‹ Sermons ineditsChapitre 5 sur 47 · EN FAVEUR DES PAUVRES DE · texte numérisé non relu

EN FAVEUR DES PAUVRES DE

LA PAROISSE SAINT-MÉDARD DE PARIS (i)

Ecce ascendimus Hierosolymam.

« Voici que nous montons vers Jérusalem. »

S. Luc, xviii.

Mes Frères,

D'où vient qu'ayant à intéresser vos cœurs en faveur d'une œuvre de charité, j'ai choisi pour texte ces paroles du divin Maître ? D'où vient que j'éprouve le besoin de vous rappeler cette scène mémorable, où le Fils de Dieu annonce à ses disciples qu'il va monter vers Jérusalem pour son immolation sanglante ? Ah ! vous le comprenez sans peine. C'est que le Calvaire est la grande école du dévouement : c'est de là qu'il s'est échappé avec le sang de Jésus-Christ ; c'est là que les hommes ont appris à le pratiquer, du jour où le Sauveur du monde a étendu ses

(i) Prononcé en i855 ou i856.

ii-O

deux bras sur la croix, pour embrasser le genre humain dans l'universalité de son sacrifice.

Voilà bien l'origine et le point de départ du dévouement chrétien. Notre-Seigneur Jésus-Christ apparaît à la tête de cette lignée d'hommes qui, depuis dix-huit siècles, ont mis au service de leurs frères leur cœur et leur vie. Il est leur chef et leur modèle. Chaque fois que, depuis cev grand moment, un homme s'est trouvé la force de se donner à ses semblables, il s'est tourné vers Jérusalem, il s'est inspiré du Calvaire, il a regardé la croix, il a vu couler le sang du Christ, il a contemplé les pieds et les mains du Crucifié ; et, recueillant dans son âme de tels souvenirs et de si augustes leçons, il y a surpris cette puissance d'aimer qui fait le dévouement.

A notre tour, Mes Frères, montons vers Jérusalem et voyons ce qui s'y passe. Etudions le dévouement à sa source et dans son principe. Apprenons du sacrifice de la croix ce qui empêche le dévouement et ce qui le produit, ce qui l'étouffé et ce qui le féconde ; et, après nous être retrempés dans la méditation de ces hautes vérités, nous aurons acquis un peu plus de lumière pour comprendre notre devoir et un peu plus de force pour l'accomplir. C'est tout le sujet de cet entretien.

Lorsqu'on veut se rendre compte de l'origine d'un mal ou de la naissance d'un bien, il faut de toute nécessité s'arrêter devant deux grandes scènes, qui résument et expliquent toute l'histoire de l'humanité. D'un côté, la scène des ruines, de l'autre, la scène des réparations ; ici, la chute, à, la rédemption; à gauche, l'arbre de la servitude, à droite, le bois de la délivrance ; par derrière, FÉden, par

devant, le Calvaire : voilà les deux pôles extrêmes entre lesquels se meut et s'agite la destinée de l'homme ; et tout ce qui se fait ici-bas de bien ou de mal dérive de cette double source, dont les flots se prolongent à travers les siècles.

Si donc il y a dans notre cœur quelque chose qui empêche le dévouement ou qui le paralyse, nous devons en découvrir la cause sur la première page de l'humanité. Or, qu'y a-t-il en tête du Livre sacré? Il y a, sans doute, la genèse du mal sous toutes ses formes, la lutte de l'homme contre Dieu dans toutes les puissances de son être, la révolte de l'esprit, des sens, du cœur et de la volonté. Tout cela s'y trouve, mêlé et confondu dans l'unité d'un seul et même acte. Mais ce qui me frappe dans cette fermentation primitive de la malice humaine, c'est que j'y découvre en particulier le germe d'une passion formidable qui , se développant au milieu des sociétés , atteint le dévouement à sa racine ou l'étouffé dans sa fécondité. Tel est le point qu'il nous faut envisager.

« La femme, dit le saint Livre, dans ce récit qui renferme tant de choses en si peu de mots, la femme vit que le fruit était bon à manger et beau à voir, et d'un aspect délectable : elle en prit donc et en mangea, et elle en donna à son mari qui en mangea comme elle(i). » Voilà le germe de la passion que je signale. C'est le sensualisme faisant sa première apparition dans l'histoire du monde et surgissant d'un plaisir coupable comme un fruit de mort d'une tige maudite. Or, je dis que ce qui empêche les hommes de se dévouer les uns pour les autres,

(i) Genèse, m, G.

ce qui les rend durs, égoïstes, insensibles, ce qui arrête l'élan de la générosité et tue l'esprit de sacrifice, c'est précisément la passion que je viens de nommer, c'est l'amour effréné des plaisirs ou des jouissances.

Et tout d'abord, chrétiens, vous comprenez pourquoi, ayant à vous entretenir d'une œuvre inspirée par le dévouement, je tiens à vous dénoncer aujourd'hui son principal ennemi? Ah ! n'est-ce pas aujourd'hui, n'est-ce pas dans les jours où nous sommes que le sensualisme déborde, que le vice a déposé toute pudeur, que la licence a rompu son frein, que les anges se voilent la face devant les désordres de la terre, que l'Eglise redouble ses prières pour écarter de ses enfants la colère du ciel, que ses ministres se réfugient entre le sanctuaire et l'autel pour supplier le Seigneur d'épargner son peuple ? Eh bien , disons-le hautement : si, après dix-huit siècles de christianisme, il y a encore parmi nous tant de souffrances qui ne sont pas atteintes, tant d'infortunes délaissées ; si, au lieu de diminuer, la misère semble croître chaque jour, c'est que le paganisme n'a pas encore quitté la terre, et qu'en disparaissant des esprits il s'est survécu dans les cœurs sous sa forme la plus vivace, sous la forme du sensualisme.

Qu'était-ce, en effet, que le monde païen ? Ai-je besoin de vous l'apprendre ? C'était le règne des sens et l'empire de la matière ; c'était la volupté, le plaisir coupable exalté, glorifié, divinisé ; c'était l'idole des passions substituée au vrai Dieu. Jouir de la vie pour soi, à l'exclusion d'autrui, c'est à quoi se réduit sa maxime. Voilà pourquoi les nations païennes se montraient sans entrailles pour la souffrance et pour la pauvreté, égoïstes jusqu'à la cruauté ; condamnant,

sous le nom d'esclaves, la moitié du genre humain à servir les passions de l'autre moitié. Vous y trouverez tout : la science, le génie, le patriotisme, tout, excepté la charité. Ce monde-là n'était pas charitable, parce qu'il était sensuel.

Que faut-il, en effet, pour se dévouer? Il faut sortir de soi-même, savoir s'attacher à ceux qui vous entourent, chercher son bonheur dans celui des autres ; or, le sensualisme n'aime que soi, ne pense qu'à soi, ne se complaît que dans la satisfaction de soi.

Ce fait évident, Mes Frères, n'est qu'une conséquence de la logique des passions, la plus forte et la plus souveraine de toutes. Quand l'amour effréné des jouissances s'empare du cœur de l'homme, il l'envahit à tel point qu'il n'y laisse de place , pour ainsi dire , à aucun autre sentiment. A l'instant même, il s'y fait un vide et une solitude au milieu de laquelle s'élève une idole dont l'égoïsme insatiable dévore tout ce qu'elle touche. Voyez l'homme qui se laisse dominer par l'amour du plaisir. Suivez-le pas à pas dans le cours de sa vie. Quel est le but de ses efforts? Où tend cette activité fiévreuse? Ce qu'il aime, ce qu'il veut, ce qu'il ambitionne, c'est sa grossière pâture de volupté. Le reste l'inquiète peu. Pourvu qu'il jouisse, qu'il puisse donner libre carrière à ses sens, que lui importent les besoins de ses semblables, leurs soucis et leurs misères? Pour lui, il est satisfait; et rien ne l'étonné, si ce n'est que les autres ne le soient pas autant que lui.

Et ne croyez pas que j'exagère. Non, rien ne développe l'égoïsme comme les appétits de la chair. Se replier sur soi-même, ramener tout à soi comme au centre et au

terme de toutes choses, s'ingénier du matin au soir pour inventer quelque nouveau caprice, raffiner sur le plaisir de la veille pour ajouter à celui du lendemain, passer tous les instants de la vie entre une jouissance qui fatigue et une autre qui tente, n'est-ce point là l'occupation presque unique des gens que la volupté captive? Eh bien, au milieu de cette existence absorbée dans la matière, trouverez-vous une place pour la charité qui s'épanche, qui se dévoue, qui se sacrifie , qui pleure avec ceux qui pleurent, qui souffre avec ceux qui souffrent ?

Aussi, Mes Frères, quand Notre-Seigneur Jésus-Christ voulut montrer l'égoïsme sous sa forme vivante, il le peignit sous les traits d'un homme sensuel. Il n'est pas dit dans l'Evangile que le mauvais riche ait été un impie, ni qu'il ait fait partie de la secte des Pharisiens ou des Sadducéens, niant, comme ceux-ci, la résurrection des corps, ou dénaturant, comme ceux-là, les lois mosaïques. Non, mais c'était un homme de plaisirs, aimant le luxe et la bonne chère. Induebatur purpura et bysso, « il recherchait les vêtements de pourpre et de lin » , epulabatur quotidie splendide, « il donnait tous les jours des festins splendides. (i) » Voilà pourquoi, n'affectionnant que lui, tout occupé de jouir, il ne s'inquiétait guère de l'homme étendu sur le seuil de sa porte , du Lazare, auquel auraient suffi les miettes de cette table opulente. Un pauvre ! Ce n'était pas assez pour troubler ses divertisssements, c'était trop peu pour attirer ses regards.

C'est une loi éternelle du cœur humain, Mes Frères, qu'à mesure qu'il s'ouvre à l'amour des plaisirs, il se

(i) S. Luc, xvi, 19.

ferme aux malheurs d'autrui. L'habitude qu'il a prise de n'estimer les choses qu'aux jouissances qu'elles lui procurent, le rend sec, dur et méprisant. A la longue, sa sensibilité s'émousse ; toute sa puissance d'aimer s'épuise sur ellemême, en tournant et s'agitant dans le cercle étroit d'un égoïsme stérile. Rien de large ni d'expansif. Tout se resserre, tout se concentre. Vous avez beau faire arriver aux oreilles de cet homme le cri de détresse de ses semblables, vos paroles glisseront sur son âme et n'y entreront pas. On dirait d'une surface froide et polie, qui ne reçoit les rayons du soleil que pour les réfléchir aussitôt, sans s'amollir à leur contact ni se pénétrer de leur chaleur.

J'affirmais tout à l'heure, Mes Frères, que le monde païen n'était pas charitable, parce qu'il était sensuel. La même loi se reproduit au sein du christianisme, pour les nations et les sociétés que le sensualisme ravage. J'entends dire tous les jours : De quoi vous plaignez-vous ? Que d'oeuvres de charité, que d'institutions de bienfaisance! Sans doute, Mes Frères, il en existe beaucoup. Mais n'est-il pas à craindre qu'en dépit de cette multitude d'œuvres qui surgissent de toutes parts, le nombre des âmes vraiment charitables ne soit encore fort restreint? N'est-il pas vrai que ce sont toujours les mêmes cœurs qui s'ouvrent et les mêmes mains qui donnent ? N'y a-t-il pas une classe importante de la société qui reste étrangère ou ne prend qu'une faible part à ce mouvement généreux? Et s'il n'en était pas ainsi, dites-moi, nous verrions-nous au point où nous en sommes ? N'est-ce pas une chose étrange qu'avec toutes les ressources dont nous disposons aujourd'hui, au milieu des progrès de tout genre réalisés depuis soixante ans, tandis que la richesse

publique s'accroît chaque jour, le flot de la misère, bien loin de baisser, semble monter sans cesse, au point d'envahir nos villes et nos campagnes mêmes? Il faut donc qu'il y ait, parmi nous, un obstacle puissant au soulagement des classes nécessiteuses, un mal invétéré, profond, qui paralyse le dévouement ou l'étouffé dans son germe. N'en doutez pas , Mes Frères, la cause en est dans l'amour désordonné des jouissances.

Ah ! si une grande partie de ceux qui possèdent portaient au soulagement de l'infortune la même ardeur qu'ils mettent à la poursuite des plaisirs ; si tout le temps (je dis trop), si la moitié, si la dixième partie de ce temps, qu'on dissipe en festins, en divertissements où la vertu fait souvent de si tristes naufrages, était employé à la visite des pauvres familles ; si tout cet argent qu'enlèvent aux malheureux le soin du corps, le luxe des vêtements, le goût des théâtres, en un mot l'idolâtrie des sens; si toutes ces ressources se réunissaient pour grossir le budget de l'indigence, ah! c'est alors, Mes Frères, que notre pays présenterait le spectacle d'une société vraiment chrétienne. Il y aurait sans doute encore, il y aurait toujours des riches et des pauvres. Le Christ l'a dit ; c'est une des lois providentielles qui régissent le monde. Mais ce qui disparaîtrait du milieu de nous, ou du moins ce qui n'y laisserait que de faibles traces, c'est ce qu'il y a d'extrême dans la pauvreté, c'est tout cet attirail formidable de maux sans remède qu'elle traîne après elle, de détresses méconnues, de douleurs inconsolées, je veux dire la misère.

J'ai prononcé le mot de misère: il n'est pas de trop dans mon sujet. Avant de venir plaider devant vous, au nom de Jésus-Christ, la cause des pauvres de la paroisse

Saint-Médard, j'ai voulu me convaincre par moi-même de la situation de quelques-uns d'entre eux. Hélas ! Mes Frères, on ne se douterait pas que Paris recelât dans son sein de pareilles infortunes. Quand les étrangers viennent visiter cette reine des capitales du monde, à la vue de ces palais qui s'élèvent comme par enchantement, de ces hôtels somptueux, de ces rues alignées au cordeau, de ce raffinement de l'art et de l'industrie, ils se demandent, dans l'extase de leur admiration , si la richesse n'est pas la règle générale et la pauvreté une très minime exception. Et, par le fait, il y aurait de quoi se faire illusion, si l'on s'en tenait à ces dehors ; mais allez plus avant, regardez au fond. Ah ! combien je voudrais que ces hommes qui ne rêvent que plaisirs, qui jettent gaîment des ressources fabuleuses dans le gouffre du sensualisme d'où ils ne retirent que la honte et la déception ; dont la fortune et la vie se dissipent en frivolités , au milieu desquelles la mort éclate soudain comme un coup de tonnerre : combien je voudrais qu'ils pussent se trouver une heure seulement, quelques minutes, dans l'un de ces réduits, cù des familles entières, sans pain, sans feu, sans lit, sans habits, disputent à la maladie qui les mine sourdement les derniers restes d'une existence ravagée par la misère ! Je ne sais si je m'abuse, Mes Frères, mais il me semble qu'il y aurait, dans cette scène de désolation que mon cœur se refuse à vous dépeindre, de quoi les faire rentrer en eux-mêmes, de quoi modérer cette soif de jouissances qui les dévore, de quoi leur faire comprendre, enfin, qu'enlever à de telles souffrances un argent qui pourrait les soulager pour le donner en proie au vice ou à la bagatelle, c'est presque un crime et une folie.

go DEUXIEME SERMON

J'en ai dit assez, Mes Frères, pour vous convaincre que le dévouement n'a pas de plus grand ennemi que la recherche effrénée des plaisirs. Mais nous touchons à ces jours solennels où la voix de l'homme doit se taire pour faire place à une voix plus auguste et plus puissante. Parleznous donc vous-même, ô mon Dieu ! parlez-nous du haut de la croix, expliquez-nous le mystère de vos souffrances, montrez-nous comment la charité est sortie de vos plaies béantes , comment l'esprit de sacrifice s'est échappé de votre flanc béni pour delà se répandre sur l'humanité î Instruits à votre école, nous nous sentirons plus d'amour pour nos frères et un désir plus ardent de soulager leurs besoins.

Que le Calvaire ait été le point de départ du dévouement et son lieu d'origine, c'est là un fait que l'histoire proclame et que l'incrédulité elle-même ne méconnaît pas. Je ne veux pas dire, sans doute, qu'avant le sacrifice du Calvaire il ny ait eu dans l'humanité aucune espèce de mouvements généreux. Sans parler en effet du peuple juif qui possédait toutes les vertus chrétiennes en germe et par anticipation, la nature humaine, si affaiblie qu'elle pût être par les vices et les erreurs du paganisme, conservait assez de force, néanmoins, pour n'exclure pas tout genre de dévouement. Il se produisait au sein du vieux monde sous une double forme, l'amour de la famille et l'amour de la patrie; et ce sont là de belles pages à côté de tant d'autres où l'égoïsme inscrivait le sanglant témoignage de ses haines et de sa barbarie. Mais le dévouement d'homme à homme, sans distinction de castes ou de nationalités, de Juif ou de Gentil, de Grec ou de Barbare, d'homme libre ou d'esclave; ce dévouement universel

et profond, qui s'élargit à mesure qu'il se répand, qui, se multipliant par lui-même, ne s'arrête ni ne calcule, pourvu qu'il consacre au service de la souffrance et de la pauvreté tout ce qu'il a de force et de vie, ce dévouement-là était inconnu ou à peu près : il ne s'explique véritablement que par ce que je viens de dire , la parole d'un Dieu soutenue et fortifiée par l'exemple d'un Dieu.

Tout cela est évident, palpable. Mais ce qui ne l'est pas autant, ou du moins ce que nous ne considérons pas assez, c'est le moyen dont Jésus-Christ s'est servi pour introduire dans le monde ce levain généreux. D'où vient, en effet, qu'au milieu de cette société païenne que la volupté rendait inapte au sacrifice, il se révéla tout à coup une classe d'hommes qui élevèrent le dévouement jusqu'à l'héroïsme? Ah! Mes Frères, c'est que l'immolation du Calvaire avait frappé le sensualisme au cœur ; c'est que Jésus-Christ avait attaché ce monstre à la croix ; c'est qu'il avait crucifié avec lui l'amour des jouissances. De ce moment-là, l'égoïsme était vaincu, la charité naissait. Elle naissait de la souffrance, elle naissait de la mortification, comme l'égoïsme avait germé des boues de la luxure.

A première vue, Mes Frères, cette doctrine peut vous sembler étrange. Et pourtant rien n'est plus simple ni plus logique. C'est par la pénitence, c'est par le détachement de soi-même, que le chrétien s'est formé aux vertus charitables. Jésus-Christ a appris aux hommes à se dépenser les uns pour les autres, en leur enseignant, par son sacrifice, la mortification. Qu'est-ce, en effet, que se dévouer ? C'est vivre pour autrui ; et vivre pour autrui , c'est mourir à soi-même. Telle est la source du dévoue-

ment, tel le secret de sa force et le principe de sa fécondité. Ecoutez l'Evangile : Nisi granum frumenti cadens in terram mortuum Juerit, ipsum solum manet, « si le grain de blé qu'on jette en terre ne commence par mourir, il demeure seul » ; mais une fois qu'il est mort, c'est alors que sa germination s'opère, que ses éléments tressaillent et s'agitent, qu'une force intime le soulève, le pousse, le développe, et qu'ainsi se multipliant par lui-même il présente au bout de sa tige les fruits de sa fécondité ; si autem mortuum fuerit, multum fructum affert (i). Il en est ainsi de l'homme et du chrétien. S'il ne meurt pas à lui-même, il reste stérile dans la solitude de son égoïsme, ipsum solum manet. Mais sitôt qu'il se décide à se détacher de ses vices, de ses passions, à mortifier ses sens et sa volonté, dès lors le principe d'une vie nouvelle circule dans son être, une sève mystérieuse vient retremper son âme et dilater son cœur, et tout étonné de luimême, de cette multiplication soudaine, il répand à pleines mains les fruits de sa charité.

Aussi, Mes Frères, regardez passer à travers l'humanité cette innombrable armée du dévouement, précédée d'une légion de martyrs : son drapeau, c'est la croix ; son mot de ralliement, c'est la pénitence. Allez à l'origine de toute œuvre de charité puissante et féconde, vous y trouverez un homme mortifié qui, comme saint Vincent de Paul, par exemple, après s'être dépouillé de sa volonté propre, après avoir fait taire ses passions et foulé aux pieds les plaisirs, après avoir enveloppé dans un généreux dédain les vanités de la terre, a puisé,

(i) S. Jean, xn, il\.

dans cet anéantissement de lui-même, la force de se consacrer à Dieu et à l'humanité. Tant il est vrai que le dévouement s'alimente et se fortifie par la violence même qu'on fait à la nature ! Voilà pourquoi l'Eglise confie les grandes missions du sacrifice à ceux qui, dans la plénitude de leur liberté, se sont sevrés de toutes les jouissances du siècle : aux prêtres, aux religieux, aux ordres pénitents. Le monde s'étonne parfois de la vie sévère dont l'Église leur fait une loi. Aveugle, de ne pas voir que c'est là précisément le nerf de leur énergie ! Si la Sœur de charité n'était pas morte à ellemême, si l'exemple de Jésus-Christ souffrant n'avait pas séduit le cœur de cette vierge, elle ne passerait pas sa jeunesse dans les soins les plus pénibles et les plus rebutants, elle ne mettrait pas sa vie entière au service des pauvres et des malades. Ce qui la ranime, ce qui la soutient, c'est que le monde est crucifié pour elle et qu'elle est crucifiée au monde.

Et ne croyez pas , Mes Frères , que ce que je viens de dire ne s'applique qu'aux dévouements illustres, aux sacrifices exceptionnels. Non, la pénitence est toujours et partout la source de la charité : soyez mortifiés et vous serez charitables. C'est ce qu'il faudrait crier aux oreilles de tant de Pharisiens, qui essaient parfois de prêter à leur volupté des airs de bienfaisance. Mes Frères , si nous savions bien ce que c'est que la pénitence, si l'amour de la croix était vivant dans iu)tre âme, si l'image de Jésus-Christ sanglant, nu, dépouillé de toutes choses, était gravée au fond de notre cœur, est-ce que nous consacrerions , je vous le demande , en plaisirs , en luxe , en parures, en superfluités de toute sorte, ces sommes dont

une conscience chrétienne est justement indignée? Est-ce que nous ne préférerions pas offrir à Jésus-Christ, dans la personne de ses pauvres , cet argent dont nous faisons souvent un usage aussi coupable que stérile. Un jour, Vincent de Paul était allé solliciter la charité de la reine Anne d'Autriche. Cette princesse , s'excusant sur le malheur des temps, répond qu'il ne lui reste plus rien à donner. « Et vos diamants, madame, lui dit le saint prêtre, en a-t-on besoin quand on est reine? » A ce mot, Anne d'Autriche détache ses pierreries et les laisse tomber dans les mains de Vincent. Ah ! c'est qu'en regardant la victime du Calvaire, elle avait vu sur cette tête divine, au lieu d'un diadème de perles, une couronne d'épines. On ne résiste pas à l'exemple d'un Dieu, lorsqu'on a assez de foi pour le comprendre et assez de cœur pour en sentir l'émouvante énergie.

Sans doute, Mes Frères, il n'est personne parmi nous qui n'ait admiré ces sublimes détachements, et je suis bien sûr que tous nous avons fait depuis longtemps à Jésus crucifié le sacrifice du plaisir coupable, des jouissances illicites. Il est un sentiment, néanmoins, que Notre- Seigneur nous demande encore d'immoler, un sentiment qui survit dans notre âme , qui dispute à la charité des ressources précieuses, qui nous empêche de donner libre coursa notre dévouement, je veux dire, le goût et l'amour des frivolités, ce que l'Ecriture sainte appelle si bien « la fascination de la bagatelle » fascinatio nugacitatis (i). Nous sommes plus que jamais sous le règne de la vanité. Que d'hommes, que de femmes surtout, même chrétiennes, éparpillent sur des riens, dont l'unique mérite est d'être

(i) Sagesse, iv, 12.

coûteux, des revenus qui suffiraient à l'entretien de plusieurs familles ! Je lisais hier, dans un auteur des premiers temps de l'Église, ces trois lignes qui, certes, trouveraient de nos jours leur application : « On étend, disait-il, en parlant de ces somptueuses bagatelles, on étend sur un léger tissu dix mille sesterces ; une tête délicate promène des continents et des îles ; des revenus considérables pendent à une oreille, des sacs gonflés d'or jouent à chaque doigt de la main gauche. » Voilà ce qu'écrivait Tertullien au me siècle de l'ère chrétienne, et vous savez si, revenant parmi nous, il ne pourrait pas en dire davantage. Eh bien, Mes Frères, sans trop enlever aux exigences du rang et de la position , n'est-ce pas un devoir strict et rigoureux de prélever sur ces superfluités une large part pour le nécessaire des pauvres ?

Ah ! Mes Frères , si vous connaissiez comme nous , si vous aviez vu de près, comme les jeunes gens qui forment l'élite de la Conférence du faubourg Saint-Marceau, tout ce qu'il y a d'infortunes dans ce quartier, dans la cité Voré, par exemple, ce boulevard de la misère parisienne, votre âme généreuse chercherait à égaler, par l'abondance de vos dons, l'étendue de nos besoins. Car, ce qu'il y a de plus triste, Mes Frères, c'est que ces quartiers les plus nécessiteux sont précisément ceux qu'on soulage le moins. Voilà pourquoi, nous venons à vous avec la confiance que vous entendrez notre appel. Donnez largement, au nom de ce grand Dieu qui, du fond de son tabernacle, comme devant les foules de la Judée, vous crie : Misereor super turbam ! (i) « J'ai pitié du pauvre peuple ! » Ainsi soit-il.

(i) S. Marc, vm, 2.

Page 1