DEUXIÈME SERMON SUR L'INCARNATION DU VERBE
Instrncti in charitate et in omnes divitias plenitudinis intellectiis, in agnitionem mysterii Dei Patris et Christi Jesu, in quo sunt omnes thesanri sapientiœ et scientiœ absconditi.
« Puissent-ils être unis dans la charité et pleinement remplis de toutes les richesses de l'intelligence, par la connaissance du mystère de Dieu le Père et du Christ Jésus, en qui sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science ! »
(Ep. aux Coloss., n, 2, 3.)
Mes Très Chers Frères,
Il est dans l'histoire du monde un phénomène étrange, que tout atteste, que tout constate, mais qu'humainement parlant rien n'explique ni ne justifie. Ce phénomène moral, aussi prodigieux qu'authentique, le voici :
(1) Sermon prononcé la veille de Noël de l'année i854-
Pendant quatre mille ans, l'humanité s'est éprise d'une idée, qui paraissait tout à fait en dehors de ses conceptions ordinaires. Pendant quatre mille ans, elle a nourri un désir dont son cœur ne pouvait naturellement se bercer. Pendant quatre mille ans, elle a vécu d'une espérance, qui semblerait une impiété, ou du moins le plus chimérique des rêves : je veux dire l'idée, le désir, l'espérance d'une incarnation de la divinité parmi les hommes. Pareille prétention vous étonne, Mes Frères, autant qu'elle me confond moi-même ; mais enfin nul ne saurait la nier. Oui, j'ai beau parcourir du regard et de la pensée les âges qui ont précédé notre ère : toujours et partout, je retrouve la même idée, la même espérance, le même désir. D'une part, ce sont les juifs, ces vieux témoins des temps primitifs, ce peuple de l'attente, qui se présente à moi avec ses livres et ses traditions, avec ses promesses et ses figures, avec ses sacrifices et ses prophéties. Dieu fait chair, un Homme-Dieu ! Voilà ce qu'entrevoient de loin, ce que saluent dans l'avenir, Jacob et Moïse, David et Salomon, Isaïe et Daniel. Cette idée, tout étrange qu'elle paraît, s'incarne dans la vie et dans l'histoire de ce peuple ; ce désir l'exalte et le transporte, cette espérance le soutient. D'autre part, c'est la gentilité, cet amas de peuples si différents d'origine, de langage, de races, de nationalités; c'est la gentilité, qui d'un pôle à l'autre, à travers ses égarements, au milieu de ses ténèbres, mêle sa voix aux soupirs d'Israël, pou? appeler de ses vœux le même prodige, le même mystère. Il est vrai, ses idées sont moins nettes et moins précises, ses espérances moins fermes, ses aspirations plus vagues et moins bien définies ; mais enfin, sous le voile de ses
fictions, sous l'enveloppe de ses fables, sous Fécorce de ses mythes, des montagnes du Thibet aux forêts de l'Inde, du promontoire de Sunium aux jardins de l'Académie, des Tusculanes aux livres Sibyllins, c'est toujours le même cri, la même espérance qui s'échappe des lèvres de Gonfucius et de Platon, de Cicéron et de Virgile, de Suétone et de Tacite. C'est un désir commun à tous et une attente universelle : le vieux monde espère un avènement extraordinaire, une apparition divine, qui mettra fin à ce long- et douloureux Avent des peuples ; il salue d'avance une ère glorieuse et un jour de salut, l'ère et le jour de la Nativité d'un Dieu.
Voilà, Mes Frères, ce qui a rempli quarante siècles dans l'histoire de l'humanité, quatre mille ans d'espérance et de désir! Or, il ne se pouvait pas que Dieu, après avoir mis aux cœurs des hommes ce pressentiment étrange, trompât leur attente et restât sourd à leurs vœux. Donc, un jour, sous l'Empire de César- Auguste, sous le Consulat de Cornélius Lentulus et de Calpurnius Pison, l'an du monde 49,63, l'an de Rome 764, Dieu parut sous forme humaine ; et, à cette heure solennelle, les anges dans le ciel et les hommes sur la terre unirent leurs voix, pour célébrer de concert l'avènement du Fils de Dieu au sein de l'humanité, l'apparition du Verbe dans la chair.
C'est sur ce fait merveilleux de l'Incarnation du Verbe que je viens rappeler votre attention. Car c'est là, Mes Frères, la grande opération, l'acte capital de la divinité ; c'est le point central et culminant dans l'histoire des hommes, c'est à la fois le nœud et la solution de toutes choses. Dimanche dernier, je montra^ que l'œuvre de
l'Incarnation a été éminemment glorieuse pour Dieu, parce qu'elle est un prodige de puissance ; aujourd'hui j'affirme avec saint Paul que, dans le mystère de Jésus- Christ, « sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science », ou, en d'autres termes, que l'Incarnation du Verbe est le chef-d'œuvre de la sagesse divine. Ave Maria.
Si c'est le propre de la puissance, Mes Frères, d'agir et de réaliser, c'est le fait de la sagesse d'imaginer et de combiner. C'est pourquoi, dans l'homme, tout acte intelligent et libre est le résultat d'une double faculté : de la sagesse qui préside à la conception, de la force qui se déploie dans l'exécution. Nierez-vous que ces deux caractères doivent se rencontrer dans les œuvres de Dieu? Or, qu'est-ce que la sagesse? Quand peut-on dire d'un acte qu'il est marqué au coin de la sagesse, ou bien d'un être qu'il a fait preuve de cette qualité? Etre sage, évidemment c'est porter dans ses actions de l'ordre et de la mesure ; c'est proportionner les moyens à la fin que l'on veut obtenir. Voilà ce qu'on entend communément par cette vertu, envisagée dans le cours ordinaire de la vie. Un degré supérieur de sagesse, c'est de mettre dans ses œuvres une symétrie mieux réglée, une harmonie plus parfaite ; c'est surtout de faire beaucoup avec peu, d'arriver au but par les moyens à la fois les plus simples et les
plus féconds ; et à ce compte-là, Mes Frères, avouons que notre sagesse est courte; car le plus souvent nous produisons fort peu, tout en nous agitant beaucoup, et nos moyens d'action pour les fins les plus vulgaires sont aussi compliqués que stériles ; néanmoins, si rares que soient parmi nous ces vrais sages, il s'en trouve parfois, et l'admiration ne manque jamais de s'attacher à leurs œuvres. Et pourtant, chrétiens, ce n'est point encore là le comble de la sagesse. Pour en atteindre le faîte, il ne suffit pas de proportionner les moyens à la fin que l'on veut obtenir, ni même de produire beaucoup avec peu ; il faut réussir à vaincre la plus haute difficulté qui se puisse rencontrer, celle du mal; à la résoudre, en tirant du mal ce qu'il a de plus contraire, le bien ; à faire naître ainsi le plus grand bien du plus grand mal, un ordre admirable d'un désordre affreux ; à réparer des ruines qui semblent éternelles, à concilier des droits et des intérêts qu'on croirait diamétralement opposés. Voilà, Mes Frères, l'apogée de la sagesse, et c'est à ce degré suprême que la sagesse divine éclate dans l'œuvre de l'Incarnation du Verbe.
Mais, me direz-vous, quel était donc ce problème si ardu que Dieu devait résoudre ? Qu'y avait-il à réparer ? Qu'y avait-il à concilier? Ah! Mes Frères, ici nous touchons à des profondeurs insondables, à ce qu'il y a de plus douloureux et de plus tragique dans l'histoire du monde.
S'il est, dans l'ordre moral, une vérité certaine, c'est que l'homme est un être déchu ; et, s'il est un point hors de tout conteste, c'est que cette déchéance provient d'une faute primitive et originelle. Ce sont là deux vérités
manifestes, qui apparaissent Tune sur le seuil de la conscience, l'autre au berceau de la tradition, comme deux flambeaux projetant une même clarté sur le mystère de nos destinées. C'est le pivot fixe et immobile, sur lequel tourne et se retourne la sphère toujours mobile des croyances et des opinions humaines; c'est l'abîme, où, pour parler avec Pascal, « le nœud de notre condition prend ses plis et ses replis ». Sans cette double échappée, sans cette double vue sur l'horizon du monde moral ; si l'homme n'est pas un être déchu, ou bien si sa déchéance n'est pas le fait de sa liberté, l'homme est un être incompréhensible et le monde une énigme indéchiffrable. Voilà pourquoi Pascal avait raison de dire : « La nature est telle qu'elle marque partout un Dieu perdu. »
Je le sais, il s'est trouvé des hommes pour résister à toutes ces évidences. Hélas ! que n'ont-ils pas mis en doute? Dieu, le monde, leur propre personnalité : rien n'a été épargné, tout y a passé. Il en coûte si peu de nier : pour cela, que faut-il ? Une pointe d'esprit, un bon mot, un sourire. D'un trait de plume, d'un coup de langue, un mauvais plaisant jettera bas en un clin d'œil ce qu'un homme sérieux aura mis une heure, un jour, à démontrer par toutes sortes d'arguments invincibles. Encore une fois, quoi de plus facile que de nier ce qu'on se dispense d'examiner? Mais aussi qu'est-ce que cela prouve ? Ce qui prouve, chrétiens, c'est quand il sort de toutes les poitrines, qu'il s'échappe de toutes les consciences une même clameur, un cri identique et universel, qui retentit sous toutes les zones, sous toutes les latitudes, qui s'en va réveiller d'un pôle à l'autre tous les échos de l'humanité ; qui, en dépit de tous les préjugés
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d'origine et de races, malgré les illusions des sens, les enivrements de l'orgueil, les séductions de la volupté, s'élève toujours le même de toutes parts, comme la voix de la nature. Ce qui prouve , c'est quand ce cri , émané du fond de la conscience, part en même temps du sein de tous les peuples, des nations civilisées et des tribus barbares ; qu'il s'échappe de leurs annales aussi vieilles que le monde, de leurs livres symboliques, de leurs traditions orales ; et qu'ainsi, répété de siècle en siècle, il traverse six mille ans, sans rien perdre de sa force et de son éclat. Qu'est-ce alors, au milieu de ce concert unanime des consciences et des traditions, qu'estce, par ci par là, qu'un petit nombre de sons discordants, quelques voix qui s'éteignent dans l'obscurité et se perdent dans l'oubli? C'est une confirmation de la règle, c'est une ombre au tableau : voilà tout. La certitude n'en reste pas moins acquise à de si hauts témoignages. C'est là, Mes Frères, ce qui fait la force de la foi catholique : c'est qu'elle plonge ses racines tout à la fois au fond de la conscience et au sein de la tradition. Tel est aussi le double fondement sur lequel repose le dogme de la déchéance primitive et de la faute originelle. Je pourrais m'en tenir là et passer outre, tant cette vérité me paraît évidente. Je préfère néanmoins m'y arrêter quelque peu, afin qu'à la grandeur des ruines vous puissiez mesurer l'étendue de la réparation, et juger du mérite de la solution à l'extrême difficulté du problème.
Et en effet, Mes Frères, interrogeons d'abord notre conscience. Plaçons-nous en face de nous-mêmes, voyons ce que nous sommes. Dépouillons un instant notre âme de tout ce que le christianisme et la grâce divine y
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ont mis de grandeur et de beauté. Franchement, qu'estelle par nature ? Tout d'abord, aimons-nous Dieu naturellement? Mais, si naturellement nous sommes inclinés vers Dieu, d'où vient donc que nous cessons de l'aimer, que nous nous détournons de lui, sitôt que, renonçant à l'Evangile et repoussant les secours de la grâce, nous retombons dans notre état naturel ? Non, Mes Frères, il faut bien l'avouer : naturellement l'homme n'aime pas Dieu. Que si l'homme n'est pas de sa nature incliné vers Dieu, serait-ce peut-être que naturellement il aimât son semblable, son frère ? Mais si l'homme a une sympathie naturelle pour son semblable, comment se fait-il qu'en dehors du christianisme, l'homme était devenu pour l'homme un ennemi, un jouet, une machine, un esclave, une chose, rien ? Qu'est-ce donc que l'homme aime de sa nature? De sa nature, hélas! il n'aime pas ce qui n'est pas lui ; tranchons le mot, il n'aime que lui-même. Et encore, s'il aimait dans son être ce qu'il y a de meilleur, son intelligence, son âme, il y aurait du moins, dans cet égoïsme même, une apparence de dignité. Mais non, ce qu'il préfère en lui, c'est précisément ce qu'il y a de moins noble et de moins élevé, le corps, les sens, la matière. C'est là qu'il se complaît, dans les plaisirs grossiers, dans les jouissances matérielles. Et ne croyez pas, Mes Frères, que j'exagère, que j'outre à l'envi la vérité. Sans doute, le christianisme vous a plus ou moins affranchis de ces penchants vils et honteux ; mais sans lui, sans la grâce divine, abandonnés à vous-mêmes, que seriez-vous ? Que sont, autour de vous, tous ceux qui vivent en dehors de l'Évangile ? Savent-ils se vaincre et se dominer ? Sontils maîtres d'eux-mêmes, de leurs passions, de leur chair ?
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Voyez leur conduite, examinez leur vie. Et nous-mêmes, nous chrétiens, en dépit de tous nos efforts, malgré les secours de la grâce et des sacrements, que de fois ne surprenons-nous pas au fond de notre âme des pensées, des sentiments, des instincts qui nous révoltent, qui nous font rougir à nos propres yeux, et qui nous arrachent ce cri du grand apôtre : O infelix ego homo ! quis me liberabit de corpore mortis hujus ? « malheureux que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort (i)? » Et maintenant, je vous le demande, Mes Frères, pensez-vous que l'homme soit sorti des mains de Dieu, de ce Dieu trois fois saint, qui a trouvé des défauts jusque dans ses anges mêmes, pensez-vous, dis-je, qu'il soit sorti des mains créatrices tel qu'il est, incliné vers le mal, vers ce qu'il y a dans le mal de plus vil et de plus bas, orgueilleux et intéressé, égoïste et charnel, n'ayant naturellement d'affection ni pour Dieu, ni pour ses semblables, n'aimant que luimême et, en lui-même, les instincts inférieurs de son être ? Non, ce ne peut être ni votre avis ni le mien. Et si nous le pensions vous et moi, nous n'aurions qu'une idée grossière de ce qu'est la pureté et la sainteté divine. Donc, Mes Frères, l'homme n'a pas été créé tel qu'il est aujourd'hui : nous le voyons déchu de son état originel ; et d'ailleurs, il nous faut bien reconnaître que cette déchéance ne saurait être imputée qu'à lui-même, à un coupable usage de sa volonté, à une faute primitive, à un mal originel. Voilà ce que proclame la conscience ; et l'homme ne peut aller contre un témoignage qui résonne au fond de son âme comme l'écho d'une voix divine.
(i) Ép. aux Rom., vu, 24.
Mais voici un second témoin de la déchéance de l'homme, celui-là non moins irrécusable et non moins formel que la conscience : c'est la tradition des peuples et le genre humain tout entier. Remontez en effet jusqu'à l'origine des nations, suivez le cours des âges à travers l'Orient et la Grèce, Rome et l'Occident ; interrogez les organes les plus accrédités du paganisme : historiens et poètes, orateurs et philosophes, tous vous répondront d'une même voix que l'homme a subi dans sa nature une dégradation originelle. Voltaire lui-même avoue que les brahmes de l'Inde croyaient l'homme déchu et dégénéré. L'homme, écrivait le grand penseur de la Chine, Confucius, l'homme a perdu par sa propre faute la perfection de sa nature. D'après la doctrine du législateur des Perses, Zoroastre, la nature humaine a été corrompue dans le premier homme qui infecta toute sa postérité. Chez les Grecs, le plus sage d'entre eux, Socrate, au témoignage de Platon, enseignait, d'après les anciens, que tout homme a besoin d'être purifié pour habiter avec les dieux; et, plus explicite encore que Socrate, Pythagore disait que l'âme est ensevelie dans le corps, comme dans un tombeau, en punition de quelque péché primitif. L'âme humaine, s'écriait l'orateur romain, est une âme en ruines : c'est une étincelle divine enfouie sous des décombres ; et Virgile enfin, harmonieux écho des traditions populaires, ne plaçait-il pas, à l'entrée des royaumes tristes, les petits enfants qui, morts avant d'avoir goûté la vie, ne pouvaient avoir d'autre faute à expier qu'un péché d'origine? tant cette croyance à la déchéance de l'homme était enracinée dans l'esprit de tous les peuples ! De là, ce souvenir confus, mais général, d'un âge d'or, d'un état
d'innocence, où l'homme vivait heureux, en paix avec Dieu, et avec lui-même ; de là, ces cérémonies usitées chez toutes les nations anciennes pour purifier les nouveau-nés ; de là, ces expiations, ces sacrifices, ces rites sanglants, par lesquels l'antiquité païenne cherchait à suspendre des châtiments dont elle sentait la justice. Tout cela, Mes Frères, est clair, évident, palpable, à tel point que le plus grand ennemi du christianisme, dont je viens de citer le nom, n'a pu s'empêcher de dire que la chute de l'homme dégénéré est le fondement de la théologie de toutes les anciennes nations. Donc, s'il est un fait avéré et incontestable, c'est que le genre humain a toujours cru à une faute primitive qui aurait entraîné après elle la déchéance de tous les hommes. Or, quand on a pour soi l'affirmation du genre humain jointe à celle de la conscience, on peut se passer du reste : cela suffit. Car, humainement parlant, il ne nous est pas donné d'avoir pour garant de la vérité une plus haute autorité que ce double témoignage.
Vous le voyez, Mes Frères, il est facile de se faire quelque idée de la faute originelle et, par suite, de la déchéance de l'homme, sans avoir absolument besoin de recourir ni au texte des Ecritures ni aux définitions de l'Église. Aussi, je ne comprends pas que l'ignorance et la mauvaise foi aient pu émettre des doutes sur une vérité si clairement établie. Si j'ai insisté quelque peu sur ce point capital, c'est que là, et là seulement, se trouve la clef des mystères du christianisme. Et maintenant si, après vous avoir signalé ce fait lamentable par lequel s'ouvre l'histoire de l'humanité, je voulais en énumérer les fatales conséquences ; si je vous montrais tous les maux qui eussent
été la suite logique de ce mal primitif, la grâce divine perdue à jamais et, avec elle, tout droit à la félicité ; l'homme en état d'hostilité permanente avec Dieu, tout lien brisé entre le créateur et sa créature, le plan magnifique de TUnivers bouleversé en un instant et détruit de fond en comble ; l'œuvre de la création, cette œuvre si grande et si parfaite, n'aboutissant qu'à un immense désordre et à une mort sans fin ; si, dis-je, j'étalais à vos yeux ces ruines innombrables, certes, Mes Frères, vous comprendriez à merveille que, pour rétablir un équilibre si étrangement rompu, pour faire rentrer dans le monde l'ordre et l'harmonie, dans l'homme la grâce et le bonheur, il ne fallait rien moins qu'un chef-d'œuvre de la sagesse divine.
Quel était donc, Mes Frères, pour la sagesse divine, le moyen de réparer ce prodigieux désordre et de résoudre le grand problème du mal? Il s'est trouvé plus d'un bel esprit assez superficiel et léger pour se dire : Si j'avais été à la place de Dieu, j'aurais pardonné à l'homme purement et simplement. Rien de plus simple, en effet, que de délier le nœud gordien en le tranchant d'un coup d'épée. Tant d'assurance me rappellerait volontiers ce général de l'antiquité, qui disait à son maître pour l'engager à accepter les conditions de l'ennemi : « Si j'étais vous, seigneur, j'accepterais ». — « Et moi, répondit le conquérant, j'accepterais si j'étais toi. » Eh quoi! Ne savez-
vous donc pas ce que c'est que Dieu ? Dieu, c'est le souverain bien. Or, le mal n'est-ce pas la négation du souverain bien, partant la négation de Dieu ? Donc, à moins de renier sa divinité, Dieu se doit à lui-même de poursuivre le mal, de l'atteindre et de le frapper dans la personne du coupable ; sinon, sa justice devient illusoire et sa bonté se transforme en faiblesse. Oui, il faut, de toute nécessité, que Dieu exige du coupable une satisfaction proportionnée au mal : c'est pour lui plus qu'un droit, c'est un devoir ; et un devoir pour Dieu, c'est une loi absolue. Mais, Mes Frères, une satisfaction de l'homme coupable, est-ce bien assez pour la justice divine ? Y a-t-il une proportion véritable entre le délit et la satisfaction, entre le crime et le châtiment? Est-ce que la faute ne croît pas en raison du caractère et de la dignité de celui qu'elle offense? Et par suite le péché ou le mal, en s'attaquant à la majesté infinie de Dieu, n'acquiert-il pas en quelque sorte un degré de malice infini ? Non pas que le péché puisse être jamais un acte infini en soi ; car l'homme ne saurait dépasser, ni en bien, ni en mal, les bornes du fini. Le péché, toutefois, en s'attaquant à Dieu qui est infini, revêt sous ce rapport le caractère de l'infini. Et ne croyez pas, Mes Frères, que ce soit là un jeu de l'esprit, une subtilité métaphysique, quelque tour ingénieux de la pensée, sans raison d'être, sans fondement sérieux. Le mal est rigoureusement ce que je viens de dire. Il est vrai qu'à force de voir, d'entendre, de commettre le mal, nous perdons de vue son extrême gravité ; nous oublions qu'il y a, au fond de l'acte coupable, le mépris et la négation de Dieu. Supposez, par impossible, qu'il lui fût donné d'atteindre jusqu'à ses dernières consé-
quences, il n'aboutirait à rien moins qu'à détruire la divinité ; ou plutôt le mal s'érigerait en souverain, le mal se ferait Dieu. Si donc, comme je viens de l'établir, l'offense est infinie, s'il est vrai d'autre part que l'homme, de sa nature, ne peut offrir qu'une satisfaction limitée, le mal devient irréparable, et le genre humain, condamné sans retour, n'a d'autre alternative que le néant ou la mort.
Mais, Mes Frères, si l'homme est incapable de donner pleine satisfaction à la justice divine, se verra-t-il donc, lui le chef-d'œuvre des mains de Dieu, abandonné pour toujours à son malheureux sort, sans nul espoir de réparation et de salut? Si la justice divine a ses droits, stricts et rigoureux, la miséricorde n'a-t-elle pas aussi les siens ? Est-ce que Dieu ne joint pas à la sévérité d'un juge la bonté d'un père ? Et, dès lors, comment pourrait-il ne pas s'émouvoir de compassion sur la destinée de ce fils ingrat, mais malheureux? Nous-mêmes, Mes Frères, nous qui n'avons au cœur qu'un rayon d'amour, nous qui ne savons guère ce que c'est qu'aimer, qui aimons si peu, qui aimons à faux, nous ne refusons pas néanmoins de placer, sur nos lèvres et dans notre cœur, une parole de pardon pour ceux que nous aimons. Et Dieu, qui porte à l'homme un amour infini, Dieu, notre créateur et notre père, ne trouverait pas pour l'homme coupable, dans les ressources de sa tendresse, une sentence de miséricorde ? Vous le voyez, chrétiens, si la justice exige un châtiment infini, la miséricorde sollicite un immense pardon. L'un et l'autre suivent nécessairement leur cours : ce sont deux lignes qui se projettent sur le plan du monde sans pouvoir se rencontrer ; et, pourtant, il faut qu'elles se
rapprochent, il faut qu'elles se joignent, il faut que la miséricorde et la justice se donnent le baiser de paix ; sinon, malheur à l'homme, et malheur au monde ! Mais où se fera leur rencontre? Où pourront-elles s'embrasser? Sera-ce sur le cœur de l'homme ? Mais le cœur de l'homme n'est pas digne de pardon. Sera-ce sur le cœur de l'ange? Mais l'ange ne mérite pas le châtiment; et pourtant, il faut que le châtiment et le pardon descendent sur une même tête, il faut que la miséricorde et la justice reposent sur un même cœur ! Où donc trouver ce coupable sans faute, cette innocence pardonnée ! Comme le fils d'Abraham sur la montagne du sacrifice, je vois bien le feu de la colère divine allumé au milieu des hommes : mais où est la victime? Mes yeux la cherchent partout sans la rencontrer nulle part. Paraissez donc, ô sagesse divine, levez-vous et conciliez à la fois la justice et la miséricorde, le châtiment et le pardon, les droits de Dieu et les intérêts de l'homme ! Entendez-vous, Mes Frères, cette divine parole qui retentit dans les conseils de l'éternité? Le Verbe de Dieu s'est levé du sein de la gloire et, se présentant à son Père, il lui a dit : Père, « vous n'avez point agréé les victimes, les oblations, les holocaustes et les sacrifices pour le péché » ; toutes ces choses étaient de nulle valeur devant vous et incapables de vous plaire, parce qu'elles étaient impuissantes à satisfaire votre justice et à détruire le péché, « mais vous m'avez formé un corps », corpus autem aptasti mihi ; « et alors j'ai dit : Me voici ! je viens », tune dixi : Ecce venio (i) / Je vais descendre vers l'homme, prier, pleurer, gémir avec lui, me dévouer jusqu'à
(i) Ép. aux Hébreux, x, 5, 6, 7.
la mort pour lui rendre la grâce et, avec la grâce, la vie. Voilà, Mes Frères, la solution du problème de nos destinées. Ce que la justice a décrété, l'amour le subira. L'offense est infinie, la peine sera infinie ; et, par cette équation parfaite entre la faute et le châtiment, l'harmonie reparaît, l'équilibre est rétabli. Voyez-vous ce petit enfant qui ne trouve pas où reposer sa tête ? C'est peu de chose en apparence, ce n'est rien, si vous le voulez ; mais cet enfant est Dieu, et ce Dieu mourra pour nous et nous serons sauvés. C'est pourquoi, Mes Frères, à la vue de si grandes choses, répétons avec la sainte Eglise : « 0 heureuse faute, qui nous a valu un tel Rédempteur ! » o felix culpa, quœ talem meruit habere Redemptorem ! et saluons, avec l'apôtre saint Paul, ce « mystère du Christ, où sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science ».
C'est là, Mes Frères, le merveilleux spectacle qui nous sera donné dans cette nuit solennelle, dont peu d'instants nous séparent. O nuit bienheureuse, nuit bénie entre toutes, où retentit dans l'humanité cette nouvelle : Un sauveur vous est né ! Hâtez le cours de vos heures, abrégez nos vœux et nos soupirs. Et vous, divin Sauveur, venez et ne tardez plus, inclinez les cieux et descendez : quarante siècles ont crié vers vous, quarante siècles d'attente et d'espérance. Déjà les créatures angéliques se préparent à entonner le cantique de l'allégresse et de la réjouissance, bientôt les bergers de la Palestine vont s'acheminer vers votre crèche sacrée ; et nous tous, agenouillés à vos pieds, nous mêlerons nos voix à celles des ang-es pour répéter avec eux : Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus t Ainsi soit-il.
Tota pnlchra es, arnica mea, et macula non est in te.
« Vous êtes toute belle, ô ma bienaimée et il n'y a point de tache en vous. »
(Cantique des Cantiques, iv, 7.)
Mes Frères.
L'Incarnation du Verbe est le chef-d'œuvre de la puissance et de la sagesse divines. Elle est le chef-d'œuvre de la puissance divine, parce que l'union de la nature divine avec la nature humaine dans la personne du Verbe fait chair est l'acte le plus prodigieux qui se puisse concevoir. Elle est le chef-d'œuvre de la sagesse divine, parce qu'elle répare des ruines qui paraissaient éternelles, parce qu'elle
(1) Les deux premiers discours sur l'Incarnation du Verbe ont été prononcés, à deux reprises différentes, dans l'église Saint-Roch : d'abord en i854, puis quelques années après, probablement vers i85q ou 1860. Ce sermon sur l'Immaculée Conception, qui fait suite aux précédents, n'a été donné que dans la deuxième station d'Avent.
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concilie des droits et des intérêts qui semblaient radicalement opposés, parce qu'elle fait naître le plus grand bien du plus grand mal, parce que la miséricorde et la justice s'y rencontrent dans un merveilleux accord. Telles sont les deux grandes vérités que nous avons établies dans nos instructions précédentes ; et nous en avons tiré cette double conclusion morale : d'une part, que l'humilité est le fondement de tout l'édifice de nos vertus, parce que l'Incarnation du Verbe est le modèle de l'abaissement volontaire ; de l'autre, que le péché est le plus grand de tous les maux, puisqu'il détruit, en ce qui nous concerne, le plan divin de l'Incarnation du Verbe.
Mais si, pour nous relever de notre déchéance, le Fils de Dieu a projeté de se faire homme et de s'incarner au milieu de nous, où et comment va-t-il se revêtir de notre nature ? Quelle sera la terre bénie qui portera cette semence divine, qui recevra cette rosée du ciel, qui fera germer le Sauveur ? Quelle sera la tige glorieuse d'où sortira cette fleur céleste ? Quelle sera la créature privilégiée qui prêtera au Verbe de Dieu ces larmes expiatrices, ce sang rédempteur, cette rançon d'un monde coupable? Quelle sera cette fille de l'homme qui, associée aux conseils de l'éternité, va coopérer avec Dieu à l'accomplissement du plan auguste de notre rédemption ? Votre cœur, chrétiens, a devancé ma parole; et vous avez nommé tout d'une voix la vierge unique, la femme incomparable, que la dignité de Mère de Dieu élève au-dessus des anges et des hommes, la bienheureuse Vierge Marie.
Donc, Mes Frères, l'ordre logique de mon sujet, autant que l'octave de l'Immaculée Conception où nous sommes, m'amène à vous parler du sublime ministère
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dévolu à Marie. Pour me borner dans une matière si vaste et si féconde, je me contenterai de vous faire voir, dans une première partie, quelle place la Vierge Marie occupe dans le plan divin de l'Incarnation; et, dans une deuxième partie, que le privilège de l'Immaculée Conception est une conséquence rigoureuse du dogme de la maternité divine. 0 Marie î Mère de Dieu et des hommes, jusqu'ici, c'est par votre intercession que nous avons invoqué les lumières de l'Esprit-Saint pour la méditation de ces grandes vérités de la foi ; mais en ce moment où je dois célébrer vos grandeurs et vos gloires, j'éprouve plus que jamais le besoin d'implorer votre protection maternelle, en vous saluant par les paroles de l'ange : Ave Maria!
Pour bien comprendre la place qu'occupe la Vierge Marie dans le plan divin de l'Incarnation, il faut se rappeler la part qu'avait eue la première femme à la déchéance originelle. Car il existe entre la Rédemption et la chute un rapport manifeste, une corrélation étroite : l'une forme la contre-partie de l'autre. Tout ce qui a contribué à notre perte doit concourir, en sens inverse, à notre salut. Sans cette antithèse parfaite de la ruine et de la réparation, sans ce parallélisme exact entre les deux actes dont dépend notre destinée, le plan divin manquerait d'unité et d'harmonie. Or, si c'est dans
le premier homme que la faute primitive a été consommée ; si, en raison de la supériorité de sa nature et de son caractère, il a eu la pleine et entière responsabilité de l'acte criminel ; si c'est dans Adam, comme dans le chef physique et moral de l'humanité, que nous sommes tous coupables, tous marqués de l'anathème, tous frappés de réprobation ; si c'est en lui que nous mourons tous ; il n'est pas moins vrai de dire que la première femme a eu l'initiative de la faute, qu'elle a été la première occasion de notre ruine, que le mal a pris son origine et sa source dans le consentement qu'elle a donné à la parole de l'esprit tentateur. Conséquemment, s'il y a de la justesse et de la proportion dans les œuvres divines, si elles sont empreintes de ce caractère de sagesse souveraine que nous leur avons reconnu, il convient que la femme rachète par l'obéissance ce qu'elle avait perdu par la révolte, et qu'elle occupe une grande place dans l'économie de notre salut, comme elle avait eu une large part à l'histoire de notre chute.
Ici, Mes Frères, je dois tout d'abord prévenir une idée qui pourrait s'élever dans votre esprit : je dois émettre un principe qui va dominer tout ce discours. Il ne s'agit ni de diviser ni de partager l'œuvre de la Rédemption : elle est tout entière le fait unique et exclusif du Verbe incarné. Il n'y a qu'un seul Rédempteur du monde ; il n'y a, dans le sens strict et rigoureux du mot, qu'un seul Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant. C'est de lui et de lui seul que découle sur l'humanité, comme de sa source, toute lumière, toute grâce, toute force, tout mérite, tout pardon, toute félicité. Si élevée, si parfaite que puisse être une créature, elle n'est
telle que par un effet de la bonté du Christ ; toute grandeur surnaturelle n'est qu'un reflet de sa dignité suréminente ; toute vertu n'est qu'un rejaillissement de sa sainteté ; toute prière n'a d'efficacité que par son sang- ; toute action méritoire n'a de prix et de valeur que par son sacrifice. Car, dit l'apôtre saint Paul, « toutes choses sont de lui, par lui, et en lui », ex ipso, et per ipsum et in ipso sunt omnia.
Voilà le dogme catholique dans toute sa rig-oureuse précision, et l'Eglise jetterait l'anathème au front de quiconque amoindrirait la force de cette vérité capitale. Et cependant, je ne crains pas de répéter, avec saint Augustin, qu'au-dessous du nouvel Adam il y avait pour une deuxième Eve une place marquée dans le plan divin, et que la femme devait être appelée à prendre part à l'œuvre de notre réhabilitation, parce qu'elle avait participé à l'acte de notre déchéance.
Or, quelle est cette part accordée par Dieu à la femme dans le plan de la Rédemption? C'est la part la plus grande, la plus belle, la plus touchante que l'on puisse imaginer au-dessous de la fonction unique dévolue au rédempteur. C'est la part qui revient d'elle-même au caractère de la femme et qui répond le mieux au ministère sublime qu'elle exerce dans le monde. Oui, du moment qu'il plaisait à Dieu de descendre jusqu'à nous, de se revêtir de notre chair mortelle, de puiser aux sources de la vie le sang qui coule dans nos veines ; du moment que, pour dissiper toute crainte et gagner notre amour à force de condescendance, il lui plaisait d'apparaître sous les traits de l'enfance, parmi les langes d'un berceau, dans cet état de l'homme le plus faible, le plus désarmé,
mais aussi le plus attrayant de tous : de ce moment-là, il lui fallait ce ministère le plus auguste qu'il y ait ici-bas, il lui fallait ces bras qui nous reçoivent à notre entrée dans le monde, il lui fallait cette main qui essuie notre première larme, ce sourire qui appelle sur notre front le premier rayon de la joie ; il lui fallait cette puissance d'aimer qui nous couvre de son égide, qui ne recule ni devant la fatigue, ni devant la crainte, ni devant la souffrance ; il lui fallait cet ange tutélaire qui nous enveloppe des ailes de sa tendresse ; il lui fallait ce composé admirable de grâce et de douceur, de dévouement et de force, d'innocence et d'amour, que l'on appelle une mère.
Voilà, Mes Frères, le rôle que Dieu destinait à la femme dans le plan de la Rédemption, le rôle et la fonction de la mère. Car, dans le dessein qu'il avait de prendre rang au milieu de nous, de se choisir un reposoir, un tabernacle, le Fils de Dieu ne pouvait nouer avec la nature humaine une relation plus étroite, plus intime, plus profonde que la relation du Fils avec la Mère. On peut ne pas avoir d'épouse, de fille, de sœur, mais tous nous avons une mère, et le lien qui nous unit à elle est de tous le plus durable et le plus puissant : c'est un sentiment qui commence avec la vie et qui ne s'éteint pas avec elle, une affection dont rien n'égale la pureté ni la sainteté. Voilà pourquoi le Fils de Dieu voulut avoir une mère ; et de même, dit saint Augustin, qu'il honore la première moitié du genre humain en unissant à sa nature divine la nature de l'homme, ainsi honore-t-il la deuxième moitié du genre humain en lui réservant le privilège et la fonction de la maternité divine.
De cette manière, tout se lie, tout s'enchaîne, tout se
coordonne dans le plan divin : là, rien de brusque ni de heurté. La Rédemption correspond à la chute et tout ce qui avait tourné à notre ruine contribue à notre relèvement. Et cependant je n'aurais pas marqué suffisamment la place qu'occupe la Vierge Marie dans le plan de notre salut, si je n'ajoutais qu'elle n'a pas été un instrument passif entre les mains de Dieu, que sa coopération a été libre et volontaire, qu'elle a eu l'initiative dans l'œuvre de la réparation, comme la première femme avait eu l'initiative dans notre chute, et que son adhésion aux conseils divins a été le point de départ de notre délivrance.
Et, en effet, Mes Frères, rappelons-nous cette scène de l'Annonciation, si grande dans sa divine simplicité. Quand le céleste ambassadeur fait part à Marie de l'objet de son message, c'est une proposition qu'il vient lui soumettre, plutôt qu'un ordre ou un commandement qu'il lui apporte. Marie, dit saint Thomas, représentait dans ce moment solennel l'humanité tout entière ; elle devait, au lieu et place de toute la nature humaine, loco totius humanœ naturœ, donner son consentement au plan de miséricorde que Dieu avait conçu ; elle devait adhérer dans la liberté de son âme à l'œuvre de l'Incarnation, comme Eve avait librement consenti à notre perte. C'est pourquoi Dieu n'agit point vis-à-vis d'elle par voie de décret ou de commandement ; il s'abaisse à traiter avec l'humble Vierge, à" négocier avec elle la grande affaire de notre salut ; il députe vers elle un des princes de la milice céleste ; il lui annonce son projet, il l'associe à ses conseils ; il subordonne pour ainsi dire l'accomplissement de ses desseins à l'adhésion de Marie. Quand cette créature virginale
s'alarme pour l'intégrité du don qu'elle a fait au Seigneur, l'Envoyé céleste discute son objection , dissipe ses craintes ; et alors, dans ce pacte sublime conclu entre le Créateur et sa créature, la Vierge accepte le ministère de la Mère et Dieu conserve à la Mère la dignité de la Vierge.
Ah ! dites-moi si cette condescendance de la part du Seigneur n'indique pas la grande place qu'occupe Marie dans le plan divin de la rédemption ? Quand Dieu voulut tirer l'Univers du néant, lorsqu'il appela toutes choses à l'existence et à la vie, il prononça tout seul la parole de la toute-puissance : Fiat lux t « Que la lumière soit ! » Que les eaux se divisent ! Que la terre paraisse ! Qu'elle produise des plantes! Que les astres s'allument!... Mais, quand il veut racheter le monde déchu, lorsqu'il se prépare à former l'homme céleste, le nouvel Adam, le chefd'œuvre de sa justice et de sa miséricorde, alors il tient en suspens le décret de sa puissance, il attend de la part d'une humble créature \efiat de l'obéissance et de l'humilité ; et c'est après qu'elle s'est inclinée à la voix de son Créateur, qu'elle a prononcé du fond de son néant la parole du consentement : Ecce ancilla Domini fiât mihi secundum verbum taum (i), « je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole » ; c'est alors seulement que le plan divin se déroule, que la miséricorde prend son cours et que la Rédemption commence.
Tel est, Mes Frères, l'acte libre et volontaire par lequel Marie a été appelée à concourir au grand œuvre de notre salut. Et maintenant, admirez avec moi la corrélation qui existe entre les deux grands faits où
(i) S. Luc, I., 38.
se dénouent nos destinées et l'admirable sagesse que Dieu fait éclater dans l'économie de sa providence. L'ouvrage de notre corruption commence par Eve, l'ouvrage de notre réparation par Marie. L'une a l'initiative dans notre chute, l'autre l'initiative dans notre réhabilitation. La parole de mort est portée à Eve, la parole de vie à la Sainte Vierge. La malédiction est donnée à Eve, la bénédiction à Marie. Un ange de ténèbres s'adresse à Eve, un ange de lumière parle à Marie. Eve ajoute foi au serpent, et Marie croit à l'ange. L'une nous perd par la désobéissance, l'autre nous sauve par son humilité. Eve est la mère de tous les mortels, Marie la mère de tous les vivants. C'est par la première femme que l'homme était devenu l'ennemi de Dieu ; c'est par la femme de la deuxième alliance que le Fils de Dieu est devenu le fils de l'homme et le Rédempteur du monde. Et maintenant, Mes Frères, ne vous étonnez pas que l'Eglise catholique rende à Marie un culte qui n'a audessus de lui que le culte rendu à la divinité elle-même ; ne vous étonnez pas que nous ne puissions parler de Marie, sans que notre cœur se dilate, sans que notre âme tressaille d'allégresse. Ah ! si dans ce siècle, où tout est en progrès excepté le bon sens et la raison, si, au lieu de se lancer dans des déclamations absurdes et ridicules, on voulait se donner la peine de s'instrui re des vérités catholiques, il suffirait d'un peu d'attention pour comprendre que le dogme de la maternité divine est intimement lié au christianisme tout entier, qu'il en est un fondement essentiel, qu'on ne saurait y toucher sans ruiner tout l'édifice de la religion ; conséquemment, que la Sainte Vierge mérite, en raison de sa qualité de Mère de Dieu, plus d'honneur que
toutes les créatures réunies. Sans doute, il n'y a qu'un nom sous le ciel par lequel nous puissions être sauvés, le nom de Jésus-Christ ; mais c'est par Marie que nous avons reçu Jésus-Christ; c'est par Marie que le Fils de Dieu est devenu le fils de l'homme, partant, le Rédempteur du monde ; c'est dans Marie que le Verbe de Dieu a uni sa divinité à l'humanité ; c'est de Marie qu'il a pris de quoi expier nos fautes et payer notre rançon, ce sangvictorieux qu'il a répandu sur le calvaire, cette chair virginale, instrument de notre salut, aliment de notre foi sur la terre, gage de notre bonheur dans le ciel. Voilà ce qui assure à la Sainte Vierge une dignité incomparable. Si, en tant qu'esprits purs, en tant qu'intelligences dégagées de toute matière, les anges conservent sur elle l'avantage de leur nature, plus parfaite par elle-même que la nôtre ; par son caractère, par sa dignité, par son ministère, Marie dépasse tout l'ensemble des êtres créés. Devant elle, toute grandeur se rapetisse, toute hauteur s'abaisse, toute dignité s'amoindrit, tout pouvoir s'incline, toute gloire pâlit et s'efface : Fille du Père, Mère du Fils, Épouse de l'Esprit-Saint, Marie occupe dans la création, audessous de Dieu, une place à part, un rang unique, parce que c'est le rang et la place de la Mère de Dieu.
Cela posé, Mes Frères, vous concevez déjà quels grands privilèges Dieu a dû départir à une créature si élevée en rang et en dignité. Pour ne m'en tenir qu'à un seul, je dis que le privilège de l'Immaculée Conception est une conséquence rigoureuse de la place qu'occupe la Sainte Vierge dans le plan divin de l'Incarnation, c'està-dire du dogme de la maternité divine. C'est le sujet d'une seconde partie.
C'est une loi générale dans le gouvernement divin que le pouvoir est en raison de la fonction, et le don de la grâce en proportion du ministère que Dieu confie aux hommes. Plus cette mission est noble et élevée, plus Dieu confère, à ceux qui en sont investis, de qualités soit naturelles soit surnaturelles. C'est ainsi qu'il réservait le don de prophétie ou le don des miracles à ces hommes qui devaient, par leur parole et par leurs œuvres, préparer l'avènement du règne de son Fils. Plus ces saints personnages avaient de rapport avec le Rédempteur futur parleur ministère et par leur vie, plus augustes étaient les privilèges, plus abondantes les grâces que Dieu leur accordait. Et quand ce fils d'Elisabeth, dont Jésus-Christ disait qu'il ne s'en était pas trouvé de plus grand parmi les enfants des hommes, lorsque, dis-je, saint Jean- Baptiste fut appelé à devenir le précurseur du Verbe fait chair, Dieu voulut qu'avant sa naissance même il fût sanctifié dans le sein de sa mère. Tant il est vrai que, dans le plan de la Providence, les privilèges se mesurent à la grandeur du ministère ou à l'étendue de la fonction, et que le don de la grâce croît et s'élève en raison de la sublimité du caractère ou de la mission.
Lors donc qu'il plut à Dieu d'élever une de ses créatures à la dignité de Mère de son Fils, il ne pouvait pas se faire qu'il ne lui départit également des privilèges
proportionnés à la sublimité de cette charge. C'est pourquoi la virginité devait trouver place dans le plan divin, à côté de la maternité, parce qu'elle est le sacrifice complet des sens à l'esprit, la pureté de l'âme et du corps dans sa perfection idéale ; et, par le plus grand des prodiges, le caractère de la vierge et la dignité de la mère devaient s'unir et s'associer dans l'enfantement miraculeux du Sauveur. Or, la raison qui fit choisir au Verbe de Dieu une vierge pour mère, c'est-à-dire, sa sainteté et son horreur infinie du mal et de tout ce qui en participe, cette même raison, devait le porter à prendre pour mère une vierge immaculée, c'est-à-dire, conçue sans la tache du péché d'origine ; et c'est dans ce sens que j'ai dit que l'Immaculée Conception est une conséquence rigoureuse du dogme de la maternité divine.
Et en effet, Mes Frères, en devenant la Mère de Dieu, à quelle œuvre la bienheureuse Vierge était-elle appelée à concourir, à coopérer? A l'œuvre de l'Incarnation, à l'œuvre de la Rédemption, à cette œuvre divine qui a pour fin essentielle d'effacer le péché originel, de remédier à ses conséquences, de nous délivrer de l'empire du mal, de nous arracher au joug du démon. Et Celle qui a été choisie pour être l'instrument de cette œuvre, qui a eu l'initiative dans le travail de notre réparation, aurait été enveloppée dans la misère de notre ruine ? Celle qui devait écraser la tête du serpent aurait reçu la morsure de cet ennemi du genre humain ? Celle en qui devait germer la semence divine, le rejeton béni de l'éternité, aurait été elle-même une terre maudite ? Celle qui devait porter au monde l'olivier de la paix, le gage du pardon, aurait été elle-même marquée de l'anathème divin ? Celle qui devait
recevoir dans ses chastes flancs le Saint des Saints, aurait été un seul instant le siège du mal, le temple du péché, le trône de Satan un objet d'horreur aux yeux de l'auguste Trinité ? Celle qu'un Dieu devait appeler sa Mère, qu'il appellera sa Mère pendant toute l'éternité, aurait pu contracter cette souillure originelle qui nous rend ennemis de Dieu, nous ravit son amour, nous bannit de sa face, nous exclut de son bonheur ? Je vous le demande, Mes Frères, pareille inconséquence serait-elle possible? Est-ce concevable pour quiconque réfléchit sérieusement à la dignité de Marie, au ministère qu'elle a rempli dans l'œuvre de l'Incarnation du Verbe et de la Rédemption du monde? Si jamais il y eut une raison suffisante de suspendre l'arrêt de la justice divine, si jamais il y eut un motif d'exemption légitime, si jamais il y eut un privilège autorisé, fondé, motivé, nécessaire, logique, c'est le privilège de l'Immaculée Conception de la très Sainte Vierge. Oui, Dieu se devait à lui-même, il devait à sa puissance, à sa sainteté, à sa gloire, de préserver sa sainte Mère d'une tache qui, pour elle, eût été un défaut, un vice et, pour lui-même, une insulte et un outrage.
Car, et je vous prie de bien considérer ce point, si l'Immaculée Conception est une conséquence rigoureuse du dogme de la maternité divine, ce privilège tourne moins encore à l'honneur de Marie qu'à la gloire de Jésus-Christ. Qu'est-ce que ces objections qui tendent à dire qu'en affirmant pour Marie la préservation de la tache originelle, nous faisons injure à son Fils? N'est-ce pas à cause de Jésus-Christ que nous revendiquons pour sa sainte Mère cette immunité glorieuse ? N'est-ce pas en vue de Jésus-Christ que le Père céleste a excepté cette fille d'A-
dam de l'arrêt de condamnation qui enveloppe toute l'humanité? Ne sont-ce pas les mérites de Jésus-Christ, n'est-ce pas l'efficacité de son sang- rédempteur qui, appliqué à l'avance et par anticipation à son auguste Mère, lui a valu cette exemption, ce privilège unique ? Oui, dans le moment où le ciel et la terre s'apprêtent à former cette créature bénie, le Fils de Dieu, qui l'a choisie entre toutes les femmes, fait descendre sur elle un rayon de sa bonté ; c'est par sa Mère qu'il inaugure l'exercice de son droit de grâce ; c'est par elle qu'il commence son ministère de rachat et de pardon ; c'est à elle qu'il applique la première goutte de son sang ; et, en glorifiant sa Mère par cet acte rédempteur, il se glorifie lui-même.
Aussi, Mes Frères, les Pères et les Docteurs ont-ils célébré à l'envi le privilège de l'Immaculée Conception. Malgré quelques voix discordantes, comme Dieu a permis qu'il s'en élevât dans la suite des siècles contre n'importe quelle vérité, malgré quelques disputes d'écoles qui ne tenaient en rien à la substance ni au fond du dogme, le sentiment général de la tradition catholique a toujours salué dans Marie la Vierge conçue sans tache. L'Eglise a épuisé de tout temps tout le charme des saints Livres pour orner et embellir la couronne immaculée de Marie. Ses organes les plus accrédités, ses voix les mieux autorisées se sont fait entendre l'une après l'autre pour appeler la Mère de Dieu : « Vierge pure, intègre, sans tache; lis parmi les épines; terre entièrement intacte, virginale, toujours bénie et libre de toute contagion du péché ; paradis tout brillant, tout agréable, tout parfait d'innocence, d'immortalité et de délices, établi par Dieu même et défendu contre toutes les embûches du serpent venimeux ; bois
incorruptible, que le ver du péché n'a jamais gâté ; fontaine toujours claire, scellée par la vertu de l'Esprit- Saint ; temple divin ; trésor d'immortalité ; seule et unique Fille, non de la mort, mais de la vie ; rejeton de grâce et non de colère qui, par une providence spéciale de Dieu, s'élevant verdoyante d'une racine infecte et corrompue, a toujours fleuri en dehors des lois établies et communes... » Dans ces paroles que je viens de citer, vous avez entendu saint Irénée, Tertullien, Origène, saint Ephrem, saint Épiphane, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, saint Jérôme, saint Augustin, la Grèce et l'Asie, l'Afrique et les Gaules, l'Orient et l'Occident, l'Eglise universelle. Que dis-je, Mes Frères? Il n'y a pas jusqu'à ces Eglises que le schisme a détachées depuis des siècles du tronc de l'unité catholique, l'Eglise grecque et l'Eglise russe, qui ne confirment cette foi antique de leur inébranlable témoignage. Il n'y a pas (et voilà de quoi confondre ceux d'entre nos frères séparés qui voudraient ravir à la Sainte Vierge ce privilège glorieux), il n'y a pas jusqu'à l'hérésie qui n'ait rendu à cette sainte croyance un hommage éclatant par la bouche de Luther, en disant « qu'il était juste et convenable que la personne de Marie fût préservée du péché originel , puisque le Fils de Dieu devait prendre d'elle la chair qui devait surmonter tous les péchés ». Enfin, comme si Dieu avait voulu arracher même aux plus grands ennemis de la foi la louange de Marie, cet homme étrange qui, avec quelques lambeaux de Bible et quelques feuillets de l'Evangile, a fait ce mélange audacieux de vérités et de blasphèmes qu'on appelle le Coran, s'est vu obligé d'y inscrire le dogme de l'Immaculée Conception, en disant que « Marie a été rendue exempte de toute souil-
lure ». Tant il est vrai que cette foi commune des chrétiens est attestée par le témoignage des siècles, comme elle est, d'ailleurs, une conséquence rigoureuse du dogme de la maternité divine et l'admirable couronnement de tout l'édifice de la grâce.
Lors donc qu'il y a peu d'années l'Eglise catholique, dépositaire infaillible de la Révélation divine, promulgua solennellement le dogme de l'Immaculée Conception de Marie, ce n'est pas une vérité nouvelle qu'elle enseignait au monde, mais une vérité aussi ancienne qu'elle-même : une vérité insinuée sur la première page de l'Ecriture sainte, où Dieu établit une inimitié radicale entre l'esprit du mal et la Mère du Rédempteur ; une vérité développée de plus en plus aux divers endroits de l'ancien Testament où l'Esprit prophétique écarte, sous le voile mystérieux des figures, toute faute, toute tache, toute ombre de Celle qui était prédestinée pour devenir le temple de la Sagesse divine et l'Epouse immaculée de l'Esprit-Saint ; une vérité contenue dans le dépôt de la Révélation chrétienne, avec le dogme de l'Incarnation et celui de la maternité divine qui la supposent et l'insinuent ; une vérité définie implicitement au concile général d'Ephèse, alors que l'Eglise maintenait contre Nestorius, au ive siècle, le privilège de la Mère de Dieu dans toute son intégrité ; une vérité enfin crue, acceptée, professée par l'universalité du monde chrétien. Seulement, cette croyance qui formait un article implicite du symbole de la foi, cette croyance qui était renfermée dans le dépôt de la Révélation comme le fruit dans son germe, comme la fleur dans sa tige, comme le fleuve dans sa source ; cette croyance écrite dans le cœur des chrétiens, cette croyance, expression de la piété des
pasteurs et des fidèles, l'Eglise, en vertu des pouvoirs qu'elle tient de son divin Epoux, l'Eglise gardienne et dispensatrice du trésor de la vérité, l'Eglise, dis-je, l'a déclarée, exprimée, formulée, sanctionnée, manifestée et proclamée par une définition éclatante et solennelle. En cela, elle a agi, comme elle n'a cessé de faire depuis dix-huit siècles, décrétant les vérités de la foi sous une forme plus rigoureuse et plus précise, par des déclarations plus explicites et plus formelles, à mesure qu'elles étaient attaquées par les hérétiques, ou bien, alors que leur manifestation éclatante répondait aux besoins et aux vœux des peuples. Or, si jamais la manifestation solennelle d'une vérité de la foi a été appropriée à la situation d'une époque, c'est bien la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception, au siècle où nous sommes.
Quelles sont, en effet, les erreurs qui s'élèvent de toutes parts contre les dogmes catholiques ? Quel est le premier et le dernier mot de tous les systèmes enfantés par l'incrédulité contemporaine? C'est la négation de l'ordre surnaturel, la négation de la chute, de l'Incarnation, de la Rédemption. Voilà ce qu'on dit, ce qu'on écrit, ce qu'on lit, ce qu'on entend, ce qu'on écoute. Or quel moyen plus efficace pour réveiller l'indifférence des uns, pour ranimer la foi des autres, que de faire retentir aux quatre coins du monde une vérité qui suppose et qui rappelle toutes les autres? Oui, en proclamant l'Immaculée Conception de Marie, l'Église a couronné en quelque sorte toutes ses définitions antérieures : en face d'un monde indifférent ou hostile, elle a affirmé de nouveau par la bouche de son Pontife suprême le christianisme tout entier. En relevant dans Marie un don spécial de la grâce,
elle a affirmé contre le rationalisme Tordre surnaturel avec toutes ses conséquences et a sapé par la base Terreur capitale de Tépoque. En définissant que Marie a été conçue sans tache, elle a affirmé de nouveau le dogme du péché originel; car proclamer l'exception, c'était confirmer la règle. En disant que la sainteté infinie de Dieu n'aurait pu souffrir dans la Mère de Jésus-Christ la moindre souillure, elle a affirmé de nouveau Ténormité du mal que le matérialisme de Tépoque cherche à diminuer, à atténuer, à réhabiliter même. En enseignant que Marie a été préservée du péché originel, à cause de sa maternité divine, elle a affirmé de nouveau, et avec toute la puissance qui est en elle, le dogme fondamental de la religion, la divinité de Jésus-Christ ou l'Incarnation du Verbe. En déclarant que ce privilège, dans Marie, est dû à l'application des mérites de Jésus-Christ, elle a affirmé de nouveau le dogme de la Rédemption et l'efficacité du sacrifice de la croix. Vous le voyez, c'est le christianisme tout entier qui est affirmé, mis en relief par cette proclamation du privilège de Marie : nulle autre décision n'aurait pu être plus opportune, plus actuelle, plus en rapport avec les besoins de Tépoque. L'Eglise a flétri, stigmatisé, pulvérisé toutes les erreurs du siècle par cet acte d'autorité qu'elle a accompli au milieu de nous, dans la souveraineté de sa mission.
Il y a plus, Mes Frères, et c'est par là que je termine. Outrejes raisons dogmatiques et morales qui ont porté l'Église à sanctionner de nos jours, par un écrit solennel, la croyance antique et générale des chrétiens à l'Immaculée Conception de Marie, il en est une autre qui tient peut-être encore plus spécialement à la situation où nous sommes. Si, en effet, la protection de la Sainte Vierge est
en raison de l'honneur qu'on lui rend, du culte et de la gloire qu'elle reçoit de ses fidèles serviteurs, cette glorification de Marie par l'Eglise ne saurait manquer de devenir la source des faveurs les plus signalées. Or, y a-t-il une époque où le monde chrétien ait ressenti plus vivement le besoin de cette Toute-Puissance suppliante, de ce ministère de prière et d'intercession? Dans ce siècle où tant de fléaux sortent du puits de l'abîme, où tant de passions se déchaînent contre la vérité, où le mal, s'érigeant en système, mine le terrain sous les pieds des peuples et s'attaque aux principes mêmes de la société ; dans ce siècle où les institutions se dissolvent, où les pouvoirs faiblissent, où les trônes chancellent; à cette époque de luttes, d'agitations, de bouleversements, où le passé ne semble offrir que des ruines et où l'avenir s'ouvre devant nous menaçant et inconnu : il faut plus que jamais que cette main protectrice s'étende sur la chrétienté pour la défendre et la soutenir. Je sais bien, Mes Frères, que ce que nous disons là de cette force invisible et souveraine ne paraît que folie à ceux qui s'arrêtent à la surface des choses, qui ne voient rien au-dessus des événements de ce monde, qui n'estiment que la force matérielle, les gros bataillons, le jeu des intérêts et des calculs humains ; mais nous, à qui la foi fait découvrir des horizons plus vastes et plus élevés, nous plaçons notre confiance, après Dieu, dans Celle qui a vaincu le mal dans sa source et dont le pouvoir n'a d'égal que sa tendresse et sa dignité. Lors donc que, sur ce rocher de Gaëte, où le mal triomphant un instant l'avait fait monter comme sur un autre Calvaire, le Vicaire de Jésus-Christ, fort de sa faiblesse, éleva sa grande voix pour interroger tous les échos de la
tradition catholique; lorsque plus tard, entouré des juges, des témoins de la doctrine, il jeta vers Marie le cri de sa foi qui était le cri de la foi du monde, c'était un secours puissant, immense, qu'il sollicitait de la Vierge Mère, un secours qui a été notre force dans le passé et qui est notre garantie pour l'avenir.
Pour nous, Mes bien chers Frères, redoublons de confiance et de dévotion envers la Très Sainte Vierge. C'est par elle que nous avons reçu Jésus-Christ ; c'est par elle que Jésus-Christ continuera à vivre dans notre cœur et à régner sur notre âme. C'est par elle que vous obtiendrez les grâces qui vous sont nécessaires : la victoire dans les tentations, la force dans les épreuves de la vie, la consolation dans vos peines, la fermeté et la persévérance dans le bien. C'est par elle que vous obtiendrez la conversion de ceux qui vous sont chers, le retour à la foi et la vertu d'un fils, d'un époux, d'un père dont les dispositions vous inquiètent et vous alarment. C'est par elle enfin que vous arriverez à Jésus-Christ son divin Fils et notre Rédempteur, c'est-à-dire au bonheur et à la gloire éternelle !