VISITES PASTORALES
ALLOCUTIONS
AUX PAROISSI ENS
Monsieur le Curé,
D'après le tableau que vous me tracez de la situation religieuse et morale de votre paroisse, je vois bien qu'il s'y trouve encore des âmes qui comprennent les devoirs du chrétien et qui s'appliquent à les remplir dans toute leur étendue. Je n'ai qu'à les féliciter de leur fidélité au service de Dieu et à les exhorter à marcher avec constance dans la voie qu'elles suivent et qui les conduira sûrement à l'éternelle félicité. Mais je vois aussi, et je savais déjà, M. T. C. F., que bon nombre d'entre vous sont atteints de cette plaie fatale qui désole une partie de mon diocèse et qui s'appelle l'indifférence pratique en matière de religion.
C'est là, permettez-moi de vous le dire avec la conscience de ma charge et la sainte liberté de mon ministère, c'est là une situation qui m'afflige au plus haut
point. Quand j'arrive dans une paroisse où la moitié, ou les trois quarts s'abstiennent de faire leurs Pâques et d'assister aux offices du dimanche, mon cœur se déchire à la pensée qu'il en est tant parmi mes enfants qui ne craignent pas de mettre en péril le salut de leur âme par une obstination que rien ne justifie. Et si j'éprouve ce sentiment douloureux, ah! c'est qu'un père veut le bonheur de tous ses fils, et que rien ne le tourmente plus cruellement que de les voir courir à une perte certaine par leur refus prolongé d'obéir à sa voix et de suivre ses conseils.
Car enfin, M. T. G. F., nul d'entre vous ne l'ignore, vous l'avez tous appris dans votre jeunesse, « sans la foi », sans la foi pratique, sans la foi qui se manifeste par le culte extérieur et l'exacte observance de la religion, « il est impossible de plaire à Dieu » : sine fide impossibile est placer e Deo (i) ». Cette grande parole de l'apôtre saint Paul retentit après dix-huit siècles avec la même force, la même autorité et la même certitude irréfragable que le premier jour. Chrétiens, nous avons une loi établie par le Seigneur lui-même. Cette loi, Jésus-Christ, le Verbe incarné, le Rédempteur du monde, l'a promulguée et scellée de son sang ; cette loi, la chaire catholique, interprète des volontés divines, est chargée de la prêcher dans le monde entier, au nom de Celui qui a dit : « Quiconque n'écoute pas l'Eglise, qu'il soit regardé comme un païen et un pécheur public (2). » Cette loi, contenue dans les commandements de Dieu et dans les préceptes de
(1) Ép. aux Hébr., xi, 6.
(2) S. Matth., xviii, 17.
l'Eglise, il n'est pas en notre pouvoir de la changer ni de la transgresser impunément. Rien ne peut y faire : les siècles ont beau se succéder, elle reste debout, immortelle et souveraine. Elle est aussi obligatoire pour vous qu'elle Tétait pour vos aïeux, qu'elle Tétait à Tépoque des apôtres, qu'elle Tétait du temps des confesseurs et des martyrs. « Le ciel et la terre passeront, disait Notre- Seigneur Jésus-Christ, mais mes paroles ne passeront pas(i). » Et quelles sont ces paroles? Mémento ut diem sabbat i sanctifiées (2), « souvenez-vous de sanctifier le sabbat » ; car celui qui profanera le jour qui doit m'être consacré mourra de la mort éternelle, morte morietur(Z). Quelles sont encore ces paroles ? « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (4) » ; par conséquent, dans les cas ordinaires, sans la confession, sans l'aveu sacramentel, pas de pardon pour les fautes, pas de salut possible. Quelles sont enfin ces paroles ? « En vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous (5) » ; d'où il suit que s'abstenir de la communion pascale, de la participation au corps et au sang de Jésus-Christ, c'est donner la mort à Tâme, c'est l'exposer à être éternellement séparée de Dieu. Toutes ces vérités-là, M. T. C. F., sont claires, formelles, aussi certaines que Test votre propre existence. Ces vérités-là,
(1) S. Matth., xxiv, 35.
(2) Exode, xx, 8.
(3) Nombres, xv, 35.
(4) S. Jean, xx, 23.
(5) Ibid., vi, 54.
Jésus-Christ et les apôtres les ont prêchées au monde ; les martyrs les ont confirmées dans les tortures ; elles ont été crues, pratiquées, défendues par les plus grands esprits, par les plus illustres savants, par les plus profonds génies qui aient paru sur la terre. Il n'y a pas à s'inscrire contre elles : elles sont inattaquables, elles s'imposent à la raison et à la foi de l'homme avec l'autorité même de Dieu ; et dès lors pourquoi ne pas s'y conformer et ne pas les faire passer dans la conduite de notre vie comme la règle de nos actes ?
Certes, je conçois que l'on se puisse montrer indifférent pour des choses qui ne nous touchent point ou ne nous intéressent que faiblement. Mais notre avenir éternel, mais le salut de notre âme, mais les destinées qui nous attendent après la mort, est-ce donc là une vaine affaire? N'est-ce pas une question de premier ordre, devant laquelle toutes les autres disparaissent et s'effacent ; un intérêt suprême auquel tout le reste doit être subordonné ? Et de grâce, je vous le demande, de quoi nous servirait-il d'avoir passé quelques misérables années sur cette terre, pour aboutir à des malheurs sans fin ? « De quoi servirait-il à l'homme, disait Notre-Seigneur Jésus- Christ, d'avoir gagné le monde entier, s'il venait à perdre son âme ? (i) » Et comment sauver son âme, si on refuse obstinément de pratiquer la loi de Dieu, si on néglige de l'accomplir jusqu'au bout, si on ne s'en inquiète pas, si on ne s'en occupe pas ? Non, ne nous berçons pas d'un fol espoir : marcher vers la tombe avec cette insouciance, c'est aller aux abîmes.
(i) S. Matth., xvi, 26.
AUX PAROISSIENS 2o3
Ah ! je le sais, on aime à se créer des illusions, pour colorer d'un faux prétexte l'indifférence où Ton vit à l'égard de l'Église. Je ne fais de mal à personne, dira un tel, je ne retiens pas injustement le bien d'autrui, je tâche de remplir de mon mieux mes fonctions d'époux et de père de famille : est-ce que cela ne suffit pas ? Non, cela ne suffit pas, mon cher enfant, car vous avez des devoirs à remplir envers le Seigneur, votre souverain Maître et votre Rédempteur, non moins qu'à l'endroit du prochain et de vous-même. Créature de Dieu, vous êtes tenu de lui rendre un culte extérieur et public ; et du moment qu'il vous a ordonné de sanctifier le septième jour, le jour du dimanche, par une assistance régulière au saint sacrifice de la messe, c'est là pour vous une obligation indispensable. Car nous sommes entre les mains de Dieu, comme le vase d'argile sous les doigts du potier : à lui de commander, à nous d'obéir. Chrétiens, vous devez appliquer à votre âme les fruits de la Rédemption, par votre participation aux sacrements institués à cet effet ; vous devez, par la pénitence et par l'eucharistie, réparer, entretenir et développer en vous la vie surnaturelle et divine, dont le baptême a été le principe, que la confirmation a fortifiée, et qui, dans le sein de Dieu, deviendra pour vous une impérissable gloire. Voilà vos devoirs envers le Seigneur : si vous y manquez, vous vous placez volontairement en dehors de la voie du salut, vous n'êtes point parmi les candidats de l'éternité, vous vous fermez à vous-mêmes les portes du ciel, séjour de l'immortalité bienheureuse.
Oui, sans doute, c'est déjà beaucoup que d'être un honnête homme selon le monde, un époux fidèle, un bon
père de famille. Mais songez donc en même temps que vous êtes chrétiens ; ne vous arrêtez pas à moitié chemin, allez jusqu'au bout. Moins vous avez d'obstacles pour revenir à Dieu, plus vous êtes inexcusables de rester plongés dans cette indifférence qui vous éloigne des sources de la grâce. Je comprends jusqu'à un certain point que le criminel, que le libertin qui vit dans le désordre recule devant des actes qui l'obligeraient à changer de conduite ; mais vous qui êtes de braves gens, des hommes laborieux et probes, auxquels il ne manque absolument que la pratique de la religion, qu'avez-vous à craindre? Qu'est-ce qui vous retient? Qu'est-ce qui vous effraie, dans la confession par exemple ? Dans l'humble aveu de vos fautes fait au prêtre, ministre du pardon et de la miséricorde, est-ce que vous ne puisez pas ce calme, cette paix intérieure, cette tranquillité, ce soulagement de la conscience, cette sécurité morale que rien ne vaut ni ne peut suppléer ? Rappelez-vous donc votre première communion, rappelez-vous ce jour fortuné de votre vie, où, à l'exemple de ces chers enfants qui sont là devant nous, vous étiez si purs, si innocents, si joyeux, si contents de vous-mêmes ; où, sous le regard de votre mère et de votre père témoins de votre bonheur, vous faisiez de votre âme le sanctuaire et le tabernacle de la divinité ; et depuis lors, chaque fois que vous êtes revenus vous asseoir à ce banquet de la vie divine, à cette table eucharistique dressée par la Providence sur tous les points du monde, ne vous en êtes-vous pas relevés plus forts, plus courageux contre vous-mêmes, avec plus de confiance dans votre passé et plus d'espérance dans vos destinées éternelles? Eh bien, c'est à de pareilles fêtes, pleines de
AUX PAROISSIENS 2o5
douces émotions et de charmes suprêmes, que je viens vous convier au nom du Seigneur, en vous exhortant à goûter de nouveau les joies de votre jeunesse. Eh! n'avons-nous pas tous besoin de ces moments-là, dans le cours de notre existence entrecoupée de peines, d'afflictions, de soucis ? Il est si bon de nous unir Dieu, notre Créateur et notre Sauveur, d'oublier les souffrances et les misères de la terre, pour nous reposer avec confiance dans les espérances et dans les promesses de la vie future ! 0 Seigneur Jésus, vous qui m'avez confié la garde de ces âmes pour lesquelles vous avez versé votre sang et que vous destinez à l'éternelle félicité, touchez-les par votre grâce, parlez au cœur de tous ceux qui m'écoutent et de ceux-là mêmes qui ne sont point présents dans le temple ; faites-leur comprendre que la religion est leur véritable bien, qu'elle ne cherche que leur bonheur, qu'en revenant à ses saintes pratiques, ils assurent leurs vrais intérêts dans ce monde et dans l'autre. Attachez à ma bénédiction pastorale cette vertu divine qui éclaire les intelligences, attendrit les cœurs et incline les volontés, afin que cette chère paroisse ne compte plus que des enfants attachés à leurs devoirs, pratiquant votre loi avec une entière fidélité, sanctifiant le dimanche par une assistance régulière au saint sacrifice de l'autel, observant avec joie vos divins commandements et les préceptes de votre Église. C'est dans cet espoir que je rassemble tous les pouvoirs que vous m'avez donnés, pour les bénir tendrement et affectueusement. Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius et Spiritus Sanctus ! Amen.
2o6 DEUXIÈME ALLOCUTION
Visitabisfratres tuos, si recte agant.
« Tu visiteras tes frères, pour voir s'ils font le bien. »
(ier livre des Rois, xvii, 18.)
Tel est le commandement que Dieu adresse aux Évêques. Visitabis fratres tuos, si recte agant, « tu visiteras tes frères, pour voir s'ils font le bien » : voilà le premier devoir de ma charge pastorale. C'est pourquoi je suis venu au milieu de vous, afin de pouvoir apprécier par moi-même votre situation religieuse et morale, et de me convaincre que vous marchez d'un pas ferme et sûr dans la voie des commandements de Dieu et de l'Église.
Je suis heureux de tous les renseignements qui m'ont été fournis sur votre paroisse, et je constate par votre attitude si digne et si respectueuse qu'on ne m'avait pas trompé. Sous la conduite de votre zélé pasteur, que je tiens à remercier publiquement, vous avez su conserver intact le premier et le plus précieux de vos biens, la foi de vos pères. L'union et la concorde fraternelle régnent entre vous. Vous élevez vos enfants dans la crainte du Seigneur, et ils vous paient de retour par leur docilité à suivre vos leçons. Vous vous approchez fréquemment des sources de grâces que Jésus-Christ a ouvertes au milieu de son Eglise pour le salut des âmes. Il n'y a pas jusqu'à ce monument
qui ne témoigne, par sa beauté, du zèle qui vous anime pour la gloire du divin Maître. Bref, vous êtes dans la voie que doit suivre une paroisse chrétienne pour attirer sur elle les faveurs et les bénédictions de Dieu.
Mais vous le comprenez, M. T. C. F., il ne suffît pas d'être dans la bonne route ; il faut savoir s'y maintenir et y progresser. Notre vie est un acheminement continuel vers l'éternité ; et plus nous nous rapprochons du terme de notre existence terrestre, plus il importe de multiplier les mérites pour le grand jour de la rétribution universelle. Vous travaillez du matin au soir ; vous vous donnez beaucoup de peine pour amasser quelque bien; et certes la religion, loin de ralentir votre activité, l'encourage et la bénit. C'est elle qui fait du labeur une loi sainte et sacrée. Mais enfin, quoi qu'il arrive, rien de ce que vous possédez icibas ne vous suivra au-delà du tombeau. Vous laisserez derrière vous vos champs, vos fermes, vos maisons, votre avoir, tout ce qui vous préoccupe et vous attache en ce moment ; et vous paraîtrez devant Dieu nus, dépouillés de toutes choses, seuls avec votre âme, vos vertus et vos bonnes œuvres.
Oui, M. T. G. F., vos vertus et vos bonnes œuvres, c'est tout ce que vous emporterez ; le reste donc n'est rien ou peu de chose. Vous serez riches, à l'heure de la mort, si vous avez su conserver la grâce de votre baptême, ou du moins la recouvrer par une pénitence sincère ; si vous avez rempli fidèlement vos devoirs envers le Seigneur, envers le prochain et envers vous-mêmes ; si vous avez résisté avec force aux mauvais penchants de votre nature et triomphé des assauts de l'enfer et du monde; si, au lieu de traîner votre âme dans les sentiers du vice, vous
avez persévéré jusqu'au bout et courageusement dans le chemin de la vertu, en réglant sur la loi de Dieu vos pensées, vos paroles et vos actions ; si, en un mot, vous avez profité des courtes années que nous passons sur la terre, pour marcher de progrès en progrès dans la sainteté. Voilà ce qui vous sera compté dans la balance des justices divines, ce qui deviendra pour vous le principe et la source d'une éternelle félicité.
Ces graves enseignements de la foi, vos prêtres ne cessent de vous les répéter conformément aux obligations de leur charge. Mais je viens aujourd'hui confirmer leur parole par l'autorité de la mienne et accréditer de nouveau leur mission auprès de vous. Car je suis responsable devant Dieu de chacune de vos âmes selon la mesure de mon pouvoir et de mes forces. Bien qu'absent de corps, je ne cesse pas d'être présent au milieu de vous dans la personne de votre bon curé, qui est mon mandataire et mon représentant, comme je suis moi-même le représentant et le mandataire du Souverain Pontife, lequel est à son tour le Vicaire de Jésus-Christ dans l'Église universelle. Chaque fois qu'il m'arrive quelque nouvelle consolante sur votre foi et votre piété, je sens que mon esprit s'épanouit et que mon cœur se dilate. Et quand le bruit de quelque désordre moral parvient à mes oreilles d'une partie quelconque de mon diocèse, j'éprouve la douleur du père qui souffre des égarements de ses fils ; car entre vous et moi il existe des liens qui ne pourront se rompre que par la mort ; et encore, jusque dans l'éternité, vous devrez être « ma joie et ma couronne», gaudium meum et corona mea (i). Prêtres de Jésus-Christ, nous reste-
(i) Ep. aux Philip., iv, i.
rons tels éternellement, sacerdos in œternum ; le même bonheur attend le pasteur et le troupeau ; et nous devrons être un jour réunis dans lelriomphe, comme nous sommes associés aujourd'hui dans l'épreuve et dans le combat.
C'est pourquoi je me sens pressé de vous exhorter à prendre en main les intérêts de votre âme et à placer en tête de toutes vos préoccupations la grande affaire de votre salut. Pères et mères de famille, c'est de vous surtout que dépend l'avenir religieux et moral de cette paroisse. Vos enfants vous ont été confiés par la divine Providence comme un dépôt sacré sur lequel il vous faut veiller avec une sollicitude constante et active. Ne perdez jamais de vue la grave responsabilité qui vous incombe. C'est pour vous une obligation rigoureuse de maintenir au foyer domestique les bonnes mœurs, les exercices de piété, la pratique des vertus chrétiennes, l'accomplissement des devoirs religieux. Et, afin que votre parole ait chance d'être efficace, joignez-y le bon exemple. Commencez par faire vous-mêmes ce que vous prescrivez à vos enfants. Éloignez-les des occasions du mal ; rappelez-vous bien que vous récolterez plus tard ce que vous aurez semé , et que vous réservez à vos vieux jours des consolations ou des déboires, suivant que vous aurez déployé dans l'intérieur de vos familles une vigilance sévère ou une faiblesse coupable.
Et vous , mes chers enfants , vénérez et chérissez dans vos parents les représentants de Dieu, chargés de vous élever et de vous guider dans la voie du salut avec une pleine et entière autorité. Rendez-leur cette tâche facile par votre docilité et votre esprit de soumission. Jeunes filles, dont la modestie et l'innocence doivent être l'orne-
2io DEUXIEME ALLOCUTION
ment de la paroisse, aimez la prière, ayez recours à ce grand moyen de préservation contre le vice. Ne vous exposez pas dans des compagnies périlleuses, mais fuyez plutôt avec un soin extrême tout ce qui pourrait ternir la pureté de votre cœur. Que la Sainte Vierge soit à la fois votre protectrice et votre modèle, afin qu'à son exemple et par son intercession vous abritiez votre pudeur sous le voile de l'humilité, et que vous vous prépariez pendant vos jeunes années à cette mission de dévouement et de piété qui est particulière à la femme chrétienne.
Et vous, enfin, jeunes gens qui grandissez pour le bien de vos familles, de l'Église et de la patrie, ah ! c'est à vous principalement que s'adressent les conseils et les exhortations de votre premier pasteur. Nous attendons beaucoup de vous, car le pays est dans une situation qui réclame de la part de tous ses enfants un redoublement de vertu et d'énergie morale. Nous avons été vaincus dans des luttes récentes, parce que des habitudes de mollesse et d'indiscipline s'étaient glissées dans tous les rangs. Il nous faut une génération de jeunes hommes fortement trempés, sachant placer le devoir plus haut que le plaisir et prêts à tous les sacrifices que demande l'intérêt de l'Eglise et de la France. Vous serez tout cela ; mais vous ne le serez qu'à la condition de vous montrer dignes de vos pères, de rester comme eux fidèles aux principes qui font l'homme de cœur, l'homme de foi, l'homme qui ne craint pas de professer ouvertement sa religion et de la défendre contre tous ceux qui l'attaquent. Plusieurs d'entre vous sont sortis de leur village ; ils ont vu de près les méchants, ceux qui blasphèment le saint nom du Seigneur, qui foulent aux pieds les lois divines et humaines.
Puissent-ils avoir rapporté de cette expérience la conviction profonde qu'il n'y a pas de bonheur pour l'impie, que le vice trouve en lui-même son propre châtiment, et que la vie n'est douce, tranquille et prospère, que pour ceux qui savent la traverser sans peur comme sans reproche, en attendant qu'ils aillent porter devant Dieu une conscience pure, exempte de remords, une âme riche de mérites et de bonnes œuvres !
Je viens de répandre mon cœur devant vous, M. T. G. F., et je prie le Seigneur d'attacher à cette première visite de votre Évêque ses grâces et ses faveurs spirituelles. Fasse le ciel qu'elle soit pour les justes un motif de persévérer dans le bien, pour les pécheurs l'occasion d'un retour sincère à Dieu et à la vertu, pour vous tous le point de départ d'un progrès véritable, d'une vie meilleure et plus chrétienne! C'est du fond de mon âme que je rassemble tous les pouvoirs que Dieu m'a donnés pour vous bénir, vous et vos familles, les présents et les absents, vos demeures, vos champs, vos récoltes, tout ce qui vous intéresse dans ce monde et tout ce qui doit vous profiter dans l'autre. Cette bénédiction qui embrasse le pasteur et le troupeau , les prêtres et les fidèles, je la donne tout spécialement aux autorités civiles de cette paroisse qui ont su y maintenir la tranquillité et le bon ordre ; aux maîtres et aux maîtresses qui se dévouent avec tant de zèle à l'instruction de vos enfants. Dieu veuille la rendre pleine et féconde, afin qu'après avoir été une source de prospérités pour le temps, elle devienne le gage de la félicité éternelle que je vous souhaite au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit ! Ainsi soit-il.
En commençant par Savennières le cours de mes visites pastorales pendant cette année, je suis heureux de me trouver dans une paroisse où la foi catholique est restée vivante ; où, de génération en génération, comme l'atteste l'antiquité même de cette église, rattachement à la religion, aux vérités qu'elle enseigne et aux devoirs qu'elle prêche, s'est transmis comme un héritage traditionnel. L'accueil si touchant et si cordial que vous venez de faire à votre évêque me prouve que ces sentiments n'ont rien perdu parmi vous de leur force et de leur vivacité. Je viens à vous, M. T. G. F., le dimanche du Bon Pasteur ; et c'est avec empressement que je saisis l'occasion qui m'est offerte pour vous rappeler quelquesunes des vérités contenues dans l'Evangile de ce jour, qui semble placé tout exprès à l'entrée de mes visites pastorales pour en indiquer le but et l'objet.
Notre-Seigneur Jésus-Christ se plaisait à représenter les choses spirituelles sous la forme et sous l'image des réalités sensibles. C'est pourquoi il aimait à comparer son Eglise à un troupeau composé de pasteurs, d'une part, et de l'autre, de brebis et d'agneaux. Ainsi distinguait-il dans son langage, à la fois sublime et familier, l'Eglise enseignante et l'Église enseignée. A la tête de ce troupeau dispersé sur toute la surface du globe , apparaît le Pasteur suprême , le
AUX PAROISSIENS 2i3
Prince des apôtres, le successeur de Pierre, Notre Saint Père le Pape, le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre. C'est à lui qu'il a été dit : « Pais mes agneaux, pais mes brebis ; »pasce agnos meos, pasce oves meas (i). A lui de les conduire et de les diriger dans les pâturages du salut, en leur indiquant la nourriture la mieux appropriée à leurs besoins spirituels ; à lui de les tenir éloignés des plantes vénéneuses, c'est-àdire de Terreur et du mensonge ; à lui de les défendre contre les loups ravisseurs, en d'autres termes, contre tous ceux qui cherchent à perdre les âmes, à tuer en elles la foi et la vertu. Il a la garde du troupeau tout entier ; rien n'échappe à sa vigilance pastorale. Du haut de ce rocher de saint Pierre, sur lequel le Fils de Dieu a bâti son Eglise, le Pasteur universel observe tout ce qui se passe dans le monde ; il atteint du regard jusqu'aux extrémités de l'Univers, partout où il y a un intérêt à sauvegarder ou un péril à prévenir.
Mais le troupeau, vaste comme le monde, est partagé lui-même en différentes portions, dont chacune est confiée à la sollicitude d'un pasteur particulier, subordonné au Pasteur suprême , et ayant comme lui , bien qu'audessous de lui, la mission de veiller au salut des âmes. Or comme l'évêque, successeur des apôtres, ne saurait par lui-même prêcher la parole divine et administrer les sacrements dans toute l'étendue de son Eglise, il confie à son tour une partie de ses ouailles aux prêtres qu'il revêt de son autorité. Admirable hiérarchie qui, du Souverain Pontife aux évêques et des évêques aux prêtres, se développe avec une majesté sans égale,
(i) S. Jean, xxi, 16, 17.
rattachant ainsi chaque paroisse à l'autre et tous les diocèses entre eux, de telle sorte qu'elle enserre l'humanité entière dans les liens de la foi et de la charité chrétienne.
Or, en nous communiquant sa puissance, Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant, nous a également enseigné nos devoirs. Pasteurs du premier ou du second ordre, tous doivent pouvoir dire à l'exemple du divin Maître : Ego sum pastor bonus, « je suis le bon pasteur; je connais mes brebis, et elles me connaissent » ; cognosco meas et cognoscunt me meœ (i). Oui, M. T. G. F., vous connaissez votre pasteur. Voilà trente ans qu'il est au milieu de vous et qu'il vous consacre tout ce qu'il y a dans son âme sacerdotale de dévouement et de charité. Il a conduit vos parents, escorté de ses prières leur dépouille mortelle jusqu'au seuil de l'éternité, jusqu'à leur dernière demeure ; la plupart d'entre vous ont été baptisés par ses mains, ont fait leur première communion sous sa direction, ont reçu de lui la bénédiction nuptiale; et ces augustes fonctions de la paternité spirituelle, il continuera à les remplir auprès de vos enfants : liens sacrés qui unissent le pasteur à son troupeau, par l'affection, d'une part, par la reconnaissance, de l'autre. Et comme l'ajoutait Notre-Seigneur , de même que vous connaissez votre pasteur, lui aussi, il vous connaît : il sait que la foi a conservé son empire sur la plus grande partie d'entre vous ; il se rappelle, vous venez de l'entendre, toutes les consolations que vous avez ménagées à son cœur de prêtre depuis son entrée dans cette paroisse. Puisse cet attachement
(i) S. Jean, x. i/j.
AUX PAROISSIENS 2i5
réciproque se fortifier de jour en jour, croître et s'affermir avec le temps !
Sans doute, M. T. G. F., ici, comme sur d'autres points, les loups ravisseurs ont cherché à pénétrer dans la bergerie. Les prétendus esprits forts , qui ne sont que des esprits faibles, et les prétendus savants du jour qui ne sont que des ignorants, multiplient dans les campagnes leurs mensonges et leurs calomnies. Pour mieux tromper les âmes simples et crédules, ils se gardent bien de manifester ouvertement leurs desseins pervers ; ils aiment mieux apparaître au milieu de vous comme des loups revêtus de peaux de brebis, ayant à la bouche de grands mots dont eux-mêmes ne comprennent pas le sens. C'est à l'influence de ces émissaires de la démagogie, qui ont leur siège dans les cabarets et autres lieux publics, que sont dues les défections, rares sans doute, mais trop nombreuses encore , qui se sont produites dans cette paroisse où, il y a trente ans, pas un homme n'aurait été assez oublieux de sa dignité chrétienne pour négliger ses devoirs religieux. Ce sont là des peines bien sensibles pour le cœur d'un pasteur. Au souvenir de ces retardataires qui manquent à l'appel, il peut se dire comme le bon Pasteur de l'Evangile de ce jour : « J'ai encore d'autres brebis qui se sont éloignées du bercail » : eh bien ! « celles-là aussi, il faut que je les amène » ; et illas oportet me adducere(i). Notre-Seigneur les attend au tribunal de la clémence et de la miséricorde, afin de leur rendre la paix de l'âme avec la grâce du pardon. Il les attend à la Table sainte pour les nourrir du pain des forts. Il fait plus que de les attendre ; il va au-devant
(i) S. Jean, x, 16.
2i6 TROISIEME ALLOCUTION
d'eux , il les presse , il les sollicite par la bouche de ses ministres, il frappe à la porte de leur cœur par l'impression de sa grâce, par les bons mouvements qu'il excite et qu'il provoque en eux, semblable au pasteur qui court après la brebis égarée, la charge sur ses épaules et la ramène tout joyeux au bercail, afin que le troupeau tout entier se retrouve groupé et rallié dans la même bergerie : et fiet unum ovile et unus pastor (i).
Puisse-t-il en être ainsi de cette paroisse, M. T. G. F. ! C'est pourquoi je suis venu au milieu de vous en ce dimanche du Bon Pasteur, trop heureux si ma parole et mes bénédictions, en fortifiant dans leurs résolutions les brebis restées fidèles de cette portion de mon troupeau, pouvaient ramener les autres dans le droit chemin du devoir et de la vertu ! Ecoutez les conseils de votre évêque , de votre Père en Dieu. En raison de l'étendue de mon diocèse, je ne puis me faire entendre à vous qu'à de rares intervalles. A peine s'il m'est donné, tous les cinq ans, de voir et d'entretenir de vive voix mes enfants spirituels, pour les exhorter à se préparer, par une vie sainte, à paraître au tribunal du Souverain juge où nous nous retrouverons vous et moi. Mais du moins je ne manque pas un seul jour de penser à vous devant le Seigneur, d'offrir le saint sacrifice de la messe pour mes chers angevins, afin de suppléer par mes prières à l'impuissance où je suis de vous parler plus souvent. Et maintenant, recueillez-vous, mes bienaimés Frères, élevez votre âme vers Dieu, afin de recevoir avec fruit la bénédiction que je vous donne du fond de mon cœur, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
(i) S. Jean, x, 16.
En reprenant par N... (1) le cours de mes visites pastorales dans l'arrondissement de Segré, je suis heureux de me trouver dans une paroisse où la foi est restée vivante, où la très grande majorité des fidèles, je dirais presque tous s'approchent des sacrements de l'Eglise et remplissent les devoirs de notre sainte religion. Ouvriers ou agriculteurs, au milieu des pénibles labeurs que vous impose votre condition, vous avez compris que l'affaire capitale de l'homme c'est d'assurer le salut de son âme, et qu'il ne lui est pas possible d'atteindre ce but suprême de sa vie sans l'accomplissement de toute la loi de Dieu. Voilà pourquoi vous vous êtes efforcés de mériter les éloges de votre pieux et zélé curé ; et il m'est bien doux d'y joindre mes félicitations personnelles pour votre constance et votre fidélité au service du Seigneur.
Quand j'arrive pour la première fois dans une paroisse, j'éprouve toujours une très douce consolation à constater le bien qui s'y trouve ; mais je voudrais en même temps pouvoir le développer, en provoquant un progrès notable, une amélioration sensible dans les mœurs publiques. Ici, c'est une vertu à laquelle il faudrait donner un plus généreux essor ; là, c'est un défaut qu'il s'agirait de
(1) Par discrétion, nous laissons en blanc le nom de la paroisse.
combattre avec plus d'énergie et d'étouffer complètement. Or, laissez-moi le dire avec la conscience de ma charge et la sainte liberté de mon ministère, il est dans vos campagnes un vice que j'aurais à cœur d'extirper jusque dans ses dernières racines ; car il est le plus sérieux obstacle au développement de votre vie religieuse et morale. Il est une vertu que je tiendrais à vous inculquer autant qu'il est en moi ; car elle est une des garanties les plus sûres de la foi et de la moralité. Ce vice, c'est l'intempérance ; cette vertu, c'est la sobriété.
Ai-je besoin de vous dire, M. T. C. F., à quel point l'intempérance dans le boire et dans le manger est contraire à la dignité de l'homme et du chrétien ? Notre plus belle qualité, celle qui nous élève si fort au-dessus des animaux et qui nous établit comme les rois de la nature, c'est précisément notre esprit, c'est notre raison. Avec quel soin donc ne devrions-nous pas éviter ce qui peut affaiblir cette intelligence et troubler cette direction maîtresse ? Ce qui constitue la grandeur de l'homme et sa gloire, c'est d'avoir été créé à l'image de Dieu, c'est de porter empreint sur son front comme un reflet de la divinité. Combien donc importerait-il de ne pas souiller cette image ? Ce qui fait son bonheur, c'est d'avoir été racheté au prix du sang adorable de Jésus-Christ, c'est d'avoir reçu dans le baptême le caractère de chrétien et d'être devenu par là l'enfant de Dieu, l'objet de son amour et de ses complaisances. Dès lors, avec quelle vigilance convient-il d'éviter ce qui serait de nature à déshonorer un caractère si noble, ce qui peut entraîner la perte de si hautes prérogatives. Or considérez l'homme dans l'état où le met la passion du vin. Est-ce là cette créature si excellente formée à
l'image de son Créateur? Est-ce là le roi de la nature, le plus parfait des ouvrages du Tout-Puissant? Essayez de reconnaître en lui l'enfant chéri de Dieu, l'un des membres de Jésus-Christ , le temple de l'Esprit saint ! Où est sa raison ? Où est la plénitude de ses facultés? Où est l'empire qu'il doit exercer sur lui-même, sur ses sens, sur ses instincts, sur la partie inférieure de son être ? Hélas ! comme le disait le prophète, « il s'est rabaissé au rang des animaux», comparatus est jument is insipientibus , « et il est devenu semblable à eux », et similis factus est Mis (1).
C'est là un point extrêmement grave dans la vie d'un chrétien, M. T. C. F. : savoir se contenir et garder la mesure dans l'usage du boire et du manger. Dieu, dans sa bonté infinie, a attaché un plaisir sensible à l'usage des aliments et des boissons, afin que nous fussions naturellement portés à une action nécessaire pour le soutien de nos forces. Jusque-là, tout est bien ; mais s'arrêter à cette jouissance, mais la rechercher uniquement, mais dépasser les limitesdans la satisfaction d'un besoin légitime, mais consumer des heures, peut-être même des journées entières au cabaret, jusqu'à se troubler la raison et perdre la possession de soi-même, c'est, suivant la forte expression du grand apôtre, c'est se faire « un Dieu de son ventre », c'est abdiquer la dignité de l'homme, c'est fouler aux pieds les titres de noblesse dn chrétien ; et voilà pourquoi Notre-Seigneur disait à ses disciples : « Prenez garde à vous », attendite vobis, « de peur que vos cœurs ne
(1) Psaume XLVIII, 21
s'appesantissent par l'excès du vin », ne forte graventur corda vestra in ebrietate (i).
Si tel est le déshonneur qui s'attache à l'intempérance, quelles ne sont pas les tristes conséquences de ce vice ? Il n'en est pas qui entraîne après lui des suites plus funestes. Que de maux occasionnés par cette passion brutale ! Que de santés détruites à jamais ! Que de familles ruinées sans retour ! Que de ménages désunis et malheureux ! Emportements de la colère, querelles, rixes, impudicités : voilà les fruits qu'elle produit d'ordinaire. Sans doute on n'arrive pas du premier coup à de pareils excès , mais la pente est glissante. Une fois l'habitude prise, on s'en corrige difficilement. Une chute est bientôt suivie d'une autre et peu à peu l'on devient l'esclave du vice dont on n'a pas su se défendre. C'est ainsi que les semaines, que les années se passent dans les chaînes d'un honteux esclavage, jusqu'à ce qu'arrive le moment suprême où il faudra rendre compte à Dieu de tant de désordres et d'infidélités.
Qu'elle est belle, au contraire, qu'elle est méritoire aux yeux de Dieu, la sainte vertu de tempérance ! L'homme qui a su la pratiquer dès sa jeunesse reste maître de luimême pour tout le reste de sa vie. Il sait que le corps a mission d'obéir à l'âme, et non de la dominer. Il sait que nous devons faire un usage raisonnable des dons du Créateur, et ne jamais en abuser. Voilà pourquoi il veille sur lui-même de manière à ne pas contracter une habitude dont il est si difficile de se déprendre. Au lieu de passer
(i) S. Luc, xxi, 34.
une partie du dimanche dans des lieux où il est exposé à transgresser les règles de la sobriété, il assiste régulièrement aux offices religieux du matin et du soir. Les saintes lois du jeûne et de l'abstinence établies par l'Eglise, il les observe fidèlement, afin d'apprendre par là à modérer ses appétits, à les gouverner, à les ramener sous l'empire de la loi divine. Et c'est ainsi qu'il traverse la vie sans avoir profané son corps, temple de l'Esprit- Saint, tant de fois consacré par la réception du pain eucharistique, et qui un jour devra être associé avec l'âme dans les joies de l'éternelle béatitude.
Sobrii estote et vigilate, « soyez sobres et veillez sur vous-mêmes », écrivait l'apôtre saint Pierre aux chrétiens de son temps. C'est aussi le précepte que je ne cesserai de rappeler aux fidèles confiés à ma sollicitude. Car, si l'on parvenait à guérir dans nos religieuses campagnes cette plaie de l'intempérance, tout le reste irait de soi. Dieu veuille que tous écoutent la voix de leur premier pasteur et gravent ses paroles dans leur cœur ! Qu'ils préfèrent les douces joies de l'âme aux plaisirs grossiers des sens ; qu'ils ne chargent pas leur conscience de remords pour l'heure suprême où ils devront porter devant Dieu le compte de tous leurs actes ; mais qu'ils se préparent, par une vie sainte et pure, au bonheur parfait qui les attend au ciel et que je leur souhaite, en leur donnant du fond de mon cœur ma bénédiction pastorale! Ainsi soit-il.
(1) ire Ép. de S. Pierre, v, 8.
Mes Très Chers Frères
Ma première visite dans une paroisse est toujours pour moi une source de joies et de consolations. Car elle me procure l'avantage de connaître et de voir de près ceux que Dieu m'a donnés pour enfants spirituels et que je porte dans mon cœur. Retenu, comme je le suis, pendant le reste de Tannée, au centre de mon diocèse, pour veiller plus efficacement aux intérêts de mon troupeau, je suis heureux de pouvoir consacrer quelques semaines à ces visites pastorales qui me permettent de mieux apprécier vos besoins et votre situation. Et, tout d'abord, je suis venu au milieu de vous pour vous rappeler vos devoirs. Sans doute votre zélé pasteur ne manque pas de vous instruire dans la doctrine chrétienne ; et je m'en voudrais de ne pas profiter de cette occasion pour rendre hommage à sa vigilance et à sa sollicitude. Mais il est bon, il est utile, il est nécessaire que, de temps à autre, la voix de votre évêque se fasse entendre à vous, pour vous fortifier et vous encourager dans la vertu. La paroisse de Saint- Léger-des-Bois mérite assurément des éloges pour la régularité avec laquelle la plupart des familles accomplissent la loi de Dieu : la religion y est respectée ; à l'exception d'un très petit nombre, que je voudrais voir diminuer de plus en plus, les fidèles ne manquent pas de
sanctifier le jour du Seigneur par l'assistance aux divins offices. Et cependant le soin des intérêts spirituels n'occupe pas dans toutes les âmes la place qu'il faudrait : soit insouciance, soit tout autre motif, il en est qui se laissent absorber par les choses de ce monde, de manière à négliger la grande affaire de leur salut. Quarante ou cinquante personnes qui s'abstiennent de prendre part au banquet pascal, c'est encore trop, c'est beaucoup trop. Voilà pourquoi je me sens pressé de rappeler à tous que nous sommes uniquement sur cette terre pour gagner le ciel, et que le moyen d'y arriver, c'est d'obéir avec zèle à tous les commandements de Dieu et de l'Eglise. Car il est écrit dans l'Evangile : « Si vous voulez entrer dans la vie », c'est-à-dire, si vous voulez avoir part après votre mort à la félicité éternelle, « gardez les préceptes », serva mandata (i).
Mais, à côté de cette première obligation de ma charge, qui est de vous prêcher vos devoirs, il en est une seconde que je remplis avec plus d'empressement encore. Car je suis venu au milieu de vous pour vous bénir. Et que veut dire ce mot? Bénir signifie souhaiter du bien à quelqu'un, attirer sur lui la grâce et la protection divine. Or, quelle tâche plus douce à un père que de faire un pareil souhait pour ses fds, quand surtout la puissance de sa parole a de quoi le rendre efficace? Car ce n'est pas un simple vœu que je vous adresse. Il a plu à Dieu d'attacher à la bénédiction épiscopale une vertu particulière qui appelle les faveurs célestes sur ceux qui savent s'en montrer
i) S. Matth., xix, 17.
dignes. C'est d'elle principalement que Ton peut dire « que la bénédiction d'un père affermit toute la famille », benedictio patris confirmât domos filiorum (i) . Et c'est pourquoi je suis venu au milieu de vous, pour vous souhaiter la paix dans l'intérieur de vos familles, l'union dans vos ménages, le succès dans vos entreprises, la force et la constance dans vos travaux, la résignation dans vos épreuves et dans vos peines ; mais, avant tout et par-dessus tout, la persévérance dans la foi et dans la pratique des vertus chrétiennes qui devront vous mériter la vie éternelle.
Le troisième objet de ma visite pastorale, c'est de confirmer vos enfants, en faisant descendre sur eux les dons et les grâces de l'Esprit-Saint. Qu'avez-vous de plus cher et de plus précieux que vos enfants ? Ils sont l'objet de votre tendresse en ce moment ; ils devront être l'espoir et la consolation de vos dernières années. Vous revivez en eux ; longtemps après votre mort, ils continueront à porter votre nom et, je l'espère, à suivre vos traditions. Voilà pourquoi l'Eglise veille avec un soin jaloux sur ce dépôt sacré. A l'époque de leur première communion, l'évêque lui-même, le premier pasteur du diocèse, accourt au milieu d'eux, tout joyeux et ravi, pour consacrer à Dieu leurs jeunes cœurs, pour marquer leurs fronts du signe de la Rédemption, pour imprimer à leur âme le sceau des faveurs divines. Jour de joie et d'allégresse spirituelle pour toute une paroisse témoin de leur bonheur! Puisse-t-il être également pour eux, pour
(i) Eccli., m, ii.
leurs parents, pour leurs familles, pour tous enfin, un jour de grâces et de bénédictions ! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
Je suis heureux, Monsieur le Curé, de tout ce que vous venez de me dire sur l'état de cette paroisse que vous administrez avec autant de zèle que de prudence. Je vois, d'après le rapport de votre pasteur, que la foi est vivante dans vos âmes, M. T. C. F., et que Trémentines n'a point perdu ses droits à la vieille réputation de ferveur que lui avait value la piété des générations qui vous ont précédés. Dieu veuille que la visite de votre Évêque fortifie en vous ces nobles sentiments, et qu'elle devienne un gage de prospérité et de bénédictions pour l'avenir!
Ce n'est jamais sans émotion que je contemple cette réunion d'hommes qui, dans la langue chrétienne, s'appelle une paroisse. Une paroisse est, en effet, une famille, dont les membres doivent être unis entre eux par les liens de la foi et de la charité. Vous êtes nés sur le même sol ; vos champs et vos maisons se touchent; vos familles sont alliées les unes aux autres ; vous vous connaissez tous , comme vos pères s'étaient connus ; vous marchez côte à côte sur le chemin de la vie. Les mêmes fonts baptismaux ont été la source de votre régénération spirituelle ; ensemble , vous venez vous asseoir à la Table sainte ; ensemble , vous accomplissez les actes et les devoirs de la vie chrétienne. Et enfin, au terme de votre course ici-bas , vos dépouilles mortelle^ iront reposer au
sein d'une même terre, en attendant le grand jour de la résurrection.
Que de motifs, M. T. G. F., pour qu'une paroisse soit véritablement une famille où régnent la paix, l'union et la concorde! «Qu'il est bon, qu'il est doux, s'écriait David, d'habiter ensemble comme des frères! » Quant bonum et quant jucurtdum habitare fratres in urtunt ! (1) Qu'il est beau, le spectacle que présente une paroisse où cet esprit de fraternité chrétienne prévient les divisions, étouffe les haines et les rivalités ; où , bien loin de jeter un œil d'envie sur son voisin, chacun est heureux du bonheur d'autrui ; où les forts viennent au secours des faibles, où les riches donnent leur superflu aux pauvres, où tous, enfin, cherchent à s'entr'aider par de bons offices et un dévouement réciproque !
Mais toute famille a besoin d'un maître pour la soutenir et la diriger. Voilà pourquoi il doit y avoir également un chef dans cette famille spirituelle qui s'appelle une paroisse ; et ce chef, c'est le prêtre envoyé par l'évêque pour remplir auprès des âmes le ministère évangélique. A lui de vous rompre le pain de la parole sainte ; à lui de vous ouvrir les canaux célestes où coulent les eaux salutaires de la grâce ; à lui de guérir vos infirmités spirituelles et de vous conduire, du berceau à la tombe, à travers les consolations et les secours dont il est le dispensateur. Fonctions sublimes qui demandent de votre part ce que des enfants doivent à leur père, le respect, la confiance, l'affection! Oui, aimez vos prêtres, M. T. G. F., entourezles d'honneur et de vénération. Ils représentent à vos
(1) Psaume CXXXII, 1.
yeux ce qu'il y a de plus grand et de plus auguste dans le ciel et sur la terre, Dieu, l'Eglise, la Religion. Je le sais, il est parfois des gens malintentionnés qui cherchent à vous mettre en défiance contre le clergé, qui se plaisent à répandre les bruits les plus absurdes et les plus calomnieux. Ne les en croyez pas ; fermez l'oreille à ces insinuations ridicules et malveillantes. Les prêtres de Jésus- Christ sont vos meilleurs amis : ce qu'ils ont à cœur uniquement, ce qu'ils vous demandent par-dessus tout, c'est le salut de votre âme. Voilà leur seul souci, leur préoccupation de tous les instants. C'est pour vous, c'est pour travailler à votre bonheur, qu'ils ont quitté leurs familles, qu'ils se sont soumis aux rudes et longues épreuves du séminaire, qu'ils ont renoncé aux plaisirs et aux jouissances du monde. S'ils vous font entendre parfois des paroles sévères , s'ils vous adressent des réprimandes et qu'ils vous reprochent vos fautes, c'est parce que votre âme leur est chère et qu'ils voudraient la préserver du malheur éternel ; c'est parce qu'ils ne connaissent pas d'autre intérêt que celui de votre salut et qu'ils subordonnent toutes les choses d'ici-bas à ce point capital et suprême. Ils agissent comme des pères qui recherchent avant tout le bien de leurs enfants, dussent leurs enfants ne pas reconnaître la sagesse des avis que leur prodiguent la prévoyance et l'affection paternelles.
Enfin , toute famille a besoin de se réunir et de se grouper autour d'un lieu auquel se rattachent ses meilleurs souvenirs et ses sentiments les plus doux : ce lieu se nomme le foyer domestique. Eh bien ! la paroisse, elle aussi, cette famille religieuse, a son toit paternel : c'est la maison de Dieu, la maison de la prière et du sacrifice.
Là, elle se rassemble tous les dimanches, et quelquefois dans le cours de la semaine , pour s'agenouiller devant le Seigneur, pour chanter les louanges divines, pour assister à la sainte messe, pour recevoir les enseignements de la religion. Là s'accomplissent , pour tous ses membres, les actes les plus importants de leur vie, ceux dont dépend leur bonheur dans ce monde et dans l'autre. Le temple est pour une paroisse son point de ralliement, son centre d'unité, le foyer de sa vie spirituelle et morale. De là le charme, l'attrait indéfinissable que nous éprouvons pour cet édifice cher entre tous, que nous pouvons appeler notre église natale, comme le logis de notre père est notre maison natale. Ah ! j'en prends ici à témoin tous ceux d'entre vous que le service militaire ou d'autres professions avaient tenus éloignés, pendant quelques années, du village où s'était écoulée leur jeunesse. Avec quelle émotion n'avez-vous pas découvert de loin et revu pour la première fois le clocher de cette église où vous avez reçu le baptême et l'eucharistie, où Dieu vous a comblés de tant de grâces et de faveurs ! Aussi je suis heureux de constater, M. T. G. F., que vous avez fait de ce temple une demeure digne de Dieu, que vous n'avez rien négligé pour l'orner et pour l'embellir. Venez-y souvent épancher votre âme devant le tabernacle, demander à Notre-Seigneur la consolation dans vos peines, la constance au milieu des épreuves de la vie, la force de résister aux tentations et de combattre vos penchants vicieux, la persévérance dans le bien et dans la vertu. Car nous ne pouvons rien de nous-mêmes ; nous sommes faibles et exposés au mal ; mais, quand nous implorons le secours du Très-Haut avec une humble confiance et que sa grâce
23o SIXIÈME ALLOCUTION
nous soutient, il n'y a pas d'habitude, il n'y a pas d'inclination, si forte, si invétérée qu'elle soit, qui ne cède devant la ferme volonté d'accomplir la loi divine jusqu'au bout et sans défaillance.
Et maintenant, M. T. C. F., il ne me resterait qu'à vous bénir et à vous féliciter de tout ce que j'ai vu et entendu, si ma charge ne m'imposait en même temps le devoir de vous signaler quelques lacunes et quelques manquements dans la situation religieuse et morale de cette paroisse. Vous le savez , je suis responsable de vos âmes devant Dieu ; le souverain Juge m'en demandera un jour le compte le plus rigoureux; et, si je négligeais de vous avertir comme je le dois, je manquerais à l'une des obligations essentielles de mon ministère. Je ne veux certes rien retirer des éloges que j'ai été heureux de pouvoir vous donner en commençant. Il en est cependant quelques-uns parmi vous, en petit nombre il est vrai, mais enfin il est quelques retardataires qui, pour une raison ou pour une autre, négligent de mettre ordre à leur conscience et s'abstiennent de remplir ce grand devoir pascal, sans lequel il n'y a pas de véritable enfant de l'Église. Je les supplie, je les adjure dans le Seigneur de songer au salut de leur âme, de rattraper le temps perdu, de ne pas différer plus longtemps leur conversion. Ne remettez pas au lendemain ce qui doit être fait le jour même. Qui est-ce qui est assuré du lendemain, M. T. C. F.? Le Sauveur nous l'a dit dans l'Evangile : « Vous ne savez ni le jour ni l'heure » de votre mort : nescitis diem neque horam (i). Ne laissez pas vos fautes s'accumuler le long de votre
(i) S. Matth. XXV, i3.
AUX PAROISSIENS 23i
existence, sans vous en être déchargés dans le cœur du prêtre, ministre du pardon et de la miséricorde. Ne traînez pas ce fardeau d'année en année jusqu'au seuil de l'éternité, où les coups imprévus de la justice divine trompent si souvent l'attente de ceux qui renvoient à l'avenir ce qui devrait être l'œuvre du présent. Profitez du premier temps libre, de la première occasion venue, de la première fête qui se présentera, pour vous réconcilier avec Dieu, pour vous asseoir à la Table sainte et vous nourrir du pain des anges, aliment de la vie divine. Vous puiserez, dans l'aveu de vos péchés et dans l'assurance du pardon, ce calme, cette paix intérieure, cette tranquillité de l'âme, ce soulagement de la conscience, cette sécurité morale que rien ne peut suppléer. Ah ! que je serais content, que mon cœur de pasteur et de père se dilaterait dans la joie, si j'apprenais que, parmi mes enfants de Trémentines, il ne s'en trouve plus un seul qui reste sourd à la voix du Seigneur, qui se tienne éloigné du tribunal de la pénitence et du banquet eucharistique. Sainte Vierge, protectrice de cette église, obtenez-leur de votre divin Fils la grâce de former ces pieuses résolutions et d'y demeurer fidèles jusqu'à la mort! Intercédez pour mes enfants qui sont aussi les vôtres, afin qu'ils soient heureux, que Dieu répande sur leurs têtes l'abondance de ses dons et qu'il ratifie du haut du ciel cette bénédiction que je leur donne en ce moment du fond de mon cœur, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit !
a32 SEPTIÈME ALLOCUTION
Monsieur le Curé,
En faisant ma première visite pastorale à Soulanger, je savais que j'y trouverais un noyau considérable de fidèles attachés à leur foi et remplissant avec une entière exactitude les devoirs de la religion ; et mon cœur ressentait une bien douce consolation à la pensée que bientôt je me trouverais au milieu d'eux. Mais je n'ignorais pas non plus que, sur le nombre des chrétiens adultes qui composent cette paroisse , près de la moitié s'abstiennent d'accomplir l'acte essentiel de la confession annuelle et de la communion pascale ; et que certains même ne craignent pas de laisser passer le dimanche, le jour du Seigneur, sans le sanctifier par une assistance régulière au divin sacrifice de la Messe. Et alors je me disais : Quand je verrai mes enfants de Soulanger, je les avertirai du danger auquel ils exposent le salut de leur âme ; je chercherai dans mon cœur de pasteur et de père des accents capables de réveiller leur foi endormie et de les tirer de cet état d'indifférence coupable où ils vivent depuis si longtemps, au grand détriment de leurs intérêts les plus sacrés.
Car enfin, réfléchissez donc un peu, M. T. C. F. : pourquoi êtes-vous sur cette terre? Y êtes-vous uniquement, comme les plantes, comme les arbres, comme les animaux, pour y végéter et y vivre quelques années
et puis pour disparaître à jamais, sans qu'il reste aucune trace de votre existence? Non, vous avez des destinées plus hautes. Le corps, cette fragile enveloppe qui vous recouvre, n'est que la moindre partie de vous-mêmes. Vous avez une âme immortelle, créée à l'image de Dieu, dont elle exprime les traits, respire la noblesse, reproduit la beauté. C'est cette âme qu'il importe de cultiver avant tout, afin de la préparer à ses destinées futures. Vous êtes sur la terre pour connaître Dieu, pour l'aimer, pour le servir et pour obtenir par ce moyen la vie éternelle. Voilà votre fin dernière ; c'est à ce but suprême que doivent tendre vos efforts et votre activité terrestre. Vous travaillez du matin au soir pour amasser quelque fortune. Vos terres sont admirablement cultivées ; vous leur faites rendre au centuple le grain que vous leur confiez. Pas une motte de terre dont vous ne tiriez parti, pas un sillon que vous n'arrosiez, que vous ne fécondiez de vos sueurs. C'est fort bien ; je vous approuve, je vous félicite : mais ce n'est pas tout. Il faut quelque chose de plus, pour vous distinguer des animaux qui vous entourent. Car veuillez considérer que vous ne serez pas toujours sur cette terre, qu'il viendra un jour où vous serez obligés de quitter tout ce que vous avez, tout ce que vous possédez à l'heure présente. Votre argent ne vous suivra pas au tombeau ; vos champs, vos maisons, vous les laisserez derrière vous. Aucun de vos trésors ne vous accompagnera dans l'éternité. Qu'est-ce donc que vous emporterez? Vos bonnes œuvres, vos vertus, les mérites que vous vous serez acquis devant Dieu par votre fidélité à pratiquer sa loi, à remplir sa sainte volonté. Dans ce moment-là, dans ce moment suprême, où vous serez
étendus sur votre lit de mort, en proie aux souffrances de l'agonie, on ne vous demandera pas si vous avez été riches ou pauvres, si vous avez vécu, oui ou non, dans les plaisirs et dans les jouissances de ce monde? Je sais les questions que vous posera votre Créateur et votre Rédempteur. Il vous dira : Avez-vous bien vécu? Avezvous observé les commandements de Dieu et de l'Église ? Avez-vous rempli vos devoirs envers le Seigneur, envers le prochain et envers vous-mêmes? Avez-vous conservé l'innocence de votre baptême ou bien l'avez-vous récupérée par le sacrement de pénitence ! Voilà ce qui vous sera demandé quand vous paraîtrez devant Dieu, et ce sera plus tôt que ne le pensent la plupart d'entre vous. Voilà ce qui décidera de votre sort, de votre avenir éternel. Alors, quels regrets mortels et poignants ! Malheureusement aussi, quels regrets inutiles, si, au lieu de songer à votre salut, vous avez passé votre vie dans une indifférence complète de Dieu et de sa loi, de la religion et de ses préceptes !
Ah! ayez donc pitié, M. T. G. F., de votre pauvre âme, de cette âme que Dieu avait faite si belle et si pure, pour laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ a versé son sang sur l'arbre de la croix ; de cette âme que Dieu destine à un bonheur sans fin, et que vous exposez à un malheur éternel! Et si je vous parle avec cette franchise, c'est qu'il y a là pour moi un devoir sacré. Ah ! lorsqu'un jour nous nous rencontrerons devant le tribunal de Dieu — et nous y serons vous et moi — si je vous avais dissimulé ces grandes vérités, vous me le reprocheriez avec amertume; vous me diriez alors avec l'accent du désespoir : Quand vous avez paru à Soulanger, vous
notre évêque, notre premier pasteur, pourquoi ne nous avez-vous pas avertis, réprimandés, menacés au nom du Seigneur et de sa justice ? Telle est précisément la mission que je suis venu remplir au milieu de vous : je suis venu presser, solliciter , conjurer ceux d'entre vous qui négligent leurs devoirs religieux, de ne pas mettre plus longtemps en péril le salut de leur âme, de revenir à la foi de leurs pères, aux pratiques de la religion. Et, s'il en était un seul parmi vous qui voulût rester sourd à ma voix, persévérer dans le vice, dans le péché, dans l'abandon de sa foi, si je le connaissais, j'irais à lui et je lui dirais : Quoi, c'est donc vous, mon frère, mon enfant, qui, en repoussant obstinément tout moyen de salut, voulez vous exposer à devenir pour toujours l'objet de la colère du Ciel! Quoi? Vous ne jouirez jamais de Dieu pour qui vous avez été créé ; vous ne l'aimerez pas, vous ne le servirez pas, vous ne le glorifierez pas? Sera-t-il dit que votre âme, qui est la sœur des anges, deviendra à jamais la compagne des démons ? Ah ! que malheureux donc et infortunés seraient votre père et votre mère de vous avoir donné le jour! Malheureuse et mal employée la peine qu'on a prise à vous élever? Malheureux, la terre qui vous porte, le pain que vous mangez, l'air que vous respirez, puisqu'ils ne serviraient qu'à nourrir un
réprouvé, un ennemi irréconciliable de Dieu! Mais
non, je ne m'arrêterai pas à des pensées si affligeantes. J'aime à croire et je veux espérer que la parole de votre évêque produira ses fruits parmi vous, et que vous donnerez à la question de votre salut plus d'attention et plus de soins que vous ne lui en avez accordé jusqu'ici.
Eh quoi? M. T. G. F., notre exil est-il donc si agréable
que nous ne dussions pas songer à un sort meilleur? Cette existence mêlée de soucis, d'inquiétudes, de peines, de contradictions ; ces années qui passent comme un torrent dont rien ne peut arrêter les flots dans leur cours précipité; ces jours, ces mois qui nous échappent sans laisser derrière eux d'autres traces que de faibles souvenirs ; cette jeunesse qui se flétrit comme une fleur à demi éclose; cet âge mûr qui n'a pas plutôt commencé à déployer ses forces qu'il fait place à la vieillesse ; la vieillesse qui épuise le dernier rayon de sa lumière comme une lampe prête à s'éteindre; l'homme enfin qui, arrivé sur les bords de la tombe, trouve à peine le temps de se reconnaître au milieu du tourbillon qui l'entraîne, tout cela ne vous dit-il pas assez clairement que la vie d'ici-bas n'est qu'un pèlerinage vers la céleste patrie, et par conséquent qu'il vous faut à tout prix assurer votre bonheur éternel par l'accomplissement constant et fidèle de la loi de Dieu ? Ne vous laissez donc pas absorber uniquement par les soins de la terre ; faites refleurir au milieu de vous l'antique foi de vos pères ; secouez cette indifférence religieuse qui vous glace ; sortez de ce sommeil de mort où beaucoup d'entre vous s'endorment sur les bords du précipice. Revenez aux pratiques de cette religion sainte qui ne veut, qui ne cherche que votre félicité. Ah ! je prie le divin Maître qu'il grave mes paroles dans votre cœur, qu'il vous inspire de ces résolutions fermes et efficaces qui décident de toute une vie, qu'il vous les inspire à tous, aux vieillards et aux enfants, aux jeunes gens et aux hommes faits ; et c'est dans ce but que je vous bénis tendrement, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! Ainsi soit-il.
ALLOCUTIONS