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POUR LA

CONFÉRENCE DE NOTRE-DAME DES ECOLES (i)

Eleemosyna non patietur an imam ire in tenebras.

« La charité ne laissera pas une âme s'égarer dans les ténèbres. »

(Tobie, iv, n.)

Mes Frères,

Lorsque le vieux Tobie se vit sur le point de mourir, il appela son fils au chevet de son lit et, après lui avoir recommandé, par-dessus toutes choses, d'aimer Dieu et sa mère, il chercha un troisième préservatif contre les dangers de la jeunesse et il lui dit : « Sois miséricordieux de la manière que tu le pourras, quo modo potueris, ita esto misericors. Si tu as beaucoup, donne beaucoup ; si tu as peu, donne peu, mais de bon cœur. Tu en seras récompensé dans les jours du péril ; car l'aumône ne

(i) Prêché à la Sorbonne, au plus tard en i855.

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laissera point une âme s'égarer dans les ténèbres, eleemosyna non patietur animant ire in tenebras. »

Le fils écouta la voix de son père et sa jeunesse fut bénie de Dieu. Lorsqu'il s'agit pour lui d'accomplir un grand acte, de faire le premier pas important dans la vie, le Seigneur ne jugea point que ce fût trop de lui envoyer un ange pour le guider et le conduire, à la lumière de sa Providence, à travers les obscurités de ce monde.

Telle fut la récompense éclatante décernée par le ciel à l'enfant de Tobie. Et voilà ce que vous avez compris, mes chers amis, vous à qui le Seigneur a inspiré de sanctifier vos études par l'exercice de la charité. Vous vous êtes dit : Il ne faut pas que cette vertu soit le privilège exclusif d'un âge plus avancé ; à nous, qui débutons sous le regard de Dieu dans la carrière du sacrifice, à nous de préluder par ce ministère initial au sérieux de la vie chrétienne ; ce sera notre force et notre sauvegarde dans le présent, ce sera la meilleure garantie de notre avenir. Alors, réalisant une idée si féconde, vous avez établi la Conférence des Écoles, qui est venue récemment se greffer à son heure sur cette branche vigoureuse du dévouement catholique, qu'on appelle la Société de Saint Vincent de Paul.

Eh bien, je ne crains pas d'exagérer la portée de votre œuvre, en disant que, tout humble qu'elle paraît dans ses premiers résultats, elle peut devenir, s'il plaît à Dieu, le germe d'une associatiou capable d'exercer sur nos Ecoles l'influence la plus heureuse et la plus salutaire. Pour vous en convaincre, je m'en tiendrai à cette double réflexion : l'exercice de la charité purifie dans leur racine et règle dans leurs développements les deux besoins les plus impérieux et les plus profonds de la jeunesse, le

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besoin d'aimer et le besoin d'agir. C'est tout le sujet de cet entretien. Veuillez me prêter votre bienveillante attention.

Quand le plus grand orateur de la chaire française voulait peindre la jeunesse telle qu'elle se montre dans la plénitude de sa sève et de sa vigueur, il s'écriait avec cette véhémence d'âme qui a fait de lui l'homme le plus éloquent du christianisme après saint Paul : « Qu'} a-t-il de plus insensé que la jeunesse bouillante, téméraire et et mal avisée, toujours précipitée dans ses entreprises, à qui la violence de ses passions empêche de connaître ce qu'elle fait (i)? »

Oui, c'est bien là cette chaleur et cette mobilité inquiète, ce besoin d'attachement et d'activité qui s'empare de l'homme au sortir de l'enfance, lorsqu'il aborde au seuil d'un autre âge, avec tous les trésors d'énergie que Dieu a renfermés dans cette âme généreuse.

Eh bien, je dis qu'à ce double besoin d'aimer et d'agir, qui n'a rien de fixe ni d'arrêté, qui trouve son péril dans sa force même , je dis qu'il faut lui assigner un but , qu'il faut lui imprimer une direction pour le contenir dans son lit et ramener vers Dieu ce fleuve du sentiment qui, livré à lui-même, à l'impétuosité de son cours, sans règle ni frein, porterait partout le ravage et la désolation.

Sans doute, Mes Frères, Dieu a entouré la jeunesse du chrétien de précautions infinies. Et d'abord, il s'est offert comme première nourriture au cœur de l'enfant Je blasphémerais si je paraissais croire que ce n'est point

(i) Bonnet ; sermon sur la loi de Dieu.

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là un aliment suffisant ; car, si l'infini ne nous rassasiait pas, qu'est-ce qui pourrait nous contenter ? Et pourtant, Dieu a si bien connu notre faiblesse qu'il n'a pas voulu être l'unique objet direct et immédiat de notre affection. Il a consenti à partager avec de pauvres mortels ce droit souverain qu'il avait à être aimé de nous ; il a mis sur le front et dans le cœur de certains êtres un attrait mystérieux, des charmes irrésistibles ; de telle sorte que, dès le matin de la vie, nous nous sentions captivés et gardés par cet amour protecteur qui est au sein de la famille.

L'amour de la famille, voilà ce qu'il y a pour le jeune homme, après l'amour de Dieu, de plus propre à satisfaire ce besoin d'aimer qui l'agite. Et c'est pourquoi le saint vieillard dont je vous citais le nom, voulant préserver son fils de la corruption de Ninive, avant même de lui dire : « Aie le Seigneur dans ton cœur tous les jours de ta vie (i) », lui adresse cette recommandation suprême : « Sois toujours plein de respect envers ta mère et souviens-toi de ce qu'elle a souffert pour toi », memor enim esse debes quœ et quanta périclita passa sit propter te (2). Ah ! c'est qu'il y a dans cette affection , la plus sainte qui soit sur la terre , quelque chose de virginal , qui purifie l'âme , qui la retrempe, qui la nourrit, qui la relève à ses propres yeux, qui la détache de tout ce qui est vil et grossier, pour lui faire retrouver sa fraîcheur et sa dignité dans les souvenirs de l'enfance et dans les impressions du foyer domestique. Aussi longtemps que ce sentiment se survit

(1) Tobie, iv, 6.

(2) Ibîd., 3, 4.

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dans le cœur d'un jeune homme, qu'il tressaille de bonheur à ces noms qui lui rappellent tout un passé d'innocence et de joies, qu'il aime à se réfugier dans ces pieux souvenirs pour échapper à l'infortune et à l'ignominie, ni les atteintes du vice ne seront inguérissables, ni ses victoires sans espoir de revanche. Si loin qu'on puisse aller sur cette pente fatale qui entraîne tant d'imprudents, il y a moyen de revenir sur ses pas, lorsqu'on aime encore bien ce que l'on aimait à huit et à douze ans. Mais, pas plus que Dieu, Mes Frères, la famille n'est égoïste. De même que l'amour de Dieu se prolonge et se reproduit dans celui de la famille, ainsi l'amour de la famille se prolonge dans l'amitié. Et c'est là le troisième aliment que la Providence a tiré des trésors de sa bonté, pour satisfaire ce besoin d'aimer que l'on éprouve à l'entrée de la jeunesse. Oui, il faut que le jeune homme puisse trouver, en dehors du foyer domestique, de ces affections dont la douceur reste empreinte néanmoins de la sévérité du respect; il faut, dis-je, qu'il noue avec l'un ou l'autre de ses compagnons d'âge cette fraternité qui naît des mêmes goûts, d'une même foi et des mêmes espérances. C'est une loi de notre nature. Aussi l'amitié, ce fruit délicieux que le ciel a permis à la terre de produire pour faire le charme de la vie, n'a jamais été bannie d'ici-bas. Le paganisme, lui-même, tout profondément égoïste qu'il était, a eu et il devait avoir ses Oreste et ses Pylade, ses Nisus et ses Euryale. La religion chrétienne qui, loin de contrarier les sentiments légitimes du cœur humain, leur communique plus de vigueur et de pureté, vous offre, dans les plus beaux jours de sa splendeur, la noble et touchante société de ses Basile et de ses

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Grégoire de Nazianze, de ses Augustin et de ses Alype. Oh ! qui nous les rendra, ces amitiés solides, dont la foi était le principe, la charité le lien, la virginité l'arôme ; ces douces liaisons de l'âme qui, nées avec la jeunesse, enlacent deux existences et se perpétuent malgré les accidents de la fortune ou les vicissitudes de la destinée ; qui font qu'après bien des années et au milieu des situations les plus diverses, on retrouve avec attendrissement dans l'homme mûr d'aujourd'hui l'ami d'autrefois et le compagnon d'enfance. Aussi, Messieurs, votre association n'aurait-elle d'autre résultat que de rapprocher vos âmes et de les unir entre elles dans une sainte amitié, qu'elle serait déjà pour vous une source de bonheur, car rien n'est plus enviable que cette fraternité des cœurs ; et, quand le prophète David voulait en peindre l'excellence, avec cette fraîcheur et cette suavité de pinceau dont il avait le secret, il la comparait au parfum qui, versé sur la tête d'Aaron, se répandait jusque sur le visage et la tunique du grand prêtre ; ou à « la rosée d'Hermon qui descendait sur la montagne de Sion » sicut ros Hermon, qui descendit in montent Sion (i).

Comme vous le voyez, Mes Frères, dans cette triple source d'affections que je viens de dire, il y a déjà de quoi répondre à ce besoin d'aimer que l'homme éprouve à l'entrée du second âge. Dieu, la famille, l'amitié, quoi de meilleur et de plus saint ? Là, toutefois, ne se bornent pas les aspirations que la religion permet à l'âme du jeune homme, ni les perspectives qu'elle lui fait entrevoir. Au-dessous de Dieu, par delà le foyer domestique et le

(i) Psaume CXXXII, 2, 3.

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cercle des amis, il y a l'humanité entière, escortée de misères et de calamités. Voilà l'horizon indéfini que la foi ouvre devant nos regards, lorsque nous venons toucher au seuil de l'adolescence avec le vague de nos désirs et la mobilité de nos sentiments. La charité envers le pauvre et le malheureux ! Ah ! ce n'est pas une passion qui tourmente le cœur, qui le déchire et le torture ; c'est un amour calme comme la vertu, saint comme Dieu! Dilatezvous donc, vous dirai-je avec l'apôtre saint Paul, « dilatez vos cœurs ! » dilatamini et vos (i) ; faites-en comme l'Hôtel-Dieu des souffrants et des abandonnés; je dis bien l'Hôtel-Dieu ! car c'est Jésus-Christ que vous accueillerez dans ses membres malades, comme c'est lui qui vous récompensera de votre sollicitude.

L'exercice de la charité règle et purifie le sentiment dans l'âme du jeune homme. C'est par cet apprentissage de la vertu, c'est dans ce noviciat nécessaire, que le cœur s'avive et se fortifie. Ah ! Messieurs, c'est lorsque vous vous trouverez en face des maux de l'humanité, dans le réduit du pauvre, quand vous serez témoins de tant de larmes et de détresses, c'est alors que vous comprendrez que la vie n'est pas une jouissance mais un dévouement; que Dieu n'a pas renfermé en nous-mêmes des trésors de générosité et d'amour, pour que nous les épuisions au profit d'un égoïsme solitaire, mais afin qu'ils se répandent en bienfaits sur tout ce qui pleure ici-bas, sur tout ce qui souffre et gémit sous le poids du malheur ; c'est alors que vous sentirez qu'il n'est pas de plus bel usage de nos ressources ni de meilleur

(2) 2me Ép. aux Corinth., vi, i3.

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aliment pour nos facultés, que de soulager l'infortune en faisant des heureux ! Quand vous sortirez de là, après avoir déposé dans des mains indigentes l'offrande de votre jeunesse, cet argent qui donnera du pain à une famille affamée, des vêtements à de petits enfants, des remèdes à des plaies que personne n'a soignées, vous vous trouverez plus joyeux, plus purs, plus forts, plus contents de vous-mêmes, avec plus de confiance dans votre passé et plus d'espérance pour l'avenir. Le vice aura perdu ses charmes pour un cœur qui s'est créé, dans les pratiques de l'aumône, une source de nobles jouissances. Vous pourrez avoir sans doute vos éblouissements, vos nuages, vos illusions, toutes ces épreuves que Dieu permet pour apprécier notre fidélité, mais vous conserverez dans votre âme une lumière et une force souveraines, car la charité « ne laissera pas une âme s'égarer dans les ténèbres », eleemosyna non patietur animant ire in tenebras.

Il y a plus, Mes Frères. En même temps qu'elle procure au jeune homme des satisfactions délicates, elle ouvre à son activité un champ vaste et fécond. Ce besoin d'agir n'est pas moins réel chez lui ni moins profond que le besoin d'aimer ; et il n'y a pas lieu de s'en étonner ni de s'en plaindre. C'est le signe de la force et de la vie, force souvent exubérante, mais qui, modérée avec sagesse, s'applique au bien et tourne en bonheur. L'état de l'homme dans son enfance ressemble à celui de la nature, lorsqu'elle répare lentement ses énergies dans le repos d'un sommeil prolongé. Arrive le printemps : un travail latent éclate et se produit à la surface du sol ; une sève généreuse se répand et circule

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dans les fleurs, dans les plantes ; tout germe, tout croît, tout s'agite ! Il en est de même du monde moral. Et ne soyez pas effrayés de cette poussée vigoureuse. Non. Les caractères les mieux faits, les plus richement doués, sont aussi les plus actifs, j'oserais presque ajouter les plus passionnés. C'est par eux que s'accomplissent ici-bas les grandes choses de Dieu et de l'humanité. Quand Machiavel prétendait que l'Univers appartient aux esprits froids, il ne disait qu'une demi-vérité, parce que si l'on ne joint à la prudence qui pèse, qui mesure, qui calcule, les ardeurs de l'élan, les desseins les mieux préparés risqueront de languir.

Mais, vous le comprenez sans peine, à cette activité inquiète qui se jette indifféremment vers le bien ou vers le mal, il faut un aliment, un but, une direction. Je conviens que la science a de quoi satisfaire en partie ce besoin. Dieu me garde de vouloir diminuer le moins du monde l'importance et l'utilité de ces nobles exercices de la pensée ! Vivre avec l'élite des intelligences , étudier leurs chefs-d'œuvre, suivre à travers les âges le mouvement de l'histoire , s'initier aux problèmes qui depuis six mille ans ont tourmenté la raison, observer les progrès ou les vicissitudes de l'art et de l'industrie, mesurer pas à pas les efforts de l'homme, ses conquêtes sur la nature et sur les éléments : quoi de plus beau, quoi de plus propre à occuper l'esprit et à fortifier les facultés de l'âme? Et, pourtant, je ne dirais pas vrai, si je n'ajoutais que la science, tout admirable, tout intéressante qu'elle est, ne suffit pas pour absorber l'activité du jeune homme, par la raison bien simple qu'il est autant pressé d'agir que de connaître.

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Oui, je constate, Messieurs, que chacun de vous a besoin de se créer, en dehors de la science, une sphère d'action moins idéale et plus pratique. Et c'est ici que vient échouer la majeure partie de la jeunesse. Je ne parle pas du vice et de ses égarements. Non ; il est un antre écueil, moins funeste à la vérité, mais qui ne laisse pas d'avoir ses périls, j'entends la frivolité. Ah! le voilà bien, le principal ennemi de la jeunesse même chrétienne, le grand dissipateur de ces trésors que Dieu a départis aux cœurs de vingt ans ! On ne fait pas précisément le mal, mais on s'abstient de collaborer au bien. On se tourne de tous les côtés pour arracher une heure à l'étude ou à l'ennui. On éparpille à tous les vents une activité qui ne s'arrête à rien et ne veut se proposer aucun terme. Bref, que vous dirai-je?On perd son temps, non pas même gaiement, mais sans savoir ni pourquoi ni comment, au hasard du caprice et de l'irréflexion. C'est ce que l'Ecriture Sainte appelle si justement « la fascination de la bagatelle, » fascinatio nugacitatis(i). Que de jeunes gens qui gaspillent dans ces riens les plus belles années de leur âge et qui, s'habituant peu à peu à cet empire de la futilité, n'arrivent jamais ni au sérieux de la vie chrétienne, ni aux fonctions de la vie sociale !

Eh bien, Messieurs, voulez-vous que je vous nomme une réunion de jeunes gens, dans laquelle on s'occupe d'une manière autrement virile et fructueuse? C'est vous qui allez me la fournir. Il se tient chaque dimanche matin, dans l'une des églises de cette capitale, dans la métropole même ou dans l'une des salles qui l'avoisinent,

(i) Sagesse, iv, 12.

une assemblée que je pourrais appeler un petit parlement. Il est vrai qu'il n'y a, dans cette enceinte, ni orages de la tribune, ni coalitions de partis, ni renversement de ministères. On n'y discute ni la paix ni la guerre ; on ne s'occupe là ni de valeurs mobilières , ni de crédit foncier. D'autres intérêts absorbent l'attention des rapporteurs. Ce sont les pauvres qui font tous les frais de la séance et qui ont tout l'honneur de la discussion. Il s'agit de constater la situation de certaine famille, de trouver quelque moyen pour venir à son secours, de rendre compte des visites que chaque membre s'impose auprès des malades indigents, de justifier de l'emploi des fonds affectés à telle œuvre charitable, de créer de nouvelles ressources pour grossir le budget des malheureux. Voilà le thème et le programme de la réunion. Puis, après le conseil vient l'exécution ; car nos jeunes orateurs, en cela plus avisés souvent que leurs aînés, ne se bornent pas à discourir : après avoir parlé, ils agissent et paient de leur personne ; ils vont visiter les abandonnés et les malades pour leur porter assistance. Ah ! dites-moi, Mes Frères, n'est-ce pas un spectacle touchant, que cette réunion d'élèves de nos institutions, de nos lycées, de nos écoles, profitant de l'heure même de la sortie du dimanche matin pour aller s'occuper, avant tout, des pauvres, sous le regard de Dieu? N'est-ce point là un noble but, un aliment substantiel, une direction salutaire pour l'activité d'un jeune homme ? Et s'il est vrai que Dieu a mis dans l'exercice de la charité une force de préservation contre les atteintes du mal, n'y a-t-il pas là pour la jeunesse une source de bénédictions divines, un principe fécond de régénération morale ? Pour moi, je ne crains pas de le dire , si cette pensée généreuse prend

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racine dans le monde des étudiants, si cette œuvre, toute modeste qu'elle paraît dans ses débuts, se propage et s'étend ; si, de vingt-cinq membres actifs qu'elle compte déjà dans son sein, elle parvient à en enrôler deux ou trois cents; si elle se ramifie enfin, de manière à embrasser autour d'un noyau vigoureux toutes les institutions de cette capitale, je le dis hautement, la jeunesse de nos écoles est sauvée : la charité lui conservera la foi, et par la foi, la vertu; car jamais « la charité ne laissera une âme s'égarer dans les ténèbres » , eleemosyna non patietur animant ire in tenebras.

Et maintenant, Mes Frères, c'est à vous qui m'écoutez, à vous qui veillez avec tant de sollicitude sur l'éducation de vos fils, à vous parents chrétiens, mères chrétiennes, de venir à notre secours pour nous aider à consolider et à développer notre œuvre. En contribuant par vos offrandes à arrondir le budget des indigents, ce n'est pas seulement aux pauvres que vous allez donner. Cet argent, que la pitié vous mettra dans les mains , produira des intérêts que vous ne soupçonnez pas : Dieu vous le rendra en grâces pour vos enfants, en bénédictions pour leur avenir , en bonheur et en consolations pour vousmêmes.

Quant à vous, mes chers amis, continuez à déployer tout le zèle et toute l'ardeur de votre jeunesse pour le succès de votre entreprise. Ne soyez pas effrayés de la petitesse de vos débuts. Les grandes choses de Dieu et de l'humanité ne se font pas autrement. Notre-Seigneur Jésus-Christ, en voyant à ses côtés ce mince noyau de disciples qu'il s'était formé, le comparait au moindre des arbustes, au grain de sénevé ; il l'appelait son « petit trou-

peau, pus Mus grex (1) » ; et, comme vous le savez, le petit troupeau est devenu le monde entier. A la différence près d'une œuvre humaine à une œuvre divine , il en sera de même de votre humble association, si vous continuez à la développer dans le silence et l'humilité de la prière ; car le bien ne fait pas de bruit, et le bruit ne fait pas de bien. La Société de Saint Vincent de Paul, dont vous êtes la branche la plus jeune et la plus intéressante, n'a été, dans son origine, qu'une imperceptible semence. Trois ou quatre étudiants de Paris, délibérant dans une mansarde sur la misère du pauvre, tel fut son commencement. Dieu n'a même pas voulu que cette œuvre étonnante portât sur son front un nom de fondateur, tant il désire que le bien, pour devenir fécond, reste anonyme ! Vous agirez de même et Dieu bénira vos efforts. Bientôt vous verrez accourir de loin, de longinquo, et se presser autour de vous des frères que vous ne connaissiez pas; et lorsque, plus tard, vous serez dispersés dans les différentes carrières auxquelles la Providence vous destine, vous vous reporterez avec joie vers ces Conférences de la charité qui seront pour vous un aimable souvenir et une moisson de grâces. Ainsi soit-il.

(1) S. Luc, xii, 32.

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