‹ Sermons ineditsChapitre 11 sur 47 · DE L'ENFANCE · texte numérisé non relu

DE L'ENFANCE

parce que Rome ancienne a prouvé ce que peut le génie sans la grâce de Dieu; et, en exaltant sur d'autres points jusqu'à l'héroïsme la nature humaine, elle nous a donné l'exacte mesure de sa force et de sa faiblesse. Nous voici en présence d'une grande vertu païenne, d'une figure mâle et sévère : Gaton, c'est Rome dans ce qu'elle a de plus grave et de plus élevé. A qui va-t-il confier l'éducation de son fils, lui, le censeur des mœurs de la capitale de l'Univers ? A un homme qu'il n'oserait pas admettre à sa table, sans se croire déshonoré ; à un homme qu'il peut vendre à son gré, maltraiter et tuer à plaisir. Voilà le maître du fils de Gaton, le maître des maîtres du monde ! C'est le rebut de la société, un être réputé vil et infâme, en un mot un esclave. Il était juste, en effet, qu'un enfant qui pouvait être mis en vente eût un précepteur qu'on pût vendre également : le peu de cas qu'on faisait du premier appelait le mépris sur les deux. Mais sortons de la maison du noble romain : à six siècles de là, sur ces mêmes lieux que nous venons de quitter, je vois un palais et, dans ce palais, une troupe d'enfants pauvres. Mes yeux cherchent le maître et j'aperçois un personnage devant qui tout front s'incline ici-bas, parce qu'il est le plus auguste représentation de la divinité sur la terre. Cet homme-là, si vénéré de tous, ne craint pas d'abaisser aux pieds des petits la majesté de Dieu qui le couvre : lui, le juge de la foi, le maître de la doctrine , il se fait répétiteur de grammaire et de chant... L'esclave de Caton est devenu le pape saint Grégoire le Grand !

Vous me direz que l'Église devait naturellement respecter l'enfance, mais vous doutez peut-être que l'Etat chrétien l'ait fait au même degré qu'elle. Passons les

ï8o SUR LE RESPECT

Alpes ; et, de la demeure dé Grégoire le Grand, où réside la plus haute puissance spirituelle, portons nos regards vers une autre cour, siège de la souveraineté temporelle. Là, c'est encore un homme que les siècles ont appelé du nom de grand, car nul n'a tenu d'une main plus ferme le sceptre et l'épée. Le voilà, au milieu d'un groupe d'enfants qui composent son Ecole du palais. Il ne craint pas d'incliner devant eux le diadème impérial , pas plus que Grégoire n'a rougi d'humilier jusqu'à eux la tiare aux trois couronnes. Lui, le roi de plusieurs peuples, se fait chef d'école... L'esclave de Caton est devenu Gharlemagne ! Tout est là dans ce double fait ; votre grandeur, votre dignité, votre gloire ! Votre ministère a été rehaussé par la chaire de Pierre, il est monté jusqu'au trône ; et c'est avoir tout dit d'une fonction, quand on a pu prouver qu'elle n'a été trouvée ni inférieure à l'empire ni au-dessous de la papauté. Voilà comment le christianisme, en relevant l'enfance, a réhabilité le maître.

Ce qui n'avait été avant lui qu'un travail d'esclave ou d'affranchi est désormais, grâce à son action souveraine, une fonction publique, une magistrature spirituelle, un ministère sacré, une mission honorée des hommes et bénie de Dieu.

Puis donc que la Religion a su environner de respect et de sainteté les fonctions de l'instituteur chrétien, quel puissant motif n'avons-nous pas, Mes Frères, de secourir ceux d'entre vous qui, dans l'accomplissement de leurs devoirs, ne peuvent échapper à l'indigence ou à la maladie ? Il n'est pas, en effet, de foyer sur la terre que ce double fléau ne puisse visiter ; nulle existence n'est hors de ses atteintes et, par conséquent, aucune force n'a le droit

Page 1