DEUXIÈME ALLOCUTION
L'Église est admirable dans sa liturgie ; et, pour comprendre la haute signification de ses fêtes, il suffit de faire attention au caractère qu'elle sait donner à chacune d'elles. Mais, s'il en est ainsi de toutes ses solennités, je trouve que le saint jour de Noël est peut-être celui où l'enseignement de la foi s'exprime le mieux dans les cérémonies du culte. Quel est, en effet, le sens de ces trois messes que le prêtre célèbre aujourd'hui et auxquelles vous allez assister ? Que signifie cette triple répétition de l'auguste sacrifice de nos autels? Elle signifie la triple naissance du Fils de Dieu : sa naissance éternelle dans le sein du Père, sa naissance temporelle dans le sein de la Vierge et sa naissance spirituelle dans l'âme de chaque
(i) Prononcée, en 1864, dans la chapelle du Sénat.
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chrétien. Voilà pourquoi le Sauveur paraît trois fois sur l'autel, sous les voiles de l'Eucharistie, pour nous rappeler ces trois grandes choses qui résument toute la religion et toute la doctrine catholique.
Et d'abord la naissance éternelle du Verbe. C'est en face de ce mystère de la vie intime de Dieu que nous place la première messe, qui s'ouvre par ces paroles : « Le Seigneur m'a dit : Tu es mon Fils, je t'ai engendré avant l'aurore. » Par là, elle nous invite en premier lieu à tourner nos regards vers l'éternité, où, par delà les limites du temps et de l'espace, s'accomplit cette ineffable génération ; car, « au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (i) ». Sans doute, Mes Frères, nos lumières sont trop faibles pour scruter ce mystère de la vie divine que nos lèvres ne peuvent que bégayer ; mais c'est la gloire de l'intelligence humaine que, sur cette terre déjà, Dieu ait daigné lui révéler ces vérités les plus hautes de toutes et soulever pour elle un coin du voile qui nous dérobe les secrets de l'éternité. C'est quand nous contemplerons Dieu après cette vie mortelle et que nous le verrons face à face, sans ombre et sans nuage, c'est alors que ces sublimes réalités nous apparaîtront dans toute leur splendeur. Jusque-là notre raison, docile à la voix de Dieu qui l'instruit, doit trouver le mérite dans l'épreuve de l'obéissance et s'incliner devant le Verbe fait chair dans le silence de la foi et de l'adoration.
Car le Verbe, né dans le sein du Père, devait se manifester dans le monde et apparaître au milieu des hommes.
(i) S. Jean, i, i.
C'est à cette deuxième naissance, à la naissance temporelle du Fils de Dieu, que répond la deuxième messe de la Nativité. Et voyez, Mes Frères, comme le règne de la nature et celui de la grâce se relient entre eux dans une admirable harmonie ! C'est au milieu de l'hiver que le Sauveur du monde naît à Bethléem et que l'Église célèbre sa nativité. Ah ! c'est qu'il y avait eu également un long hiver dans^ l'histoire du genre humain, une période pendant laquelle la terre, devenue ténébreuse et froide, ne produisait plus de fruits de justice et de sainteté. Quelques pâles rayons de lumière, répandus çà et là sur le monde païen, ne parvenaient plus à éclairer les intelligences ni à réchauffer les cœurs. L'humanité s'en allait traînant son existence sous un ciel sombre et triste. Mais cette décadence morale n'était pas sans retour. De même qu'à l'entrée de l'hiver le laboureur dépose dans le sein de la terre la semence qui devra y reposer pendant de longs mois, puis germer un jour et s'épanouir en fruits, ainsi Dieu avait-il déposé sur le berceau du genre humain, avec la promesse d'un Rédempteur, le germe de l'espérance. Cette promesse, ce germe d'un meilleur avenir, ni les erreurs ni les vices du vieux monde n'étaient parvenus à l'étouffer entièrement. Les justes de l'Ancien Testament attendaient le Médiateur promis à la terre , les prophètes prédisaient son avènement , le monde païen lui-même soupirait après le Désiré des nations. Puis enfin, après ces longs siècles d'attente, après cet Avent des peuples, figuré par les quatre semaines que nous venons de traverser, « la terre s'entr'ouvre », selon l'expression du Livre sacré , aperiatur terra ; « elle fait germer le Sauveur » , germinet Salvato-
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rem (i). Le froid de l'âme et les ténèbres de l'intelligence disparaissent devant Celui qui vient apporter aux hommes la lumière et la vie. C'est l'idée que je trouve si bien exprimée au commencement de la deuxième messe de Noël : « La lumière va briller sur nous, parce que le Seigneur nous est né » : Lux fulgebit super nos, quia natus est nobis Dominus.
Or, cette lumière et cette vie surnaturelles doivent se prolonger dans chacun de nous. De là, une troisième naissance du Fils de Dieu dans l'âme du fidèle. La troisième messe de la Nativité s'ouvre par cet enseignement qui découle du reste. Oui, il faut que « Jésus-Christ se forme en nous », comme dit saint Paul, donec formetur Christus in vobis(i). Or, comment Jésus-Christ peut-il se former dans notre âme ? Par la foi et par la charité. Par la foi : car c'est par elle que nous nous approprions sa doctrine et que son esprit devient le nôtre. Par la charité : car la charité, c'est Dieu en nous avec sa grâce et sa vie. Au-dessus de la vie végétative qui nous est commune avec tout ce qui croît et respire, au-dessus de la vie raisonnable par laquelle nous dominons la matière, il y a la vie surnaturelle et divine que nous avons reçue au baptême et qui nous met en communion avec Dieu : cette vie supérieure, cette véritable vie de l'âme, c'est Jésus-Christ qui nous la communique, qui l'alimente et la fortifie, en nous affranchissant du péché qui est la mort spirituelle. Voilà ce que l'Eglise demande pour nous dans l'oraison de la messe finale : « Faites, ô mon Dieu, que
(i) Isaïe, xlv, 8.
(2) Ep. aux Galates,
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la naissance de votre Fils selon la chair nous délivre de la servitude du péché », ut nos Unigeniti tui nova per carnem nativitas liberet, quos sub peccati jugo vetusta servitus tenet. Tel est l'esprit de cette solennité. Puisse le grand jour de la naissance du Seigneur devenir pour chacun de nous un jour de grâces et de bénédictions !