SUR
Sur gens Jacob mane talit lapidem quem supposuerat capiti suo et erexit in titulum, fundens oleum desuper.
« Jacob s'étant levé le matin prit la pierre qu'il avait mise sous sa tête et, répandant de l'huile par dessus, l'érigea en monument. »
Telle est, chrétiens, la scène mystérieuse qui se passait, il y a quatre mille ans, dans une plaine de la Mésopotamie. Après une nuit pleine de merveilles, où le Seigneur venait de lui prédire de grandes destinées, le patriarche Jacob se réveillant de son sommeil dit cette parole : « Vraiment le Seig-neur est ici et je ne le savais pas (2). Puis, il versa de l'huile sur la pierre qui lui avait servi d'oreiller, et il
(1) Ce sermon a été prononcé en i853 ou i854, à Paris, dans une des églises de la rive droite.
(2) Genèse, xxvm, 17.
appela ce lieu Béthel, c'est-à-dire la maison de Dieu et la porte du ciel. Ce fut là, Mes Frères, la première dédicace dont parlent nos Livres saints, l'ébauche patriarcale du temple chrétien.
Quelques siècles plus tard, un petit nombre de tribus nomades traversaient les déserts qui séparent l'Arabie de l'Egypte. Et Dieu dit à leur chef : « Elève-moi une tente, afin que j'habite au milieu des enfants d'Israël. » Moïse donc dressa une tente qu'il nomma « le tabernacle du témoignage » : une nuée couvrit le tabernacle et la gloire du Seigneur remplit la tente ; et ce fut là, Mes Frères, la deuxième dédicace que mentionne l'Ecriture, l'ébauche mosaïque du temple chrétien.
Une pierre , une tente , voilà donc quels furent les deux premiers sanctuaires de Jéhovah au milieu de la race choisie. Il convenait, en effet, que Dieu fît de la pierre du patriarche l'escabeau de ses pieds et qu'il habitât sous la tente avec le peuple élu. Mais quand les Hébreux furent entrés en possession de la terre promise, un jour, le plus grand de leurs rois se dit : « Il n'est pas juste que moi j'habite dans un palais de cèdre, tandis que l'arche du Seigneur reste sous une tente de peaux (i). » Ainsi parlait David; mais Dieu lui répondit : Toi, tu es un homme de guerre, tu as répandu le sang, il ne t'appartient pas de construire une maison en mon nom ; ce sera l'œuvre de Salomon ton fils. Donc Salomon bâtit au Seigneur un sanctuaire qu'il consacra solennellement ; et ce fut là, Mes Frères, la troisième dédicace consignée dans les saintes Lettres, la dédicace du temple
(i) 2« Liv des Rois, vu, 2 ; 1er Liv. des ParaJipom., xvii, 1.
de Jérusalem, cette figure solennelle, cette image éclatante de la basilique chrétienne.
Tel a été, Mes Frères, le triple antécédent historique de nos églises, de ces monuments sacrés dont nous célébrons la dignité suréminente. Fidèle aux inspirations de la liturgie catholique, je dois vous parler aujourd'hui de vos temples, vous montrer à quel point ils méritent votre respect et votre vénération. Point de sujet plus important et plus fécond. Car le temple, c'est l'âme d'un peuple, le lieu de son culte, le foyer de sa vie religieuse et morale ; c'est là qu'il accomplit ses actions les plus graves, qu'il trouve son point de ralliement et son centre d'unité. Aussi que reste-il d'un peuple, que reste-il debout après sa chute? Son temple. Voyez Ninive, Babylone, Athènes, l'ancienne Rome : quels témoins avez-vous de leur gloire et de leur puissance ? Les débris de leurs temples. Ces ruines honorées, la haine des hommes n'a pu les proscrire, ni le temps les effacer. Que sera-ce de l'église chrétienne, du sanctuaire de la grâce et de la vérité? Je vais donc, Mes Frères, dans cette fête de la dédicace, vous parler de l'excellence du temple catholique, afin que, pénétrés d'un pieux respect pour la maison du Seigneur, vous y portiez désormais un esprit plus recueilli, une âme moins distraite. Veuillez me prêter votre bienveillante attention. Ave Maria.
Deux choses, Chrétiens, assurent à un lieu son importance et sa dignité : c'est d'abord le caractère de celui qui l'habite, et secondement la nature des actions dont il est le témoin. Qui est-ce qui l'habite ? Qu'est-ce qui s'y passe ? Telle est la double question qu'il convient de se poser et qu'il importe de résoudre, pour comprendre comment le
temple catholique — car je ne parle pas des autres — est, de tous les lieux de la terre, le grand lieu, le saint lieu.
J'ai dit, Mes Frères, que ce qui fait l'excellence d'un lieu, c'est tout d'abord le caractère de celui qui l'habite. Qu'est-ce en effet qu'un lieu ? C'est la place qu'occupe un être dans l'ensemble des choses créées : c'est le théâtre de son mouvement, de son activité, de sa vie; et ici, je ne parle que des êtres contingents ; car Dieu, étant infini, occupe tous les lieux, ou plutôt il est à lui-même sa place et son lieu, in se ipso ubique totus. Donc tout être, tout homme par conséquent, occupe un lieu, où il se fixe et s'attache, dont il fait sa propriété, son séjour habituel, sa demeure permanente. Ce lieu qu'il s'est choisi librement, ou que la Providence et les hommes lui ont départi, devient comme une extension , un prolongement de lui-même. Ce lieu porte le nom, emprunte les titres et le caractère du maître, dont il révèle aux yeux du monde la grandeur ou la bassesse, la richesse ou la pauvreté. Même , après que l'homme a disparu de l'endroit qu'il habitait, on dirait qu'il le remplit encore de sa présence, tellement son souvenir s'y grave et s'y imprime : on y cherche le reflet de ses traits, l'écho de sa voix, la trace de ses pas ; son nom a peine à s'effacer de ces pierres qui semblent le répéter ; c'est comme si le maître survivait dans sa demeure, tant il y
reste de sa mémoire, de sa personne, de sa vie. Toutefois, la dignité d'un lieu ne se tire pas seulement du mérite propre de celui qui l'habite. Aussi bien que la vertu, la naissance, le rang", les pouvoirs ajoutent de l'éclat à ce qui les entoure. Quand je dis le palais d'un roi, d'où vient qu'aussitôt il s'élève dans votre esprit une idée de grandeur et dans votre cœur un sentiment de respect? Est-ce parce que l'art prodigue tous ses ornements, que l'industrie épuise toutes ses ressources, pour embellir la demeure des souverains? Ces décors, sans doute, sont la preuve que cette habitation n'est point vulgaire. Mais enfin, fût-elle dépouillée de tout ornement et de toute parure, s'agît-il même d'une simple tente, les peuples lui trouveraient encore du prestige. Pourquoi? Parce qu'un homme l'habite, en qui se personnifie la plus haute puissance qu'il y ait sur la terre, après l'autorité spirituelle, et qu'un reflet du pouvoir rend ces lieux inviolables et sacrés. Oui, le palais des princes est honoré plus que les autres demeures, parce que les sujets y révèrent ce que Tertullien appelait, dans son lang-age énergique et concis, la religion de seconde majesté.
Mais qu'ai-je besoin, chrétiens, de m'élever à ces hauteurs, pour établir une vérité si évidente? N'y a-t-il pas pour nous un endroit préféré, où tous les objets parlent à notre cœur? La maison paternelle, le toit de nos ancêtres! D'où vient que nous ne pouvons en franchir le seuil sans ressentir une douce émotion, sans éprouver comme un respect religieux ? Parce que là , dans ce réduit , si humble qu'il puisse être, ont vécu nos pères, que leur présence a embelli cette chaumière, qu'elle a communiqué à ces murs un charme particulier, un irrésistible
attrait. Le foyer domestique, comme le palais des souverains, comme la demeure des héros ou des saints, tous ces lieux, les plus aimés, les plus honorés qu'il y ait sur la terre, ne valent tant à nos yeux, que parce que ceux qui les habitent sont eux-mêmes ce qu'il y a de plus digne ici-bas d'honneur et d'amour.
Et maintenant, si vous demandez qui habite le temple catholique, ah ! Mes Frères, faisons trêve aux considérations humaines : tout ce que je viens de dire n'est rien ou peu de chose. Pour répondre à cette question, je n'ajouterai qu'un mot, mais il renferme tout : l'église est la maison de Dieu ! Or, en présence du Seigneur, qu'est-ce que l'homme le plus grand, le plus vertueux? Qu'estce que le génie et la souveraineté? Que sont les plus glorieux ancêtres?
C'est Dieu qui est l'hôte de nos temples ! Mais , me direz-vous, est-ce qu'il n'habite pas également tous les lieux ? La nature divine souffre-t-elle la moindre division ? Peut-il y avoir pour Dieu une demeure privilégiée, une habitation de choix? Sans doute, chrétiens, il remplit tous les espaces de l'immensité de son être ; lui-même nous dit dans la sainte Ecriture, par la bouche du prophète Jérémie : Numquid non cœlum et terrant ego impleo ? « Est-ce que je n'occupe pas le ciel et la terre (i) ».
La nature entière est un temple que Dieu sanctifie de sa gloire et de sa présence. Quelque part que nous soyons, enseigne l'Apôtre, il est toujours près de nous : « Nous vivons en lui, nous agissons en lui, nous sommes en lui (2). » C'est
(1) Jérémie, xxm, 2^.
(2) Actes, xvii, 28.
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ce que proclamait déjà le Roi-Prophète dans son magnifique langage, lorsqu'il s'écriait : « Seigneur, où irai-je devant votre esprit ? où fuirai-je devant votre face ? Si je monte vers les cieux, vous y êtes; si je descends au fond des enfers, je vous y trouve. Si je prends les ailes de l'aurore, si je vais habiter aux extrémités des mers, c'est votre main qui m'y conduit et c'est votre droite qui m'y soutient (i). » Oui, chrétiens, cet édifice majestueux qu'on appelle l'Univers est tout plein de Dieu ; le Seigneur réside jour et nuit sous ce dôme étincelant qu'il a suspendu sur nos têtes. Lui-même s'est fait l'architecte de ce temple : sa main en a tracé les contours, distribué les parties, réglé les proportions ; les astres , inondant ces parvis de leurs flots de lumière, brillent devant sa face comme des flambeaux qui ne s'éteignent jamais ; au son de sa voix, les mondes qu'il a créés forment par leur concert, sous la voûte des cieux, une harmonie ravissante; et, enfin, mêlant à ces accords la magie des couleurs, sa main a su répandre dans cette nef verdoyante d'incomparables tableaux. Aussi, Mes Frères, lorsque, loin du bruit de la terre et des agitations du monde, nous contemplons ces grands spectacles de la nature, au milieu du silence de la création, notre esprit s'élève vers Dieu; et de notre bouche, fidèle interprète de notre âme, s'échappe vers lui l'hymne de l'amour et de l'adoration ; car si l'Univers est le temple du Seigneur, l'homme est le prêtre et le pontife de ce temple.
Assurément, chrétiens, toutes ces remarques sont vraies ; à défaut de la foi, la raison même suffirait
(i) Psaume CXXXVIII, 6-9.
à les faire admettre ; et cependant je ne crains pas de dire que Dieu habite d'une manière plus spéciale et plus parfaite dans le moindre de nos sanctuaires que parmi les splendeurs de l'Univers, œuvres de sa toutepuissance. Sans doute, l'église, dans sa structure matérielle, n'est qu'une imitation du temple de la création. Que faisons-nous, en effet, quand nous élevons une demeure à Dieu? Nous réduisons la nature aux proportions de l'art. Une voûte arrondie par nos mains simule le firmament ; des colonnes la supportent, le long desquelles le ciseau fait revivre, sous les aspects les plus variés, tout ce qu'il y a dans le monde extérieur de productions diverses et d'êtres animés ; la plante s'en détache avec ses feuilles découpées et ses fruits entr'ouverts ; tous les règnes de la nature y portent tour à tour le tribut de leurs richesses. Puis, dans l'immensité de ces nefs, où l'œil aime à se perdre comme au sein des hautes forêts, des torrents de lumière, des flots d'harmonie rappellent à nos sens les splendeurs des cieux et le concert de la création, tandis que , sur les murailles , le pinceau de l'artiste s'efforce d'imiter la nature dont il reproduit les formes gracieuses et les merveilleux coloris. Voilà ce que nous faisons. C'est beaucoup, sans doute; et, pourtant, quelle distance de ces œuvres humaines au temple de l'Univers construit par Dieu lui-même !
Eh bien, que vous semble? Dois-je conclure à l'infériorité de l'église chrétienne? Non, Mes Frères. Car j'ai à vous dire de cet édifice des choses glorieuses qui en font le vrai temple, le saint lieu, où le Très-Haut réside et se manifeste comme nulle part ailleurs.
Dieu donc, Mes Frères, Dieu qui habite dans tous les
endroits de la terre, qui est présent à toutes choses, ne se sentit pas encore assez rapproché de l'homme : pour être plus près de nous, pour s'établir au milieu de nous, il voulut occuper un lieu spécial et déterminé. Pour cela, il fallait qu'il se soumît aux conditions du temps et de l'espace. Mais la nature divine, étant immense et infinie, échappe aux limites du temps, aux bornes de l'espace. Quel moyen de résoudre un tel problème ? Ecoutez, Mes Frères. Il y a dix-huit siècles , aux portes d'une petite ville de la Judée, il y avait un réduit obscur et ignoré, que les hommes dédaignaient d'occuper, le réservant aux vils animaux. Eh bien, c'est dans ce lieu, le dernier, le plus méprisé de tous, dans cette étable, enfin, que Dieu parut sous forme humaine : c'est là qu'une pauvre mère le reçut sur ses genoux, le réchauffa sur son sein ; c'est là que, prosternés devant Lui, les représentants du peuple juif et ceux de la gentilité déposèrent à ses pieds l'hommage de leurs adorations. A côté de cette crèche, de ce temple primitif de l'Homme-Dieu , le palais d'Hérode et la maison dorée de César paraissaient peu de chose aux habitants du ciel !
Ce n'était là toutefois, pour Jésus-Christ, qu'un abri passager ; ce n'était que le premier reposoir du Verbe fait chair. De ce lieu , le plus grand, le plus saint de la terre, il passa dans une chétive demeure, sous l'échoppe d'un pauvre artisan : là, trente années durant, Celui que la terre et le ciel ne peuvent contenir, consentit à renfermer, dans les bornes étroites d'une boutique d'ouvrier, son humanité sainte ; et, enfin, avant de terminer sa carrière, au Cénacle de Jérusalem, qui fut son troisième temple, il offrit à ses disciples, pour la dernière fois, le spec-
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tacle d'une maison sanctifiée par la présence de l'Homme- Dieu.
Mais quoi ! Mes Frères, la mort va-t-elle interrompre ce séjour de la divinité parmi les hommes ? 0 prodige ! ô abîme d'amour! L'Incarnation du Verbe se prolongera sur la terre : la Crèche de Bethléem, la maison de Nazareth, le Cénacle de Jérusalem revivent dans nos églises : sous des voiles mystérieux, l'Homme-Dieu s'y perpétue, s'y multiplie ; il y établit son séjour habituel et sa demeure permanente. Grâce à ce chef-d'œuvre de puissance et de tendresse, le temple chrétien devient par excellence la maison du Seigneur. Si, en tant que Dieu, le Verbe fait chair ne connaît d'autre limite que son infinité, s'il remplit tout l'Univers de l'immensité de son être : en sa qualité d'homme il ne réside qu'au ciel et dans nos sanctuaires. Il y est présent, comme jadis dans ces villes de Judée qui ont porté la trace de ses pas, qui ont recueilli ses sueurs et son sang. Il y est présent, comme il l'est à la droite de son Père , sous le regard des anges qui chantent devant son trône, et au milieu des bienheureux qui le contemplent dans le ravissement de l'extase. Comprenezvous maintenant, M. T. C. F. , d'où vient à nos églises leur excellence et leur dignité, ce qui leur assure la supériorité, même sur ce temple de l'Univers que Dieu s'est construit de sa propre main ? Ah ! c'est que le tabernacle catholique ne partage qu'avec le ciel l'insigne privilège d'être habité par l'Homme-Dieu ; c'est qu'en aucun autre lieu de la terre le Verbe incarné ne réside avec son humanité sainte. C'est ici, sous ces voûtes sacrées, qu'il repose nuit et jour, qu'il demeure près de nous comme un roi au milieu de ses sujets, comme un père avec ses enfants ; prêt à recevoir à toute
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heure nos requêtes et nos prières, à calmer nos douleurs, à sécher nos larmes, à guérir nos plaies. Il est là, sous les voiles du sacrement : dix-huit siècles l'ont cru ; en dépit de toutes les attaques, malgré tous les sophismes, des millions d'hommes le croient encore. Voilà, chrétiens, ce qui fait du temple catholique un lieu à part, une demeure dont rien n'approche, dont rien n'égale l'éclat et la majesté. Aussi, Mes Frères, ne vous étonnez plus qu'au sortir des catacombes, après avoir passé sous le glaive des Césars et traversé le feu des persécutions, vos pères aient élevé à cet hôte divin de superbes basiliques qui portent si haut et qui font révérer de si loin leurs sacrés sommets. Ne vous étonnez plus que, pour lui construire un palais moins indigne de sa gloire, ils aient demandé au génie toute la hardiesse de ses conceptions, à l'art toute la perfection de ses détails, à l'industrie humaine toute sa prodigieuse activité. Ah ! c'est qu'ils savaient, ces chrétiens des temps passés, que ce n'était pas à un homme qu'ils préparaient une demeure, mais à Dieu même. La présence de Jésus-Christ dans les tabernacles nouveaux leur paraissait un tel prodige, que, semblables à ces pieux vieillards dont parle le prophète Aggée, ils se prenaient à regretter que la magnificence de ces édifices ne fût pas encore en rapport avec la dignité de Celui qui les habite.
Mais, que fais-je, Mes Frères? Je m'arrête à ce que les siècles ont su prêter au temple catholique d'éclat extérieur, de grandeur matérielle, tandis que je ne devrais tirer son excellence que du caractère de son hôte divin. Oui, en place de ces monuments célèbres qui étonnent la vue, qui confondent la pensée, mettez ce qu'il y a de plus humble et de plus modeste en apparence,
quelques murs élevés à la hâte, quelques planches de bois reliées entre elles ; supposez l'église du hameau, que dis-je? une tente, une hutte sur les bords du Sénégal ou dans les forêts du Canada, qu'importe? A un moment donné, une porte s'ouvre, un homme paraît, il franchit un degré, il prononce quelques mots mystérieux; et, à l'instant, ce lieu misérable se transforme en un temple ; et, dans ce temple, si obscur qu'il soit, il y a plus que dans les hôtels de la richesse, plus que dans les palais de la souveraineté ; il y a Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant ! Et même, dans ce contraste entre la majesté divine et la pauvreté d'un tel lieu, je sens je ne sais quoi qui émeut, qui attendrit, qui parle au cœur, qui arrache des larmes. Quoi ! Dieu, lui si grand, si puissant, habiter une telle demeure, la chaumière d'un paysan, la cabane d'un sauvage ! Se peut-il concevoir plus de condescendance et plus d'amour? Et pourtant, chrétiens, rien n'est plus certain ; voilà pourquoi nos églises , quel que soit leur éclat ou leur obscurité, leur richesse ou leur dénuement, ont un caractère sacré qui leur assigne un rang à part parmi tous les monuments de la terre.
J'en ai dit assez pour démontrer la sainteté du temple catholique; et dès lors, Mes Frères, de quel respect religieux ne devrions-nons pas être pénétrés quand nous paraissons dans la maison de Dieu ? Vous , sans doute, qui fréquentez assidûment nos églises, qui aimez à venir épancher votre cœur au pied des autels, vous vous garderiez d'offenser, par une irrévérence quelconque, la majesté du Seigneur qui les habite; mais dites-moi, ne souffrez -vous pas , quand vous entrez dans l'une de nos grandes basiliques, à Notre-Dame, à Sainte-Geneviève
par exemple, d'y rencontrer des gens qui s'intitulent chrétiens et qui ne craignent pas, en présence de l'Homme- Dieu, de prendre une attitude, de tenir des propos qu'ils n'oseraient se permettre dans la demeure et en face d'un homme qu'ils estiment? Il est telle nation voisine que l'hérésie a détachée depuis trois siècles du tronc de l'unité romaine et qui, par son respect pour les édifices du culte, confondrait l'indifférence de ces catholiques dégénérés. Et pourtant , qu'est-ce qu'un temple protestant? Qu'est-ce que Westminster et Saint-Paul de Londres? Qu'est-ce que tous ces monuments dont l'hérésie a chassé le Verbe de Dieu fait chair , à côté de la dernière de nos églises? Un temple, nu comme un désert, où l'on ne découvre plus qu'une pierre froide, sépulcre glacé d'une foi morte. Eh bien, le respect du temple a survécu aux ruines de la doctrine et aux débris du culte. Et nous, les enfants de l'Eglise, nous, au milieu desquels Notre-Seigneur a conservé ses autels et son tabernacle,, nous profanerions sa demeure par des irrévérences dont les hérétiques, que dis-je? dont les païens eux-mêmes auraient rougi. Ah! mes bien chers Frères, gémissons devant Dieu de ces scandales que les siècles passés ne connaissaient point ; redoublons, pour ce qui nous concerne, de piété et de recueillement dans le lieu saint; et, pour nous fortifier dans ces résolutions , après nous être convaincus de l'excellence du temple catholique en considérant le caractère de celui qui l'habite, essayons de nous en pénétrer davantage encore, s'il est possible, par le spectacle des grandes scènes qui s'y passent. C'est le sujet d'une seconde partie.
La première question, avons-nous dit, qu'il convient de se poser pour juger de la dignité et de Fexcellence d un lieu, est celle-ci : Qui est-ce qui l'habite ? Et nous avons vu que, sous ce rapport, il ne se peut rien concevoir de plus auguste, de plus divin que le temple catholique. Mais, après avoir résolu cette première question, on est naturellement conduit à se demander : Qu'est-ce qui se passe dans les églises? Quels sont les actes qui s'y font? Car, suivant qu'ils seront plus ou moins élevés, elles nous paraîtront plus ou moins honorables.
Ce que je dis là, chrétiens, n'a rien de subtil ni de recherché ; c'est le langage du sens commun. Voyez un peu. Il y a dans votre ville, capitale intellectuelle du monde, tel édifice que l'étranger, comme vous-mêmes, ne contemple qu'avec respect. Pourquoi? Parce que là s'accomplissent d'augustes fonctions. Si vous vous transportez, par exemple, sur l'autre rive de la Seine, dans ce quartier fameux où viennent converger toutes les branches du savoir, et que vous vous arrêtiez devant cet antique édifice où, depuis tant de siècles, les sciences et les lettres se sont donné rendez-vous, d'où vient qu'à l'aspect de ces murs, qui n'ont pourtant rien de sacré, vous ressentez malgré vous ce que vous n'éprouvez pas à la vue d'un monument vulgaire? C'est que l'esprit humain s'y déploie avec tout son éclat et dans toute son
énergie ; que , du haut de ces chaires , tombe une parole qui se répand sur des milliers d'élèves et retentit au loin ; une parole que la poésie revêt de tous ses charmes , à laquelle l'éloquence prête son feu et son coloris, qui tire de l'érudition sa valeur et son autorité. Ce sont des hommes qui ne parlent , si vous le voulez, qu'en leur propre nom, ou sous le couvert d'une raison parfois trompeuse, toujours faillible : qu'importe? On les écoute avec un respect qui s'attache même au palais qu'ils habitent ; à tel point que, souvent, vous ne craignez pas d'appeler la Sorbonne le sanctuaire de la science ; tant il est vrai de dire qu'un lieu participe toujours à la grandeur des questions qui s'y traitent !
Ne croyez pas, Mes Frères, que je veuille m'écarter de mon sujet : non, je reste au cœur même de la question. Afin de mieux démontrer l'excellence du temple catholique par ce qui s'y passe, j'ai dû recourir à des exemples ; car, ici-bas, pour saisir fortement les choses de Dieu, nous avons besoin de les comparer avec les choses humaines. Je poursuis donc les analogies ; et maintenant, si de cet illustre asile de la science, vous vous transportez vers un autre lieu plus vénérable encore, que vos pères ont marqué, au milieu d'une île fameuse, dans le berceau même de votre capitale, je vous demanderai d'où lui vient sa dignité ? N'est-ce pas des grands actes dont il est journellement témoin? C'est là, en effet, que des hommes, revêtus d'un pouvoir qui n'a d'autres limites que celles du droit et de la loi, discutent sur les actions et la vie de leurs semblables, les pèsent dans la balance d'une stricte équité, proclament l'innocence ou décernent le châtiment. Charge redoutable ! Ministère auguste ! Aussi le respect
des peuples environne-t-il le prétoire des magistrats ; et, bien que ce palais ne semble consacré qu'à des jugements humains, ils l'appellent le sanctuaire de la justice, comme pour démontrer , par l'énergie de ce mot, que si, dans les fonctions sociales, il n'y en a pas de plus augustes que celles-là, les salles où elles s'exercent ne sauraient jouir d'un trop grand prestige.
Est-ce assez, Chrétiens, pour conclure que l'excellence d'un lieu se tire de la nature des actes qui s'y accomplissent ? Oui sans doute ; et, cependant, pour fortifier ma thèse, vous me permettrez d'ajouter un dernier trait. Qui d'entre vous n'a pas vu, à côté du sanctuaire de la justice, un édifice, un hôtel. . . . comment l'appellerai-je ? Car, où trouver un mot pour rendre ce qu'il y a de sublime à la fois et de touchant dans le caractère d'un tel monument? Un Hôtel-Dieu ! A ce nom, à l'aspect, au souvenir de ce lieu, ne sentez-vous pas une religieuse émotion ? Assurément, c'est parce que toutes les misères, toutes les maladies humaines s'y rencontrent et s'y pressent côte à côte ; c'est parce qu'il y a là des centaines , des milliers d'hommes qui souffrent, et qu'il n'est rien sur la terre de plus vénérable que l'infortune. Voilà, sans aucun doute, pourquoi l'on ne saurait franchir le seuil de cet édifice, sans éprouver un attendrissement mêlé de respect. Mais c'est aussi parce qu'à côté de ces infirmités de toutes sortes, il y a des hommes, des femmes héroïques qui se dévouent de jour et de nuit, dont l'existence tout entière est consacrée à soigner les malades, à calmer leurs souffrances, à panser leurs plaies. L'idée d'un sacrifice si généreux et si constant s'attache à cette maison, s'y imprime et s'y incarne, à tel point qu'auprès de ce cal-
vaire de la charité, les palais de la science et de la justice pâlissent, parce qu'il n'est donné à aucun autre édifice d'être le témoin d'actions plus hautes, plus sublimes, que celles d'un chrétien qui met au service de ses semblables ses veilles et ses sueurs, son sang et sa vie.
Donc, Mes Frères, ce qui fait la dignité et l'excellence d'un lieu, c'est, outre le caractère de celui qui l'habite, la grandeur des actes qui s'y font. Et maintenant, si, après avoir franchi les seuils les plus respectés de la terre, les sanctuaires de la science, de la justice et de la charité, j'entre dans le temple catholique, pour voir ce qui s'y passe, qu'est-ce que je découvre? Qu'est-ce que j'entends? J'y vois une chaire aussi, et dans cette chaire un homme qui parle ; mais cet homme quel est-il ? Au nom de qui parle-t-il? Quelle est sa doctrine et son enseignement? Cet homme, il est le ministre et l'envoyé du Très-Haut ; c'est au nom de Dieu qu'il élève la voix. Sa parole n'est point celle d'un homme, ni d'un siècle ou d'une contrée : c'est la doctrine de tous les temps et de tous les pays. Quand le prêtre catholique monte dans cette chaire, pensez-vous, chrétiens, qu'il y monte tout seul ? Non, il y monte avec le cortège imposant des prophètes et des apôtres, des docteurs et des martyrs qui le suivent et l'environnent, qui se placent à ses côtés, qui prêchent par sa bouche. Pour lui, il s'efface, il disparaît derrière ces grandes figures de la tradition universelle et perpétuelle. Oh non ! ce n'est pas lui qui parle : la voix que vous entendez, c'est la voix de Pierre et de Paul, de Cyprien et d'Athanase, de Jérôme et d'Augustin, de Léon et de Bernard ; la voix des Pères et des Conciles, des Papes et des Évêques, voix de l'Orient, voix de l'Occident, voix du Sep-
tentrion, voix du Midi, voix des temps, voix de l'éternité ! Car la parole qui descend de cette chaire n'est pas seulement la parole de l'Église, c'est-à-dire de la plus illustre société qu'il y ait en ce monde ; ce qui déjà lui donnerait une force plus grande que tous les échos de la terre. Elle est de plus la parole du Verbe incarné, cette parole que le Père dit à son Fils dans le silence de l'éternité, que le Fils a répétée aux hommes dans la plénitude des temps, cette parole pleine de force et d'éclat, vox Domini in virtute, vox Domini in magnificentia (i) ; cette parole du Seigneur qui brise les cèdres du Liban, qui entr'ouvre les mers et en fait sortir la flamme, qui ébranle la solitude et qui jette l'épouvante dans les déserts de Gadès ; cette parole qui édifie et qui renverse, qui frappe et qui guérit, qui dompte les esprits, qui subjugue les cœurs, qui remue les consciences, qui « atteint jusqu'à la division de l'âme et du corps » pertingens usque ad divisionem animœ et spiritus (2). Voilà, Mes Frères, la parole qui tombe du haut de cette chaire : c'est la parole de l'Église, celle de Jésus-Christ, celle de Dieu ; et dès lors, s'écriait Tertullien, qu'est-ce, à côté de cette parole divine, qu'estce que toute parole humaine, si polie, si savante qu'elle soit ? Qu'a de commun l'Académie avec l'Église, le sanctuaire de la science et des lettres humaines avec le sanctuaire de la science et des lettres divines ? Donc, Mes Frères, s'il faut juger de l'excellence d'un lieu par la grandeur des actes dont il est le témoin, qu'y a-t-il, que peut-il y avoir de plus saint, de plus éminent que le
(1) Psaume XXVIII, 4.
(2) Ep. aux Hébr., iv, 12.
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temple catholique où retentit une parole dont le prix est infini et la dignité incommensurable ?
Ce n'est là toutefois, chrétiens, que le premier acte du grand drame qui se déroule dans nos églises. Car, si le temple catholique a sa chaire, sa parole, une chaire divine, une parole divine, il a également son tribunal et sa cour de justice. Là aussi tout est saint, tout est divin. Là, point de ces formes sévères, de ces apprêts terribles qui frappent d'épouvante. Là, pas de témoins qui déposent, pas de ministère public, ni d'accablants dossiers. Il n'y a que deux hommes qui s'y rencontrent et s'y placent côte à côte : l'un pour avouer, l'autre pour pardonner. Quel tribunal, Mes Frères, que celui où le repentir sauve du châtiment, où il suffit de s'accuser pour être pardonné ! où la grâce du coupable suit toujours la sentence du juge, où la justice n'a d'autre vengeance que celle que l'on exerce contre soi-même, où les larmes d'un jour, d'une heure, peuvent effacer les fautes d'une vie entière ! Là, point de maux sans remède, pas de ruines sans espérance, pas de crimes irrémissibles ; un simple aveu y tient lieu de peine, répare le passé, préserve l'avenir. Ailleurs, c'est de la vie qu'on passe à la mort, ici c'est de la mort qu'on revient à la vie. Devant les tribunaux de la terre, le glaive de la justice humaine défend, au nom de la société, des droits méconnus, des intérêts menacés ; et, du reste, il n'atteint que le corps, il ne frappe que pour un temps. Au tribunal chrétien, c'est Dieu qui prononce par la bouche de son ministre, Dieu qui absout, qui délie les consciences, qui purifie des âmes, qui leur ouvre à jamais par cet acte solennel les portes du royaume des cieux. C'est donc vraiment le tribunal de Dieu, le sanc-
tuaire de la justice divine ; et, par conséquent, le temple catholique, où la miséricorde du Seigneur rend à chaque instant des sentences de pardon, est un lieu qui surpasse en dignité tous les endroits de la terre et dont la majesté ne le cède qu'à la gloire des parvis éternels.
Est-ce là tout , Mes Frères ? et, après vous avoir montré que le temple catholique est à la fois le sanctuaire de la parole divine et de la justice divine, ai-je épuisé par là toute la série des grands actes qui s'accomplissent dans le lieu saint ? Votre cœur a deviné qu'il me reste à vous signaler une dernière merveille, la plus haute, la plus étonnante de toutes. Ah ! c'est que l'église, elle aussi, est un Hôtel-Dieu, où viennent se réunir toutes les misères , toutes les infirmités spirituelles ; c'est ici que nous tous, pauvres pécheurs que nous sommes, nous venons chercher un refuge dans nos malheurs, une consolation dans nos peines, un secours contre l'enfer, contre le monde, contre nous-mêmes. Car tous nous avons besoin de grâces et de lumières, de force et de paix. Qui donc se dévouera pour nous les faire obtenir? Qui se sacrifiera, qui s'immolera pour nous dans ce sanctuaire de la charité?
Sera-ce un homme ? Mais un homme est impuissant à nous procurer ce qu'aucun mortel ne possède. Mais, dans le temple catholique , l'homme n'est qu'un instrument : c'est Dieu qui agit, c'est lui seul qui opère les merveilles de la grâce. Donc c'est Dieu, c'est l'Homme-Dieu qui se sacrifiera et s'immolera pour nous sur la pierre de la messe. Oui, chrétiens, le temple catholique est, avant tout et par-dessus tout, le lieu du sacrifice : l'acte du calvaire, ce fait immense qui domine l'histoire de l'humanité, qui a
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été la consommation de toutes choses, s'y répète, s'y renouvelle chaque jour ; la croix, cet instrument de notre salut, ce bois précieux, sur lequel s'est étendu le Sauveur du monde, est de nouveau planté sur l'autel et celui qui , jadis, du haut du Golgotha, a versé son sang pour la rédemption des hommes, continue de l'offrir dans le sacrement de l'amour. Voilà, Mes Très Chers Frères, ce qui complète l'excellence de nos églises, ce qui en fait des lieux mystérieux, redoutables aux anges mêmes. Aussi, quand l'apôtre saint Jean, dans le livre de ses révélations, a voulu nous donner une idée exacte de la Jérusalem céleste, du séjour de la gloire et de la félicité, il n'a pas cru pouvoir mieux la représenter que sous l'image d'un temple, au milieu duquel se trouve un autel et, sur cet autel, l'Agneau de Dieu immolé dès l'origine des siècles. Tant il est vrai que pour l'ami de Jésus le temple catholique empruntait surtout au sacrifice de la messe ce caractère de noblesse et de dignité qui en fait véritablement la maison de Dieu et la porte du ciel.
Tels sont, Mes Très Ghers Frères, les titres éclatants que nos sanctuaires peuvent offrir à votre vénération. Donc, chrétiens, rien de profane autour du tabernacle : bannissons de notre esprit et de notre cœur toute idée, tout sentiment qui ne serait pas en harmonie avec la sainteté de l'hôte divin et de ses adorables mystères. Car, si ce temple extérieur et matériel est digne de respect, il en est un autre qui mérite encore de votre part plus d'honneur et d'attention, parce que la divinité se plaît à y résider d'une manière plus intime : ce temple,, écrivait saint Paul aux Corinthiens, c'est votre corps, c'est votre âme ; ce lieu saint, cette maison de
Dieu, c'est vous-mêmes : Templum Dei sanctum est, quod estis vos (i). Oui, continuait cet homme fameux qui joignait à la plus haute inspiration le génie le plus profond qui fût jamais, oui, disait-il aux chrétiens de son temps, « vous êtes un champ divin, une construction divine », Dei agricultura estis, Dei œdificatio estis. Que chacun de vous prenne garde comme il bâtit sur ce fondement ; car, si quelqu'un profane le temple de Dieu, Dieu le perdra. Voilà ce que prêchait saint Paul et ce que nous vous répétons après lui. Nous sommes les temples de Dieu : il faut donc que le Seigneur habite en nous, qu'il y vive et qu'il y opère par sa grâce ; il faut que le péché lui cède cette place d'honneur et cette maison de choix ; il faut que nos bonnes œuvres deviennent autant de pierres vivantes , autant d'ornements précieux qui servent à élever et à embellir cet édifice divin. Courage, chrétiens, mettons la main à l'œuvre ; que le temple de notre âme monte vers le ciel, qu'il gagne de jour en jour en force et en solidité, en grâce et en beauté ; afin qu'après avoir trouvé en nous une demeure digne de lui, Dieu nous reçoive dans le temple éternel de sa gloire et de sa félicité. Puissions-nous y arriver tous ! C'est la grâce que je vous souhaite. Ainsi soit-il.
(i) ire Ép. aux Corinth., ni, (7.
Ignem veni mi itère in terram et quid volo nisi ut accendatur ?
a Je suis venu jeter le feu sur la terre et qu'est-ce que je veux sinon qu'il s'allume ? »
S. Luc, xii, 3g.
Je ne monte jamais dans cette chaire, chrétiens, sans remercier le Seigneur qui a bien voulu me donner une parole pour faire du bien à mes frères et un cœur pour le vouer au service de la charité. Cette pensée me soutient et m'anime au milieu des rudes travaux de mon ministère. Mais quand il me permet d'élever la voix dans une circonstance comme celle qui nous rassemble , lorsqu'il lui plaît de remettre entre mes mains la sainte cause que j'ai à plaider devant vous, et qu'il daigne me dire : Va vers tes frères, montre-leur ce que c'est que le pauvre, apprendsleur à l'aimer, à l'aimer beaucoup, à l'aimer toujours, car je te confie ses intérêts, tibi derelictus est pauper (2) ; oh ! c'est alors, Mes Frères, que je remercie le Seigneur d'avoir mis sa parole sur mes lèvres , de s'être réservé
(1) Prononcé à Paris, le 3 février i855.
(2) Psaume X, i^.
mon cœur et ma vie, de n'avoir pas voulu qu'un amour de la terre montât jusqu'à moi, de m'avoir pris dans la maison de mon père, de m'avoir enlevé aux joies de la famille, aux affaires du siècle, aux plaisirs du monde, pour faire de moi comme de tout prêtre, auprès des riches et des heureux d'ici-bas , le défenseur et l'avocat de ce qu'il y a de plus faible, de plus délaissé sur la terre, le défenseur et l'avocat du pauvre.
Je viens donc vers vous, avec la conscience de remplir un grand devoir. Je viens vers vous au nom de l'humanité dont les entrailles s'émeuvent aux souffrances de l'indigent ; au nom de l'Eglise qui est la mère de tous les abandonnés, dont le premier comme le dernier mot est la charité; au nom du Christ qui a tant chéri les malheureux, au nom de Dieu qui est amour parce qu'il est Dieu. Ce n'est pas que je veuille vous apprendre une doctrine inconnue ; je ne vous enseignerai que ce que vous sentez; car nous ne sommes pas ici pour discuter, mais pour donner : la charité que je vous prêche est affaire de cœur et non de raisonnement. Donc, je ne ferai que vous tenir le langage de votre propre cœur. Je vous dirai simplement qu'il faut aimer le pauvre, et qu'il faut lui prouver cette affection en lui donnant de ce que vous avez. Puissent mes paroles vous convaincre ! Dieu et votre cœur feront le reste. Ave Maria.
Pourquoi faut-il aimer le pauvre ? Telle est la première question que je veux poser. Il faut aimer le pauvre, parce que c'est un homme. Ah ! est-ce donc là un vain titre, une formule banale? Savez-vous bien ce que c'est qu'un homme ? ou du moins, si vous ne l'ignorez pas, ne
l'oubliez-vous jamais ? Ne sommes-nous pas tous, tant que nous sommes, tentés parfois de méconnaître ce grand dogme de la dignité humaine? Quand la misère vient s'interposer entre notre frère et nous, c'est comme un voile opaque qui cache à nos yeux ce qu'il y a dans cet homme d'auguste et de divin? Eh bien, ne vous en tenez pas à ces dehors misérables. Passez plus avant : sachez voir la vérité à travers ce nuage que la pauvreté jette sur la noblesse de notre nature. Ne vous arrêtez pas même à ce corps qui est déjà, à lui seul, tout ce qu'il y a dans le monde physique de plus excellent. Car l'homme n'est pas là, ou du moins, s'il y est, il n'y est pas tout entier. Vous n'avez fait que toucher au seuil de sa dignité, vous n'êtes arrivés qu'au vestibule de sa souveraineté. Par delà cette enveloppe mortelle qu'un rien déchire et fait tomber en poudre, ce front qui s'incline à certains moments sous le poids de la misère, mais qui ne se relève pas moins vers le ciel; cet œil dont l'infortune affaiblit, sans l'éteindre, le feu que Dieu lui a donné ; cette poitrine d'où le malheur peut bien tirer des sons douloureux et des sanglots déchirants, mais qu'il n'empêche point de battre librement sous la main de Dieu : par delà toutes ces choses où finit l'empire de la matière et où commence le règne de l'esprit, il y a ce qui nous élève au-dessus de ce monde terrestre et visible, ce qui nous communique à tous, aux pauvres comme aux riches, une grandeur, une beauté incomparables ; il y a la pensée qui oblige l'Univers tout entier à se réfléchir en elle, il y a le sentiment qui peut embrasser l'infini dans son incommensurable capacité , il y a la volonté avec sa liberté maîtresse et son indomptable énergie, il y a ce qui franchit l'espace, ce qui triomphe de la durée, ce qui
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brave la mort, il y a l'âme ! Voilà, Mes Frères, ce qu'il faut découvrir sous le vêtement du pauvre, sous ces haillons qui semblent voiler en lui la dignité humaine. Cette âme, elle vient de Dieu, elle vit de Dieu, elle va vers Dieu. Que dis-je? Dieu s'en est épris, il s'est passionné pour elle, jusqu'à l'unir à lui par le lien lé plus étroit qui se puisse imaginer. Il y a de Dieu dans cette âme , il y a de sa grâce, de sa splendeur, de son sang-, de sa divinité. Et puis, Mes Frères, cette âme que Dieu a jugée si digne de respect et d'amour, elle est sœur de la mienne et de la vôtre ; ce sont les filles d'un même père , dont elles reproduisent également les traits et l'image : issues d'une même origine, participant à une même nature, elles se retrouveront un jour, au terme de leur pèlerinage, associées et confondues dans l'éternelle communion des esprits. Donc, quelque distance que le rang et la fortune établissent entre le pauvre et nous, si misérable, si défiguré qu'il paraisse, ah ! ne le méprisez pas, ne le rebutez pas ! mais dites-vous à vous-mêmes : C'est un homme , c'est un membre de ma famille, c'est la chair de ma chair, ce sont les os de mes os, c'est mon sang, c'est mon frère; et, par conséquent, il a droit à ma tendresse ; car, si je lui refuse une place dans mon cœur, c'est que je ne sais pas ce que c'est qu'un homme, ni ce que vaut un frère.
Toutefois, chrétiens, il y a dans le pauvre quelque chose qui mérite encore plus notre affection que sa dignité d'homme, je veux dire le malheur. Il faut l'aimer parce qu'il est un homme malheureux. Comment, me direz- vous, le malheur est donc un titre à l'amour? Oui, certes, Mes Frères, il y a droit, parce qu'il en a besoin. Celui
qui, dès son entrée dans le monde, rencontre la fortune à côté de son berceau ; qui, à mesure qu'il avance dans la vie, voit croître sa prospérité au gré de ses désirs et qui n'a plus, pour ainsi dire, qu'à étendre la main pour cueillir sans effort le fruit du bonheur sur l'arbre de la Providence, cet homme-là, quand il n'est pas aimé, ah ! je ne dis pas qu'il n'est pas à plaindre et qu'il ne souffre point, — car tous, qui que nous soyons, pour être heureux, nous avons besoin de trouver de l'affection dans le cœur de nos frères; — mais, enfin, il peut s'en consoler. Après tout, il est riche ; à défaut de ses voisins, la fortune lui sourit; le respect, les honneurs, les flatteries mêmes qu'on lui prodigue lui tiennent lieu, jusqu'à un certain point, de l'amour qu'il n'obtient pas ; et, si peu que vaillent ces hochets, il y a toujours là de quoi combler en partie le vide de son cœur. Mais le pauvre, Mes Frères, s'il manque de sympathie, qu'elle consolation peut-il attendre? Il a pour lui, sans doute, son Père qui est dans les cieux, Dieu qui l'aime, qui entend ses soupirs, qui compte ses larmes et ses angoisses, qui lui prépare un avenir plus tranquille dans un monde meilleur. Mais, ici-bas et autour de son foyer, que lui reste-t-il, quand le cœur de ses semblables s'est fermé sur lui, alors qu'il ne rencontre plus sur son chemin une âme qui consente à partager les tristesses de la sienne, une main qui veuille bien sécher ses pleurs ; et qu'ainsi, renfermant ses larmes dans la solitude de son cœur, il regagne sa chétive demeure pour dire à une famille éplorée ce mot le plus déchirant qui puisse sortir d'une poitrine humaine : J'ai cherché partout et je n'ai vu nulle part quelqu'un qui nous aimât ?
0 mes bien chers Frères , comprenez-vous ce qu'il y a
là de douleur amère? et, si vous le comprenez, avouez que le pauvre a besoin d'amour ? Ne me dites pas : Il ne mérite guère qu'on s'intéresse à lui ; c'est un être vicieux, qui a voulu se dégrader lui-même. Oui, sans doute, j'en conviens, l'homme est le plus souvent l'artisan de son propre malheur; le vice engendre la misère, comme la misère à son tour enfante le vice. Aussi, je n'ai jamais cru pour ma part que les indigents pris en masse eussent plus de vertus que les riches, car pauvreté n'est pas sainteté, pas plus que fortune n'est crime. Mais enfin, quoi qu'il en soit des mérites et des défauts du pauvre, il est malheureux ! Cela suffit pour que je doive lui dire du fond de mon âme : Pauvre frère , je t'aime ! je t'aime parce que tu souffres, je t'aime d'autant plus que tu souffres davantage ! La souffrance et le malheur, voilà ce qui me séduit dans le pauvre : c'est sa beauté à lui, c'est l'invincible attrait que le ciel lui a donné; et, malgré moi , ce charme mystérieux m'enlève et me subjugue : c'est un plaidoyer muet qui parle à mon cœur, et qui, triomphant de ma dureté, m'arrache ce que j'ai de plus pur et de plus précieux, mes larmes et mon amour. Je ne suis pas libre d'agir autrement, car Dieu lui-même a fait ainsi.
Oui, chrétiens, savez-vous ce qui a plaidé en notre faveur auprès de Dieu, ce qui a triomphé de sa justice, ce qui l'attirait jusqu'à nous ? Oh I ce ne sont pas nos vertus. Quatre mille ans de crimes et de folies avaient transformé la terre en un lieu d'iniquité. Qu'est-ce donc qu'il pouvait y avoir en nous, à travers tous nos vices et nos souillures, d'attrayant pour Dieu? Notre immense infortune ! Quand il vit du haut du ciel cette pauvre huma-
nité qui s'en allait dans les ténèbres ne sachant où poser le pied, courant à la mort par tous les chemins de l'erreur et du vice, oh! alors, son cœur n'y tint plus, ses entrailles de père s'émurent, il imposa silence à sa justice, il oublia nos crimes pour ne plus écouter que sa tendresse et ne plus considérer que nos malheurs. Et, lorsqu'attiré par le cri de notre misère, le Fils de Dieu daigna venir à nous, pour nous prouver à quel point le malheureux a droit à l'amour et a besoin d'amour, il alla de préférence vers ce qu'il y avait dans le monde de plus indigent, de plus délaissé. Ce sont les déshérités de la richesse et du bonheur qu'il serrait dans ses bras, qu'il pressait sur sa poitrine ; c'est sur eux qu'il pleurait, c'est eux qu'il consolait, c'est d'eux qu'il disait : Misereor super turbam f (1) « j'ai pitié de ce peuple ! » c'est eux qu'il déclarait bienheureux pour leur faire oublier, à force de bénédictions, les peines de leur triste vie. Enfin, chrétiens, pour mettre le sceau à ce grand enseignement, quand le Christ, mon Maître et le vôtre, voulut se conquérir notre amour, savez-vous sous qu'elle forme il apparut à l'humanité? Sous les traits d'un pauvre, d'un condamné à mort, qui n'a pas où reposer sa tête et qui mourra sur un gibet ; parce qu'il savait bien que, si sa divine figure traversait les siècles entre une crèche et une croix, elle exciterait parmi les hommes des transports d'autant plus vifs que la souffrance et l'indigence nous émeuvent davantage.
Donc, Mes Frères, le malheur d'autrui est un attrait pour un cœur bien né; et nous sommes tous bien nés, car tous nous sommes les enfants de Dieu ; tous nous
(1) S. Marc, vm, 2.
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portons dans notre âme un reflet de sa beauté. De là vient que nous éprouvons pour tout ce qui est faible, pour tout ce qui souffre, un sentiment que n'inspirent ni la force ni le bien-être. Voyez ce qui se passe dans vos familles. Car il en est peu qui ne comptent dans leur sein un membre moins bien partagé que les autres , sur qui la main de Dieu semble s'être appesantie, à qui elle fait sentir d'une manière plus pénible le poids de la vie, le fardeau de la destinée. Eh bien, ce pauvre enfant, le plus faible de tous, est aussi le plus cher à tous. Je ne sais ce qui attire vers lui le cœur de son père et de sa mère, les sympathies de ses frères et de ses sœurs; on dirait que les plus fortunés, en déversant sur lui tout ce qu'ils ont d'affection, veulent lui faire oublier ses disgrâces et compenser ainsi, par l'amour, le bonheur qu'il n'a pas. Ce que je dis là, Mes Frères, vous l'avez vu sans doute, peut-être l'avez-vous fait sans vous en rendre compte. Ne vous en étonnez pas : c'est le cri de la nature, c'est la voix de Dieu. Le malheureux a droit à l'amour parce qu'il en a besoin. Or, le pauvre, lui aussi , appartient à une famille , à la grande famille humaine dont nous sommes tous les membres. Donc, à nous qui sommes plus heureux que lui , qui avons reçu en partage les joies de la vie avec les biens de la terre, à nous, dis-je, de l'aimer de préférence, de lui donner notre cœur en compensation de ce qu'il n'a pas reçu. Ah ! ce cœur, Mes Frères, ce pauvre cœur, nous le promenons si souvent d'affection en affection, nous cherchons pour lui le repos là où il n'est pas ; et, au lieu de ces allégresses souveraines dont la vision nous sourit, nous ne rencontrons de toutes parts que douleurs poi-
g-nantes. En voulant combler le vide immense qui est en nous, nous ne faisons que l'augmenter, parce que nous prodiguons notre amour à des objets frivoles , incapables de satisfaire la faim divine de nos âmes. C'est ici , chrétiens, c'est sur les pauvres qu'il faut verser les trésors que Dieu nous a départis. La charité est une flamme si douce et si purifiante! Dilatez-vous donc, Mes Frères, dilatez votre cœur, mettez-y ce feu divin que Jésus-Christ est venu répandre sur la terre, mettez-y les souffrants, les délaissés, les infirmes, et vous vous sentirez heureux d'avoir été bons pour ce qui mérite vos meilleures sympathies, en aimant Dieu dans le pauvre et le pauvre en Dieu.
Il faut aimer le pauvre, parce que le pauvre est un frère et un frère malheureux. Or, le premier résultat de l'amour, c'est de se rapprocher de son objet. L'amour, en effet, efface la distance et comble l'intervalle qui sépare ses deux termes. Le cœur de l'homme est ainsi fait qu'il éprouve le besoin de s'épancher sur ce qu'il aime : s'il reste concentré en lui-même , c'est qu'il n'aime pas ou du moins qu'il aime trop faiblement. Voyez l'amour en Dieu, c'est-à-dire dans son foyer, dans son modèle; comptez tous les degrés qu'il a franchis pour se rapprocher de l'homme, depuis la création jusqu'à l'Eucharistie. Quelle révélation dans cet épanchement continu , dans ce rapprochement progressif! L'amour n'a pas permis à Dieu de se tenir à l'écart de nous, l'amour a fermé l'abîme qui existait entre le ciel et la terre, il a incliné les cieux et s'est abaissé vers nous. Oui, le Seigneur, Mes Frères, nous a tendu la main, il nous a visités, il a conversé avec nous, lui qui est si grand avec nous qui sommes si
petits, lui qui est si pur avec nous qui sommes si souillés, lui qui est Dieu avec nous qui ne sommes rien ! Que dis-je, Mes Frères ? Dieu ne s'est pas contenté de se rapprocher des hommes une ou plusieurs fois , mais il a voulu prolonger son amour à travers les siècles, et rester captif au milieu de nous, dans les chaînes qu'il s'est forgées lui-même. Voilà pourquoi l'apôtre saint Jean, mesurant l'immensité de l'amour divin à cet effort constant qui le ramène à nous, s'écriait dans l'extase de son cœur : Deus charitas est, « Dieu est amour. »
Si donc, Mes Frères, vous avez une vraie sympathie pour le pauvre, il faut vous tenir près de lui, il faut épancher votre âme dans la sienne. Si vous vous contentez de l'aimer à distance, si sa vue vous gêne et vous offusque ; si, au lieu d'aller à lui, vous le fuyez en lui jetant de loin quelques paroles sèches ou quelque froide obole, vous n'avez fait que la moindre partie de votre devoir. Ah ! le pauvre a besoin surtout qu'on le voie, qu'on le visite, qu'on s'intéresse à lui et aux siens. Il est si doux pour cet abandonné de voir qu'on ne l'oublie pas, qu'on ne rougit point de monter dans son misérable réduit , de s'asseoir à ses côtés, pour s'informer de tout ce qui concerne son état, son ménage, sa famille ! Rien ne le touche plus que cette condescendance, car il n'y a pas d'aumône, chrétiens, qui vaille celle du cœur. N'est-ce pas qu'un père n'est jamais plus content, qu'une mère n'est jamais plus heureuse que lorsqu'on s'occupe de sa famille, qu'on témoigne de l'affection à ses enfants, qu'on prend part à leurs progrès, à leurs chagrins, à leurs joies?
(i) Ep. de S. Jean, iv, 8.
Eh bien ! le pauvre, Mes Frères, n'est pas moins sensible que vous. Chaque bonne parole qu'on lui dit, chaque visite qu'on lui fait est un adoucissement à ses peines. Voilà pourquoi cette grande œuvre inspirée par l'Evangile aux hommes du xixe siècle, ces Conférences de -saint-Vincent-de-Paul sont une institution si admirable et si féconde : c'est que les chrétiens généreux qui composent cette milice de la charité, organisée sur tous les points de la France pour combattre le fléau de la misère, se mêlent aux pauvres, se mettent en contact avec eux ; c'est que cette jeunesse d'élite ne se borne pas à compatir de loin aux souffrances des malheureux, mais qu'elle leur dévoile, en les visitant, ce qu'il y a dans le cœur des riches de noblesse et de dévouement. On a beaucoup parlé, dans les derniers temps, de rapprochement des classes; et, certes, il en valait bien la peine; car, lorsqu'elles se tiennent à une trop forte distance, comme deux armées ennemies prêtes à faire éclater au grand jour de sourdes hostilités, un Etat est à deux doigts de sa ruine ; de même aussi que rien ne raffermit et ne consolide plus le corps social que cette heureuse alliance de ceux qui ont avec ceux qui n'ont pas. Mais si désirable que soit cette fraternelle union, ne croyez pas qu'il suffise d'un décret pour la mettre en pratique. Pour moi, je ne connais qu'une constitution capable de résoudre un pareil problème, celle qui, écrite avec le sang de Jésus-Christ, a promulgué ces trois mots, plus forts que la crainte et la violence, que les lois et le génie : « Aimezvous les uns les autres, comme je vous ai aimés ! (i) »
(i) S. Jean, xni, 34-
Ah ! c'est qu'il n'y a que l'amour qui puisse rapprocher les âmes. Hors de là, tout nous divise ici-bas. L'intérêt nous sépare ; le préjugé, l'opinion, la science même nous désunit. Nous n'avons de point de ralliement, de centre d'union que dans le cœur de Jésus-Christ. C'est là, dans ce cœur qui nous a tant aimés, qu'est notre rendez-vous à tous ; et, si nous savions nous y rencontrer, il y aurait sans doute, chrétiens, il y aurait toujours parmi nous des pauvres et des riches, des heureux et des malheureux, mais il n'y aurait que des frères , cor unum et anima una (i).
Le premier effort de l'amour c'est de tendre vers son objet; et, par conséquent, nous devons aller voir le pauvre, le visiter, entrer en rapports avec lui. Mais l'amour ne s'en tient pas à ce premier résultat ; car il se livre, se dévoue et sait au besoin s'immoler. Voyez Dieu ; j'en appelle toujours à ces divines leçons, à ce grand modèle dont la contemplation me terrasse et m'anéantit. Nous, Mes Frères, nous ne savons pas ce que c'est qu'aimer : quoi que nous fassions, il nous reste au cœur des étroitesses et des duretés. Mais Dieu , lui, est le véritable amour. Il va, il avance, il multiplie ses dons : rien ne l'arrête. Il a fait des ingrats : qu'importe ? Il a aimé , il aimera : c'est sa joie et son bonheur. Il se donne à chacun de nous, à toute heure et en tout lieu, dans ce souffle de vie qui nous anime, dans le pain qui nourrit notre corps, dans l'air que nous respirons, dans la vérité qui est l'aliment de notre âme. Que dis-je, chré-
(i) Actes, iv, 3a,
tiens ? Car je ne puis parler de l'amour divin sans nommer l'auguste mystère qui en est le faîte et l'apogée. Non content de s'être immolé pour nous sur les flancs du Calvaire, Dieu se livre à nous tout entier et sans réserve , aux pauvres et aux riches, aux petits et aux grands, aux bons comme aux méchants. Voilà ce que c'est qu'aimer ! Car l'amour a tendance vers le sacrifice ; et, quand il n'a plus rien à offrir en dehors de soi, il n'hésite pas à se donner. Aussi Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout Dieu qu'il est, ne saurait offrir au monde une plus haute preuve de tendresse qu'en se donnant lui-même.
Donc, Mes Frères, pour prouver au pauvre que nous l'aimons, il faut nous dévouer pour lui, il faut lui abandonner de ce que nous avons. Sans doute, chrétiens, nous ne sommes pas tous appelés à consacrer notre vie à nos frères malheureux : Dieu ne fait pas à chacun de nous l'honneur de lui confier ce ministère réservé aux plus nobles cœurs. Admirons, du moins, s'il ne nous appartient pas de les imiter, ces âmes d'élite qu'il a plu au Fils de Dieu d'associer à son sacrifice ; ces femmes intrépides qui s'arrachent à leurs familles, qui renoncent au monde et à ses plaisirs pour devenir les servantes, les mères des pauvres ; ces Filles de la charité qui, à l'heure où je parle , tiennent le monde entier suspendu entre l'étonnement et l'admiration, et que Dieu semble avoir placées sur les champs de bataille de l'Orient, en face du schisme, de l'hérésie et de l'infidélité, afin qu'à la vue de tant d'héroïsme , ces trois grandes puissances de l'erreur puissent reconnaître la vérité catholique à son signe le plus manifeste et le plus sacré. Mais, si No tre-Seigneur n'exige pas de chacun de nous ces sublimes dévouements, il nous
charge néanmoins d'une mission qui, elle aussi, a sa beauté. Il nous offre les biens de la terre, afin que, riches de ses dons, nous puissions les répandre à pleines mains sur nos frères malheureux. Voilà, chrétiens, l'auguste fonction que nous avons le devoir d'exercer ici-bas. Nous sommes les ministres de la Providence auprès des pauvres, les dispensateurs de ses biens, en un mot les trésoriers de Dieu : quelle dignité est la nôtre ! Quel plus noble usage de la richesse que de soulager l'infortune ! Quel bonheur égal à celui de faire des heureux ! Quoi de plus doux, quoi de plus consolant que de se dire : Cet argent, dont je puis me passer, donnera des vivres à une famille qui n'en a pas, des vêtements à des enfants qui grelottent, des remèdes à des malades que ronge la souffrance ! Faites un retour sur vous-mêmes. Vous, vous êtes presque dans l'abondance, rien ne vous manque; vous trouvez sous la main de quoi vous satisfaire : Dieu vous accorde la santé, le bien-être, les joies douces et tranquilles du foyer. Eh bien, tandis que le bonheur semble naître sous vos pas, dans la maison voisine, dans la vôtre peut-être, à quelques étages au-dessus de votre tête, il y a telle famille sur laquelle plane un voile de tristesse ; il y a tel ouvrier que la maladie retient cloué sur un lit de douleur, et dont le bras paralysé par la souffrance ne gagne plus le pain des enfants. Vraiment, Mes Frères, n'est-ce pas un devoir sacré, pour nous qui sommes à l'aise, de voler au secours de ces infortunés ?
Mais non, je ne veux point vous parler de devoir, je préfère m'adresser à votre cœur. Je vous dirai donc : Aimez beaucoup, car vous avez besoin d'être beaucoup pardonnes. Oui, chrétiens, tous, tant que nous sommes,
nous ne saurions nous passer d'indulgence ; car tous , pécheurs incorrigibles, nous avons contracté envers la justice divine une formidable dette. Acquittons-la en la payant au pauvre , suivant ce mot de la sainte Ecriture : « L'aumône délivre de tout péché.(i) » Peut-être en est-il dans cet auditoire qui , depuis de longues années , se tiennent loin de Dieu , de ses tribunaux , de ses autels , à qui le malheur des temps ou une indifférence coupable a fait négliger leurs devoirs de chrétiens : ah ! mes chers Frères, demandez à la charité le chemin qui vous ramènera vers Dieu. Jadis, il fut dit à un homme qui n'était encore qu'un païen, au centurion Corneille : « Tes aumônes sont montées vers le trône de Dieu, et il s'est souvenu de toi. (2) » Puissiez-vous entendre cette parole ! Puisse-t-il l'entendre, ce siècle où la religion de tant de chrétiens a fait un si triste naufrage ! Car, — et c'est là , Mes Frères, la pensée qui me ranime toujours et me console au milieu de l'indifférence religieuse de la France et de sa capitale — il y a sans doute bien des motifs d'alarmes pour quiconque a tant soit peu sondé les plaies de nos sociétés modernes : il ne faut pas se le dissimuler ; la foi languit dans un bon nombre d'âmes , elle est même presque éteinte dans beaucoup d'autres ; c'est le triste héritage d'une époque qui n'est plus , et nous récoltons dans les larmes ce que d'autres ont semé ; l'impiété a ravagé cette belle France où , depuis saint Remy, l'Eglise avait produit des floraisons merveilleuses; et, à la grandeur des ruines qui sont sous nos
(1) Tobie, iv, u
(2) Actes, x, l\.
yeux, nous pouvons mesurer l'œuvre de destruction qui les a préparées. Mais, au milieu de nos malheurs, il y a quelque chose qui n'a point péri ; il nous reste un levain fécond, capable de remuer toute la masse des esprits. Malgré leur hostilité apparente , le génie de la France et le génie chrétien se sont rencontrés dans l'amour du pauvre, du malheureux. Jamais, peut-être, on ne vit des prodiges de charité comme notre siècle a su en faire. Voilà pourquoi je ne désespère pas de mon pays et j'ai foi dans son avenir. Nous redeviendrons chrétiens parce que nous sommes charitables. On est bien près de la foi, on est bien près de Dieu, on est bien près de la vie, lorsqu'on sait encore aimer. Si petite que soit l'étincelle de feu divin qui survit dans notre âme, Dieu la ravive tôt ou tard ; il en fait une lumière pour l'esprit, une flamme pour le cœur. Car, disait ce Dieu sauveur, « je suis venu répandre le feu sur la terre , et qu'est-ce que je veux sinon qu'il s'allume? » ignem veni mittere in terrant et quid volo nisi ut accendatur ? Donc, Mes Frères, ranimons dans notre cœur ce feu sacré de l'amour. Associez-vous pleinement à cette œuvre pieuse à laquelle je viens vous convier. En entrant dans cette église, pour y accomplir, sous le regard de Dieu, un grand acte de charité, vous avez dû faire Ja part du pauvre. Eh bien, Mes Frères, permettez-moi de vous le dire avec la sainte liberté de mon ministère, cette part, peut-être, vous ne l'avez pas faite assez large. A côté de la part ordinaire que vous lui réservez, il y a la part de la saison si rigoureuse que nous venons de traverser et qui l'a privé de ses dernières ressources. Et puis, Mes Frères, il y a la part de votre épouse, de votre époux,
de vos enfants, oui de vos enfants que Dieu bénira si vous savez être bon pour les enfants du pauvre. Il y a enfin votre propre part, il y a la part des grâces que vous avez obtenues de Dieu, il y a la part de vos péchés. Ah ! chrétiens ! puissiez-vous comprendre tout ce que le Seigneur demande de vous 1 Ne craignez pas de vous laisser aller à tout l'élan de votre cœur : la charité n'appauvrit jamais, elle enrichit toujours. On n'est jamais prodigue, lorsqu'on rend à Dieu ce qu'on a reçu de lui ; or , ce n'est pas au pauvre seulement que vous allez donner, c'est à Jésus- Christ. C'est Jésus-Christ qui va vous tendre la main, Jésus- Christ qui va vous demander la charité pour ses membres souffrants ; Jésus-Christ qui vous redit cette douce et touchante parole : « Ce que vous ferez au plus petit d'entre vos frères, c'est à moi que vous l'aurez fait (1) » ; Jésus-Christ qui vous remerciera, qui vous bénira et qui vous rendra au centuple dans le ciel ce que vous lui aurez prêté sur la terre. Ainsi soit-il !
(iï S. Math., xxv, 4o.