‹ Sermons ineditsChapitre 31 sur 47 · POUR UNE CÉRÉMONIE DE VÊTURE ET DE PROFESSION · texte numérisé non relu

POUR UNE CÉRÉMONIE DE VÊTURE ET DE PROFESSION

Mes Chères Filles,

Au moment où vous allez, l'une, prendre le saint habit, l'autre, faire les vœux de la profession religieuse, je ne puis que remercier le Seigneur de vous avoir conduites dans cette sainte maison pour y assurer votre bonheur. Vous avez été choisies parmi tant d'autres, pour contracter avec Jésus-Christ l'union la plus intime et la plus parfaite. En même temps que vous vous consacrez à lui du fond de votre cœur, il se livre à vous tout entier, il se fait Tépoux de votre âme ; et cette donation réciproque, elle est pour le temps, elle est pour l'éternité! Voilà pourquoi le premier sentiment qui doive vous animer à cette heure solennelle, c'est celui de la reconnaissance envers Dieu, qui a daigné vous admettre dans l'ordre bénédictin et

29o ALLOCUTION POUR UNE VÊTURE

vous mener sur le Calvaire au pied de la croix de son Fils.

Vous entrez, en effet, dans cette famille religieuse, la plus ancienne et la plus célèbre de l'Occident chrétien. Filles de saint Benoît, vous chercherez à vous pénétrer de l'esprit de votre Père, de ce grand patriarche de la vie monastique. Or, l'esprit de saint Benoît est avant tout un esprit d'éloignement et de séparation du monde. Voilà pourquoi, dans cette caverne de Subiaco devenue le berceau de son œuvre, il voulut rester caché durant trois ans aux yeux des hommes, sans communication avec le monde extérieur, vivant pour Dieu seul, et puisant dans ce commerce divin les lumières qu'il allait répandre autour de lui. C'est là, dans cette sainte solitude, que l'Esprit du Seigneur lui fit entrevoir pour la première fois la règle monastique qu'il était appelé à tracer d'une main si ferme et si sûre ; cette règle fondamentale sur laquelle tous les ordres religieux devaient, dans la suite, modeler plus ou moins la leur. Il avait médité profondément cette parole de l'apôtre saint Jean que « tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou convoitise des yeux, ou orgueil de la vie (i) ». Telle est la raison pour laquelle il établit entre ses enfants spirituels et le siècle une barrière infranchissable, derrière laquelle ils vivraient dans le silence de la retraite, partageant leur temps entre le travail manuel et la prière, et n'interrompant leurs occupations de chaque jour que pour chanter les louanges du Seigneur. La vie religieuse lui était apparue comme la contre-partie, comme l'antithèse parfaite de la vie

(i) Ire Ép. de S. Jean, n, 16.

ET UNE PROFESSION RELIGIEUSE 2gt

mondaine. A la concupiscence de la chair il opposa le vœu de chasteté, à la convoitise des yeux le vœu de pauvreté, à l'orgueil de la vie le vœu d'obéissance. C'est ce qu'il appelait, au ive chapitre de sa règle, les instruments de la vie spirituelle, en d'autres termes, les engagements propres à ceux qui préfèrent Jésus-Christ à toutes choses, qui renoncent à eux-mêmes et à leur volonté pour accomplir la loi de Dieu dans toute sa plénitude.

Assurément, mes chères filles, il y a de la sévérité dans cette règle monastique à laquelle vous allez vous assujettir : elle est une immolation complète de la nature à la grâce, un sacrifice, un holocauste parfait de tout votre être à Dieu ; mais quoi de plus auguste, quoi de plus sublime aux yeux de la foi? Oui, si la grandeur morale réside quelque part, c'est bien dans ces cloîtres où le renoncement et la prière donnent à l'âme une énergie souveraine. Et c'est ce que disait encore votre Père spirituel, saint Benoît, dans la magnifique préface de sa règle. Quel est, s'écriait-il, celui qui habitera dans le Tabernacle du Seigneur? Celui qui aura foulé aux pieds tous les biens de la terre, toutes les vanités de ce monde, pour étudier la pénitence et la mortification à l'école de Jésus- Christ.

Et voilà pourquoi, en vous rangeant parmi les enfants de saint Benoît, vous devenez également les filles du Calvaire. Car ce n'est pas sans raison que vous allez porter à la fois ces deux noms : Bénédictines du Calvaire. En fondant sa famille religieuse, le patriarche d'Occident n'avait pas d'autre but que de la conduire sur la montagne du Golgotha pour lui apprendre, au pied de la croix, le sacrifice et

le dévouement. « Persévérer jusqu'à la mort dans le monastère, c'est, disait-il, nous rendre dignes de participer par nos souffrances à la mort de Jésus-Christ. » Quelle fonction plus haute, quel ministère plus fécond que celui-là! Associées à la sainte victime du Calvaire, mes chères filles, vous prierez pour ceux qui ne prient point, vous expierez les fautes de vos frères, vous effacerez leurs souillures par vos larmes, vous leur obtiendrez le pardon et la miséricorde ; vous ferez descendre les grâces du ciel sur vos parents, sur vos amis, sur tous ceux que vous aurez laissés derrière vous dans le monde ; filles du Calvaire, vous aussi, vous serez là, les bras en croix, répétant à l'exemple du divin Crucifié : Pater, dimitte Mis, nesciunt enim quid faciunt(i) ; « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ».

C'est pour remplir ce ministère de prière et d'intercession, que le Seigneur vous a conduites au Calvaire, à la suite et sur les pas de saint Benoît. Sans doute, le siècle, qui ne comprend rien aux choses de l'esprit, ne verra que deuil et tristesse dans cette vie admirable que vous allez embrasser. Mais vous, que Dieu a déjà prévenues « par les bénédictions de sa douceur » (2), vous savez ce qui vous attend sur les hauteurs du sacrifice. Vous n'en êtes point à regretter les plaisirs d'ici-bas, ces joies trompeuses dans lesquelles s'étourdissent les mondains. Libres de toute attache avec la terre, vous n'en serez que plus aptes à vous élever à Dieu, le père des lumières, le dispensateur de tout don parfait.

(1) S. Luc, xxiii, 34.

(2) Psaume XX, 4>

Voilà pourquoi le jour de votre consécration au Seigneur doit être pour vous un jour d'allégresse, comme il Test pour nous tous, pour votre évêque qui vous bénit, pour vos sœurs en Jésus-Christ qui joignent leurs prières aux vôtres. Vous, ma chère enfant, qui allez prendre le saint habit, revêtez-vous également de toutes les vertus qu'il rappelle et qu'il signifie ; revêtez-vous du voile de la modestie et de l'humilité, vivez désormais d'une vie cachée en Dieu, préparez-vous aux engagements de l'avenir dans le silence de la retraite, au milieu des exercices de la prière et de la méditation. Et vous, ma chère fille, que le Seigneur admet aujourd'hui à l'honneur d'une donation définitive et complète, prenez la ferme résolution de consacrer le reste de votre existence au service de Jésus-Christ. Faites au Très-Haut l'offrande de vous-même, de grand cœur, sans la moindre réserve. Jetez-vous dans ses bras avec un abandon tout filial, sans retour sur vous ni sur les choses de ce monde. Dieu veuille, dans son infinie miséricorde, agréer votre sacrifice, et ratifier au ciel l'acte solennel que vous allez accomplir sur la terre ! Ainsi soit-il.

(i) S. Luc, xxiii, 34.

ALLOCUTION

PRONONCEE

Page 1