dura trois siècles : des milliers d'hommes tombèrent, héroïques et calmes, autour du drapeau de Jésus-Christ ; puis, un jour, l'on vit cette croix, baignée dans le sang des martyrs, s'élever radieuse, au sommet du Capitole, ayant à ses pieds et autour d'elle les simulacres détruits et les idoles brisées. La croix de Jésus-Christ avait triomphé de l'idolâtrie.
Après l'idolâtrie est venue la barbarie. Quand Dieu eut débarrassé la terre de ce grand scandale qu'on appelait l'empire romain, il appela des races nouvelles sur la scène de l'histoire. Or les races, dont nous descendons, étaient plongées dans les ténèbres de la barbarie la plus épaisse. Leur condition n'était guère meilleure que ne l'est aujourd'hui celle des peuplades sauvages de l'Amérique. Ni lumière, ni foi, ni morale. Rien n'avait pu jusqu'alors façonner leur caractère ni adoucir la férocité de leurs mœurs. Les sacrifices humains ensanglantaient les forêts de la Gaule, vieilles comme le monde. Ici même, sous le chœur de cette cathédrale, à pareil jour, le 16 mars 171 1, on découvrit les restes odieux de ces superstitions sanglantes. Mais l'heure du réveil avait sonné pour ces tribus, assises depuis tant de siècles « dans
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les ténèbres et à l'ombre de la mort ». Armé de la croix, l'Evangile à la main, le prêtre est apparu à ces hordes sauvages : sa présence les étonne, son ascendant les gagne, sa parole les subjugue. A l'aspect de ce signe rédempteur, la lumière se fait dans les esprits, les cœurs s'amollissent, les caractères se transforment, les mœurs s'épurent et s'améliorent. Ah ! je ne dirai pas qu'il n'a point fallu à la croix de longs siècles pour achever cette conquête, la plus difficile de toutes. Mais enfin, c'est au pied de la croix, c'est devant l'image d'un Dieu mort pour le salut du monde, que les races barbares ont appris ce qu'elles ne connaissaient point : l'inviolabilité de la vie humaine, l'oubli des offenses, le pardon des injures, le sentiment de l'équité, le respect de la faiblesse et du malheur, la loi du sacrifice et du dévouement, toutes ces grandes choses d'où est sortie la civilisation chrétienne qui est fille de la croix, parce qu'elle est fille de l'Église, parce qu'elle est fille du Christ. La croix a triomphé de la barbarie, comme elle avait détruit les idoles pour établir sur leurs ruines l'empire de la justice et de la vérité.
Et ne vous étonnez pas que je rapporte à la croix les triomphes du christianisme. La croix, c'est le christianisme tout entier, c'est l'Évangile en acte, l'Évangile rendu sensible et palpable. Elle est la vraie chaire du haut de laquelle le Christ a enseigné le monde. Quand l'apôtre saint Paul écrivait aux Corinthiens : « Je n'ai pas prétendu savoir autre chose parmi vous, si ce n'est Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié (i) », c'était là une
(i) ir* Ép. aux Corinth., n, 2.
singulière parole dans la bouche d'un homme qui avait rempli la terre du bruit de son éloquence. Et pourtant cet homme au grand langage et aux profondes pensées ne craignait pas de dire que toute sa science se réduisait à savoir Jésus-Christ crucifié. Ah ! c'est que la croix est la vraie révélation de Dieu, de sa puissance, de sa sainteté, de son amour. Tout est là, sur ce bois suspendu entre le ciel et la terre : la divinité et l'humanité ! La divinité, ses grandeurs, ses abaissements, ses tendresses ! L'humanité, ses malheurs, ses espérances, ses gloires ! La divinité, son courroux et son pardon ! L'humanité, ses fautes et ses souffrances ! La divinité, ses œuvres et ses droits ! L'humanité, ses mérites et ses devoirs, ses réprouvés et ses élus, son passé et son avenir ! Tout cela est écrit en caractère de sang dans ce livre, déployé aux yeux du monde, et dont chaque trait est une lumière, chaque ligne une révélation, chaque page une vision de Dieu et de l'éternité.
Ce livre, l'Eglise l'étala sous les yeux des races barbares, et l'Europe devint chrétienne. Mais il était dit que chaque victoire de la croix serait suivie d'un nouveau combat, et que l'antique serpent écrasé par l'étendard du salut relèverait la tête après chaque défaite. Un homme donc — car ici-bas, en tête du mal comme en tête du bien, il n'y a toujours qu'un homme — un homme dis-je, essaya d'arrêter la croix dans sa marche triomphale. A cet effet, il prit quelques lambeaux de la Bible, arracha quelques feuillets de l'Evangile et, y mêlant ses rêveries, il en fit le Coran. Puis, comme symbole de l'opposition à la croix, il adopta le croissant et, enfin, à la place du glaive spirituel de la parole, il mit le glaive
matériel qui frappe et qui égorge. Voilà son œuvre : le Coran, avec le croissant pour signe et le cimeterre pour garde. Sans doute, s'il fallait juger de cette œuvre par ce qu'elle est aujourd'hui, c'eût été peu de chose. A l'heure où je parle, elle est morte, ou, du moins, si elle vit encore, c'est parce qu'on se dispute à qui la tuera. Mais il n'en était pas de même à son origine, et jamais peut-être la croix n'avait rencontré d'adversaire plus formidable. Qu'était-ce, en effet, que le mahométisme en face de la croix? C'était la glorification de la volupté, le déchaînement de toutes les passions brutales, l'empire de la chair substitué au règne de l'esprit, les convoitises sensuelles transportées jusque dans le monde futur. Et cependant, malgré l'appât qu'offrait à des instincts grossiers cette religion toute pétrie de sang et de boue, en dépit de la complicité qu'elle rencontrait dans les basfonds de la nature humaine, l'étendard du sensualisme a reculé devant le drapeau du sacrifice ; et, tandis que le croissant apparaît comme le symbole de la décrépitude et de l'abrutissement, la croix est restée, pour les nations rangées autour d'elle, le signe de la grandeur, de la force et de la vie.
Ainsi, Mes Frères, chaque lutte, chaque nouvel assaut est devenu pour la croix l'occasion d'un triomphe. Quiconque se heurte contre elle, y trouve une force divine qui le renverse et l'abat. La voyez-vous qui se dresse au milieu du monde, haute et souveraine? Autour d'elle, les peuples s'agitent, les nations s'entrechoquent, les trônes se brisent, les empires s'écroulent, les dynasties passent, les révolutions se succèdent : tout se transforme autour de la croix , tout s'affaisse et chancelle ;
seule elle ne change pas, seule elle reste debout, immobile et invaincue! Stat crux dum volvitur orbis... Que dis-je, Mes Frères? La croix reste immobile? Non, la croix marche, vexilla régis prodeunt : elle marche à grands pas vers la conquête du monde. De l'Orient qui la vit se dresser un jour sur Tune de ses collines, elle a parcouru l'Occident où, à l'heure qu'il est, elle règne en souveraine. Quand le génie de Christophe Colomb eut fait entrer un continent nouveau dans le concert des peuples, elle est allée vers ces plages lointaines, vers ces îles qui semblaient sortir à peine du sein des mers. De nos jours et grâce au succès de nos armes, elle est revenue toucher cette vieille terre d'Afrique d'où Mahomet l'avait bannie. Elle flotte de nouveau, à côté du drapeau de la France, des sommets de l'Atlas aux rivages de la Méditerranée. Tout lui fait présager des triomphes nouveaux. Vous croyez peut-être que nous sommes effrayés pour elle de ce mouvement qui entraîne les peuples vers des voies nouvelles, qui les emporte dans les régions de l'avenir à travers le champ illimité des découvertes et des inventions. A Dieu ne plaise ! Tout cela hâte et facilite le triomphe de la croix. En traçant ces lignes de fer qui rapprochent les peuples, en lançant dans l'espace ces chars de feu qui effacent les distances, vous donnez des ailes aux missionnaires de la croix. En lâchant la vapeur, comme une tempête concentrée dans les flancs de vos navires, vous ouvrez à la croix de Jésus-Christ un chemin au milieu des mers. Vous lui permettez de faire le tour du monde plus librement que jamais. Vous êtes à votre insu, et peut-être malgré vous , les ministres de la Provi-
dence dans l'accomplissement de son œuvre, et les instruments dociles du triomphe de la croix.
Et , Mes Frères , ce triomphe de la croix auquel Thumanité assiste depuis dix-huit siècles, ce n'est pas une vaine pompe, un éclat passager, quelque chose qui brille et qui disparaît. Non, ce triomphe est durable, ces victoires sont fécondes ; car c'est le triomphe, ce sont les victoires de la lumière sur les ténèbres , de la sainteté sur le vice, de la vie sur la mort. Jetez les yeux sur la carte du monde ; partagez l'humanité en deux zones : la zone des peuples civilisés, et celle des peuples qui ne le sont pas. Y a-t-il une nation civilisée, une seule, qui n'ait donné des adeptes à l'empire de la croix ? Y a-t-il une race, si barbare qu'elle soit, qui, en voyant apparaître au milieu d'elle ce drapeau du Christ, n'y trouve aussitôt un principe de vie et de résurrection? Voulez-vous fendre l'énergie et la grandeur morale à quelqu'une de ces peuplades sauvages que de longs siècles d'immobilité ont retenues dans la mort de l'intelligence ? Plantez la croix dans son sein. A l'instant même, la lumière et la force descendront sur elle de cet arbre de vie ; vous renouvellerez la face de cette terre informe et ténébreuse ; vous rappellerez la fécondité dans ce sol ingrat et rebelle ; vous ferez germer des fleurs de chasteté du milieu de cette fange impure ; vous récolterez des fruits de justice sur ce sauvageon inculte ; toute cette nature sombre et désolée vous apparaîtra riante, rajeunie, transfigurée; et dans cette germination puissante de toutes les vertus, dans cette brillante floraison de la sainteté, vous saluerez un nouveau triomphe de la croix.
Et c'est là, Mes Frères, ce que la croix a opéré au milieu de nous. Car l'Europe chrétienne est son œuvre, et nous sommes le fruit de ses conquêtes pacifiques. Remontez à l'origine de tout ce qui constitue votre grandeur et votre supériorité morale , vous y trouverez la croix avec ses hautes leçons et ses inspirations sublimes. Si, dans vos sociétés modernes, le pouvoir s'est fait humain, généreux, bienfaisant, c'est parce que les Louis, les Henri, les Ferdinand ont appris au pied de la croix que le commandement n'est qu'un service et l'obéissance un honneur. Si l'égoïsme antique a fait place au règne de la charité, c'est qu'en regardant la croix, les Dominique, les François d'Assise, les Vincent de Paul ont senti germer dans leur âme les créations du dévouement, qui ont su rendre l'admiration muette et la louange inutile. Il n'y a pas jusqu'à la science qui n'ait vu les Thomas d'Aquin et les Bonaventure élargir ses horizons et reculer ses perspectives, en méditant au pied du crucifix leurs œuvres immortelles. Tant est puissante cette vertu qui descend de la croix sur l'humanité, pour susciter en elle toutes les grandeurs intellectuelles et morales !
Mais si la croix est le foyer des grandes lumières et des grands sacrifices, elle est aussi la source des grandes consolations. Chose merveilleuse! La croix, cet instrument de la souffrance, est précisément ce qui a triomphé de la souffrance, et ce n'est pas la moins éclatante de ses victoires. Tandis que, sans elle ou en dehors d'elle, la souffrance pousse les âmes à la révolte ou les jette dans le désespoir, la croix brise ou émousse l'aiguillon de la douleur. Ah ! qui dira combien la vue de cet étendard sacré a séché de larmes depuis dix-huit siècles ; ce qu'elle
a inspiré de résignation aux malheureux ? Qui dira combien elle a soutenu d'âmes défaillantes ; ce qu'elle a communiqué de force et de courage à ceux qui souffrent et qui gémissent sous le poids de la tristesse ou du chagrin ? Quand les martyrs enduraient les plus cruelles tortures pour rester fidèles à leur foi, au milieu de la flamme des bûchers ou sous la dent des bêtes féroces, ils songeaient à la croix, et ce souvenir, traversant leurs souffrances, ramenait le sourire sur leurs lèvres et la sérénité sur leur front. Quand l'homme est payé d'ingratitude par ceux qu'il avait comblés de bienfaits, lorsqu'il se voit calomnié dans son honneur, trahi, renié par les siens, abandonné de tous, il regarde la croix, et ce grand spectacle suffit à relever son âme abattue et désolée. Quand la mort produit dans notre cœur ces déchirements à nul autre pareils, chaque fois que les vents de l'étranger vont porter au sein d'une famille la fatale nouvelle qui la plonge dans le deuil, l'épouse, la mère chrétienne se tourne vers la croix, et, voyant sur le Calvaire cette mère affligée qui échange avec son Fils expirant un dernier regard de tendresse, elle puise dans la vue de ces sublimes douleurs la force dont elle a besoin pour surmonter la sienne. Partout où apparaît l'image de la souffrance, dans la demeure des grands comme sous le toit du pauvre, au chevet du malade et au lit de camp du blessé, la croix vient se dresser en face d'elle comme la grande consolatrice du genre humain.
Et maintenant, Mes Frères, que la croix ait des ennemis à vaincre aujourd'hui comme dans tous les temps ; que l'athéisme pousse autour d'elle ces cris sauvages qui épouvantent les peuples ; que les matérialistes essaient
de la renverser du piédestal que lui ont élevé dix-huit siècles de foi, qu'importe ? La croix qui a brisé les idoles, la croix qui a civilisé, régénéré et sauvé le monde; la croix au pied de laquelle l'humanité a appris le dévouement et le sacrifice, tout ce qui a fait les nations grandes et nobles, pieuses et fortes, la croix triomphera de ces assauts comme de tous ceux du passé et, debout sur ce roc impérissable où Dieu l'a placée , elle continuera d'étendre ses deux bras sur le monde, pour envelopper ses adversaires, comme ses enfants, dans l'étreinte de l'amour.
Mes Frères, nous sommes les enfants de la croix. C'est sous cet étendard que nous sommes nés ; c'est sous cet étendard que nous devons vivre et mourir. A votre entrée dans le monde, la croix s'est inclinée sur votre front, elle y a laissé son empreinte, elle l'a marqué de son sceau. C'est le drapeau auquel nous appartenons tous, auquel nous lient notre foi et nos serments. Là est pour le chrétien le courage au milieu de la tentation, le préservatif contre les chutes, le soutien dans les bons comme dans les mauvais moments de la vie. Lors donc que vous vous sentirez défaillir, que les forces vous trahiront à l'heure du combat, regardez la croix, et la vue de ce divin étendard retiendra sur le seuil de votre âme une foi chancelante ou une vertu prête à périr. Jadis il fut donné au premier empereur chrétien de lire sur ce Labarum de la victoire ce mot de l'espérance : In hoc signo uinces, « c'est par ce signe que tu vaincras ». C'est par ce signe que vous aussi vous vaincrez ; et quand la victoire aura couronné vos luttes , un jour, sur votre tombe, on plantera ce signe sacré : vous dormirez en paix sous l'étendard de Jésus-Christ, comme
le guerrier qui, frappé à mort, s'enveloppe de son drapeau et trouve dans ces plis glorieux le linceul de l'immortalité.
Et enfin, Mes Frères, à cette croix victorieuse de la mort, de l'enfer et du monde, Dieu réserve un dernier et éclatant triomphe. Un jour viendra où nous serons tous réunis comme nous le sommes en ce moment ; nous ferons partie d'une assemblée bien plus nombreuse encore. Vous y avez votre place marquée d'avance ; j'y ai la mienne. Et alors,en ce grand jour de la rétribution universelle, dans ces assises solennelles de l'humanité réunie, le Fils de l'homme apparaîtra, tenant en main la croix qui a vaincu le monde. Mais cette croix qui a vaincu, alors elle jugera le monde. Cette croix, instrument du triomphe, deviendra le sceptre de la justice. C'est dans cette balance de l'équité que seront pesées vos actions et les miennes. Que cette pensée-là, chrétiens, se grave dans votre esprit, qu'elle vous accompagne , qu'elle vous suive hors de cette enceinte , surtout pendant ces saints jours de l'année chrétienne où nous allons entrer. Oui, ô croix, notre unique espérance, o crux, spes unica, vous allez reparaître sous nos yeux, avec vos sublimes leçons et vos immortels souvenirs. Ah ! puissent les justes trouver auprès de vous la persévérance ! piis adauge gratiam t Puissent les pécheurs obtenir à vos pieds le pardon de leurs fautes ! reisque dele crimina ! Et puisse votre triomphe devenir un jour le nôtre dans l'éternité bienheureuse ! Ainsi soit-il.