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UNE CÉRÉMONIE DE VÊTURE

Dilectus meus mihi et ego ilii.

« Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui. »

(Cantique des Cantiques, n, 16.)

C'est bien aujourd'hui, mes chères Sœurs, que vous avez le droit de répéter ces paroles de l'Épouse du Cantique des Cantiques. Car c'est en ce jour que vous faites à Notre-Seigneur Jésus-Christ le don de vous-mêmes. Déjà, il y a plus d'un an, le voile des vierges était tombé sur votre front ; vous aviez élevé entre le monde et vous une barrière infranchissable ; vous vous étiez consacrées à Jésus-Christ du plus profond de votre cœur. Cette union avec le Seigneur, inaugurée sur le seuil du noviciat, vous l'aviez fortifiée de semaine en semaine et de mois en mois, dans le silence de la retraite, au milieu des exercices de la prière et de la méditation. Mais vous l'achevez en ce moment, vous la scellez par le sacrifice de vos personnes, par l'engagement que vous prenez de

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vouer vos jeunes années au service de Jésus-Christ ; car ce qui fait le fond et l'essence de la profession religieuse, c'est qu'elle est un état de consécration, d'abandon de soimême et de totale appartenance à Dieu. C'est l'état de l'homme qui se donne à Dieu au point de devenir le domaine exclusif du Souverain Maître, qui lui fait la tradition intégrale de son être, qui lui dédie tout ce qu'il a, tout ce qu'il est, tout ce qu'il peut, réduisant sa vie entière au culte, à la gloire, aux œuvres du Seigneur; écartant dès lors pour jamais, comme chose étrangère et profane, ce qui pourrait distraire l'esprit, partager l'âme et diminuer le don. Voilà l'état religieux. Et c'est en toute vérité que vous avez le droit de redire après l'Épouse du Cantique : Dilectus meus mihi et ego Mi, « mon bien-aimé est à moi et je suis à lui ».

Et vous, mes chères Filles, qui, sans prendre aujourd'hui d'engagement formel, allez commencer ce temps d'épreuve si nécessaire pour discerner et affermir une vocation, les paroles de mon texte ne s'appliquent pas moins à la situation de votre âme. Car, bien que le Seigneur ne vous admette pas encore à l'honneur d'une donation définitive et complète, il vous permet néanmoins de préluder à cet hymen mystique par une sorte de fiançailles où les résolutions du présent préparent l'alliance de l'avenir ; et, par conséquent, vous aussi vous pouvez dire avec un sentiment de joie et de confiance très légitime : Dilectus meus mihi et ego Mi.

Je me suis servi de ces mots d'hymen et de fiançailles , parce qu'aucune autre image, empruntée au monde extérieur et sensible, ne rend mieux l'idée du grand acte que vous êtes sur le point d'accomplir. C'est Notre-

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Seigneur Jésus-Christ lui-même qui emploie cette comparaison, en se représentant sous les traits de l'Epoux au-devant duquel vont les âmes privilégiées qui s'unissent à lui par les liens de l'amour ; et il n'est pas , dans le langage des Pères de l'Eglise, de similitude plus familière que celle-là pour exprimer le sacrifice des vierges du Seigneur. « Car il est véritablement spirituel le contrat de ce divin mariage » , s'écriait saint Bernard , en parlant de l'état religieux, vere spiritualis sanctique connubii contractas est iste. C'est qu'en effet, il n'y a pas, dans l'ordre purement humain, d'union plus haute ni plus intime que celle par laquelle deux êtres se donnent l'un à l'autre et déclarent ne plus former qu'un cœur et qu'une âme : cor unum et anima una (i).

Voilà pourquoi l'alliance que vous nouez aujourd'hui ne saurait mieux se comparer qu'à un mariage ou à des fiançailles. Il y a de part et d'autre une cession, une sorte de contrat spirituel, où l'homme s'engage envers Dieu et où Dieu s'engage envers l'homme. Mais, pour comprendre à quel point vous êtes avantagées dans cette convention réciproque, il suffit, mes chères Filles, de considérer ce que vous donnez et ce que vous recevez en retour.

Vous renoncez à ce qu'on a coutume d'appeler les joies de la terre, les jouissances du monde. Mais qu'est-ce que ces frivolités ? Y a-t-il là quelque matière à des regrets bien fondés? Quoi que nous fassions, les roses du printemps se fanent, les fruits d'automne se corrompent dans nos mains ;

[) Actes des apôtres, iv, 32.

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jeunesse, fortune, plaisirs, amitiés, tout nous échappe, comme l'eau du ruisseau qui glisse entre les herbes.

En cédant ainsi votre part de ces biens caduques et trompeurs, vous ne faites pas à Dieu un si grand sacrifice. Ah ! je le sais et j'en conviens, vous lui donnez quelque chose de plus précieux, de plus élevé que toutes ces vanités d'un jour : vous lui livrez votre cœur, c'est-à-dire la plus haute partie de vous-mêmes. Car c'est par le cœur, et par là seulement, que l'homme est grand; c'est à sa puissance d'aimer qu'on mesure sa noblesse et son caractère. L'esprit est quelque chose d'admirable sans doute, de merveilleux si vous le voulez ; ce n'est rien en regard du cœur, source féconde d'où jaillit la vertu, centre d'où rayonnent l'amour humain et la divine charité. . .

Donc, en sacrifiant votre cœur à Dieu, mes chères Filles, je ne dis pas que vous lui fassiez un présent qui soit sans prix ni sans valeur. Et, cependant, que de défauts et d'imperfections ne diminuent point le mérite de cette donation ! Notre cœur est-il suffisamment dépouillé des choses d'ici-bas, est-il affranchi autant qu'il le faudrait des biens de ce monde ? A-t-il cette pleine et entière liberté qui laisse à l'immolation toute sa grandeur et toute son étendue? Que d'étroitesses, que de vulgarités dans les sentiments de ce cœur qui ne devrait battre que pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes ! Amourpropre, retours de complaisance sur soi-même, jalousies mesquines, aversions mal dissimulées, antipathies secrètes, il y a là mille taches qui défigurent la beauté morale de l'épouse du Seigneur. Ah ! certes, en descendant au fond de nous-mêmes et en nous examinant au flambeau de la foi, nous nous étonnerons, non pas de ce que nous puis-

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sions avoir assez de force pour offrir notre cœur à Dieu , mais de ce que Dieu ait assez d'indulgence pour l'accepter.

Et maintenant, mes chères Filles, si, en regard de ce que vous offrez au Très-Haut, je plaçais tout ce qu'il vous donne en retour, ah ! que de motifs n'auriez-vous pas pour bénir sa bonté ? Vous lui sacrifiez des jouissances matérielles qui, en définitive, ne laissent après elles que le vide et la déception, et vous recevez de lui, en échange de ces fausses délectations, cette tranquillité intérieure que le monde n'a jamais su procurer et qui est la source du véritable bonheur ; ces joies de l'âme auprès desquelles tous les plaisirs de la terre paraissent fades et insipides ; cette allégresse spirituelle , ces douces émotions qui accompagnent et qui suivent l'accomplissement du devoir ; ces consolations intimes que l'on goûte dans la pratique du bien ; ce calme délicieux d'une conscience qui se rend le témoignage qu'elle est dans l'ordre établi de Dieu, délices que le Sage appelle « un éternel festin »,secura mens, quasi juge convivium (i); cette confiance filiale d'une âme qui, tranquille sur son passé , peut envisager l'avenir d'un œil serein ; en un mot, cette paix inaltérable qui fait participer l'homme à l'immutabilité même de Dieu. Certes, si le bonheur est quelque part, sur la terre, il doit se trouver dans un cœur qui retrace si fidèlement l'image de la félicité céleste.

Mais non, je n'ai pas dit assez, mes chères Filles ; car Dieu ne se borne pas à remplacer pour vous les joies de la terre par une participation anticipée à la béatitude éternelle; en retour de cette offrande, de cette consécra-

(i) Proverbes, xv, i5.

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tion de vous-mêmes, il se donne à vous tout entier. Jésus-Christ se fait l'Epoux de votre âme, il contracte avec vous l'alliance la plus intime, il devient la portion de votre héritage, votre bien, votre propriété. Union ineffable qui s'appuie sur la foi , qui se resserre par l'eucharistie et qui se consommera dans le ciel par une vision sans ombres et sans nuages, par une possession sans réserve et sans limites.

C'est donc avec raison, mes chères Filles, que vous pouvez répéter la parole de mon texte : Dilectas meus mihi et ego Mi, « mon bien-aimé est à moi et je suis à lui ». Ah ! dites-la du fond de votre âme cette grande parole qui exprime si bien la signification de l'acte que vous allez accomplir. Faites votre sacrifice « de plein cœur et résolument », corde magno et animo volenti (i). Appliquez-vous avec ardeur aux œuvres de dévouement qui sont votre partage dans cette sainte maison. Je prie Dieu de bénir vos promesses et vos vœux. Ainsi soit-il.

(i) 2e Livre des Machabées, 1, 3.

ALLOCUTION

PRONONCEE

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