‹ Sermons inedits (volume 2)Chapitre 5 sur 35 · CAUSE PREMIÈRE ET FIN DERNIÈRE · texte numérisé non relu

CAUSE PREMIÈRE ET FIN DERNIÈRE

Et Verbum caro factum est « Et le Verbe s'est fait chair »

(S. Jean, i, i^.)

Monseigneur, Mes Frères,

Un jour les apôtres, réunis à Jérusalem après la résurrection du Sauveur, avaient eu la joie de voir soudain paraître au milieu d'eux Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais Thomas, moins heureux que ses amis, ne se trouvait point là quand le Maître était venu. Les apôtres lui dirent dès son retour : « Nous avons vu le Seigneur (2). » Cette apparition du divin Crucifié, sur le cadavre duquel

(1) Prononcé en i852. L'auteur avait 25 ans.

(2) S. Jean, xx, 25.

7o LE VERBE INCARNE

on avait scellé la pierre du sépulcre, lui sembla tellement impossible qu'il la jugea l'effet d'une étrange illusion : « Si je ne vois pas, s'écria-t-il, je ne croirai pas », nisi vider o, non credam (i). Eh bien, Mes Frères, dans ce cri de l'apôtre incrédule, reconnaissez plus ou moins le cri de l'humanité tout entière ; et, sans prétendre aucunement le justifier, j'avoue que je me l'explique dans une certaine mesure. Oui^ qui que nous soyons, si nous n'écoutons que l'instinct de notre nature, nous disons ou du moins nous sommes tentés de dire, même en présence des faits de l'ordre surnaturel et divin : « Si je ne vois pas, je ne croirai pas. » Nous sommes à ce point tributaires de nos organes et habitués à mendier dans le monde extérieur la matière de toutes nos impressions, que l'idée même de Dieu fait aussitôt surgir dans notre esprit quelque image sensible. Nous nous efforçons de nous représenter sous une forme matérielle jusqu'à ces réalités supérieures que « l'œil de l'homme n'a pas vues » ; en un mot, nous voudrions que la vérité se fît chair et qu'elle n'entrât en nous que par la porte des sens. Qu'aije dit, Mes Frères ? N'est-ce pas là le plus absurde des rêves? Et se pourrait-il que Dieu cédât jamais à ce caprice insensé? Ah ! chrétiens, nous n'en sommes plus à nous demander si pareil prodige doit se réaliser. Vous avez entendu la parole de l'apôtre saint Jean : Verbum caro factum est, « le Verbe s'est fait chair ! » le Verbe consubstantiel du Père, la seconde personne de l'adorable Trinité, la Sagesse incréée, la Vérité supfême ! Oui, nous avons vu Dieu dans la chair ; il nous a parlé dans notre

(i) S. Jean, xx, 25.

langue, et nous l'avons entendu ; il nous a enseigné la loi avec l'autorité que donne le miracle, il nous a montré la vraie lumière, il nous a communiqué sa vie, il nous a sanctifiés par ses exemples et par sa grâce, il a renouvelé la face de la terre. En ce jour de Noël, je voudrais vous prouver, Mes Frères, que l'Incarnation du Verbe, dont l'Église catholique continue d'épancher les bienfaits sur le monde, a été la cause première et la fin dernière de l'établissement du règne de Dieu parmi les hommes. Ce sujet mérite toute votre attention.

Mais, tout d'abord, « allons jusques à Bethléem (1) » ; et, après avoir adoré dans ses langes le petit Enfant qui nous est né, saluons sa très sainte Mère, en lui disant du fond du cœur : Ave Maria.

L'homme, Mes Frères, étant un esprit fait chair, une intelligence incarnée, il convenait que le Verbe se fît chair, et que la Sagesse infinie s'incarnât, pour se rendre intelligible à l'homme. Aucun autre mode de communication de Dieu avec l'humanité ne semble mieux adapté à la constitution de notre nature. Si, en effet, le règne de Dieu sur la terre est le règne de la vérité et de la justice, quel moyen plus efficace, pour l'établir icibas, que de rendre cette vérité et cette justice, cette lumière et cette vie accessibles aux sens? Et si le Fils de

(1) S. Luc, 11, i5.

Dieu fait homme n'est autre chose que la lumière éternelle et la vie divine paraissant dans le monde sous une forme extérieure et sensible, ne sommes-nous pas en droit de dire que le Verbe incarné a sanctifié l'humanité, en lui portant la lumière et la vie ?

Et, en effet, M. T. C. F., où en étaient les hommes avant l'Incarnation du Verbe? Que sont-ils devenus depuis l'apparition de Dieu sur la terre? Avant le Christ, l'humanité était assise dans les ténèbres et à l'ombre de la mort. Mais, avec l'étoile de Bethléem, le soleil de justice et de vérité s'est levé sur l'Univers, qu'il n'a cessé d'éclairer de ses rayons les plus purs et de réchauffer de ses plus doux feux. C'est pourquoi je répète que le Verbe incarné a sanctifié le genre humain, en lui portant la lumière et la vie.

Mais quoi, M. T. C. F., ai -je calomnié le genre humain? Est-il bien vrai que, avant l'Incarnation du Verbe, l'humanité fût assise dans les ténèbres et à l'ombre de la mort? N'ai-je pas à craindre que les justes de l'antique alliance et les sages de la gentilité se dressent devant moi, pour me dire : Nous aussi, nous avons marché à la lueur d'un flambeau divin ; nous interrogions notre conscience, et ce sanctuaire de l'âme nous renvoyait le nom trois fois béni de Dieu ; nous contemplions l'Univers, et ce temple auguste de la divinité nous montrait à chaque pas l'image du Créateur dans le reflet des créatures ; nous prêtions une oreille attentive aux sons échappés de l'Orient et, du berceau de nos pères, arrivaient jusqu'à nous les échos de l'Éden ; la conscience, l'Univers, la Tradition, telle était la triple lumière qui éclairait nos pas sur le chemin de la vie, et nous ne l'avons point méconnue.

Eh bien, M. T. G. F., que répondre à ces affirmations solennelles de la sagesse antique? Est-il bien vrai que, avant l'Incarnation du Verbe, Dieu se soit manifesté au genre humain par la conscience, par l'Univers et par la Tradition? Oui, M. T. C. F., il nous faut en convenir : Dieu a parlé à l'homme dès l'origine des temps, au fond de la conscience, par le spectacle de l'Univers, par la voix de la Tradition ? Mais , soit qu'elle vînt de trop loin , soit qu'elle fût étouffée par les bruits de la terre, cette voix divine n'était presque pas entendue. Il fallait que le Dieu de la conscience, de l'Univers et de la Tradition se rapprochât de nous, qu'il nous parlât de près, d'une manière plus nette et plus précise, le langage de la justice et de la vérité.

J'ai dit que, avant l'Incarnation du Verbe, Dieu s'était déjà révélé à l'homme par la conscience ; car il avait fait l'homme raisonnable, et la raison est une lumière naturelle qui, brillant dans les profondeurs de notre âme, nous éclaire sur le vrai et sur le faux, sur le bien et sur le mal, c'est-à-dire, sur Dieu, la suprême vérité et le bien infini. Mais qu'elle est vague et qu'elle reste incomplète, cette manifestation de Dieu à l'homme par la conscience ! Gomment saisir, comment fixer ces lueurs mobiles et fugitives qui paraissent et disparaissent sur le seuil de notre esprit? Quelle diversité de formes, quelle variété de caractères ne revêt point ce Dieu de la conscience, suivant que l'orgueil et la volupté ont intérêt à l'obscurcir et à le défigurer ? Que de fois n'est-il pas devenu, sous la main capricieuse de l'homme, une statue muette, une vaine image, une idole insensée ? Quel moyen de démêler,

au milieu de ces paroles intérieures que nous nous disons à nous-mêmes, la voix de Dieu si souvent dominée par celle des passions ? Gomment retrouver sous les nuages amoncelés par l'erreur et par les préjugés, comment reconnaître, parmi tant d'impressions que nous apportent les objets du dehors, les traits sacrés de cette loi éternelle et immuable, gravée en nous par la main du Créateur? Oh non, M. T. C. F., ne demandez pas aux seules lumières de la conscience le Dieu de justice et de vérité. Hélas! nous l'avons vu ce Dieu de la raison, tel que l'avaient imaginé les sages du vieux monde. Il s'appela Moloch, Astarté, Vénus, Jupiter ; il eut tous les noms et tous les vices ; il fut un peu au-dessous de ses adorateurs devenus inférieurs à eux-mêmes. Et force nous est de conclure que cette manifestation de Dieu à l'homme par la conscience n'avait pas suffi pour éclairer et vivifier l'humanité, qui restait assise dans les ténèbres et à l'ombre de la mort.

Mais, avant l'Incarnation du Verbe, Dieu ne s'était point borné à cette première et obscure révélation ; il s'était également dévoilé à l'homme par le spectacle de l'Univers. Ce n'est point ma doctrine, M. T. C. F., c'est celle de l'apôtre saint Paul, qui ne se contente pas d'enseigner que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans le cœur de l'homme ; mais il ajoute que « les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la création du monde », invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quœfacta sunt intellecta, conspiciuntur (i). C'est ce que le Roi-Prophète proclamait déjà dans son magnifique

(i) Ep. aux Rom., i, 20.

langage : « Les cieux racontent sa gloire, et le firmament annonce un ouvrage de sa main ; le jour le dit au jour, la nuit le répète à la nuit et cette parole révélatrice a retenti partout ; elle s'est répandue jusqu'aux extrémités de la terre, » in omnem terram exivit sonus eorum et in fines or bis terrœ verba eorum (i).

Sans doute, M. T. C. F., Dieu s'est révélé à l'homme par le spectacle de la création ; sans doute, sa puissance, sa sagesse et sa bonté éclatent à chaque pas dans l'immensité de ses œuvres. Le grand livre de la nature est ouvert devant nous, mais la nature muette ne s'explique pas elle-même : qui l'expliquera? Le monde est un vaste temple dédié à l'Éternel, mais qui lira l'inscription mystérieuse gravée au fronton de l'édifice ? C'est un admirable ouvrage, qui porte évidemment l'empreinte de son auteur; mais qui peut déchiffrer ce cachet symbolique? L'Esprit de Dieu, il est vrai, meut et gouverne cet empire de la terre; mais, comme dans la vision nocturne qui s'offrit à Eliphaz le Thémanite, c'est une image invisible qui passe et repasse sous les yeux des peuples : à l'exemple de l'ami de Job, tous tressaillent à sa voix sans apercevoir son visage ; car « l'Esprit souffle où il veut, et nul ne sait ni d'où il vient, ni où il va (a) ». Dieu se révèle à l'homme par la nature : l'intelligence s'illumine à la clarté du soleil extérieur ; mais, là encore, que d'obscurités ! Ne semblet-il pas qu'un nuage épais met obstacle au rayonnement de la lumière ? Que de folies l'esprit humain n'a-t-il pas cru découvrir dans le spectacle de la création? LaChaldée

(i) Psaume XVIII, i, 2, 4.

(2) S. Jean, m, 8.

y lut toutes les chimères de l'astrologie, l'Inde ses fantasques rêveries, la Grèce ses fables ridicules. Au lieu de franchir les bornes du fini pour s'élever jusqu'au sommet de la hiérarchie des êtres, l'esprit, plongé dans la matière et esclave de ses sens, s'arrêta au dernier échelon de la nature. Loin de venir « dans son temple adorer l'Éternel », l'homme ne fit que baiser la poussière qui recouvre le parvis. A peine s'il dépassa le premier portique, pour promener un œil curieux sur la structure hardie et les proportions imposantes de ce bel édifice qu'on nomme l'Univers ; mais il n'atteignit pas jusqu'au sanctuaire, qu'un voile impénétrable dérobait à ses regards ; et l'antiquité païenne put inscrire sur le marbre de ses autels ce mot célèbre, témoignage éclatant d'une impuissance désespérée : Ignoto Deo(i), « Au Dieu inconnu ». Le spectacle extérieur de la création n'avait pas mieux réussi que la voix intérieure de la conscience à donner au genre humain une connaissance complète et certaine de la Divinité. A mesure que l'homme s'éloignait de son origine, l'idée de Dieu s'obscurcissait davantage, semblable à ces signes mystérieux que des mains inconnues gravèrent jadis sur les sanctuaires de l'Egypte : le temps ne put les effacer, quarante siècles contemplèrent ces chiffres étranges ; mais l'énigme s'est jouée de leurs efforts et, plus on interrogeait ces témoins muets d'une science cachée, plus ils s'obstinaient à renfermer leur secret dans le silence du désert.

Est-ce tout ? Sommes-nous au terme des manifestations divines au sein de l'ancien monde, avant l'Incarnation du

(i) Act. des Apôtres, xvn, 23.

Verbe ? Non ; l'apôtre saint Paul, qui nous a enseigné la première et la dernière révélation de Dieu à l'homme par le spectacle de la création et par la voix de la conscience, nous en indique une troisième : « Dieu, dit-il, a parlé autrefois à nos pères, en divers temps et en diverses manières par les prophètes ; » multifariam multisque modis olimDeus loquens patribus in prophetis (1). Voilà, M. T. G. F., ce que j'ai appelé la révélation de Dieu par la parole ou par la Tradition.

Cette parole primitive, cette voix grave et solennelle de la Tradition est venue se joindre au langage de la création et aux inspirations de la conscience, pour proclamer le nom de Jéhovah. Répétée d'intervalle en intervalle pendant le cours des âges, elle s'est imprimée dans l'esprit des peuples, qui l'ont répandue, de région en région, sur toute la surface du globe. Gravée sur des tables de pierre, elle s'est conservée au milieu d'un peuple, nation choisie, qui en a gardé religieusement le dépôt. Elle a subi les diverses phases de la destinée d'Israël, l'accompagnant à travers ses pérégrinations lointaines, pour s'établir avec lui dans la terre de Chanaan. Elle l'a suivi sur la route de l'exil, et l'Hébreu captif s'en ressouvenait avec plaisir au bord des fleuves de Babylone. Jérusalem était le siège de l'antique Tradition, et sur la montagne de Sion flottait l'arche tutélaire, qui recueillait les derniers débris de la vérité, au milieu du naufrage des croyances primitives. Mais, comment cette faible lumière, qui brillait dans un coin de l'Orient, pouvait-elle rayonner sur toute l'étendue de la terre? Et d'ailleurs, ces éléments sans vie,

(1) Ep. aux Hébr., 1, 1.

ces symboles dépourvus de force et d'efficacité étaient incapables de régénérer le monde et de faire rentrer l'Esprit de Dieu dans des ossements arides, que la mort avait desséchés. Gomme un canal, qui transmet l'eau sans pouvoir la retenir pour lui-même, le peuple juif devait, sans y porter ses lèvres, découvrir à l'humanité cette source d'eaux vives qui jaillit pour la vie éternelle. Qui donc nous montrera la vérité sous un nouveau jour? Car l'enseignement de la Tradition, le spectacle de l'Univers, la voix de la conscience n'ont pas suffi pour éclairer et vivifier le monde. Il fallait, Mes Frères, qu'une révélation plus haute, plus éclatante, plus solennelle, vînt porter aux hommes la lumière et la vie.

Or, sous le règne d'Hérode, roi de Judée, « l'ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une vierge, qu'un homme de la maison de David,, nommé Joseph, avait épousée ; et cette vierge s'appelait Marie. L'ange étant entré dans le lieu où elle était, lui dit : Je vous salue, ô pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre les femmes ; car vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, que vous nommerez Jésus. Or cela se fit pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par le prophète, en ces termes : Une vierge concevra et elle enfantera un fils,, à qui on donnera le nom d'Emmanuel, c'est-à-dire. Dieu avec nous (i). » Dieu avec nous! le Dieu de la conscience, le Dieu de l'Univers, le Dieu de la Tradition avec nous ! La lumière et la vie avec nous,

(i) S. Luc, i, 26-3i. — S. Matth., i, 22, s3.

auprès de nous, au milieu de nous ! Voilà la suprême manifestation de Dieu à l'homme par le Verbe incarné ! Et un demi -siècle après, Jean, fils de Zébédée, écrivait d'Éphèse à ceux de l'Asie Mineure : « Nous vous annonçons le Verbe de vie, qui était dès le commencement, que nous avons entendu, que nous avons vu de nos yeux, que nous avons regardé avec attention, et que nous avons touché de nos mains; car la vie même s'est rendue visible; nous l'avons vue, nous en rendons témoignage, et nous vous l'annonçons, cette vie éternelle qui était dans le Père, et qui s'est montrée à nous. Nous vous prêchons, dis-je, ce que nous avons vu et ce que nous avons entendu, afin que vous entriez vous-mêmes en société avec nous, et que notre société soit avec le Père et son Fils Jésus-Christ (1). »

Vous l'avez recueillie, M. T. C. F., de la bouche de l'apôtre saint Jean, cette doctrine sublime et profonde de la révélation de Dieu par le Verbe incarné. Ce n'est plus une voix intérieure qui expire dans la bruyante mêlée des passions, ce n'est plus une nature muette qui ne s'explique pas elle-même, ni l'écho confus de traditions éparses. C'est Dieu lui-même qui s'est manifesté à l'homme sous une forme extérieure et sensible : ûeus manifeste veniet{i). Il est venu avec évidence , manifeste ; et cette manifestation palpable est à la portée de l'intelligence la plus commune, comme elle est au niveau de l'esprit le plus élevé. A la vue des merveilles de la nature, quelqu'un a bien pu laisser échapper ce cri d'admiration : Digitus Dei

(1) ire Ep. de S. Jean, 1, i-3.

(2) Psaume xlix, 3.

est hic(i), « le doigt de Dieu est là! » Il y eut un moment dans la vie de l'humanité, où un descendant d'Aaron put dire sans blasphémer, en montrant à ses disciples Jésus de Nazareth : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde (2). » Le visage tourné vers ce fortuné pays, dont ses pieds ne devaient jamais fouler le sol, Moïse, entouré des anciens d'Israël, pouvait bien s'écrier sous le souffle de l'inspiration divine : « Cieux, écoutez ma parole, et que la terre prête l'oreille aux accents de ma voix : c'est le Seigneur seul qui a été notre guide, et il n'y a point d'autre Dieu que lui (3) ». Mais un rejeton de David, un enfant de Bethléem, fils de Marie, a seul pu dire aux âges passés, sans crainte de se tromper : Ego ipse qui loquebar, ecce adsum (4), « moi qui vous parlais » intérieurement au fond de la conscience, qui me révélais à vous dans le spectacle de l'Univers, ou par la bouche de Moïse et des prophètes, « me voici », qui loquebar, ecce adsum.

Dieu réellement et substantiellement présent sous une forme humaine, telle est la manifestation la plus authentique et la plus certaine de la divinité sur la terre. Elle n'est pas seulement saisissable au génie, aux pionniers de la science, aux patients investigateurs, aux habitués de la métaphysique. Il suffit de regarder pour la voir, d'écouter pour l'entendre, d'étendre la main pour la toucher, de dilater son cœur pour l'aimer. Ah ! c'est ce qu'il nous fallait,

(1) Exode, vin, 19.

(2) S. Jean, 1, 29.

(3) Deutéronome, xxxiii, 1, 12.

(4) Isaïe, lu, 6.

M. T. C. F., c'est ce qu'il nous fallait à tous, aux riches comme aux pauvres, aux savants comme aux ignorants : non pas une idée vague et abstraite de la divinité, sans lumière pour l'esprit, sans vie pour le cœur ; mais un Dieu fait homme qui, sans déroger à son caractère, pût nous parler notre langue, nous instruire de sa bouche, nous encourager par ses exemples, partager nos misères, compatir à nos souffrances, prier, pleurer et gémir avec nous ; un Dieu fait homme, qui pût nous prendre dans ses bras, nous presser contre son sein, nous serrer sur sa poitrine et au besoin se livrer, se sacrifier, s'immoler pour nous ! Voilà mon Dieu ! c'est le Dieu de la conscience, le Dieu de l'Univers, le Dieu de la Tradition. En ce jour, il s'offre à moi sous la figure d'un nouveau-né. Je contemple ses traits chéris, j'entends ses premiers gémissements, je baise ses pieds augustes... ; et, devant cette crèche de Bethléem où il dormit son premier sommeil, sur ce sol béni de la Judée où je m'agenouille en esprit, ah ! qu'il m'est doux de pouvoir m'écrier dans l'élan de mon amour : Deus, ecce Deus ! « C'est Dieu ! voilà Dieu ! »

Ne vous lassez pas, M. T. G. F., d'admirer avec moi les trésors de science et de sagesse renfermés dans le mystère de la manifestation de Dieu par le Verbe incarné. Je voudrais pouvoir vous mettre en relief tout ce qu'il y a d'éminemment rationnel et de souverainement élevé dans cette doctrine de l'Incarnation, dont une science superficielle et légère a pu seule méconnaître la profondeur et la sublimité. Si l'homme avait été une intelligence pure, un esprit invisible, on concevrait dès lors que la Sagesse infinie se fût révélée à nous d'une manière pure-

ment intérieure. Pour se communiquer à l'homme, la vérité n'eût point revêtu de formes sensibles; elle se fût adressée à notre intelligence, sans parler à nos sens ; dégagée des entraves de la matière, libre de tout lien corporel, notre âme aurait pu entrer en communion directe et immédiate avec le Verbe de Dieu et puiser, dans ce commerce invisible d'esprit à esprit, la lumière et la vie. Le Verbe n'eût point eu besoin de se montrer dans la chair, et l'Incarnation devenait un hors-d'œuvre dans le plan général du monde. Mais est-ce bien là, M. T. C. F., ce qui convenait au composé humain que nous sommes ? Nous sentons-noiïs des intelligences pures et des esprits invisibles ? La matière n'a-t-elle aucune prise sur notre âme ? Il n'est que trop vrai, hélas ! elle nous étreint de ses bras de chair, elle nous tient enchaînés dans cette prison terrestre, que nous nommons le corps. En vain, essaieriez-vous de vous soustraire à l'empire des sens : vous ne sauriez dépasser ce cercle infranchissable qu'une main de fer a tracé autour de vous. Puis donc que la matière nous environne de toutes parts et que l'homme a besoin d'images pour se figurer les choses spirituelles, n'était-il pas naturel et logique que l'invisible vérité prît corps au milieu de nous et se présentât devant notre intelligence sous une forme matérielle et visible ? Si l'âme gémit captive dans l'esclavage des sens, n'était-il pas convenable, s'écrie l'éloquent abbé de Clairvaux, que, à des hommes charnels et grossiers, Dieu se montrât revêtu de chair, carnaliter, pour leur tenir un langage accessible aux sens ! Si notre raison humaine ne perçoit la vérité qu'à travers cette enveloppe qui nous recouvre, vous étonnerez-vous que, en s'incarnant, la

Raison divine ait pris un voile extérieur, pour se communiquer à nous dans sa force et dans sa plénitude?

Arrière donc, philosophes aux vues étroites, qui feignez de vous scandaliser de cette apparition de Dieu dans la chair! A vous entendre, il ne faudrait admettre que des révélations directes et immédiates, je ne sais quelle inspiration intérieure et permanente de la divinité. Voilà ce que vous prêchez à cette pauvre jeunesse, dont vous vous prétendez les oracles. Mais vous ne savez donc pas ce que c'est que l'homme ? Vous n'avez donc jamais sérieusement réfléchi sur sa nature intime et sur le mode de sa constitution? N'aspirez point au rôle d'intelligence pure ni à la communion directe avec un Verbe sans chair. L'humanité ne vous suivrait pas dans ce délire d'orgueil . L'homme a besoin d'un Verbe incarné, parce qu'il est luimême un esprit incarné. Ah ! que je la trouve autrement profonde, combien plus large et plus élevée est cette doctrine de l'Incarnation du Verbe, qui établit un parfait accord, une merveilleuse harmonie entre les besoins de l'homme et les conseils de Dieu, entre la condescendance divine et l'indigence humaine. Se peut-il concevoir une plus haute révélation de justice et de vérité ? Vous désirez, M. T. G. F., sur la divinité, plus de lumières que la conscience, l'Univers ou l'ancienne Tradition n'avaient pu vous en donner. Vous voudriez pouvoir apprécier à leur juste valeur les attributs divins , les mesurer sur leur manifestation sensible dans le temps et dans l'espace ? Dieu vous convoque en ce jour autour de la crèche où repose le Verbe incarné. Venez et voyez. Il est toutpuissant, Celui qui a pu se faire infiniment petit sans cesser d'être infiniment grand. Il est une sagesse infinie

Celui qui a su concilier, au degré de l'infini, par l'acte le plus simple, une sainteté et une justice infinies. Il est une bonté infinie Celui qui a su porter à une hauteur infinie l'immolation de l'amour. Voilà, M. T. C. F., comment l'Incarnation du Verbe nous découvre les profondeurs de la nature divine ; voilà sous quel jour éclatant et avec quelle puissance se révèlent dans ce mystère la grandeur, la sagesse et la bonté de Dieu ! J'ai donc eu raison d'affirmer que l'Incarnation du Verbe, c'est-à-dire l'apparition, dans le monde, de la lumière et de la vie éternelles, sous une forme extérieure et sensible, a donné aux hommes la justice et la vérité, partant, qu'elle est la cause première de l'établissement du règne de Dieu sur la terre.

Mais cette lumière, cette vie éternelle, apparaissant dans le monde sous une forme extérieure et sensible, où est-elle, Mes Frères? Mes yeux la cherchent partout, sans la rencontrer nulle part. Il est vrai, il y a bientôt deux mille ans, on l'a vue naître dans une petite ville de la Judée, se montrer tour à tour sur les bords du lac de Tibériade, aux confins de Tyr et de Sidon, dans les plaines de Samarie, et puis, traversant les rues de Jérusalem, le long de la vallée de Cédron, disparaître sur une montagne de Galilée. Eh quoi ! c'est à ce moment si court que se bornerait la manifestation du Verbe incarné? Comment le règne de la justice et de la vérité pourrait-il

s'affermir ici-bas, si elles n'avaient fait que briller un instant dans une province de l'Asie? Et si l'Incarnation du Verbe a établi le royaume de Dieu sur la terre pour qu'il durât jusqu'à la fin des temps, n'était-il pas digne de Dieu, n'était-il pas juste pour l'homme que cette manifestation visible de l'invisible vérité se poursuivît jusqu'à la consommation des siècles?

Où en suis-je, Mes Frères? Est-ce que je viens soulever d'une main téméraire un coin du voile qui recouvre les plans de la Providence ? Non, je n'ai fait que répéter une parole de l'Apôtre : Christus heri, et hodie, ipse et in sœcula (i), « le Christ était hier, il est aujourd'hui, il sera dans tous les siècles ». C'est donc au génie inspiré de saint Paul que nous allons demander la solution de cet immense problème, qui met à nu toute la profondeur du dogme catholique de l'Incarnation du Verbe.

L'Apôtre, écrivant aux Ephésiens, leur tenait ce magnifique langage : « Jésus-Christ est le chef de l'Eglise, qui

« est son corps; il en est aussi le Sauveur Nul ne

« hait sa propre chair ; au contraire, on la nourrit et on « l'entoure de soins comme fait le Christ pour l'Église. « Nous sommes membres du corps du Christ, chair « de sa chair, os de ses os (2) », de carne ejus et de ossibus ejus. Qu'est-ce à dire, Mes Frères ? Nous sommes formés de la chair et des os du Verbe incarné, l'Eglise est son corps, elle est sa propre chair? Que signifient ces paroles, si ce n'est que l'Incarnation du Verbe se prolonge dans l'Eglise, corps mystique du Sauveur, et que la

(1) Ep. aux Hébr., xm, 8.

(2) Ep. aux Éphés., v, 23, 29, 3o.

lumière et la vie, rendues sensibles par l'apparition du Fils de Dieu fait chair, continuent à se manifester visiblement dans l'Eglise catholique? Essayons de pénétrer jusqu'au fond « de ce grand mystère de piété, qui s'est fait voir dans la chair, a été justifié par l'esprit, manifesté aux anges, prêché aux nations, cru dans le monde, reçu dans la gloire (i) ! »

Ne vous étonnez pas, M. T. C. F., si je réunis dans une seule et même doctrine le dogme de l'Eglise et celui du Verbe incarné. Tous deux se lient, s'enchaînent, s'enlacent étroitement; l'un n'est que la suite nécessaire, le corollaire inséparable et le prolongement de l'autre. Après vous avoir exposé comment Jésus-Christ a établi sur la terre le règne visible de la justice et de la vérité, je n'aurais pas achevé ma tâche, si je ne vous montrais de plus par quelle voie il a su rendre cet établissement durable et permanent, en continuant jusqu'à la fin des siècles cette manifestation de lumière et de vie. Ces deux idées n'en font qu'une ; et si la prétendue Réforme a méconnu l'Église, c'est parce qu'elle n'avait jamais compris l'Incarnation du Verbe. L'Eglise est l'image vivante et animée, la représentation extérieure et sensible du Verbe incarné. La grande figure du Christ, qui a paru au milieu des âges, s'est imprimée en elle ; et cette copie fidèle reproduit tous les traits de son divin original. Le Fils de Dieu vit dans l'Eglise, qu'il soutient, qu'il pénètre, qu'il féconde de son souffle puissant ; il entretient dans tous les membres le suc nourricier qui va porter jusqu'aux extrémités du corps la force et la vie. En s'incarnant à Bethléem, le

(i) P'c Ep. à Timoth., m, 16.

Verbe éternel a manifesté aux hommes la lumière et la vie d'une manière extérieure et visible ; en continuant à manifester aux hommes la lumière et la vie d'une manière extérieure et visible, l'Eglise perpétue l'Incarnation du Fils de Dieu sur la terre. Le soleil de justice et de vérité, dont nous saluons l'aurore dans la ville de David, a atteint son plein midi au Cénacle de Jérusalem ; mais il n'aura point de couchant, et ses feux ne cesseront de rayonner audessus de l'horizon ; car il a été dit à l'Eglise : « Vous êtes la lumière du monde (1) ! » Ce petit filet d'eau, échappé des montagnes de la Judée, ne tarira jamais ; il est devenu « un grand fleuve » trames abundans, puis une mer sans rivage et sans fond, Jluvius appropinquavit ad mare (2) ; car c'est par l'Eglise que les eaux vives de la grâce arrivent à toutes les générations. Oui, le Fils de Dieu, la Sagesse incréée du Père toujours ancienne et toujours nouvelle, se communique sans cesse à l'Eglise, dont il a fait son corps mystique, son apparition extérieure, sa manifestation visible, son Incarnation permanente !

Tel est, M. T. C. F., le rapport intime qui existe entre l'Eglise et le Verbe incarné. Je suis loin cependant d'avoir signalé toutes les conséquences qui découlent de cette doctrine si belle et si féconde. Ah ! si, au moment de porter une main sacrilège sur la Mère commune des fidèles et de déchirer peut-être à jamais la robe sans couture du Christ, le chef de la Réforme avait jeté un regard de foi et d'humilité sur la crèche de

(1) S. Matth., v, 14.

(2) Eccli., xxiv, 43.

Bethléem où reposa l'Emmanuel, peut-être aurait-il hésité à pousser le cri de la révolte ! Que parlez-vous d'Eglise invisible, d'enseignement intérieur par l'inspiration privée, d'ordination, de sacerdoce, de sacrifice invisibles, d'une confession directe de vos péchés à Dieu? Mais, si le Verbe s'est fait chair ; si, au lieu d'instruire les hommes par une révélation purement spirituelle, il a dû s'adresser à leurs sens aussi bien qu'à leur esprit par un enseignement extérieur, ne fallait-il pas qu'une autorité visible, émanée du Verbe incarné, continuât sur la terre cette manifestation visible de la vérité ? Mais, si le Verbe s'est fait chair ; si, au lieu de n'apporter la vie au monde que par une voie intérieure et spirituelle, il a voulu vivifier les hommes par des actes publics, par un sacrifice étalé à tous les regards, ne fallait-il pas qu'un sacerdoce également visible perpétuât, jusqu'à la fin des siècles, cette immolation du Verbe incarné, au moyen d'un acte extérieur et sensible ? L'Incarnation du Verbe a dû être le type, l'exemplaire unique de la société religieuse ; Jésus-Christ a dû créer l'Eglise à son image et à sa ressemblance. Et, de même que l'enveloppe charnelle du Sauveur, son humanité sainte, a été l'instrument à l'aide duquel il a éclairé et vivifié le monde ; ainsi l'Église continue-t-elle à répandre dans l'humanité la lumière et la vie par des actes, des rits, des signes extérieurs qui tombent sous les sens. La forme d'esclave, qu'il prit à Bethléem, fut l'organe matériel dont le Verbe se servit pour annoncer aux hommes la doctrine du salut : par le ministère public de la parole, par l'administration visible des sacrements, par l'oblation sensible du sacrifice, l'Eglise manifeste la justice et la vérité cachées sous cet organisme

extérieur, sous ce symbolisme profond, qui recouvre un foyer de lumières toujours actif et une source de vie intarissable. L'Église catholique, dit saint Augustin, n'est, comme le Verbe incarné, qu'un immense sacrement, le signe sensible de l'Univers auquel Dieu a attaché sa grâce, c'est-à-dire, l'union de l'humanité avec lui par la foi et par l'amour. Et ainsi, M. T. C. F., le règne de Dieu sur la terre a été établi par le Verbe incarné et par l'Eglise, qui, sortie de ses entrailles, prolonge son Incarnation jusqu'à la consommation des siècles. Il n'est pas donné à l'esprit humain de concevoir une doctrine plus large, plus élevée que le dogme catholique de l'Incarnation du Verbe. Cependant, chrétiens, je ne vous ai présenté qu'une face de la question ; l'heure qui s'avance ne me permettrait pas de traiter tout mon sujet. Si le Verbe incarné a sanctifié l'humanité en l'éclairant et en la vivifiant, l'humanité a dû glorifier également le Verbe incarné sur la terre et dans les cieux ; car toutes choses ont été établies par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, et l'Incarnation du Verbe n'est pas seulement la cause première, mais encore la fin dernière de l'établissement du règne de Dieu parmi les hommes. Nous avons vu que, avant l'avènement du Sauveur, Dieu s'était manifesté au genre humain par la conscience, par l'Univers et par la Tradition ; que ni les réminiscences du passé, ni la contemplation de la nature, ni cette voix qui parle au fond de nous-mêmes n'avaient suffi pour porter aux hommes la lumière et la vie ; que, seule, la manifestation visible du Verbe incarné, continuée dans l'Église jusqu'à la fin des temps, avait pu asseoir ici-bas le règne de la justice et de la vérité.

go LE VERBE INCARNÉ

Mais que de merveilles n'offrirait pas à nos regards le spectacle de la glorification du Verbe incarné par le genre humain ! Le Christ attendu par tous les âges qui l'ont précédé, le Christ reconnu par tous les âges qui l'ont suivi, toute l'humanité suspendue à sa personne sacrée ! L'ancien monde venant au-devant de lui pour le recevoir, le monde chrétien prosterné à ses pieds pour l'adorer ! La crèche de Bethléem placée au milieu des siècles qu'elle partage en deux temps ! D'un côté, quatre mille ans d'aspirations et de soupirs, traversés par cette voix éclatante qui crie dans le désert : « Préparez le sentier au Seigneur (i) ! » Et que vois-je de l'autre côté de la crèche ? Le Verbe incarné glorifié dans l'Église par l'héroïsme de ses enfants, l'Église teinte du sang royal de ses martyrs, parée de la palme de ses vierges, ceinte de la corde de ses anachorètes, radieuse de la science de ses docteurs. Je la vois, cette Épouse du Christ, planter aux quatre coins du monde l'étendard de la croix, en poussant ce cri de victoire qui retentit du septentrion au midi, du couchant à l'aurore : Christus vincit, régnât, imperat ! « Le Christ a vaincu,, il règne, il triomphe ! » Les cieux s'unissant à la terre pour glorifier le Verbe incarné répètent de concert ce chant d'allégresse et célèbrent dans d'ineffables cantiques l'humanité sainte du Sauveur. « Et j'entendis toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre et dans la mer, et tout ce qui est dans les cieux, disant à Celui qui est assis sur le trône et à l'Agneau : Bénédiction, honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles ! Et les quatre animaux

(i) S. Marc, i, 3.

disaient : Amen ! Et les vingt-quatre vieillards se prosternèrent, et adorèrent Celui qui vit dans les siècles des siècles (1) ! »

Pour nous3 M. T. G. F., glorifions également sur la terre le Verbe incarné, en attendant qu'il nous soit donné de le glorifier dans les cieux. Ne fermons pas notre esprit à la lumière qu'il fait briller à nos yeux et ouvrons notre cœur à la grâce qui nous rendra la vie.

Lorsque, il y a deux mille ans, l'étoile se leva de Jacob, le genre humain était assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort. Le Verbe incarné sépara le jour d'avec la nuit et plaça au firmament le soleil de justice et de vérité, pour qu'il éclairât et vivifiât le monde. Ne semble-t-il pas qu'aujourd'hui, comme alors, la terre soit devenue ténébreuse et froide ? Chose étrange ! C'est au moment où l'esprit humain paraît être arrivé à l'apogée de ses lumières, qu'il présente le spectacle du plus profond aveuglement. Jamais peut-être la volonté humaine ne fut douée d'une plus grande activité, jamais peut-être lassitude plus complète n'arrêta ses efforts. Et pourquoi, M. T. C. F., des ténèbres si épaisses au milieu de clartés si vives ? Pourquoi une telle prostration de forces au sein de la vie? Ah ! ne vous y trompez pas, si votre flambeau pâlit, c'est parce que vous avez substitué les lueurs pâles et incertaines d'une raison orgueilleuse à la lumière divine qui jaillit de la crèche. Si votre activité fébrile est frappée de stérilité et de mort, c'est qu'uniquement soucieux de vous faire une existence molle et sensuelle, vous négligez de recourir à ce principe de vie supérieure manifestée par

(1) Apocalyp., v, i3, 14.

le Verbe incarné. Oh ! je vous en conjure, M. T. C. F., revenons à Bethléem, retournons auprès de Jésus, pour y puiser cette lumière et cette vie divines, qu'il nous apporta du ciel. Que la naissance temporelle du Sauveur soit pour nous le signal de la renaissance spirituelle ; que l'avènement du Libérateur affranchisse notre âme des liens de Terreur et du péché ; et, après avoir ainsi puisé, aux pieds du divin Enfant, la justice et la vérité, nous mériterons d'entrer un jour dans le séjour glorieux de la vie et de la lumière. Ainsi soit-il !

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