EN FAVEUR DE L ŒUVRE
DE LA GRANDE PROVIDENCE D'ORLÉANS (i)
Providebo ut bene sit tibi.
« Je suis une Providence pour ton avenir. »
Ruth, m, i.
Ces paroles qu'adressait autrefois la pieuse Noémie à sa fille adoptive, votre cœur, Mesdames, inspiré par la charité chrétienne, les redit à chacune de celles dont vous avez adopté la jeunesse et la pauvreté. Vous avez compris ce qu'il y a de pénible à la fois et de touchant dans cette infortune qui naît avec l'enfance, qui croît avec le jeune âge et qui ne réserve à l'avenir qu'une longue suite de misères et de douleurs. Emues de compassion à la vue de ces maux, vous avez ressenti ce que doivent éprouver ces enfants condamnées au malheur dès le berceau, ce que doivent éprouver leurs mères, réduites à ne pou-
(i) Prononcé, croyons-nous, vers i853.
voir ni les nourrir ni les élever ; et alors , vous ressouvenant de cette parole du Sauveur : « Ce que vous aurez fait au plus 'petit d'entre eux, vous l'aurez fait à moimême ( i)», vous avez consulté votre tendresse de chrétienne et de mère, et vous avez dit à ces chères enfants : Le bon Dieu vous a laissé la moindre part sur la terre ; vous avez trouvé l'indigence à l'entrée de la vie ; vos parents ne peuvent vous dispenser les avantages de la fortune ni les biens de l'âme; mais, ce que la divine Providence n'a point voulu accomplir par elle-même, elle nous a chargées de l'exécuter pour vous ; nous vous adopterons , nous veillerons à la subsistance de votre corps, non moins qu'à votre éducation; nous serons une providence pour votre avenir.
Voilà ce que vous avez dit et ce que vous avez pratiqué ; et ce n'est pas sans raison, Mesdames, que le Seigneur vous a inspiré ce mot de Providence pour désigner votre œuvre de dévouement et de générosité. N'est-ce pas, en effet, sous ce nom paternel que Dieu apparaît à l'homme, Dieu qui nourrit les oiseaux du ciel, sans qu'ils sèment ni moissonnent; qui revêt les lis des champs de tissus qu'ils n'ont point filés ; qui fait germer et mûrir le grain de la terre, qui le féconde, qui l'arrose en son temps ; qui fournit à l'homme le vêtement et l'abri ; qui procure à l'orphelin un père et à la veuve un soutien ; qui n'a pas été moins libéral pour l'âme que pour le corps, puisqu'il éclaire notre esprit des lumières de la vérité et fait goûter à notre cœur les douceurs de la grâce ; qui, enfin, nous a donné son propre Fils comme le gage de son amour?
(i) S. Matth., xxv, 4o.
N'est-ce pas là, Mesdames, la grande œuvre de la Providence divine ? Et vous qui recueillez l'enfance dans l'asile de la piété, qui l'enlevez aux plus dures nécessités de la vie pour la soustraire au besoin , pour la disputer au vice; et qui, après lui avoir rompu le pain matériel, lui offrez, dans une éducation chrétienne, l'aliment supérieur que réclame l'esprit; vous qui, dans ce noviciat de l'ouvrière, lui apprenez les deux choses qui constituent la dignité et le bonheur de l'homme, le travail et la vertu : n'êtes-vous pas vraiment les associées de Dieu et les coopératrices de la Providence ? N'êtes-vous pas , comme Dieu dans le ciel, une providence sur la terre ? Donc, Mesdames, votre œuvre est bien nommée, et c'est déjà beaucoup; car, si les grandes choses trouvent toujours de grands noms qui leur conviennent, les grands noms aussi appellent les grandes choses. Et maintenant que vous allez justifier ce titre en ouvrant devant Dieu les trésors de votre cœur, je dois à l'importance de vos fonctions de vous montrer d'abord quelle part le Seigneur a réservée à la charité dans l'économie de la Providence, et ensuite quelle place occupe votre œuvre dans l'économie de la charité. Tel sera tout le sujet de ce discours. Veuillez me prêter votre bienveillante attention.
Ce n'est pas sans une raison profonde , chrétiens , que Dieu, tout en se réservant le soin de vous donner les biens du corps et ceux de l'âme, vous a confié la charge de les répartir et de les distribuer. En cela d'abord il
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vous a fait une insigne faveur. Car, si c'est déjà un titre envié que d'être auprès d'un prince et d'un souverain de la terre le ministre de ses largesses, que sera-ce de devenir l'instrument de la Providence dans l'administration de ses biens ? Mais cette fonction, estimable entre toutes, ne serait pas un mérite si elle n'était également un devoir. Dieu donc, en vous remettant entre les mains les clefs de sa Providence, comme à un serviteur chargé de remplir les ordres de son maître, a voulu ajouter à l'éclat d'une distinction la sainteté du devoir. Et enfin, pour assurer cet honneur contre l'indifférence de l'esprit, pour protéger ce devoir contre l'infidélité du cœur, il a fait un plaisir de ce qui était une gloire autant qu'un précepte. Il a permis que la plus grave des obligations fût en même temps la plus douce à remplir et que l'homme se sentît heureux en assurant le bonheur de ses frères. Voilà, chrétiens, l'économie de la Providence. Dieu vous laisse l'honneur de ses dons; pour lui, il se cache et tient à s'effacer; il disparaît derrière la main qui donne ce qu'elle a reçu, derrière le cœur qui jouit de ce qu'il a donné. Il prend cette main , il la remplit de ses largesses, il l'enrichit de ses bienfaits; à ce cœur, il inspire un grand respect, une profonde pitié, un tendre amour pour ses frères, et il dit à l'homme : Va, je t'ai établi sur tes semblables comme le ministre de ma Providence et le dispensateur de mes biens ; ouvre-leur ta main, étanche leur soif, apaise leur faim, couvre leur nudité; et , après leur avoir ouvert ta main , ouvre-leur aussi ton cœur, pleure avec ceux qui pleurent, souffre avec ceux qui souffrent, sois un frère, un père, une mère, sois une providence pour tes frères !
Donc, chrétiens, s'il y a une Providence céleste et cachée qui est Dieu, l'homme à son tour peut devenir une providence terrestre et visible. Je n'irai point chercher loin mes exemples. Lorsqu'aux premiers jours de notre enfance une figure aimante se pencha sur notre berceau pour recevoir notre premier soupir, pour sécher notre première larme ; quand son sourire dissipa la tristesse sur notre jeune front et que sa douce voix appela la parole sur nos lèvres ; lorsqu'après avoir délié notre langue, notre mère assura nos pas chancelants et qu'elle nous apprit à élever vers le ciel des mains pures et innocentes; lorsqu'à côté de cet ange tutélaire, dont Dieu déployait les ailes au-dessus de notre tête, une deuxième main vint prêter à la tendresse l'appui de la force, et qu'ainsi deux êtres unirent leur sollicitude pour protéger nos jours, affermir notre marche, développer nos membres, cultiver notre esprit, former notre cœur : n'était-ce pas là, Mes Frères, pour nous, une première >rovidence terrestre et visible? 0 sublimes fonctions du père et de la mère ! Sainte providence de la famille ! tu nous reçois à notre entrée dans le monde , tu nous réchauffes sur ton sein, tu nous serres dans tes bras, tu conduis notre inexpérience dans la dure carrière d'ici-bas, comme Raphaël dirigeait les pas du jeune Tobie sur le chemin de la Mésie ; tu encourages nos efforts, tu préviens nos chutes, tu répares nos fautes ! Grâce à toi, notre corps croît en vigueur, notre esprit s'ouvre à la lumière, notre âme tout entière naît à la vertu. Ah ! c'est
qu'il nous fallait, chrétiens, une providence intime et familière, qui descendît sur nous sous la forme de ce qu'il y a de plus aimable et de plus touchant, sous les
traits d'un père et d'une mère ; qui s'assît à côté de nous au foyer domestique, qui nous entourât de sa protection, qui nous couvrît de son égide , et dont l'œil vigilant pût prémunir notre jeunesse contre les écarts de la volonté, contre les traverses de la vie ; afin qu'à défaut de l'amitié, du succès , des richesses , il nous restât ce qui éclaire et console, les conseils de nos chers parents. Tant que l'homme demeure confié à la douce et ferme providence de la famille, ne désespérez de rien. Sans doute, les revers vous assaillent, l'infortune vous accable ; mais vous ne savez donc pas ce qu'il y a de ressources dans l'affection d'un père, ce qu'il y a d'énergie et de profondeur dans l'amour d'une mère? Voici que les passions vous emportent, voici que le vice vous entraîne : levez les yeux vers cette providence qui veille sur votre destinée. Alors, de même que le spectre de la patrie se dressa devant le Romain quand il voulut franchir la rive qui le séparait du crime, l'imag'e de la famille, venant s'offrir à vos yeux éperdue et tremblante, retiendra sur le seuil de votre âme une vertu qui menace de s'éteindre ou une foi prête à périr ; parce qu'il n'est pas pour nous sur la terre un secours plus puissant, une protection plus efficace que les leçons du foyer domestique.
Ainsi, Mes Frères, la famille est pour l'homme une sorte de providence. Toutefois, elle ne suffirait pas, à elle seule, pour nous procurer le bien-être et la tranquillité ; et, si la bonté de Dieu ne nous avait ménagé d'autres sauvegardes, il semblerait qu'elle n'eût pas fait assez pour notre bonheur. Outre cet amour protecteur qu'on appelle la famille, il fallait une force pro-
tectrice qui veillât sur nos têtes, qui assurât nos droits, qui garantît nos intérêts, qui nous permît, enfin, d'occuper une place au soleil et un rang1 sur la terre : cette puissance qui vient en aide à la famille pour subvenir à nos besoins, qui se tient à nos côtés avec le glaive de la justice et le bouclier de la loi, qui place nos personnes et nos biens sous l'égide de l'autorité et sous la majesté du pouvoir, cette deuxième providence terrestre et visible que Dieu a établie sur l'homme, c'est la patrie. La patrie, elle aussi, nous accueille à notre entrée dans le monde, elle s'incline sur notre berceau sous les traits d'une seconde mère, elle nous reçoit et nous incorpore à la cité , elle nous fait un rempart de sa force , elle nous garantit la paisible jouissance de ce que nous possédons, la liberté du travail, la sécurité, le repos. Elle supplée à l'insuffisance de la famille, en lui facilitant la charge de notre éducation, en nous suivant pas à pas depuis le foyer domestique jusqu'à l'entrée de la carrière ; et là, ouvrant un vaste champ à notre activité, elle crée des emplois à nos aptitudes, des ressources à notre industrie ; elle encourage nos débuts, elle récompense nos services, elle couronne nos travaux , elle nous donne enfin de couler des jours tranquilles et d'accomplir notre destinée à l'ombre de la paix. Puis, après avoir écarté de notre tête les coups de la fortune, les traits des méchants, elle se place à nos frontières, elle veille l'arme au bras sur nos villes et nos campagnes , elle défend à l'étranger de troubler le silence de nos foyers, de fouler de ses pieds le champ de nos pères, de ravir à nos mains l'héritage de nos ancêtres. L'œil vigilant de la patrie suit l'homme partout où il porte ses pas ; cette garde puissante le
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couvre et le protège sous toutes les zones, sous (ous les méridiens : si la violence s'est quelque part exercée contre nous, la patrie en deuil redemande à ceux qui l'ont versé le sang de ses enfants. Oui, chrétiens, tant qu'il reste à l'homme cette deuxième providence, tant qu'il n'est pas réduit à tremper de ses larmes le pain de l'exil sur la terre étrangère, ses maux ne sont pas sans remède ni sa douleur inconsolable, parce que d'ardentes sympathies lui sont encore acquises et que, de loin, des milliers de cœurs battent à l'unisson du sien. Mais l'homme qui, sans famille et sans patrie, ne trouve autour de lui que le vide et la solitude , oh ! que celui-là me semble malheureux ! Pour ce déshérité de la fortune, il n'y a plus d'appui, de soutien, de providence sur la terre.
Je me trompe, chrétiens, il est une troisième providence terrestre et visible qui, avec la famille et la patrie, ou même à leur défaut, répand sur nous les largesses de Dieu. Elle se rencontre, comme les deux autres, au seuil de notre existence, à ce rendez-vous solennel de toutes les forces protectrices du monde. Voyez-la se pencher vers le nouveau-né, prier et sourire sur les berceaux, épier l'éveil des facultés engourdies ; car à elle aussi Dieu a donné des entrailles de mère. Elle laisse à la famille le soin des corps, elle se réjouit que la patrie ouvre à l'enfant les trésors de l'intelligence ; pour elle, elle s'est réservé quelque chose de plus précieux, l'éducation des âmes. L'Église donc, cette auguste déléguée de la Providence, prend l'âme humaine, elle y verse ce qu'elle a reçu du Seigneur, la grâce et la force, l'innocence et l'amour : elle répand sur cette fleur une pureté divine, elle lui communique un charme souverain,
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elle la revêt d'une beauté céleste. Après l'avoir ainsi transfigurée dans la lumière et la charité, elle la soustrait à l'atteinte du mal, elle la préserve de la contagion du vice, en veillant sur les inclinations naissantes, en étouffant les germes précoces qui tendent à porter la mort au sein de la vie. Sous sa main tutélaire, le sentiment s'épanouit délicat et tendre, les vertus croissent et se développent ; et, sur cette tige fécondée par la sève divine, on. voit mûrir des fruits de sainteté. Pour fortifier l'homme dans la lutte incessante du bien avec le mal , dans la révolte perpétuelle des passions contre la loi, l'Eglise, dispensatrice obligée des dons spirituels, lui rompt le pain du tabernacle, ce pain qui dépasse en suavité la nourriture du corps et l'aliment de l'esprit, ce pain qui sustente l'âme, qui la retrempe et la dilate, qui la rajeunit et la transforme ; ce pain vivifiant qui prépare les grands cœurs, les mâles vertus et les nobles courages ; ce pain qui a produit les vierges, les apôtres, les martyrs, toute la race des saints; et ainsi, du berceau jusqu'à la tombe, elle nous suit aux différentes stations de la vie, mesurant ses secours à nos besoins, et trouvant sans cesse dans son inépuisable charité de quoi nourrir, inspirer, affermir tous ses enfants. Voilà , chrétiens , l'action merveilleuse de l'Eglise ; c'est ce qu'elle n'a cessé de faire, depuis que Dieu, en lui confiant nos destinées, l'a chargée d'être une providence sur la terre. Il se peut que la double sauvegarde, dont je vous parlais tout à l'heure, vienne à vous manquer ici-bas : il se peut que la famille vous déshérite de ses biens, que la patrie vous refuse ses dons ; mais jamais l'Eglise ne vous abandonnera. Toujours, elle puisera dans les trésors de son amour une lumière,
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une grâce, une prière pour votre faiblesse; toujours, elle trouvera dans son cœur de mère un soulagement à vos misères, jun adoucissement à vos peines , une consolation pour vos détresses, un baume pour vos blessures, une larme pour vos malheurs ; parce qu'elle est comme la famille et la patrie, et à meilleur titre encore, elle est, comme Dieu dans le ciel., une providence pour le monde. Que vous semble , chrétiens ? Dieu s'est-il contenté de mettre autour de notre faiblesse ce triple rempart? Suffisait-il à sa sollicitude d'avoir ouvert à l'homme le cœur de la famille, les bras de la patrie, le sein de l'Eglise ? Non , il trouva qu'il fallait faire davantage. La famille, sans doute, est pour nous une première effusion de la divine Providence ; mais il est des familles qui ne transmettent avec la vie qu'un douloureux héritage de maux et de souffrances ; qui ne lèguent à leurs descendants qu'un peu d'espace pour se mouvoir, un peu d'air pour respirer, deux bras pour se défendre et se nourrir; il en est où le malheur, hôte mystérieux et troublant , semble avoir fixé sa demeure comme au foyer de ces maisons dans lesquelles l'antiquité païenne saluait avec respect une longue chaîne de misères et des larmes héréditaires ; il en est encore qui ne conservent, de leur noblesse antique, de leurs richesses passées, qu'un nom déchu et une fortune éteinte : tant les revers inattendus, les calamités soudaines, les coups imprévus ébranlent et abattent notre pauvre humanité ! Si donc il en est ainsi d'un grand nombre de familles qui n'ont en partage ici-bas que la disette et la privation, où trouver, dans ces mains qui ne s'ouvrent que pour recueillir une moisson de douleurs, où trouver,
dis-je, dans cette main du pauvre, du pain pour ses enfants, un aliment pour leur esprit, une nourriture pour leur âme ?
Vous invoquez la providence de la patrie ; mais la patrie est presque impuissante à soulager l'indigence de ses fils : le peu que nous lui donnons , le denier qu'elle prélève sur nos terres et nos revenus , sur nos villes et nos travaux ; l'impôt de l'artisan et du laboureur, la contribution du magistrat et du savant, ce qui fait en un mot la fortune publique, la patrie ne saurait l'employer ou, du moins, elle n'en consacre qu'une faible partie à secourir la misère privée. Cet argent que nous arrosons si souvent de nos larmes, que nous trempons même de notre sang, elle en a besoin pour protéger nos cités , pour couvrir nos frontières , pour défendre l'honneur national, pour tenir bien haut le drapeau de la France ; et vous, Mes Frères, mes frères les pauvres, qui portez si profondément dans votre cœur l'amour de la patrie, vous ne voudriez pas sans doute acheter quelques jours d'abondance et de plaisir au prix de ses humiliations ; vous ne voudriez pas que, se dépouillant pour vous de tout ce qu'elle possède, la patrie, menacée au dedans, impuissante au dehors, cessât de retenir dans les plis de son étendard l'indépendance du pays et la gloire du nom français. Donc, chrétiens, la patrie n'offre que peu de ressources à nos douleurs silencieuses et à nos misères cachées; elle vous plaint, elle gémit sur vos maux, mais enfin son bras n'atteint pas jusqu'où va la souffrance, ses secours sont restreints, ses emplois limités; elle crée le travail et l'industrie, elle appelle la confiance, elle assure la paix : c'est beaucoup, mais c'est tout.
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Qu'est-ce qui suppléera à l'insuffisance de la famille et de la patrie ? L'Église ? Ah ! sans doute, l'Église a adopté les indigents, elle leur a donné un refuge sous le manteau de sa royauté, elle a couvert leurs fronts de la majesté du Christ et de la dignité de l'Évangile, elle a répété au monde que le malheureux est un être sacré; mais, il faut bien le dire , nous aussi nous sommes devenus des pauvres. Jadis, quand les rois et les peuples nous laissaient vous dispenser les biens de la terre , nous donnions aux prolétaires ce que nous tenions de la munificence des riches. Nous leur ouvrions un asile dans le silence de nos temples, sous le toit de nos monastères, dans le palais de nos évêques. Ces moines, dont on vous a dit tant de mal et qui le méritaient si peu , ces sublimes serviteurs des déshérités cultivaient leurs champs pour nourrir l'indigence ; et la cloche du couvent, qui appelait les Frères à la prière, conviait les pauvres gens à la table de l'hospitalité, au rendez-vous de la Providence. Vos pères ont dépouillé notre couronne sacerdotale de ce reflet de la terre, ils nous ont permis de secouer de nos habits la poussière du siècle, et nous sommes sortis de là moins puissants mais plus libres, moins riches mais plus purs. Maintenant donc, chrétiens, que le Dieu qui a voulu naître, vivre et mourir pauvre a ramené son Eglise vers la crèche de Bethléem et vers la croix de bois qui a sauvé le monde, il ne reste plus sur nos lèvres que les leçons du Christ, ni dans nos mains que la grâce des Sacrements. Et encore , nousmêmes, pour vous donner la lumière et la vie, pour élever vos enfants, pour instruire les petits et les ignorants, pour porter à tous la consolation et la paix , nous avons besoin de secours extérieurs et de ressources matérielles.
Si nous, les apôtres de la pauvreté, nous n'avons à lui offrir que la parole de la foi et les promesses de Dieu, qui donc, en dehors de ce triple ministère de la famille, de la patrie, de l'apostolat, pourvoiera à ses besoins, allégera son fardeau, adoucira son sort? Serait-ce, ô mon Dieu, qu'il manquât quelque ressort dans l'économie si merveilleuse de votre Providence? Et le pauvre, après avoir levé les yeux vers vous , ne trouvera-t-il pas à ses côtés, sur la terre, un nouveau ministre de vos bontés, un nouveau dispensateur de vos dons? Ecoutez, M. T. G. F.
Il y a dix-huit siècles, quelqu'un se présenta au monde ; et, quand il eut promené autour de lui ses regards attristés, il vit que, parmi les hommes, les uns étaient riches et les autres sans fortune, que la majeure partie d'entre eux ployait sous le joug de la souffrance. Lors donc que Jésus de Nazareth eut constaté cette grande misère, il se sentit au cœur une immense pitié pour ses frères, et il dit : « Aimez-vous les uns les autres ; » — « soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux ; » — « ce que vous ferez au plus petit d'entre vous, vous l'aurez fait à moi-même (i). » Voilà ce qu'il dit; et, avec ces maximes qu'il sut rendre fécondes, cet homme qui était plus qu'un homme, cet homme qui était Dieu, créa à côté de la famille, de la patrie et de l'apostolat, un quatrième ministère, ou, si vous le voulez, une quatrième providence terrestre et visible, le ministère ou la providence de la charité. La charité donc, s'échappant des lèvres et du cœur de Jésus-Christ, s'en alla par le monde,
(i) S. Jean, xm, 34- — S. Luc, vi, 36. — S. Matth., xxv, 4o.
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suppléant partout aux défaillances du foyer domestique, à l'insuffisance de l'Etat, au dévouement du prêtre. Quand la famille éplorée ne sait plus répondre aux besoins de ses membres que par les larmes de la pitié ; quand les petits, comme au temps des malheurs de Sion, demandent du pain que personne ne peut leur rompre, la charité vient s'asseoir, au nom de Jésus-Christ, entre une mère qui pleure et des enfants qui souffrent ; et, séchant les larmes de l'une, rassasiant la faim des autres, elle ramène la sérénité sur les fronts et la joie au fond des cœurs. Quand la patrie, à bout de ressources, se contente de plaindre et de gémir, la charité chrétienne, se dilatant à l'égal de la misère, sait trouver toujours dans son inépuisable fécondité des aumônes nouvelles et des secours plus abondants. Lorsque l'Eglise enfin, réduite elle-même à la pauvreté de Jésus-Christ, ne sait plus donner à l'indigent que ses consolations maternelles et les bénédictions de Dieu, elle adresse un appel à la charité, elle lui redit lentement la parole du divin Maître : « Aimez-vous les uns les autres ; » et la charité accourt à la voix de l'Eglise, pour prêter à l'apostolat, avec les trésors de ses mains, les tendresses de son âme. Voilà, chrétiens, la part que le Seigneur a faite à la charité dans l'économie de sa Providence : elle est la suppléante de la famille, de la patrie, de l'Eglise, dans le soulagement des pauvres et dans la distribution des dons de Dieu.
Et ne croyez pas que ce soit là une théorie que l'expérience n'ait pas confirmée ou que l'histoire ait démentie ; ce que je viens de dire, la charité chrétienne l'accomplit chaque jour, sous les yeux des hommes qui la contemplent et sous le regard de Dieu qui la bénit. La voyez-vous qui
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jaillit des flancs de Jésus-Christ ? Elle naît, elle grandit, elle rayonne au loin, elle gagne de proche en proche, elle finit par allumer sur la terre un vaste incendie d'amour. Elle s'assied, cette fille du ciel, aux agapes des premiers fidèles ; elle dresse de ses mains fraternelles ces tables, autour desquelles le christianisme naissant confondait toutes les conditions dans une aimable égalité ; puis, après avoir fait de la société évangélique un seul cœur et une même âme , après avoir montré aux païens stupéfaits ce que c'est que des hommes unis en Jésus-Christ, elle passa par-dessus les bûchers des Césars, traversa les catacombes de Rome, s'en alla vers les peuples barbares essayer sa force et sa divinité contre de nouveaux besoins et des infortunes plus grandes. Elle se plaça entre l'esclave et le maître ; et ces liens ignominieux que les lois de l'Église et de l'État n'avaient fait qu'affaiblir, elle les rompit entièrement par sa toute-puissance influence. De l'esclave, elle vola vers le captif; et, après avoir allégé le poids des lourdes chaînes, elle vint, sous les traits des Jean de Matha, des Félix de Valois, des Pierre Nolasque, racheter la liberté de ses frères au péril de sa vie et au prix de son sang. Puis, voici qu'elle ouvre des écoles et donne des maîtres à l'ignorant ; voici qu'elle s'empresse autour du pauvre et du malade ; et alors , chrétiens , l'on vit des choses qui ne s'étaient pas encore vues sur la terre. On vit un saint Louis, qui porta si haut l'éclat de votre nom et la gloire de vos armes, abaisser la majesté royale aux pieds des lépreux, les consoler de sa bouche, les servir de ses mains ; on vit les filles de vos souverains se dépouiller de leurs parures, se faire les servantes des pestiférés, voler
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au chevet de la souffrance, préférer à l'éclat d'une cour brillante une obscure infirmerie ; on vit l'élite de votre noblesse, de vos illustres familles, sacrifiant aux besoins de leurs frères le repos et les plaisirs, s'enfermer dans un hôpital, pour soutenir les membres chancelants, laver les plaies, panser les blessures. Ce n'est point là l'histoire d'un temps ni d'un lieu : la charité chrétienne se multiplie et se prolonge partout où se prolongent et se multiplient les souffrances de la pauvreté. Et maintenant que, malgré le progrès des temps et en dépit des merveilles de l'industrie, la misère semble grandir autant que nos efforts, le ministère de la charité suppléant comme autrefois, comme toujours, à la triple intervention de la famille, de la patrie, de l'Eglise, a enveloppé la société dans un immense réseau de secours et de dons. Que d'asiles ouverts de toutes parts aux différents âges de la vie ! Que de maisons de refuge pour l'enfance abandonnée, pour la vieillesse délaissée, pour le vice repentant, pour l'innocence en péril ! Que d'institutions diverses, que d'œuvres destinées à protéger les premiers pas de l'apprenti, à recueillir l'invalide du travail, à assurer les familles contre les coups de la fortune et les rigueurs de la maladie, à procurer enfin à tous le contentement, le bien-être et la félicité ! Oui, chrétiens, tout est complet dans l'œuvre de Dieu ; il ne manque aucun ressort dans l'économie de sa Providence. Ce que d'augustes institutions ne sauraient accomplir à elles seules et par leurs propres ressources, la charité, ce quatrième ministère de la divine Providence, s'est chargée de le faire, parce qu'elle se sent haute comme le ciel, forte comme la mort, large comme le monde. Voilà pourquoi vous aussi, vous inspirant de Jésus-Christ et de l'Evangile,
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vous avez voulu prendre part à cette mission féconde ; votre œuvre s'engrène à son tour dans les merveilleux rouages de la Providence ; elle est un rayon de ce soleil de bonté qui s'est levé sur le monde, elle est une perle dans ce trésor du père de famille qui s'ouvre à tous ses enfants. Si donc votre œuvre participe à l'action providentielle du dévouement chrétien, quelle part Dieu lui a-t-il réservée, quelle place occupe-t-elle dans l'économie de la charité? C'est ce qu'il me reste à vous expliquer en peu de mots.
Je ne crains pas, Mes Frères, d'aller trop loin en disant que votre œuvre, si humble, si restreinte qu'elle paraisse, occupe néanmoins une part importante dans l'économie de la charité, et qu'ainsi elle mérite à tous égards votre bienveillante sollicitude. Et, en effet, à l'examiner de près, je lui trouve trois caractères qui la distinguent et qui la rendent digne de l'intérêt des hommes et des bénédictions de Dieu.
Et d'abord elle s'adresse à la jeunesse du pauvre. La pauvreté, sans doute, a droit au respect et à la pitié partout où elle se rencontre, sous quelque forme qu'elle se présente : qu'elle se cache à l'intérieur d'une famille dans des retraites ignorées, ou bien qu'elle se traîne en public sur nos places et dans nos rues ; qu'elle se montre à l'entrée de la vie, ou bien qu'elle se prolonge à travers l'âge mûr jusque dans une vieillesse avancée, il y
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a là toujours quelque chose qui émeut et attendrit, qui appelle les larmes, qui brise le cœur. C'est un spectacle navrant pour une âme bien née de voir quelqu'un manquer d'abri, de pain, de vêtements, alors qu'on jouit soimême de tout ce qui rend la vie heureuse. Aussi, quand le Fils de Dieu , cet illustre pauvre , avait autour de lui toutes les petites gens de la Galilée, il s'écriait en pleurant : « J'ai pitié de ce peuple parce qu'il n'a pas de pain!(i) » Ah! qu'elles sont amères les larmes du pauvre , combien dures ses privations , combien douloureux ses soupirs ! Tandis que notre cœur se dilate, que la joie déborde dans nos fêtes domestiques et dans nos réjouissances privées, lui qui n'a point de foyer ou , du moins , qui n'a qu'une famille dénuée comme lui-même, se tient à l'écart, aigri par les souffrances des siens ; car il a du cœur autant que nous, et son âme se fend à la vue de cette misère qu'il partage sans pouvoir la soulager. Oui, d'être pauvre à ce point, c'est toujours une triste condition. Mais, quand la détresse s'attache à l'homme dès le berceau, lorsqu'il ne quitte les langes de l'enfant que pour revêtir les haillons du mendiant, qu'il n'apprend à connaître la vie que par une longue série de privations et de besoins, oh ! alors la jeunesse ajoute à l'indigence je ne sais quoi de pénible et de touchant qui nous remplit d'une amère tristesse. Un enfant pauvre ! Mais s'il est une infortune qui commande le respect, qui subjugue la pitié, qui inspire l'amour, c'est l'innocence qui pleure et souffre ; c'est la jeunesse qui, ne pouvant se secourir elle-même, s'étiole dans
(i) S. Marc, vin, 2.
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les langueurs de la faim. Voyez, chrétiens : nous aussi nous étions jeunes; il fut une époque où nos mères nous berçaient sur leurs genoux ; l'avenir souriait à nos rêves ; on prévenait nos désirs ; nous jouissions sans peine et sans effort des fruits de la terre, comme ces fleurs qui n'ont qu'à ouvrir leur calice à la rosée du ciel. Eh bien, si, au lieu de nous faire naître dans l'aisance, Dieu eût mis notre berceau au sein de la pauvreté, qu'aurions-nous désiré? Nous aurions voulu qu'on s'occupât de nous, qu'on nous recueillît; qu'à défauts de nos parents impuissants, une seconde mère, un autre père vînt à nous pour nous dire : Pauvre enfant, sèche tes larmes, calme ta douleur, je vais te mener dans un asile où tu trouveras, avec le pain qui te manque, la science du travail et le bonheur de la vertu. Voilà ce que nous aurions voulu, si Dieu avait fait de nous l'enfant du pauvre ; et c'eût été là un désir aussi juste que naturel. Elle est si belle cette jeune âme, dont la candeur se reflète sur un front couronné d'innocence ! Jadis, quand Dieu était sur la terre, fatigué parfois de l'ingratitude des hommes, rebuté par la haine ou la fourberie, il se tournait vers les enfants ; et, voyant un rayon de sa divinité reluire sur leur visage, se détacher de leurs yeux, s'épanouir sur leurs lèvres, il les embrassait et les bénissait. Et puis l'enfant, ce sera bientôt le jeune homme, ce sera l'homme mûr et le vieillard : le nourrir et l'élever, c'est poser le fondement de toute une existence. Vous prenez cette jeune plante, vous la fixez dans le sol, vous l'arrosez avec soin, vous la taillez avec art, vous l'entretenez : elle va grandir, se développer, s'étendre; mais, arrivée au terme de sa croissance,
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elle ne sera jamais que ce qu'elle aura été à son point de départ, entre vos mains, par vos efforts et vos soins. C'est ce que vous avez compris, Mesdames ; voilà pourquoi votre œuvre est admirable à l'égal des plus nobles inspirations de la foi; comme tout ce qui vient de Dieu, elle possède la vie, la puissance et la fécondité.
Ce n'est là toutefois qu'un premier caractère de cette institution ; je lui en trouve un deuxième qui lui assure une part encore plus large et plus belle dans l'économie de la charité.
En effet, elle s'adresse à la fille du pauvre. La jeunesse, sans doute, jointe à la pauvreté, a de quoi mériter le respect, l'amour et la pitié. Mais la jeunesse et la pauvreté empruntent un nouveau reflet d'infortune et de tristesse, lorsqu'elles se rencontrent dans un sexe faible et délicat. Le jeune homme qui est né, qui a grandi dans la misère, qui n'a trouvé dans la maison paternelle que l'indigence et la privation est, certes, bien malheureux; mais enfin, Dieu l'a fait robuste et fier, il l'a doué d'une mâle énergie ; et, un jour, l'enfant du pauvre, confiant dans son courage et ses deux bras, s'en va par le monde, cherchant le travail, le succès, peut-être même la gloire. Si Dieu a préparé ces mains au glaive des combats, s'il enflamme ce cœur de l'ardeur des batailles, l'enfant du pauvre ira, simple volontaire, infime plébéien, faire l'essai d'une valeur qui s'ignore elle-même : qui sait si cet illettré ne porte pas dans sa giberne un bâton de maréchal d'empire ? Ou bien, si Dieu a illuminé ce front d'un éclair de génie, il apprendra l'alphabet derrière son troupeau, et le pâtre Montalte s'appellera Sixte-Quint. Mais il n'en est pas ainsi de la fille du pauvre. Gomme le lierre,
trop faible par lui-même, s'attache au chêne robuste, la fille du pauvre a besoin d'une assistance plus forte et d'un solide appui. Elle ne saurait se suffire ; elle implore une main secourable qui l'enlève à la misère, qui l'arrache au malheur , qui lui procure un asile, qui lui apporte du dehors ce qu'elle ne trouve pas en elle, des moyens pour le présent, des espérances pour l'avenir. Elle réclame, en raison de sa faiblesse , une protection incessante, des soins meilleurs, une culture spéciale. Voyez les fleurs les plus tendres et les plus délicates qui ornent nos parterres ou qui émaillent nos prairies : n'est-ce pas à celles-là surtout qu'il faut la lumière et la chaleur, la pluie et la rosée? Ainsi en est-il de la fille du pauvre. Dieu, qui a doué ce sexe de si nobles qualités, ne lui a pas donné la force qui brave les obstacles , qui se roidit contre l'adversité, qui se crée, sans l'aide d'autrui, un avenir sûr et prospère ; elle n'a pour se défendre contre les atteintes de la misère, contre les séductions du monde, contre la contagion du vice, elle n'a, dis-je, contre tant de passions et d'entraînements, d'autres armes que son innocence et sa faiblesse. Ouvrez -vous donc, sainte retraite , noviciat de la Providence, ouvrez-vous à la fille du pauvre. Et vous qui lui servez de mères, rompez-lui d'abord le pain de chaque jour, puis développez en elle les généreux instincts ; apprenez-lui cette modestie qui préserve du danger et qui prévient les chutes ; donnezlui ce goût de la simplicité qui bannit le luxe et la vanité, cette piété qui est la seconde nature de la femme, qui fait d'elle un mélange de grâce et de tendresse, d'amour et de sainteté, afin qu'arrivée au seuil de l'âge mûr, elle
n8 TROISIEME SERMON
puisse se hasarder avec confiance au milieu des périls, forte de son éducation, forte de sa vertu, forte de Dieu ! Voilà, Mesdames, à quoi tend votre œuvre : parmi toutes celles que la foi chrétienne a su inspirer à la charité, en est-il une autre plus touchante et plus digne d'intérêt? La pauvreté , l'innocence et la faiblesse s'y rencontrent à la fois, s'enlacent dans votre main, s'embrassent sur votre cœur. Grand Dieu ! si vous avez mis dans nos poitrines un peu de votre amour, n'est-ce pas sur ces trois choses, aimables entre toutes , que vous nous donnerez d'étendre notre pitié et d'épancher notre affection ?
Je devrais m'arrêter là, car votre cœur, Mesdames, supplée facilement à l'insuffisance de mes paroles. Toutefois, n'y a-t-il pas dans votre œuvre un attrait meilleur encore que tous les précédents ? Car, si c'est à la jeunesse du pauvre, à la fille du pauvre qu'elle s'adresse, c'est surtout à la fille de l'ouvrier; et, selon moi, c'est là une nouvelle preuve de son importance, c'est un rayon de plus à sa beauté. Vous prenez par la main la fille de l'ouvrier, et vous lui dites tendrement : Il y a quelque chose, ma chère enfant, de plus précieux que les richesses; ce trésor, Dieu lui-même l'a béni de ses mains, l'a consacré par son exemple ; sans lui, l'homme, si fortuné qu'il soit, restera malheureux ; avec lui, si indigent qu'on paraisse, on peut acquérir le bonheur : oui, le travail est la source de nobles jouissances. Voilà ce que la charité dicte à votre cœur ; et, joignant à la parole le zèle qui la féconde, vous aspirez à former l'ouvrière chrétienne. Or , si vous lui apprenez à partager son temps entre le travail manuel et l'exercice de la piété, que n'aurez-vous pas fait pour Dieu, pour la religion , pour la société ? L'ouvrière
chrétienne ! Mais lorsqu'elle rentrera dans sa famille avec les goûts laborieux que vous aurez su lui donner, riche de l'éducation qu'elle aura reçue, elle sera parmi les siens un exemple vivant, un parfum de vertu et de sainteté, un baume consolateur. L'aube matinale la trouvera déjà devant une table modeste, assidue à l'ouvrage ; et, jusqu'à la dernière heure du jour, comme Marie, la reine des ouvrières, elle n'aura de mains que pour le travail et de cœur que pour Dieu. Son modique salaire fera renaître dans la famille l'abondance et la joie, il servira peut-être à procurer à un jeune frère une éducation plus soignée, que dis-je ? à nourrir un vieux père , une mère infirme. Et puis, l'ouvrière chrétienne, ce sera plus tard l'épouse et la mère de famille : elle communiquera à ses enfants ces saintes habitudes de labeur et de vertu qu'elle aura contractées dans ce noviciat ouvert à sa jeunesse ; et ainsi, en la formant, vous préparez des familles entières où le travail sera un heureux besoin, la piété un héritage traditionnel. Non, non, Mesdames, le pain que vous servez à la jeune ouvrière n'est pas un pain stérile : Dieu le multiplie sous vos doigts ; il ira, de génération en génération, fortifier et retremper de nouvelles âmes. Vos secours ne s'arrêtent pas au seuil de cet asile , ils s'étendent et se prolongent bien au-delà, ils s'éternisent en quelque sorte : c'est le grain qui, semé dans la terre, germe, fleurit, fructifie au centuple. Ce que vous aurez versé dans le tronc de la Providence rejaillira au loin ; beaucoup de chrétiens vous devront leur honneur et leur salut. Nous employons une si grande somme de notre avoir à satisfaire nos goûts, nos velléités, nos caprices ; je ne vous blâme pas ; mais enfin, pour que Dieu lui aussi n'y trouve pas un
sujet de reproche, donnez-lui une partie de cette fortune dans la personne de ses enfants les plus chers et les plus malheureux. Cet argent, ce vil métal que le cœur vous mettra dans la main, Dieu le changera en pain pour ses pauvres, en lumière pour leur esprit, en grâce pour leur âme ; en attendant qu'il le transfigure en perles sur la couronne de votre éternité.
Je termine, mes bien chers Frères. Je viens peut-être un peu tard : l'hiver a été long et rigoureux ; la religion a adressé de fréquents appels à votre pitié envers les indigents. Mais vous comprenez si bien le précepte de la charité et vous le pratiquez encore mieux! Dieu, d'ailleurs, n'arrive jamais trop tard : il est toujours le bienvenu auprès de ceux qui croient en lui et qui l'aiment. Peut-être quelquesuns d'entre vous n'ont-ils entendu sa voix qu'à la neuvième ou à la onzième heure, et pourtant il ne les a point rebutés. Accueillez de même son ministre, qui se présente à vous en son nom, pour vous demander un dernier, un suprême effort. Habitants d'Orléans, la divine Providence a fait de grandes choses pour votre ville : quand je parcours du regard de la pensée toute l'étendue de ce beau royaume, je ne trouve pas une cité où se soient multipliés davantage les miracles du Seigneur. Lorsqu'autrefois les flots de l'invasion, plus impétueux que ceux de la Loire, vinrent assaillir vos remparts, la Providence descendit sur vous dans le cœur de votre évêque, et la prière d'Aignan, doublant la force de vos murs, repoussa loin de vous le fléau de Dieu. Quand plus tard l'étranger inonda vos campagnes et menaça vos foyers, la Providence descendit parmi vous sous la figure d'une douce guerrière ; alors l'étendard de Jeanne d'Arc, ombrageant votre cité, écarta de vos têtes les coups
de l'ennemi. Et maintenant que la misère, cette plaie des sociétés modernes , fléau plus redoutable que les flots de Tinvasion et que les hordes étrangères , envahit votre ville, la Providence encore descend chez vous sous les traits de ces héroïnes de la charité qui vont partout, créant, multipliant les œuvres de bienfaisance, déployant, pour les soutenir et les étendre, un zèle que rien ne surpasse, une ardeur qui ne veut connaître d'autre mesure que les souffrances même des pauvres. Ah! ne les repoussez pas, M. T. C. F., lorsqu'elles vous tendront la main pour recueillir vos dons. Je le sais, la charité est bien ingénieuse parmi vous. Elle fait trouver au génie, dans les ressources mêmes de son humilité, de pieuses inspirations, de saintes surprises qui étonnent, qui ravissent, que la France entière sait admirer et bénir. Pour moi, le dernier soldat de la milice sainte, il ne m'est pas donné de suivre ces illustres exemples ; je ne puis pas jeter une croix d'évêque dans la bourse de votre providence ; et, cependant, chrétiens, riche de mon ministère, j'y mets quelque chose de plus précieux encore que cette croix d'évêque qui vous gouverne et vous protège, j'y mets la croix de Jésus-Christ, cette croix de la souffrance et de la pauvreté , cette croix qui a sauvé le monde et qui jugera le monde ; vous la rachèterez, cette croix , au prix de votre or et de votre argent, vous qu'elle a rachetés au prix de l'ignominie, au prix de la douleur, au prix du sang ! Ainsi soit-il.
POUR LES INONDÉS HOLLANDAIS (i)
Mes Frères,
Je ne veux pas vous adresser un long discours. Au sortir de cette station de Carême que vous avez suivie avec tant d'empressement, je craindrais d'abuser de votre bienveillance si je ne me renfermais dans les limites d'une courte allocution. C'est pourquoi je me bornerai à exposer en peu de mots l'objet de cette réunion et les motifs qui doivent vous déterminer à venir en aide à la grande infortune dont je viens plaider la cause auprès de vous.
Il est, presque aux portes de la France, un pays dont la constitution physique n'a peut-être pas d'exemple sur toute la surface du globe. Quand, suivant l'expression de l'Ecriture sainte, le Tout-Puissant divisait les nations et
(i) Prononcé à Paris.
qu'il marquait les limites des peuples, il n'assigna point aux habitants de cette contrés un sol immobile et invariable. Il leur laissa le soin de conquérir une patrie sur la nature elle-même, de reculer leurs rivages jusque dans le sein de la mer, d'arracher aux flots pied à pied une terre qui devînt leur propre ouvrage, et de prouver ainsi ce que peuvent la patience et le génie de l'homme quand le devoir et l'intérêt s'unissent pour assurer leur triomphe.
Tel est le problème que la Providence posait à la Hollande, car c'est d'elle que je veux parler. A partir de ce moment-là, commença cette lutte gigantesque d'un petit peuple aux prises avec le plus terrible des éléments. Quand il vit ces fleuves dont le lit dépassait son sol, quand il vit l'Océan lui-même suspendu sur sa tête, il se mit à l'œuvre avec une persévérance que n'ont pu lasser ni l'insuccès ni le temps. Il se fit une terre avec les épaves de ses fleuves , il divisa leurs masses effrayantes en les promenant à son gré à travers ses guérets, et il se retrancha contre elles derrière des remparts auxquels dix siècles ont travaillé. Voilà ce qu'entreprit cette race active et industrieuse entre toutes. D'immenses catastrophes, dont le souvenir a retenti dans l'histoire, n'ont servi qu'à retremper sa patiente énergie. Chaque fois que la mer a rompu l'une de ces montagnes artificielles que la main de l'homme lui oppose, l'habitant des Pays- Bas recule devant l'élément déchaîné, il s'en va un peu plus loin élever une deuxième barrière que le fléau respectera peut-être ; puis, quand la vague s'est retirée, il revient, il reconquiert pas à pas le terrain qu'il a perdu ; et, sans redouter les menaces de l'avenir, il confie de nouveau à ce sillon incertain le fruit de ses sueurs et
t>Ë CHARITÉ I2Ô
l'espérance de sa vie. Lutte émouvante, lutte grandiose qui a fait de la Hollande une conquête de l'homme sur la nature, une véritable création de l'industrie humaine !
Et ne soyez pas étonnés, Mes Frères, de voir un peuple obligé de se former une patrie qu'il dispute sans cesse aux flots envahisseurs. Cette lutte de l'homme avec le monde extérieur est une loi de son être. En nous plaçant ici-bas, Dieu nous a confié le soin et l'honneur de continuer son œuvre. Il a voulu que le travail de nos bras vînt s'ajouter à sa puissance créatrice pour réaliser son plan et glorifier son nom. Il a déposé des germes de vie dans ce sol qui nous porte ; mais il faut que la main de l'homme déchire les entrailles de la terre pour la rendre féconde. Il a placé devant nous tous les matériaux qui peuvent servir à l'embellissement de cet édifice terrestre ; mais il faut que l'activité humaine les recueille, les taille, les assouplisse, les façonne. Il a semé dans l'univers toutes ces forces dont l'emploi peut augmenter le bien-être et assurer le progrès ; mais il faut que la science les découvre, que l'art les combine, que l'industrie les applique. Si l'homme a reçu de Dieu le sceptre de la création, c'est afin qu'il exerçât sur elle la royauté du travail, qu'il acquît par le droit de la conquête ce qu'il possédait par le droit de la naissance, qu'il trouvât son mérite dans ce qui faisait sa grandeur, et qu'ainsi déployant son énergie dans cette guerre incessante contre tous les éléments du monde, il fît resplendir la souveraineté de l'esprit sur la matière et le triomphe de Dieu dans le chef-d'œuvre de ses mains.
Voilà pourquoi la lutte de l'homme avec la nature occupe une si grande place dans l'histoire de tous les peuples. Or, s'il est un pays auquel la Providence ait réservé
i26 QUATRIEME SERMON
une plus large part dans cette dispute glorieuse mais pleine de périls, c'est celui dont je parle. C'est là, au milieu de cette terre conquise sur l'Océan par l'industrie d'une nation, qu'éclatent au même degré le génie de l'homme et sa fragilité. Car, si Dieu nous a doués de force et de patience, s'il nous appelle à coopérer avec lui au gouvernement du monde, il s'est réservé à lui-même la puissance créatrice. Lui seul peut dire à la mer : Usque hue venies et non procèdes amplias(i), « tu viendras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin » ; ici tu briseras l'orgueil de tes flots. Il arrive un moment où, malgré toutes ses précautions, notre esprit est à bout de ressources, où la nature se rit de nos calculs et déjoue nos efforts. Dieu permet ces défaillances pour ramener l'homme au sentiment de sa faiblesse, pour lui faire comprendre que sa force ne réside pas uniquement dans le travail de ses mains et dans les inventions de son génie, mais encore et surtout dans la protection de Celui qui seul peut mettre un frein à la fureur des flots; et cela, « afin que notre chair ne se glorifie pas devant lui » , ut non glorietur omnis caro in conspectu ejus (2).
Ce sont là de grandes tribulations dans la vie d'un peuple. Or, c'est par une épreuve de ce genre que la Hollande a passé, au commencement de cette année. Les fleuves qu'elle s'était appliquée pendant des siècles à contenir dans leurs lits ont détruit en quelques jours ce travail de géants qui semblait devoir leur imposer d'éternelles limites. Des monceaux de glaces charriés par le Rhin et par la
(1) Job, xxxviii, 11.
(2) ire Ep. aux Corinth., 1,29.
Meuse sont venus battre en brèche ces barrières que les hommes avaient crues infranchissables ; et ces digues séculaires, rompues par la violence du choc, ont livré passage au flot dévastateur. Ici, Mes Frères, pour vous dépeindre un pareil désastre, il me faudrait emprunter le langage de ce prophète de Juda qui, seul, comme disait Bossuet, a su égaler les lamentations aux douleurs. Une des plus belles végétations de l'Europe détruite en un clin d'œil, des villages entiers disparaissant sous une mer de glace; de malheureuses familles surprises par le fléau, séparées de tout secours humain, jetant le cri de la détresse au-dessus des eaux qui envahissaient leur demeure ; des enfants , flottant sur un débris du toit paternel , après avoir vu périr à leurs côtés leur père et leur mère ; et , depuis ce moment-là , des maisons en ruines, des champs désolés, 22,000 personnes dans le dénûment le plus complet, sans vêtement, sans abri, sans pain : tel est le spectacle navrant que présentent ces provinces de la Gueldre et du Brabant, naguère encore si fertiles et si bien cultivées. Ah! dites-moi s'il est une misère comparable à celle-là I Aussi, quand l'Ecriture sainte a voulu retracer une des scènes de la catastrophe finale, elle a cherché une image dans la plus grande des calamités humaines : excandescet in illos aqua maris et flumina concurrent duriter ; « les flots de la mer bouillonneront contre eux et les fleuves déborderont avec furie ( 1 ) » .
A la nouvelle de ce désastre, l'Europe entière s'est émue. Le pays qui avait été le témoin de ces grandes
(1) Sagesse, v, 23.
douleurs a réuni toutes ses ressources pour subvenir aux besoins les plus pressants. Depuis le plus humble citoyen jusqu'au roi, tous ont largement payé le tribut de la fraternité chrétienne. Le souverain de la Hollande, j'aime à le constater dans cette chaire, a compris que le devoir grandit avec le rang : on Ta vu se multipliant pour ainsi dire sur le théâtre de la souffrance, accourir au-devant de ses sujets malheureux, partout où il y avait une misère à secourir ou un péril à conjurer. Mais c'est là une tâche à laquelle suffirait à peine un Etat trois fois plus riche et plus vaste que la Hollande. Il s'agit, en effet, non seulement de nourrir et d'abriter pour le moment des milliers d'hommes qui n'ont plus ni demeure ni subsistance, mais de leur rendre un sol et une patrie, de reconquérir sur les flots la terre de leurs aïeux ; il s'agit de refaire en partie ce travail de patience dont la main de Drusus avait jeté les premiers fondements au milieu de l'ancienne Batavie ; il s'agit de reconstruire ces digues monumentales qui ont été l'ouvrage de plusieurs siècles. Telle est la charge immense qui incombe à l'Etat, qui absorbe tous les secours de la richesse publique et qui l'oblige à recourir à la charité privée , à lancer un appel à l'Europe entière pour soulager des infortunes plus grandes que ses ressources.
Et ne dites pas, Mes Frères, que je viens plaider au milieu de vous la cause d'un peuple étranger. Une telle parole ne serait pas chrétienne. Le paganisme avait inventé l'adage : Autant d'étrangers , autant d'ennemis I A ce mot de la haine, le christianisme a répondu par le cri du dévouement : Autant d'étrangers, autant
DE CHARITE i29
de frères ! Pour détruire à jamais ce mur de séparation que l'égoïsme païen avait élevé entre les peuples, saint Paul avait écrit : « Il n'y a plus désormais ni Juif, ni Grec, ni Barbare, ni Scythe, mais vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ (i). » Et, comme il tenait à joindre l'exemple au précepte, on l'avait vu, à l'occasion d'une famine, se faire mendiant pour ses frères, traverser les mers , courir de Gorinthe à Ephèse , de la Macédoine en Galatie, recueillant les dons, organisant les collectes et inaugurant, par cet appel adressé au monde entier en faveur d'un peuple, le règne de la charité qui n'a d'autres limites que le temps et l'espace et dont Tertullien disait aux empereurs païens : Unam omnium agnoscimus rempublicam, mundum; « nous ne connaissons pour tous les hommes qu'une seule et même société, le monde ».
Voilà l'exemple. Aussi l'Eglise catholique n'a-t-elle cessé d'imiter, depuis dix-huit siècles, ce que saint Paul a fait. Quand le cri de la détresse part d'un point du globe, lorsqu'un désastre inattendu plonge une partie de la chrétienté dans le deuil et dans la misère, aussitôt la collecte, fécondée par le dévouement, circule de rang en rang, de paroisse en paroisse, se multiplie du Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, partout où il se trouve des cœurs qui savent aimer et compatir ; parce que pour nous, comme pour l'apôtre saint Paul, il n'y a plus ni Macédoine, ni Galatie, ni Palestine ; le dévouement ne sait pas se circonscrire, il n'est d'aucune langue ; sa patrie est dans tous les cœurs, son théâtre c'est le monde : unam omnium agnoscimus rempublicam, mundum.
(i) Ép. aux Coloss., m, ii.
i3o QUATRIÈME SERMON
C'est donc pour des frères que je viens implorer votre charité : bien qu'étrangers à la France, ils ont droit à nos secours et à notre sympathie. Et ne croyez pas que je veuille m'arrêter un seul instant à cette idée qu'il en est parmi eux qui ne partagent pas nos croyances religieuses. Cette pensée-là, loin de décourager votre zèle, ne fera que l'exciter davantage , en vous fournissant l'occasion de prouver que votre charité est aussi vive que votre foi. L'Eglise catholique aime tous ses enfants, ceux-là même que des préjugés de naissance ou d'origine tiennent séparés d'elle. Si elle leur dit, comme saint Paul : « Je désire que vous soyez tous comme je suis » , volo enim omnes vos esse sicut meipsum (i ), elle ne les porte pas moins dans les entrailles de sa miséricorde. Il n'est aucune de leurs douleurs qui n'ait du retentissement dans son cœur de mère, qui ne l'émeuve et ne l'attendrisse. A peine le père commun des fidèles eut-il appris les malheurs qui venaient de frapper une partie de la Hollande, qu'il n'hésita pas à partager avec elle les deniers que lui laissent le malheur des temps et la violence des hommes ; et la présence, dans cette enceinte, de I'éminent Prélat qui gouverne ce diocèse, doit prouver hautement que, si le clergé catholique a le devoir de tenir d'une main ferme le drapeau de la vérité dans le monde, il regarde aussi comme une obligation sacrée de bénir et d'aimer tous ceux qui souffrent.
D'ailleurs, je suis heureux de pouvoir le dire en terminant, la Hollande s'est acquis plus d'un droit à notre dévouement fraternel. Aucune de nos calamités ne l'a
(i) ireEp. aux Corinth., vu, 7.
DE CHARITÉ i3i
trouvée froide ou indifférente. Lorsque, il y a peu d'années, ces fleuves qui portent la fertilité à travers nos campagnes se changèrent tout à coup en torrents dévastateurs , les habitants des Pays-Bas mirent un empressement généreux à secourir les inondés de la Loire et du Rhône. L'expérience leur avait appris qu'il n'est pas, pour une nation, de plus terrible fléau que ces débordements dont l'industrie humaine est impuissante à prévenir le retour ou à conjurer les effets. C'est une dette nationale que nous avons contractée envers eux. Aujourd'hui, ils tendent vers nous, à leur tour, des bras suppliants ; ils s'adressent à la France comme à la terre classique du dévouement et de la charité.
Oui, laissez-moi vous exprimer combien je suis heureux et fier pour mon pays de voir qu'il n'est pas d'infortune dans le monde qui ne cherche ou qui ne trouve chez nous un remède ou un soulagement. Lorsqu'un peuple gémit quelque part sous le poids du malheur , c'est vers la France qu'il pousse le cri d'appel. Lorsqu'un fanatisme aveugle veut noyer dans le sang des populations chrétiennes, c'est l'épée de la France qui veille sur leurs jours et ce sont les deniers de la France qui assurent leur vie. Quand le glaive de la persécution s'abat sur la tête des martyrs, sous telle latitude que ce soit, c'est vers la France que s'élève la voix de leur sang pour implorer la justice des hommes en attendant celle de Dieu. Chaque fois qu'une souffrance accable une nation, c'est en France qu'elle demande un organe et qu'elle rencontre un écho. Il n'y a pas de douleur, si lointaine qu'elle puisse être, qui ne résonne au cœur de la France, qui ne remue en elle la fibre du dévouement, qui n'allume dans son sein la
i32 QUATRIEME SERMON, ETC.
flamme du sacrifice. C'est sa grandeur dans l'histoire et son mérite devant Dieu.
Mes Frères , vous n'infligerez pas un démenti à ma parole. En entrant dans ce temple, vous avez dû faire la part des inondés de la Hollande. Eh bien, j'ose vous demander à chacun le double de ce que vous vous proposiez de donner. Ah ! vous ne savez pas tout ce qu'il y a d'horrible dans la situation d'un homme qui , après avoir perdu en un jour l'héritage de ses pères, le fruit d'un long travail, l'espérance de sa vie, est là, seul avec sa famille, sans ressources présentes, sans assurance pour l'avenir. Vous allez rendre à cet infortuné quelques restes de son bien-être, vous allez donner à ses enfants du pain, un abri, des vêtements. Vous allez l'aider à reconstruire ce toit d'où l'inondation l'avait chassé, à ensemencer cette terre ravagée par les flots, à remplacer ces instruments du labourage qui sont l'arme et la richesse du travailleur. Vous ramènerez le bonheur dans ces familles si cruellement éprouvées. Oui, laissez-vous entraîner à tout l'élan de votre générosité. Avant de prélever sur votre bourse une aumône pour ces malheureuses victimes, pensez à leurs souffrances ; pensez à vos familles qui vivent dans l'abondance, tandis que 20.000 personnes ne savent pas où trouver la nourriture du lendemain ; pensez à vos enfants que Dieu bénira si vous savez compatir aux angoisses de tant de mères qui pleurent et prient ; pensez à l'éternité où il vous sera tenu compte de vos sacrifices ; pensez à toutes ces choses ; et puis mettez votre cœur au service de votre foi et donnez largement aux pauvres inondés de la Hollande ! Ainsi soit-il !
PHONONCE DEVANT LA
SOCIÉTÉ DE SAINT VINCENT DE PAUL A MULHOUSE (i)
Deus charitas est.
« Dieu est charité. »
(ire Ép. de S. Jean, iv, 7.)
Messieurs,
Permettez-moi, en commençant mon discours, de vous adresser quelques paroles de félicitations, pour l'heureuse idée que vous avez eue d'établir à Mulhouse les conférences de Saint Vincent de Paul. Jamais œuvre ne répondit à un besoin plus considérable. Placés sur un théâtre où Tindustrie moderne semble vouloir, à force de merveilles, se faire pardonner ses misères, vous avez compris qu'à des infortunes sans limites la religion chrétienne devait opposer toute l'énergie de son zèle. A la vue de tant de maux et de souffrances, votre cœur s'est ému de
(1) Le 25 juillet i852.
i34 CINQUIÈME SERMON
compassion pour vos frères; alors, ouvrant l'Évangile, ce code immortel de la charité, et l'histoire de l'Église, annales vivantes où le dévouement se lit à chaque page, vous avez appris, par l'exemple de nos pères, à pratiquer la vertu qu'enseigne le texte saint. Honneur à vous, Messieurs , qui avez su mettre votre bonheur dans l'accomplissement d'un devoir; mais, avant tout, gloire à Dieu , qui vous a donné la force de le bien remplir , en attendant qu'il vous accorde une récompense égale à vos mérites,!
D'où vient, en effet, M. T. G. F., l'idée qui vous anime et vous soutient dans votre œuvre? Est-ce une pensée de la terre ou une inspiration du ciel? A Dieu ne plaise, Messieurs, que je puisse méconnaître un instant le caractère surnaturel qui distingue votre charité, ni la sublime origine qui la relève et l'ennoblit ! La bienfaisance, dont vous goûtez le plaisir à mesure que vous en multipliez les actes, n'est pas le résultat d'une sympathie vulgaire, excitée par le spectacle des misères humaines ; ce n'est pas davantage le fruit d'une théorie sociale qui la commande au nom de l'intérêt ou du bienêtre universel ; c'est moins encore le calcul d'un égoïsme qui se recherche dans l'aumône qu'il répand, ou qui veut se dérober à lui-même en paraissant s'intéresser aux autres. Votre charité part de plus haut : c'est pourquoi elle descend plus bas, dans ces réduits obscurs où la pauvreté semble disputer à l'opulence un peu de jour et un peu d'air ; elle porte plus loin , sur cette vaste arène où l'humanité se débat contre la souffrance et la mort. Elle sort du sein de Dieu, comme le fleuve s'échappe de sa source ou comme le rayon naît du soleil , car « Dieu est
DE CHARITÉ i35
charité » , Deus charitas est. Elle sort des entrailles de Jésus-Christ , comme l'étincelle jaillit du foyer ; car le Sauveur a dit de lui-même : « Je suis venu apporter le feu sur la terre, et qu'est-ce que je veux, sinon qu'il s'allume ? » Ignem veni mit ter e in terram, et quid volo nisi ut accendatarçl (i) Elle sort des flancs de l'Église, de cette mère qui crie à ses enfants par l'organe de saint Paul : « Y a-t-il un infirme, sans que je sois infirme avec lui? » Quis injirmatur et ego non infirmor? (2) Dieu, Jésus-Christ, l'Église, voilà le triple modèle, ou plutôt voilà l'unique loi à laquelle votre dévouement se réfère. Emanée des profondeurs de l'essence divine où elle trouve son principe et sa fin, la charité s'est incarnée dans le Verbe fait homme qui est son type et sa règle ; de lui, elle a passé au monde par le canal de l'Église. Et vous, Messieurs, en la recueillant des lèvres de l'autorité catholique, vous avez aspiré à longs traits cette rosée du ciel que Jésus-Christ a versée sur la terre. L'esprit qui vous anime, c'est l'esprit de l'Église, c'est l'esprit de Jésus-Christ, c'est l'Esprit de Dieu ! C'est là ce qui constitue la noblesse de votre œuvre, la sainteté de son caractère, le secret de sa force.
Ainsi, M. T. C. F., la charité chrétienne est venue de Dieu par Jésus-Christ qui l'a répandue dans l'Église. C'est donc en Dieu, en Jésus-Christ et dans l'Église qu'il faut l'étudier ; il importe de remonter jusqu'à sa source dans l'éternité, pour la suivre dans ses développements à travers le temps et l'espace. Voilà tout le sujet de mon discours et l'objet de votre attention. Il n'est pas difficile, Messieurs,
(1) S. Luc, xii, 49*
(2) 2« Ép. aux Corinth., xi, 29.
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de traiter de la charité devant vous qui l'entendez si bien et qui la pratiquez encore mieux ; mais ce qui est moins aisé, c'est d'en parler d'une manière digne d'elle et de sa valeur infinie. C'est, pourquoi, Messieurs, unissons-nous, afin d'implorer sur moi qui vous prêche, et sur vous qui m'écoutez, le secours de l'Esprit-Saint, par l'intercession de Marie. Ave Maria.
En annonçant aux hommes le dogme de la Très sainte Trinité, Jésus-Christ leur a également révélé le mystère de la charité de Dieu. Car, si le Fils est engendré du Père par voie d'intelligence, le Saint-Esprit procède du Père et du Fils par voie d'amour ; et par conséquent l'amour est le lien éternel qui unit le Père au Fils dans les profondeurs de l'essence divine.
L'amour, dit saint Thomas, est un mouvement de la volonté qui nous porte vers un être ou vers un objet. C'est un mouvement, puisque nous sommes attirés vers ce que nous aimons. C'est un mouvement de la volonté; en effet, bien qu'on n'aime que ce que l'on connaît, néanmoins l'amour vient du cœur beaucoup plus que de l'intelligence. C'est un mouvement de la volonté qui nous incline vers un être ou un objet, car l'amour suppose nécessairement un terme auquel il tend, et le terme final de ce rapport ne saurait être qu'une chose aimable en soi ou relativement à nous. Or, rien n'est aimable si ce n'est le bien? le
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vrai et le beau. Le bien, car le mal n'est tel que parce qu'il lui manque un bien qu'il n'a pas et qu'il devrait avoir ; le mal est un défaut, et nul défaut n'est aimable. Le vrai, car ce qui est faux n'est pas, et ce qui n'est pas ne saurait produire un mouvement de la volonté. Le beau, car c'est la splendeur du vrai, comme le vrai est la substance du beau. Donc l'amour, j'entends celui qui mérite ce nom, est un mouvement de la volonté qui nous porte vers le beau, vers le vrai et vers le bien.
Or, Dieu est le souverain bien, non moins que la vérité et la beauté suprêmes. Il est le beau infini, le vrai infini, le bien infini ; et, partant, il se doit un amour infini. Dieu est infiniment aimable, puisqu'il est le beau , le vrai, le bien à un degré qui défie toute limite. Gomment, dès lors, pourrait-il ne pas avoir pour lui-même un incomparable et irrésistible attrait? Si l'homme, tout imparfait qu'il est, se sent néanmoins épris du beau, du vrai et du bien, qu'il connaît à peine et qu'il n'apprécie point à leur juste valeur, comment Dieu ne s'aimerait-il pas d'une ardeur infinie, en contemplant dans son Fils l'image adéquate de ces augustes réalités ? Qu'y a-t-il sur la terre qui puisse incliner vers soi la volonté de l'homme ? Quelques débris du bien échappés aux ravages du mal, comme les ruines d'un temple au milieu des solitudes du désert ; quelques vestiges du beau qui disparaissent sous les rides précoces que le temps vient étendre sur les chefs-d'œuvre de l'art et de la nature ; quelques rayons brisés de la vérité, qui s'évanouissent au sein des ténèbres dont l'esprit humain se trouve enveloppé. Cependant, Messieurs, notre œil s'enflamme et notre cœur se dilate à la vue de ces restes épars, de ces lueurs presque éteintes, de ces traces à
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demi effacées. Si peu qu'il y ait de beauté, de vérité et de bonté dans le monde, nous n'y sommes point insensibles. Quand la science découvre devant nous ses vastes horizons, nous goûtons de nobles jouissances. L'art déploie-t-il ses merveilles, la nature se pare-t-elle de ses richesses, une attraction mystérieuse nous porte à l'admirer et à l'aimer. A l'aspect d'une grande vertu qui paraît au milieu de nous avec d'autant plus de charmes qu'elle cherche moins à briller, au récit d'un sacrifice héroïque, d'un dévouement sublime, qui de nous n'a senti son cœur tressaillir de joie et son sang battre dans sa poitrine ? Qu'est-ce toutefois , Messieurs , que l'éclat , que la science, que la vertu de l'homme, en regard de la sainteté, de la sagesse, de la magnificence divines? Rien, ou peu s'en faut.
Quand Dieu se voit dans son Verbe, et qu'il plonge son regard dans cet Océan sans rivages et sans fond, où resplendit la vérité toute pure; lorsqu'il se contemple lui-même dans ce miroir fidèle qui reflète, avec la figure de sa substance, les rayons de sa splendeur immaculée ; et qu'il retrouve dans cette image toute la perfection de son inaltérable sainteté : un amour indicible l'attire vers cette sainteté, cette vérité, cette beauté suprêmes qui rayonnent dans son Fils. C'est une aspiration mutuelle du Père vers le Fils et du Fils vers le Père ; c'est une effusion réciproque de joie et de tendresse ; c'est un échange ineffable de lumière et de bonheur; c'est un flux et un reflux perpétuels, un courant qui va et qui vient, un souffle qui passe et qui repasse du Père au Fils et du Fils au Père ; c'est un embrassement éternel, dans lequel l'un et l'autre s'unissent sans se
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confondre. Voilà le mystère de la charité, qui s'accomplit dans le silence des cieux ! C'est le Beau, le Vrai, le Bien, c'est Tinfiniment aimable éprouvant pour lui-même des transports inouïs. Et le terme de cet amour sans bornes, le nœud qui relie entre eux le Père et le Fils, le souffle mystérieux, vivant et fécond, qui les pénètre en les animant d'une vie commune, la charité substantielle enfin, c'est l'Esprit du Père, c'est l'Esprit du Fils, c'est l'Esprit-Saint.
Pardonnez-moi, Messieurs, si, dans un sujet éminemment pratique comme la charité, je parais quelque peu céder à la métaphysique. On ne saurait faire un pas dans la théologie chrétienne, sans aborder les questions les plus ardues et les plus élevées. Celle que je viens d'effleurer, je l'ai trouvée sur mon passage : il fallait m'y arrêter un moment, sous peine d'être incomplet, et je tiens à ne pas l'être devant vous. D'ailleurs, rien de ce qui touche à Dieu ne nous est étranger. C'est à deux genoux et le front dans la poussière, qu'il faut recevoir ce que le Seigneur a daigné nous révéler de son être, de cette majesté trois fois sainte, que toute langue doit bénir, que tout cœur doit aimer , que toute créature doit servir et adorer.
J'ai hâte, Messieurs, d'en venir aux hommes et de vous montrer comment et par qui la divine charité s'est répandue sur eux. Car elle ne s'est pas renfermée dans le sein de Dieu, mais elle a débordé sur le monde en larges effusions. Le Seigneur a incliné les cieux et s'est penché vers nous. Il nous aimait avant la chute, parce qu'il découvrait en nous quelque chose de lui, quelques reflets du bien, du vrai et du beau ; non point une ressemblance parfaite comme dans
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son Fils, mais des traits vaguement dessinés par ses mains créatrices. Il nous aima même après la décadence; car cette image, bien qu'altérée et défigurée, offrait encore quelques traces de son premier éclat. Dans cet esprit fait chair, dans cette intelligence incarnée, dans cette âme immortelle, hôte d'un corps périssable, tout n'est pas laid, tout n'est pas faux, tout n'est pas vicieux. C'est un ange tombé, mais son front sillonné par la foudre porte encore la marque de sa céleste origine ; c'est un roi déchu, mais la noblesse de son maintien et la majesté de son regard trahissent sa grandeur d'autrefois ; c'est un enfant ingrat, mais son cœur a des retours vers la bonté paternelle. Non, le mal n'a point tari la source même du bien ; non , l'erreur n'a pas éteint toute lueur de vérité ; non , le péché , en^flétrissant la nature humaine , n'a pas effacé jusqu'aux derniers traits de la beauté primitive. L'homme était vaincu ; mais en regardant son sceptre brisé, il conservait du moins, avec la ressource du coihbat, l'espoir du triomphe. Il descendait du trône de la création dans l'esclavage du péché, mais il lui restait, au milieu de ses fers, le souvenir du passé et l'attente de l'avenir. L'homme n'étant point consommé dans le mal, Dieu put l'aimer même après la chute. Vous savez, Messieurs, s'il le fit. Semblable à un fleuve, qui, dans son cours régulier et paisible, s'élargit à mesure qu'il avance à travers les campagnes pour perdre enfin ses eaux dans le sein de l'Océan, la divine charité, se répandant sur le monde, sembla croître d'âge en âge, jusqu'à ce qu'ayant atteint la plénitude des temps , elle inondât de ses flots l'humanité tout entière. Parti de l'Éden, du pied de l'arbre séducteur, l'amour divin suivit les patriarches et
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tempéra par la douceur de son commerce l'amertume de leurs longs jours. Au milieu des vengeances célestes qui éclataient sur une race criminelle, il se reposait avec Noé dans l'arche du salut ; de là jusqu'au sommet du Sinaï, il préparait aux hommes un double don également précieux : la Bible et le peuple hébreu ; la Bible, cette révélation permanente, le peuple hébreu, ce témoin vivant de la divine charité. Mais il ne lui suffisait pas d'avoir placé dans le monde cette lumière gardée par une nation d'élite ; car, bien qu'inspirée par Dieu, la Thorah n'était qu'un livre, et la descendance d'Abraham, quoique bénie du ciel, venait de la terre : ni l'une ni l'autre ne devait être le terme de la bonté du Seigneur à l'égard du monde. Où donc, M. T. G. F., devait aboutir l'amour divin, dont la Bible et le peuple hébreu n'étaient que le prélude? Ce terme final, votre cœur le pressent; vous avez nommé Celui qui apparaît comme l'abrégé, la merveille, le chefd'œuvre de l'éternelle charité. Sa louange est sur toutes les langues ; devant lui tout genou fléchit sur la terre et dans les cieux. Ce nom, vous l'avez balbutié dès votre enfance, vous l'avez invoqué dans les orages de la jeunesse; et, jusque sous les glaces de l'âge, il aura de quoi électriser encore vos derniers jours. Seul, il a pu exciter un amour immense ; seul aussi, il a eu les honneurs du blasphème. L'Univers en est plein ; tous les matins et tous les soirs, des millions de chrétiens le posent sur leurs lèvres ou le gravent dans leurs cœurs, et puis s'en vont joyeux et contents sur le chemin de la vie, car c'est le nom de Jésus-Christ, lumière et salut du monde !
Jésus-Christ est le don de Dieu fait à l'homme, c'està-dire la plus haute puissance et l'expression la plus sublime de la chanté. Essayez, en effet, Messieurs, de concevoir un idéal plus parfait de l'amour. Si l'amour est un mouvement de la volonté vers un être ou un objet ; si l'amour est d'autant plus vif que la volonté se rapproche davantage de l'objet bien-aimé ; si l'amour est parfait quand la volonté se rapproche jusqu'à s'unir ; si l'amour est héroïque quand la volonté s'unit jusqu'à se donner à autrui ; comment ne pas voir en Jésus-Christ le sublime exemplaire de cette vertu? Qu'est-ce que le Verbe incarné, sinon l'amour divin se faisant homme pour s'unir et pour se donner à de pauvres pécheurs? Notre Sauveur a rapproché le ciel de la terre, il a joint le ciel à la terre, que dis-je? il a livré le ciel à la terre ; consommant ainsi, dans cette oblation entière et spontanée, le mystère de la divine charité parmi nous.
Mais comment ce prodige s'est-il accompli? Comment Jésus-Christ s'est-il mis entre nos mains? Il importe de le savoir, M. T. C. F., afin de pouvoir comprendre avec saint Paul « quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur (i) » de l'amour divin. Or, le génie de saint Thomas a résumé en peu de mots les divers
(i) Ép. aux Ephés., ni, 18.
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caractères sous lesquels nous apparaît le Verbe fait chair. En s'associant la nature humaine,, « il s'est donné à l'homme comme compagnon et comme frère » , se nascens dédit socium ; en nous admettant à la communion de son corps , « il s'est donné à nous comme nourriture » , convescens in edulium ; en mourant pour le genre humain, « il s'est donné à nous comme victime », se moriens in pretium ; en nous appelant à régner avec lui, « il se donne à nous comme récompense » , se regnans dat in prœmium. Voilà comment le mystère de la divine charité, renfermé jusqu'alors dans le sein du Père, du Fils et de l'Esprit, s'est déployé dans le monde pour manifester en Jésus-Christ sa toute-puissante énergie et son inépuisable fécondité.
Aussi, M. T. G. F., la vie du Sauveur a-t-elle été la révélation la plus fidèle de cette loi d'amour qu'il est venu accomplir parmi nous. Ouvrez l'Evangile, suivez l'Homme-Dieu dans cette carrière de travail et de peines, commencée sur les bords du Jourdain, achevée sur le sommet du Calvaire. Le voyez- vous s'avancer à travers les plaines de la Galilée et les bourgades de la Judée, environné du cortège de toutes les misères humaines qui se pressent sur ses pas, en implorant sa pitié ? Quel est ce groupe d'hommes rangé sur les bords du lac de Tibériade? Quelle est cette foule qui borde les chemins de Bethsaïde et de Gorozaïn ? Est-ce une escorte de rois qui viennent prêter l'éclat des dignités de la terre à la majesté des cieux? Est-ce une école de sages suspendus aux lèvres d'un savant qui discute sur un système ou sur un art? Entendez, chrétiens, le cri perçant de l'infortune qui s'élève du milieu de ce peuple : « Fils de David, aie
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pitié de nous ! » miserere nostri, fili David (i) ! Ce sont quelques lépreux, quelques infirmes, quelques malheureux, qui forment la cour du fils de David. Son ministère est tout de paix et de miséricorde. Il guérit les malades, il redresse les boîteux , il rend l'ouïe aux sourds et la vue aux aveugles , il ressuscite les morts , il évangélise les pauvres. Aussi l'un de ses compagnons a pu dire de lui au centurion de Césarée : Il est le Seigneur de tous, car « il a passé en faisant le bien », pertransiit benefaciendo (2). La vie de Jésus-Christ n'a été qu'un acte de charité permanent et sensible ; c'est le mystère de l'amour divin, qui , déchirant les voiles éternels , s'est montré aux hommes « plein de grâce et de vérité (3) ».
Mais quoi, M. T. C. F., ces ardeurs divines descendues sur la terre dans le cœur du Verbe incarné sont-elles remontées au ciel avec lui ? Le sang du Calvaire aurait-il éteint la flamme qui brûlait la victime sur l'autel de la croix ? Le mystère d'amour, consommé dans le silence de la Trinité et manifesté au monde sous la figure de Jésus- Christ, doit-il s'arrêter au jardin de Joseph d'Arimathie, dans un sépulcre glorieux mais stérile, ou bien se per-
(1) S. Matth., ix, 27 ; xx, 3o, 3i
(2) Actes, x, 38.
(3) S. Jean, 1, 14.
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pétuer sur la terre par un nouveau prodige de la Toute- Puissance? Écoutez, M. T. G. F.
Quelque temps après la mort du Sauveur, douze hommes se trouvaient dans une maison de Jérusalem. C'étaient les amis du Christ et les compagnons de ses travaux. Ils pleuraient en lui un maître, un ami, un père, leur Dieu ! La douleur plissait leur front, la peur glaçait leur courage. « Voici qu'on entendit tout à coup un grand bruit, comme d'un vent impétueux qui venait du ciel et qui remplit toute la maison où ils étaient assis. En même temps ils virent paraître comme des langues de feu , qui se partagèrent et s'arrêtèrent sur chacun d'eux (i). » Le feu de la divine charité avait passé du Christ aux apôtres ; l'amour qui unit le Père au Fils dans l'Esprit-Saint , l'amour qui unit Dieu à l'homme en Jésus-Christ venait d'unir Jésus-Christ à l'humanité dans l'Eglise. De même que le Père se communique au Fils dans l'Esprit-Saint, de même que Dieu s'est communiqué à l'homme en Jésus- Christ, ainsi Jésus-Christ s est communiqué au monde dans l'Eglise catholique. Du haut des cieux au sommet du Calvaire, et du Cénacle de Jérusalem aux quatre coins du globe, cette flamme immortelle, gagnant de proche en proche sous le souffle de la Pentecôte, a fini par allumer ici-bas un immense incendie, suivant la parole du Maître : « Je suis venu apporter le feu sur la terre, et qu'est-ce que je veux, sinon qu'il s'allume ? » ignem veni mittere in terram, et quid volo, nisi ut accendatur ?
L'Eglise catholique prolonge jusqu'à la fin des temps cette consommation d'amour que Jésus-Christ a réalisée
(i) Actes, ii, 2, 3.