POUR LE
Jérusalem œdijîcatar ut civitas , cujus participatio ej'us in idipsum.
« Jérusalem est bâtie comme une ville à
laquelle participent également tous ceux
qui l'habitent. »
(Psaume CXXI, 3.)
Tel est le texte, chrétiens, que je développais devant vous, dans cette solennité d'hier qui était la fête de tous les bienheureux ; et ces mêmes paroles qui me paraissaient renfermer sous leur enveloppe figurative le mystère de la communion des saints, je viens les reprendre en ce jour de deuil, consacré à la mémoire de tous les fidèles trépassés. Hier, ce grand dogme de la communion des saints se présentait à nous sous sa première face, sous son aspect glorieux. Hier, c'était le ciel qui s'ouvrait à nos yeux avec ses hymnes triomphales , avec ses immortelles couronnes et ses ravissantes splendeurs ; et , tandis
(i) Ce sermon, qui fait suite au précédent, a été prononcé en i853, dans l'église Sainte-Geneviève.
que des chants d'allégresse, s'échappant de tous les points de la terre , montaient vers ces sièges d'honneur qui entourent le trône de Dieu, la prière des bienheureux s'épanchait vers nos cœurs pour y verser la lumière, la grâce et la paix : admirable échange, par lequel les uns deviennent les protecteurs des autres et qui met dans la bouche de ceux-ci les louanges de ceux-là ; chaîne mystérieuse qui, reliant les pèlerins de l'exil aux citoyens du ciel, fait des uns et des autres un même corps, une seule famille, une même cité, la cité de Dieu, la Jérusalem sainte, à laquelle, dit le prophète, participent également tous ceux qui l'habitent : Jérusalem œdificatur ut civitas, cujus participatio ejus in idipsum.
Voilà , chrétiens , l'admirable spectacle que l'Eglise catholique présentait à notre admiration. Aujourd'hui la scène change : la communion des saints s'offre à nous sous un aspect bien différent. Ce n'est plus le ciel avec ses parvis, pleins de trônes glorieux ; en face de toutes ces magnificences qui signifient la grandeur et révèlent la félicité, la foi ne me découvre en ce jour que des tombes et des abîmes : des tombes, où gisent quelques ossements épars, vains débris que la nature dispute aux ravages du temps ; et, au-delà de ces tombes, des abîmes de douleur où des âmes infortunées achèvent de payer à Dieu la dette de leurs péchés. Telle est, Mes Frères, la scène de deuil et de tristesse que le cours de l'année chrétienne ramène sous nos yeux. L'Eglise donc nous prend par la main, nous conduit auprès de ces tombes et de ces abîmes et, les entr'ouvrant devant nous , elle nous dit de sa voix maternelle : Voilà ceux que vous avez aimés pendant leur vie, dont vous avez pleuré la mort! Eh bien, en foulant
la terre qui recouvre leurs restes, en songeant aux indicibles souffrances qui les enveloppent de toutes parts, payez-leur du moins le tribut de l'amitié, la dette de l'amour ; priez pour eux ; « car c'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés (1) ». Bien qu'éloignés de la vue de Dieu, ils sont justes, ils ont part à nos sacrifices et à nos mérites ; car eux aussi sont membres de la cité de Dieu, de la sainte Jérusalem, à laquelle participent également tous ceux qui l'habitent : Jérusalem œdijîcatur ut civitas, cujus participatio ejus in idipsum.
Puissé-je, chrétiens, m'inspirant de ces fécondes pensées, ranimer en vous la piété envers les morts ! Mon dessein n'est pas, en ce moment, d'établir le dogme du purgatoire, ni de prouver la légitimité de la prière pour les défunts. Votre présence en ce lieu m'avertit suffisamment de l'heureuse inutilité de pareils discours, et d'ailleurs, Mes Frères, ce jour n'est pas destiné à la discussion et au raisonnement : c'est le jour des pleurs et des supplications. Je me contenterai donc de mêler mes larmes à vos larmes et mes suffrages à vos suffrages, et je croirai avoir répondu à vos vœux, après vous avoir montré que la prière pour les trépassés satisfait aux besoins les plus intimes et aux plus doux sentiments du cœur humain.
S'il est une chose douloureuse ici-bas, chrétiens (2), c'est la séparation que produit la mort. Aussi bien que
(1) 2e Liv. des Mach., xn, 46.
(2) Ce paragraphe a été reproduit presque textuellement par l'auteur dans un Discours pour les morts de l'armée d'Orient {Œuvres Orat. et Past. Tome II).
moi, vous avez éprouvé ces grandes désolations. Ils sont multiples les maux qui assaillent notre pauvre humanité depuis le berceau jusqu'à la tombe ; elle est lourde la chaîne d'infortunes que nous traînons après nous sur le chemin de la vie. Mais la mort, comme on Ta souvent dit, a des rigueurs à nulle autre pareilles. Des revers de fortune, des accidents imprévus, des pertes nombreuses vont jusqu'à nous arracher des larmes ; car l'homme ne se sépare qu'avec peine de l'héritage de ses pères, ou de ce qu'il a su acquérir au prix de son travail et à la sueur de son front. Ce sont là, Mes Frères, de tristes moments dans la vie. Mais, quand la mort vient frapper ceux que nous portions dans notre cœur ; lorsqu'elle enlève à notre amour des êtres qui faisaient le charme de notre existence et le bonheur de notre foyer, oh! c'est alors, chrétiens, dans ces moments où la main de Dieu nous arrache nos proches et nos amis et fait autour de nous une large solitude, c'est alors, dis-je, que nous sentons tout le poids de la destinée, et que, de notre poitrine oppressée s'élève vers le ciel ce cri de l'Amalécite : Siccine séparât amara mors! (i), « c'est donc ainsi qu'une mort cruelle sépare les hommes ! » Aussi, chaque fois que la sainte Ecriture retrace, dans ses pages inspirées, de semblables douleurs, elle emprunte au cœur humain ses accents les plus déchirants : c'est Jacob remplissant d'amertume ses vieux jours , parce qu'il pleure un fils qu'il croit perdu ; c'est David maudissant les montagnes de Gelboé, parce que sur leurs sommets était tombé le bouclier des braves,
(i) i«r Liv. des Rois, xv, 32.
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Jonathas, l'ami de sa jeunesse, ou bien exhalant sa tristesse dans cette plainte qui ne pouvait sortir que de l'âme d'un père : « Absalon, mon fils, qui est-ce qui me donnera que je meure pour toi (1)? » Et, enfin, quand Dieu voulut offrir aux hommes l'image de la plus grande affliction qui fût jamais, il prit une mère, et, la plaçant au pied d'une croix, il montra, dans ce glaive qui transperçait le cœur de Marie, le glaive de la mort séparant le Fils de Dieu de la Mère de Dieu.
Ne vous étonnez donc pas , chrétiens , que la mort produise au milieu de nous d'affreux déchirements. Eh ! n'est-ce pas qu'elle nous arrache ce que rien ne supplée , ce qu'aucune compensation ne remplace? N'est-ce pas qu'elle nous enlève quelque chose de plus cher et de plus précieux que nos biens et nos richesses , les trésors de notre cœur, une portion de nous-mêmes, que dis-je? souvent plus que nous-mêmes? Il est si pénible, le premier réveil qui suit la séparation, alors que nos regards ne rencontrent plus autour de nous que le deuil et l'isolement, que nous ne retrouvons plus à nos côtés ceux dont le commerce était pour nous une heureuse habitude, un doux besoin ; dont les joies étaient nos joies, dont les peines étaient nos peines, dont la vie semblait liée à notre vie. C'était une mère qui, aux jours bénis de notre enfance, nous avait reçu dans ses bras dès notre entrée dans le monde ; qui avait recueilli notre premier soupir , séché notre première larme ; sur les genoux de laquelle nous avions appris l'amour de Dieu et les leçons de la vertu, et qui, depuis, avait su puiser sans cesse dans les res-
(1) 2e Liv. des Rois, xvm, 33.
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sources de sa tendresse une parole de bon conseil, un pardon pour nos fautes, un baume pour nos blessures, une larme pour nos chagrins. C'était un père, dont l'inaltérable bonté avait entouré notre jeunesse d'une protection vigilante ; qui peut-être, s'était sacrifié pour assurer à ses enfants une position dans le monde, un rang- dans la société; et dont la vieillesse honorée avait enfin trouvé, sous le toit de son fils ou de sa fille, avec la récompense de son amour, le calme et le repos. C'était un frère, une sœur, un ami d'enfance, le témoin et le confident de nos jeunes années, le compagnon de nos premiers travaux, dont l'existence s'enlaçant dans la nôtre y puisait à son tour le bonheur qu'elle y portait. Voilà, Mes Frères, ce qu'un instant suffit pour nous arracher à jamais. Et alors, dans ces moments de tristesse qui marquent d'une couleur si sombre les pages de la vie humaine , comme Augustin pleurant Monique en vue du port d'Ostie, nous nous replions sur nous-mêmes; et, ne retrouvant plus dans notre cœur qu'un vide douloureux , nous nous élevons vers Celui qui ne frappe que pour guérir, et qui seul peut trouver au mal un remède capable d'en calmer la morsure.
Et pourtant, chrétiens, lorsque ce grand Dieu fait au cœur de l'homme des plaies si profondes, il ne permet pas que la mort nous sépare complètement de ceux que nous pleurons. Sans doute, après qu'elle a visité notre demeure et couvert de son voile funèbre notre foyer, elle ne semble plus laisser sur son passage qu'un cercueil et des restes inanimés. Mais heureusement, Mes Frères, il n'en est pas ainsi, et nous gardons de nos défunts quelque chose de mieux. Ces êtres chéris que la
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tombe nous dérobe ont mis leur empreinte au fond de nousmêmes. Car Dieu a doué l'âme humaine d'une puissance qui échappe à la mort, la faculté du souvenir. Le souvenir, chrétiens, fait revivre dans notre pensée ceux qui nous ont quittés. Leurs traits se dessinent et se gravent en nous avec d'admirables reliefs ; les lieux qu'ils habitaient nous paraissent encore imprégnés de leur présence. Nous nous entretenons de leurs actions : leurs vertus prennent des aspects aimables qui nous ravissent, leurs dernières paroles retentissent à nos oreilles comme l'héritage de leur cœur, comme le gage de leur amour. Tout les rappelle à notre mémoire : ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont aimé. Ah! ne croyez pas, Mes Frères, qu'elle soit si vaine cette consolation du souvenir. Sans doute, il renouvelle parfois notre douleur, car ici-bas la peine se mêle toujours au plaisir, souvent même elle en jaillit; mais enfin, ce retour de la pensée, si amer qu'il se puisse concevoir, conserve encore des charmes. Qu'il est doux, n'est-ce pas, pour nous, de penser à ces êtres chéris, de nous entretenir avec eux dans le silence de nos rêveries solitaires ; de pouvoir nous dire : Ici, nous les voyions à toute heure sous nos yeux, leur esprit se confondait avec notre esprit, leur âme lisait dans la nôtre ; nous échangions dans le secret de l'intimité nos plaisirs et nos peines, nos déboires et nos consolations; là, nous travaillions de concert à notre salut et au bonheur des autres ! Maintenant, de tant de joies évanouies il ne reste plus rien qu'un souvenir. C'est peu,. me direz-vous. Eh ! sans doute, ce regard sur le passé ne ramène point ceux qu'il nous montre, mais du moins il adoucit l'avenir. C'est pourquoi la Providence a donné à Thomme le sou-
venir, afin qu'il pût tenir dans notre cœur la place de ce que nous avons perdu; et qu'ainsi la mort, qui nous sépare de tout, qui n'épargne rien, échouât du moins contre cette puissance intime qui imprime au fond de nous-mêmes l'image et l'amour de ce qui n'est plus.
Mais ce souvenir, chrétiens, si vif, si profond qu'on le suppose, que peut-il de lui seul? Rien. Il a beau traverser notre cœur comme une flèche rapide, ou bien s'enfoncer dans notre esprit comme un trait que nous emportons avec nous en quelque lieu que se dirigent nos pas : qu'en résulte-t-il pour ceux que nous pleurons? Rien, absolument rien. Il a de quoi, sans doute, calmer quelque peu l'amertume de nos regrets, nous offrir un certain soulagement, une consolation : voilà tout. Eh quoi, mon Dieu, si c'est pour notre âme un besoin de nous rappeler ceux que la mort nous enlève, eu serions-nous réduits à un souvenir impuissant et stérile ?
Rassurez-vous, Mes Frères. Il est une chose qui peut rendre ce souvenir efficace et fécond, en lui communiquant une vertu souveraine : c'est la prière. La prière, c'est le souvenir également, mais le souvenir vivifié par la grâce et transformé par la foi : c'est le souvenir devant Dieu. Un souvenir devant Dieu ! voilà , chrétiens , ce que votre cœur peut offrir à vos parents, aux amis que vous pleurez. Souvenez-vous de moi devant Dieu, disait la pieuse Monique à cet homme si grand que le Seigneur lui avait donné pour fils. De même, lorsque votre père ou votre mère, votre époux ou votre sœur, se soulevant sur leur lit de mort, vous adressaient cette dernière recommandation : Souvenez-vous de moi ! c'est un souvenir devant Dieu qu'ils demandaient à votre amour, car c'est le seul qui ne soit
pas stérile. Sur l'aile de la prière, il s'échappe de l'âme en paroles de feu et monte tout droit vers le trône de la miséricorde. Dieu le reçoit avec bonté et le renvoie à ces pauvres captives comme un message de paix et de pardon.
0 vous donc, mes bien chers Frères, qui cherchez dans le souvenir de vos parents et de vos amis un adoucissement à la peine que vous fait éprouver leur absence, donnez à vos regrets le mérite et l'efficacité qu'ils comportent. Souvenez-vous des trépassés devant Dieu, dans vos supplications et dans vos sacrifices ! Ce jour est entre tous un jour de souvenir. La Commémoration des défunts, c'est ainsi que l'Eglise intitule cette solennité du deuil et de la tristesse, pendant laquelle cette mère aimante ne veut oublier aucun de ses enfants, ni les morts illustres, ni ceux auxquels personne ne pense plus sur la terre. Permettezmoi donc, aujourd'hui, d'être au milieu de vous le ministre et l'interprète de ces âmes infortunées, de vous demander pour elles l'aumône de votre foi et de vos pieux suffrages. Il me suffira, chrétiens, de frapper à votre cœur où s'est gravée leur mémoire ; et, puisque la mort, en les arrachant à votre amour ne vous a laissé d'eux qu'un souvenir, que ce souvenir du moins profite à leur bonheur, qu'il s'épanouisse en prières, qu'il se répande en bonnes œuvres, qu'il puise, enfin , dans le trésor de l'Église cette rançon de grâces et de mérites qui ouvrira devant eux le séjour de l'éternelle félicité.
Car, si Dieu, pour adoucir les rigueurs de la tombe, a doué l'homme du souvenir, il a placé au fond de nousmêmes, à côté de cette première faculté, un deuxième sentiment qui nous console et nous fortifie, je veux dire
l'espérance. Le souvenir et l'espérance, voilà ce qui nous reste, alors même que la mort nous a privés de ceux que nous aimions. Vous le savez, Mes Frères, ce qu'il y a de plus profond dans notre âme, ce qui entre le plus avant dans le cœur humain, ce qui survit à tout, ce qui surnage au-dessus des flots de toutes les tribulations, c'est l'espérance. L'homme qui, ballotté par les orages de la vie, ne voit plus autour de lui que l'image de ce qu'il a perdu , se console au milieu de tant de débris , parce qu'il espère encore. S'il n'espérait plus, son malheur serait sans bornes, ses douleurs sans remède. Aussi, pour peindre d'un trait la plus grande infortune, celle des damnés, l'Ecriture sainte prononce le mot de désespoir; et, quand le plus fameux des poètes chrétiens entreprit de décrire le lieu des supplices éternels, il y mit tout d'abord cette inscription : « 0 vous tous, qui entrez dans ce séjour, laissez à la porte toute espérance. » C'est pourquoi Dieu n'a pas voulu que la mort, en nous séparant de nos proches, nous enlevât jusqu'aux deux choses qui, seules, peuvent diminuer nos regrets, la consolation du souvenir et celle de l'espérance.
Qu'est-ce donc, Mes Frères, que notre cœur nous porte à espérer pour ces êtres chéris dont le souvenir vit en nous ? Ah ! chrétiens, que peut-on espérer pour ceux que l'on aime, sinon qu'ils soient heureux, que rien ne mette obstacle à leur félicité, qu'ils jouissent du calme et du repos? N'est-ce pas cette pensée qui nous console, qui nous soutient, quand la mort les surprend dans nos bras? Du moins, disions-nous, dans ces jours de funèbre mémoire, ils reposeront en paix ; Dieu les recevra dans son sein, il essuiera leurs larmes, il les rassasiera de sa vue et de son
amour ; ils n'ont fait que passer d'une vie pleine de misères à une existence meilleure ! L'espérance, telle est la suprême et dernière consolation qui nous reste : voilà pourquoi Dieu, dans son infinie bonté, ne déchire jamais le voile d'incertitude qui enveloppe la destinée finale de ceux que nous pleurons, afin qu'au milieu de notre douleur nous ne désespérions jamais de leur bonheur futur. Oui, chrétiens,, quelle qu'ait été la vie de ceux qui nous ont précédés dans cette vallée de l'exil, si grandes, si nombreuses qu'aient été leurs fautes, il nous est toujours permis d'espérer leur salut. Que dis-je ? c'est un besoin de notre cœur ; et Dieu , qui , suivant la parole de l'Écriture, a traité l'homme avec respect, n'a point voulu que ce doux sentiment pût jamais s'éteindre dans notre âme. Peut-être en est-il, parmi nos chers défunts, que le malheur des temps avait tenus éloignes de notre religion sainte, ou bien qu'une mort subite est venue frapper au printemps de leur vie, au déclin de leurs années : n'importe ; l'espérance reste toujours pour nous un besoin, un devoir; car il y a deux choses qui surpassent toutes les fautes et tous les crimes , la clémence divine qui peut tout pardonner et la croix de Jésus-Christ qui peut tout sauver.
Mais, Mes Frères 3 si Dieu nous laisse, à côté de la consolation du souvenir, celle de l'espérance, qu'est-ce qui jaillit de cette espérance, qu'est-ce qui la nourrit, qu'est-ce qui l'entretient et la fortifie? Je l'ai dit, c'est la prière. Car, si la prière est un souvenir devant Dieu, elle est également une divine espérance. Si la prière communique au souvenir que nous gardons de nos chers défunts son efficacité et sa fécondité, c'est elle aussi qui nous donne
la confiance de les voir heureux. Oh ! c'est quand nous aurons prié pour eux devant Dieu, que nous aurons répandu en sa présence nos larmes et nos supplications, que nous aurons élevé vers le ciel le sang de Jésus-Christ, ce sang qui rachète et purifie ; que nous aurons reversé sur ces pauvres âmes le fruit de nos bonnes œuvres, l'abondance de nos aumônes, le mérite de nos jeûnes et de nos pénitences, c'est alors, dis-je, qu'il nous sera permis d'espérer que Dieu abrégera leurs souffrances, qu'il brisera les liens de leur captivité, qu'il les admettra au séjour de la gloire et de la lumière. C'est alors qu'une douce confiance remplira nos pensées, que les joies de l'espérance déborderont dans notre cœur. Il est si consolant de pouvoir se dire : Cette communion que je vais faire à l'intention de mes parents défunts, ce sacrifice que j'offre pour le repos de leur âme; que dis-je? cet acte de vertu que je m'impose, cette tentation que je m'applique à surmonter, obtiendra peut-être à ceux que j'ai tant aimés un repos sans mélange, un bonheur sans fin. Pour peu qu'on soit enclin à aimer ceux que l'on doit aimer (et qui est-ce qui n'a pas reçu de Dieu ce don de l'amour?) une telle espérance devient pour l'âme une source de délices. Or, c'est dans la prière que nous la puiserons. Si nous n'intercédons pas pour les morts , quel motif avons-nous d'espérer que Dieu mettra un terme à leurs souffrances ? La prière est désormais la seule consolation qui nous reste, la seule offrande que nous puissions faire à ces âmes qui, peut-être, nous ont comblés de leurs bienfaits ; mais aussi quelle n'est pas la puissance de la prière, d'une prière pleine de foi et d'amour, d'une prière qu'on répète toujours sans
se lasser jamais ! Elle obtient tout, elle triomphe de tout, parce qu'elle puise dans les mérites d'un Dieu une force irrésistible et une grâce souveraine.
Donc, Mes Frères, aujourd'hui surtout, ayons recours à ce facile moyen ; souvenons-nous devant Dieu de nos chers trépassés, afin de hâter l'heure de leur repos. Ah! n'en doutez pas, s'il est un jour auquel Dieu ait attaché d'une manière toute spéciale la grâce de ces âmes captives ; si , comme au temps de Jérusalem, l'ange de la délivrance descend à de certains moments dans cette piscine de l'épreuve, afin d'en tirer quelques-unes des angoisses de la douleur, ce jour sans doute est marqué dans le livre de la justice divine pour le triomphe de plusieurs d'entre elles. Car c'est en ce jour que, de tous les points de la terre, les prières pour les morts montent vers le ciel plus nombreuses et plus ferventes ; que les fidèles se pressent de toutes parts autour de la tombe de leurs parents, de leurs amis, pour supplier le Seigneur de mettre un terme à des souffrances prolongées; que les prêtres élèvent la voix entre le sanctuaire et l'autel pour fléchir les rigueurs de la justice divine. Gomment le cœur de Dieu pourrait-il résister à ce concert de supplications et ne pas accorder à nos larmes pieuses la grâce de quelques trépassés ?
Quel bonheur pour nous, chrétiens, si, à pareil jour, l'âme de notre père ou de notre mère, de notre frère ou de notre sœur pouvait se joindre à ces âmes qui, après une longue attente, vont prendre enfin le chemin de la gloire et de la félicité ! Ah ! mes bien chers Frères, ramassons en ce moment toute la foi dont nous sommes capables ; nos prières, sans doute, d'elles-mêmes sont peu
de chose : nous les faisons le plus souvent si courtes et si froides ! Mais jetez un regard de confiance sur la croix de Jésus-Christ : c'est de là, c'est des plaies de cet adorable Sauveur que jaillit la grâce et que découle le pardon. Du haut de ce trône de miséricorde, il étend les bras pour serrer sur son cœur vos parents et vos amis ; il n'attend peut-être de votre part qu'une demande pleine de foi et d'amour : la refuseriez-vous à ceux que vous avez tant aimés? Je suppose qu'une de ces personnes qui vous sont si chères fût prisonnière dans un pays lointain, et que d'ici-même, sans quitter le lieu où vous êtes, vos prières fussent capables de briser ses fers : que ne feriez-vous pas ? Jour et nuit , vous redoubleriez vos instances pour obtenir son élargissement. Qu'est-ce, toutefois, qu'un lieu de captivité sur la terre, à côté de cet horrible séjour où ces pauvres détenues sentent d'autant plus le poids de l'exil qu'elles sont plus attirées vers la céleste patrie ?
Priez donc vers Celui qui, d une parole, peut délivrer à jamais ces âmes infortunées. Ecoutez-les qui crient vers - vous du fond de l'abîme : 0 vous , que nous portions dans notre cœur, pendant le temps de notre vie, souvenez- vous de nous devant Dieu ; rappelez-vous ces années que nous avons passées ensemble au foyer de la famille.; nous vivions côte à côte, nous mêlions nos joies, nous partagions nos peines; souvent, alors, vous nous protestiez de votre amour : nous oublieriez-vous maintenant que vous ne nous voyez plus, maintenant que nous souffrons et que nous sommes malheureuses ? Ah ! c'est le moment de nous prouver votre affection par une ardente prière ; Dieu bénira votre charité et vous rendra en grâce et en
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bonheur ce que vous nous aurez donné ! Non, non, Mes Frères, vous ne repousserez pas de si justes demandes : vous mettrez votre piété au service de votre cœur. Pendant toute cette octave où Dieu est si disposé à recevoir vos suffrages en faveur des défunts , vous travaillerez à leur soulagement et à leur délivrance, soit en récitant à leur intention l'office des morts, soit en assistant tous les jours au saint sacrifice de la messe, en pratiquant quelque nouvelle mortification, en faisanfrplus de bien aux pauvres. Vous continuerez ces pieux exercices pendant toute Tannée et pendant toute votre vie. En intercédant pour les trépassés, vous travaillerez pour vous-mêmes. Car, pour vous aussi, chrétiens, il viendra un jour où vos proches et vos amis, versant des larmes sur votre tombe, diront à Dieu : « Seigneur, donnez-lui le repos et que la lumière éternelle luise pour lui ! » Requiem œternam dona ei Domine, et lux perpétua luceat ei ! Alors le Seigneur, se rappelant votre piété envers les morts, exaucera la prière de vos proches et de vos amis : il donnera à votre âme le rafraîchissement, la lumière et la paix. Ainsi soit-il.