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LE RESPECT DE L'ENFANCE

PRONONCÉ

a l'occasion d'une réunion générale

DES INSTITUTEURS DU DEPARTEMENT DE LA SEINE GROUPÉS EN SOCIÉTÉ DE SECOURS MUTUELS

Vinculum perfectionis charitas.

« La charité est le lien de la perfection. » Ép. aux Colossiens, in, 24.

Monseigneur, Messieurs,

A la vue d'une réunion si touchante, je me demande tout d'abord pourquoi vous paraissez dans cette enceinte et ce que vous désirez y trouver. Est-ce une parole d'instruction ? 11 me suffirait de vous dire : Faites ce que vous savez; pour régler l'avenir, vous n'avez besoin que de consulter votre passé. Est-ce un mot d'encouragement?

(1) Prononcé vers 1854.

Mais les éloges sont superflus là où parlent les œuvres ; et d'ailleurs le succès si rapide qui couronne vos efforts est pour vous un motif suffisant de maintenir votre zèle à la hauteur de votre tâche. Est-ce une bénédiction ? Oui, sans doute, et la présence de votre archevêque prouve assez que l'Eglise ne vous ménage point ses faveurs. Mais, si j'ai bien compris votre pensée, si mon cœur a deviné les sentiments du vôtre, vous cherchez en ce moment quelque chose de mieux. Vous demandez à la Religion ce qui fait l'âme et la vie d'une association chrétienne, cette vertu mystérieuse qui, pénétrant les âmes, les unit entre elles par des liens dont la force égale la douceur ; cet esprit qui, passant d'un membre à l'autre, inspire à tous une même sagesse et une commune ardeur ; l'esprit de charité, enfin, car « le lien de la perfection, c'est la charité » , vincuhim perfectionis charitas.

C'est avec raison, Mes Frères, que vous demandez à la Religion une force d'association divine, un principe d'union surnaturel. Vous savez fort bien que, sans cette puissance qui vient de Dieu, toute œuvre humaine, si forte qu'elle paraisse, porte en elle-même un germe de mort. Puis, vous y avez un droit particulier, vous qui vous dévouez à l'enseignement et à l'éducation de l'enfance. L'Eglise, Messieurs, vous a faits tout ce que vous êtes : en vous ouvrant ses trésors , elle s'enrichit ellemême ; en vous bénissant, c'est son propre ouvrage qu'elle bénit, et ce qui procure votre bonheur contribue également à son triomphe et à sa gloire. En créant l'instituteur chrétien et en le revêtant de dignité aux yeux des peuples , la Providence vous a donné un gage assuré de sa protection sur cette œuvre consacrée au soulagement de vos

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confrères indigents ou malades. Souffrez qu'afin de rendre plus vive votre espérance dans le secours divin, je vous rappelle en un court entretien ce que l'Évangile a opéré, depuis son apparition sur la terre, pour assurer le succès de votre importante mission. Daignez me prêter votre attention bienveillante.

Ne semblerait-il pas, Mes Frères, que l'humanité ait dû toujours vous environner de respect, vous à qui elle doit ses premiers pas dans la vie? Quel est, en effet, l'objet de vos soins et le terme de vos efforts ? C'est l'enfance , c'est-à-dire ce qu'il y a de plus pur ici-bas : c'est la faiblesse gardée par l'innocence, c'est l'espérance protégée par l'amour. Eh bien, chose étrange! la nature humaine, abandonnée à elle-même, à ses seules inspirations, méconnut dans l'enfance le plus grave de ses devoirs, en violant le droit le plus sacré. Par une conséquence logique, le mépris de ces pauvres petites âmes a rejailli sur le maître : chaque insulte faite aux unes imprimait à l'autre je ne sais quelle flétrissure et quel signe d'ignominie. A la vue du vieux monde coalisé contre elles, on eût dit que tous les pouvoirs cherchaient à tarir la source même de la vie , en prêtant à la mort l'appui de leurs cruautés.

La première puissance qui semblait devoir protéger l'enfance païenne, c'était la Religion. Car qu'y a-t-il de plus près de la divinité que cet être candide, qui, à peine sorti des mains créatrices, conserve le mieux les traits de notre commun Père ? On dirait que la trace en est plus fraîche et l'image plus belle. Quel mélange de grâce et de pureté ! Il y a de l'ange dans son regard, il y a de Dieu dans son

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âme ! C'était là du moins une offrande d'agréable odeur : avec quel plaisir le prêtre de l'antiquité ne devait-il pas , du sein de la corruption générale , élever vers le ciel cette créature au cœur vierge ! Mais que vois-je? En jetant mon regard à travers la gentilité, j'aperçois la multitude qui, sur le rivage d'une mer sillonnée de mille flottes, accourt de toutes parts. Au milieu d'un chœur de prêtres empressés à le servir, se dresse le simulacre révéré du peuple ; et autour de l'idole, une troupe d'enfants joyeux semble lui consacrer les charmes du jeune âge. Le dieu étend ses bras : est-ce pour les bénir ? Oui , mais pour les bénir, comme savait le faire la religion de Satan. Voici que l'affreux Moloch a dévoré ses victimes, le sacrifice est consommé, l'enfance a succombé dans les étreintes d'un culte sanguinaire. Le lieu de cette scène ne vous est point inconnu : vous avez nommé, non pas quelque plage inhospitalière ni des peuples sauvages, mais ce qu'il y a eu de plus civilisé dans l'ancien monde, la patrie d'Annibal, la rivale de Rome, la fille de Tyr, la reine des mers, Garthage!... Et si de Carthage je remonte vers l'Orient, à travers les vieilles nations de l'Asie, partout je retrouve le mépris de cet âge gravé en caractères de sang sur le pavé des temples et jusque dans les flancs des idoles. J'ai donc eu raison de dire que son premier ennemi était le pouvoir même qui devait le défendre avec le plus d'énergie, la Religion.

Mais peut-être, Mes Frères, qu'à défaut du sacerdoce, une deuxième puissance , également intéressée au respect de l'enfance, se chargeait de la protéger. Serait-ce qu'en l'absence d'une autorité divine, le glaive de la loi veillât du moins sur les berceaux, et que la patrie recueillît

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dans ses bras ces petits innocents qu'une Religion inhumaine repoussait de son sein? Il semble, en effet, que, même au milieu d'un peuple idolâtre, on ne dût pouvoir attenter à leurs jours, sans qu'aussitôt la cité se levât tout entière pour garantir la faiblesse contre les abus de la force. Eh bien, Mes Frères, vous savez qu'il n'en a pas été de la sorte , et votre souvenir se reporte comme le mien vers cette cité fameuse où l'Etat s'unissait aux dieux dans un commun mépris pour l'enfance. Et si j'ai nommé Sparte, c'est à dessein, comme c'est à dessein que j'ai cité Carthage : Carthage, ce reflet majestueux du vieil Orient ; Sparte, la reine de l'Occident païen, si Rome n'avait pas été. Et cependant, Mes Frères, dans cette Lacédémone, l'une des têtes de colonne de la civilisation antique, dans cette Lacédémone si fière de ses lois et de ses institutions, le gouffre du mont Taygète, de même que les bras de feu du Moloch carthaginois, attestait combien peu ces temps-là savaient respecter l'enfance. La deuxième puissance de l'ancien monde ne la protégeait pas plus que la première : le jeune âge ne trouvait en elle, au lieu d'un défenseur, qu'un deuxième ennemi.

Eh quoi ? Mes Frères, l'enfance païenne sera-t-elle donc sans secours ni abri? Il est vrai, l'État la condamne, les temples la repoussent, mais il lui reste les caresses d'un père et le sourire d'une mère. J'estime bien qu'à défaut d'un prêtre pour la bénir et d'un glaive pour la venger, il se trouvera un cœur pour l'aimer ; et que, dans le foyer domestique, une troisième puissance aussi forte que les Républiques, aussi sainte que la Religion, saura lui préparer un inviolable asile. Détournez vos regards, chré-

tiens ! C'est un père qui trafique de la personne de son fils, et c'est la loi elle-même, c'est la loi romaine qui lui donne le droit de le vendre , jus mancipii. Le vice a dévoré la fortune du patricien désœuvré ; et, pour ne pas interrompre le cours de ses plaisirs, il rachète le bien-être au prix de son enfant. Eh quoi ! c'est à Rome, dans la capitale du monde, que la loi consacrait ce honteux abus du pouvoir paternel, et que l'enfance, sacrifiée aux passions, n'apparaissait au seuil de la vie que pour devenir l'objet d'un infâme calcul ou bien la victime d'un despotisme affreux ! Je ne dis pas que cette cruauté fût générale. Dieu me garde de calomnier la nature humaine même dans ses plus profonds abaissements! Mais comment nier que le paganisme poussa le mépris de l'enfance jusqu'aux dernières limites, en dirigeant contre elle les trois forces sociales dont il disposait : la famille, l'Etat, la Religion? Elle dut succomber sous cette triple conjuration du temple, de la cité, du foyer domestique. Il n'y avait que le ciel qui pût la défendre : voyons, Mes Frères, s'il a eu pitié d'elle.

Un jour, il naquit sur la terre un pauvre enfant, d'une mère pauvre comme lui. Il grandit dans une chétive demeure et connut les privations d'un ménage d'ouvrier. Il avait vu tomber autour de son berceau deux mille de ses frères sous les coups de la deuxième puissance que je viens de nommer. L'enfance lui parut indignement outragée et ses droits étrangement méconnus. A douze ans, il enseignait la doctrine au milieu des docteurs du temple, comme pour montrer à ces esprits superbes que la science de Dieu peut reposer sur les humbles et sur les illettrés. Plus tard, lorsqu'il promulguait l'Évangile nou-

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veau dans les villes de Judée, il prit un enfant, l'embrassa, et, le plaçant au milieu de ses disciples, il leur dit : « Quiconque reçoit en mon nom l'un de ces petils, c'est moi qu'il reçoit (i) » ; et pour leur inculquer davantage encore le respect de cet âge, il ajoutait : « Gardez-vous bien de scandaliser un seul d'entre eux ; car il vaudrait mieux, pour l'auteur du scandale, qu'on lui mît une meule au cou et qu'on le jetât au fond de la mer. » Puis, joignant lui-même l'exemple au précepte, il prononça cette douce parole : « Laissez les enfants venir à moi (2). » De ce moment-là, Messieurs, l'enfance eut rang dans le monde. Elle avait sa charte promulguée par le Christ, avec la déclaration solennelle de ses droits. Jésus-Christ avait dit à la famille : Garde-toi de profaner cet autre toimême, cette innocence qui vient s'asseoir à ton foyer. Il avait dit à l'Etat : « Ne touche pas à ce qui m'est consacré », nolite tangere Christos meos (3) ; cet enfant n'est pas ta propriété; après Dieu, il n'appartient qu'à lui-même. Il avait dit à l'Eglise : Lorsque tu auras baptisé cet enfant avec l'eau que je t'indiquerai, quand tu l'auras oint de l'huile que je te donnerai, tu le présenteras aux yeux des peuples, revêtu de ma puissance et couvert de ma livrée. L'Église, l'État, la famille obéirent à Jésus-Christ. Tandis qu'avant lui , le temple , la cité , le foyer domestique s'étaient unis dans le mépris de l'enfance ; à la parole de l'Homme-Dieu, les trois grandes puissances sociales se sont coalisées dans un commun respect. Vous le savez,

(1) S. Matth., xviii, 5.

(2) S. Matth., xix, 14.

(3) Psaume CIV, i5.

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