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parmi nous. Elle a recueilli dans son sein les ardeurs de la charité que lui a léguée son Epoux ; et, de là, comme d'un foyer sans cesse renaissant, cette divine chaleur a pénétré les hommes de sa céleste influence. Non, le Christ n'est point semblable au soleil des régions tropicales, qui se lève sans aurore et se couche sans crépuscule. Avant d'atteindre son plein midi sur la montagne du sacrifice, l'amour divin projetait ses premiers rayons sur le berceau de notre race ; depuis les hauteurs du Golgotha, il n'a cessé d'inonder l'Univers de ses flots de lumière et, jusqu'au milieu des angoisses de la nature expirante, il dardera ses derniers feux sur la tombe entr'ou verte des générations éteintes. L'Eglise catholique est comme l'entrepôt de la charité dans le monde. En lui confiant les destinées du genre humain, Jésus-Christ lui a donné des entrailles de mère pour tous ses enfants. Y a-t-il une misère que l'Eglise n'ait soulagée, une souffrance qu'elle n'ait adoucie? N'a-t-elle pas un remède pour tous les maux, un cœur pour toutes les afflictions, une larme pour toutes les infortunes, un baume pour toutes les blessures? Elle a su, avec quelques principes et quelques hommes, créer sur la terre une puissance mille fois plus haute que la force des armes, une science plus riche et plus variée que toute l'érudition des docteurs, un art plus fécond que les ressources de la nature et les combinaisons du génie : cette puissance, cette science, cet art, c'est la charité chrétienne.
N'attendez pas de moi, M. T. C. F., que je vienne dérouler à vos yeux toutes les merveilles qu'elle a produites. J'ai devant moi dix-huit siècles de prodiges et de travaux; et, malgré mon désir d'embrasser dans toute son
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étendue l'œuvre bienfaisante accomplie par l'Eglise, je ne puis saisir qu'une face de la question. Je ne vous présenterai pas cette force divine aux prises avec l'erreur ou avec le mal ; j'écarte de mon sujet les grandes luttes de l'Evangile contre l'ignorance des uns et la corruption des autres : le but de cette réunion m'indique assez qu'il faut me restreindre aux misères corporelles détruites ou amoindries par le dévouement catholique. Encore ne puis-je les énumérer toutes : je me contenterai de vous montrer la charité en présence d'une triple épreuve que la Providence a ménagée jusqu'à ce jour à l'humanité souffrante.
Dès son début sur la scène du monde, l'Eglise a rencontré la pauvreté dans ce qu'elle a de plus hideux et de plus abject, dans l'esclave. Puis, quand la loi d'amour eut pénétré plus avant dans les cœurs, la pauvreté revêtit les formes moins rudes et moins dégradantes du servage ; et, lorsqu'enfin de nouveaux besoins vinrent créer de nouvelles misères, l'esclave et le serf firent place à l'ouvrier. Eh bien! Messieurs, qu'a fait la charité chrétienne pour venir en aide à l'ouvrier, au serf et à l'esclave ? Par quelle action a-t-elle tenté de porter remède à cette triple infortune? Vous savez comme moi qu'elle se montra digne de Dieu, son principe et sa source; digne de Jésus-Christ, son modèle et sa règle ; digne d'elle-même, enfin, et de sa mission sublime.
Lorsque , sortie du Cénacle de Jérusalem , elle eut entrepris de guérir les maux de la terre, elle trouva sur son passage un être qui n'avait plus d'humain que le nom. Le front courbé vers la terre, l'esclave portait la marque du proscrit, et nul ne découvrait sur ce visage avili l'empreinte de notre commune dignité. L'orgueil et la
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volupté avaient rivé ses chaînes et rien n'allégeait la honte d'une si grande déchéance. Loin d'avoir une parole sévère pour les bourreaux, ni même une larme de compassion pour les victimes, la sagesse antique proclamait que la nature avait condamné à l'esclavage la moitié des hommes; et l'instinct populaire, fidèle aux leçons de la philosophie, répétait à Tenvi ce mot fameux, cri sanguinaire de la haine : « Autant d'esclaves, autant d'ennemis ! » L'esclave païen n'était pour son maître qu'une chose vile, une propriété dont on trafiquait librement ; une machine, un instrument de travail, qu'un caprice pouvait briser. On l'immolait pour passe-temps ou bien on le jetait aux murènes pour engraisser les viviers. Eh bien ! M. T. G. F., au milieu de cette vaste conjuration de la science, de la politique, de l'intérêt, de la barbarie contre l'esclave, que tenta l'Eglise pour cet infortuné? D'abord, elle mêla ses larmes à celles de l'esclave et, lui serrant les mains entre les siennes, elle lui dit par l'organe de saint Paul : Courage , mon frère , « vous recevrez du Seigneur l'héritage pour récompense ; servez bien Notre-Seigneur Jésus- Christ (i) ». Puis, après avoir consolé le malheureux par l'espoir d'un meilleur avenir, elle intercéda pour lui, en disant au maître par la bouche du même apôtre : « Je vous prie en faveur de mon fils. Recevez-le comme mes entrailles, non plus comme un esclave, mais comme un frère bienaimé (2). » 0 Eglise de Jésus-Christ ! ô Epouse! ô Mère ! que ce langage sied bien à ton cœur ! quelle tendresse , quelle effusion dans cette touchante prière ! C'est à de
(1) Ép. aux Coloss., m, 24.
(2) Ép. à Philémon, 10, 12, 16.
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pareils sentiments qu'on reconnaît une mère et qu'on peut s'écrier avec Salomon : « Celle-là est vraiment la mère de l'enfant » ; hœc est mater ejus. Mais ne croyez pas, M. T. G. F., que, pour adoucir le sort de cette race maudite, la charité chrétienne se soit bornée à des larmes et à des supplications. L'esclave a-t-il gémi sous la main du maître qui le maltraite ou le mutile, l'Eglise lève, pour le protéger, le glaive spirituel dont Jésus-Christ l'arma contre l'injustice et la tyrannie. Sans doute, elle procéda avec prudence et ménagement à l'abolition de cet état misérable : en appelant une classe si nombreuse à une liberté prématurée, elle eût mis toute la terre en feu ou bien elle eût plongé la société dans le sang. L'Eglise , Messieurs , n'agit pas comme le monde ; elle accomplit son œuvre sans secousses et sans violence ; son travail est patient, parce qu'il est immortel. Dans l'émancipation de l'esclave, elle avait contre elle les idées, les mœurs et les lois. Pour redresser les idées, adoucir les mœurs et corriger les lois, ce n'était pas trop de tout son zèle aidé de la grâce de Dieu.
Mais, enfin, la charité chrétienne triompha de cette triple opposition. Au nom de Dieu, elle adressa au monde ces solennelles paroles : « En Jésus-Christ, il n'y a plus de Juif ni de Grec, il n'y a plus d'esclave ni d'homme libre... mais vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ (i). » Aux accents de cette voix tombée du ciel, l'esclave put relever son front courbé sous le poids de l'ignominie ; ses chaînes se relâchèrent peu à peu, ses mains devinrent plus libres et son cœur plus joyeux. Un soupir d'espérance monta jusqu'à ses lèvres : les pleurs d'une
(i) Ép. aux Coloss., m, ii.
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mère lui rendaient une place au foyer de la famille ; et, désormais, ce fils d'Agar, au milieu de sa solitude, put se rappeler son origine sans rougir et songer au jour de sa naissance sans pousser le gémissement de Job.
Cependant, M. T. G. F., l'esclavage né du péché ne disparut point de la terre sans laisser des traces de son passage. Une large cicatrice survécut à la plaie sanglante que le génie du mal avait faite aux flancs de l'humanité ; cette lèpre hideuse qui rongeait la société païenne, parut se prolonger dans les siècles chrétiens sous une forme, à la vérité moins rude et moins abjecte, qu'on appela le servage. Le flot des invasions, en couvrant l'Europe de débris, sembla vouloir refouler la charité vers son berceau. Une main sur leur épée, et de l'autre montrant les horizons qui s'étendaient devant eux, quelques hommes, suivis de leurs compagnons, se dirent : Cette terre est à nous, partageons-la, dépouillons-en les anciens possesseurs ; forçons-les à la cultiver pour nous ; à eux le travail, la sueur, la misère ; à nous le repos, la richesse, le plaisir ! Ainsi parlèrent ceux qu'on nommait les fléaux de Dieu ; l'Europe se tut en leur présence. Vœ victis ! « Malheur aux vaincus ! » Ce cri insolent de la force avait de nouveau retenti par le monde et le servage était né de la victoire des uns et de la défaite des autres. Eh bien, Messieurs, que fit l'Eglise pour le serf du moyen âge ? Ce qu'elle avait fait pour l'esclave sur les ruines du paganisme. Elle le couvre de son autorité souveraine et de la majesté de l'Évangile ; elle lui ouvre un refuge dans ses monastères et un asile dans ses temples ; elle brise les fers dont le malheur l'a chargé; elle lui procure avec les joies de la famille, les bienfaits de la religion ; elle couche sur le pavé du sanctuaire
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l'enfant du vilain à côté du fils de la noblesse, et les relève tous deux pour oindre leurs mains d'une même huile et armer leur parole d'une égale puissance. Gomment le servage eût-il pu tenir contre une doctrine dont le premier et le dernier mot est la rédemption de tous les hommes par le sang d'un Dieu mort sur une croix ?
Sommes-nous au terme des misères soulagées par la charité chrétienne? Hélas! M. T. C. F., le malheur est une condition si naturelle à l'homme, qu'il ne paraît céder un instant aux efforts du dévouement que pour reparaître bientôt sous un nom et sous une forme différents. Si jamais il pouvait perdre son droit de cité parmi nous, ne semble-t-il pas que l'âge moderne dût produire cette merveille? La barbarie s'est effacée, les mœurs sont devenues plus douces , les idées plus pures , les lois plus équitables. L'esprit humain a pris un essor inconnu jusqu'à nous ; il a franchi, d'un bond hardi et impétueux, les régions les plus élevées de la nature et de l'intelligence ; il a su se frayer des voies jusqu'au sein des ténèbres les plus épaisses et au milieu des obstacles les plus variés. Y a-t-il une force dont vous n'ayez triomphé ? une puissance que vous n'ayez bravée ? un élément que vous n'ayez dompté ? Vous avez rapproché les distances , vous avez fouillé dans les couches du globe , vous avez mesuré les astres et compté les étoiles. Que vous reste-t-il à faire ? Une idée est éclose dans le silence de votre âme ; vous la jugez digne de passer sous les yeux de vos semblables. Vous remuez quelques signes, vous combinez quelques chiffres et, le lendemain, à votre réveil, une nation entière assiste au conseil de votre intelligence ; vous vivez dans tous les lieux où la Providence a porté le souffle de votre
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bouche et l'écho de vos méditations. Vous chauffez un peu d'eau dans un tube de métal, et voici que la vapeur, s'échappant en courroux, vous entraîne à travers l'espace ; vous volez sur l'aile des vents, loin de votre patrie, de votre famille, de vos amis, sous un ciel nouveau, sur la terre étrangère : rien n'enchaîne votre course, et l'élément docile vous promène en paix par le monde. Vous tracez quelques caractères au bout d'un fil allongé, et votre pensée, rapide comme l'éclair, jaillit du fluide magique qui la porte aux quatre coins du globe. Que dirai-je des merveilles de l'industrie? Messieurs, vous nous avez tellement familiarisés avec elles, que ce qui eût passé jadis pour un prodige n'est plus aujourd'hui qu'une banalité. Non, la religion n'est pas indifférente à vos découvertes, elle admire vos inventions ; pour ma part, j'en remercie mon siècle, j'en bénis la Providence; car rien de ce qui fait éclater le génie de l'homme n'est étranger à la gloire de Dieu et à notre salut.
Mais, que vois-je, M. T. G. F., quel est cet artisan qui monte à pas lents les degrés d'un escalier jusqu'au seuil d'un sombre réduit? Il sort d'un de ces grands foyers d'activité où la richesse convie chaque jour la main du pauvre à reculer les bornes de l'art et de la nature. Arrivé dans son humble demeure, il voit sa petite famille se presser autour de lui ; là, l'homme du travail, l'homme de la peine se délasse des fatigues de la journée. Son modique salaire suffit maigrement à l'entretien de ces êtres chéris ; et , souvent , l'œil humide et le cœur serré, il s'éloigne en silence de ce lieu où ses rudes labeurs ne sauraient faire entrer l'abondance et la joie. Mais, si la maladie se joint un jour à l'indigence, ô mon Dieu!
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quel sera le sort de cette famille ?... Eh quoi, M. T. C. F., est-ce là qu'ont abouti les merveilles de l'industrie moderne? à refouler, du village féodal aux abords de nos cités populeuses, les hommes du servage devenus les masses ouvrières ? Hélas ! il n'est que trop vrai, la pauvreté a seulement changé de nom ; Jésus-Christ l'avait prédit : « Vous aurez toujours des pauvres parmi vous (i). » Eh bien , Messieurs , comment s'est comporté le dévouement chrétien en face de ces misères, filles d'un progrès si vanté ?
Messieurs, il a fait ce que vous faites tous les jours, ce qu'a fait le saint prêtre dont le nom vient se placer sur nos lèvres, dès qu'il s'agit de la charité. Voyez cet homme extraordinaire, sous le patronage duquel vous avez placé vos touchantes réunions , et qui est resté le type le plus pur et le plus achevé du zèle en ces derniers siècles. Contemplez ce modeste religieux qui, avec si peu de moyens, a su produire de si grandes choses. Que d'asiles élevés par ses mains pour la vieillesse, le dénuement et la souffrance ! Que d'institutions créées , développées et affermies par sa prodigieuse activité ! Rien n'échappe à son immense sollicitude. Vincent vole de la capitale aux provinces, des villes dans les campagnes, partout où il découvre des affligés à consoler et des pauvres à secourir ; il lutte à la fois contre les fléaux du ciel et les crimes de la terre. Les orphelins voient en lui un père, les indigents un bienfaiteur, la France entière une seconde providence. Parlerai-je de ces héroïnes que la pieuse audace de Vincent a su multiplier pour le service des malades et le soulagement
(i) S. Matth., xxvi, ii.
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des malheureux ? Tout éloge serait superflu ; car , à force de merveilles, elles sont parvenues à rendre la louange inutile. Voilà l'homme que Dieu fit naître pour opposer au progrès toujours croissant de la misère la puissance toujours féconde de la charité.
Ne croyez pas, Messieurs, que l'ardeur de votre saint patron se soit refroidie parmi nous. Il me suffirait de nommer ces admirables Conférences qui ont enveloppé la France d'un réseau bienfaisant. Quand je vois l'élite de la société se presser aux premiers rangs de cette vaillante milice; ces jeunes hommes, qui dérobent à leurs études un moment de loisir pour apprendre, auprès du lit des malades, à compatir aux plus tristes infirmités; des magistrats, des avocats, qui s'arrachent aux travaux de l'âge mûr pour porter à l'indigence, avec des paroles de consolation, les secours de l'aumône ; un sexe délicat, qui revendique parmi ses meilleures prérogatives le soin de visiter les malheureux, afin d'essuyer leurs larmes en soulageant leur pénurie. Lorsque je m'énumère à moi-même tant d'associations et d'institutions variées, tant de maisons de refuge, tant d'asiles ouverts à tous les âges de la vie, je ne puis m'empêcher de m'écrier : Non, l'esprit de saint Vincent de Paul ne s'est pas éloigné des hommes de notre temps ; non, la charité chrétienne n'est pas au-dessous de sa tâche; elle reste à la hauteur de sa divine mission ; elle est à l'égard de l'ouvrier comme elle était en présence du serf et de l'esclave, toujours tendre, toujours généreuse, toujours compatissante, toujours semblable à Celui dans lequel elle salue son principe, son modèle et sa fin. Et, à la vue d'une activité si sublime et si générale, qui de nous pour-
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rait désespérer de l'avenir d'une nation riche d'un tel dévouement ? Quand parfois la tristesse s'empare de notre âme, au spectacle d'une certaine indifférence religieuse trop capable d'engourdir les esprits et les cœurs, il nous suffît de contempler les légions et les œuvres du sacrifice, pour reprendre courage. Oui, M. T. C. F., si nous gardons de belles espérances ; si nous nous sentons de nobles énergies en face de la faiblesse et de la souffrance ; si nos bouches peuvent encore répéter ce cri de nos ancêtres : Vive le Christ , qui aime les Francs ! c'est qu'en dépit des événements qui ont fait languir parmi nous les croyances, la charité s'est maintenue dans un rang d'honneur. Oui, c'est par la charité que la foi refleurira sur la vieille terre de Gharlemagne et de saint Louis ; c'est la charité qui sauvera la France ! Au moment donc, M. T. G. F., où vous allez grossir la part de l'indigence, puissiez-vous vous pénétrer de cette vérité capitale ; songez qu'en visitant les malheureux et en leur prodiguant vos aumônes, vous aurez plus fait que toutes les lois et tous les discours, car vous aurez prouvé au pauvre, d'une manière évidente et palpable, que vous êtes son soutien, son ami, son frère, son père ! Ainsi soit-il.
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