‹ SermonsChapitre 11 sur 29 · L'AMOUR DE DIEU · texte numérisé non relu

L'AMOUR DE DIEU

Dtliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo , et ex tota anima tua, et ex tota fortttudine tua.

Vous aimerez le Seigneur votre Dieu , de tout votre cœur , de toute votre ame , et de tontes vos forces. Deut* vi. 5.

/ ; Souffrez , chrétiens , que dès l'entrée de cet important discours sur l'amour de Dieu, je vous fasse part d'un trait d'histoire que je me souviens d'avoir lu dans les Vies des Pères du désert , et qui fait parfaitement bien à mon sujet. Il est rapporté , dans ces Vies édifiantes , qu'un ancien Anachorète , après avoir blanchi dans les grottes et les solitudes , eut enfin envie , sur ses vieux jours , de devenir savant. Il se transporta , pour cet effet, dans une célèbre Académie où les arts et les sciences étoient en vogue plus qu'en aucun autre lieu du monde ; et là , de maître qu'il étoit dans la haute et véritable science du Ciel , il se fait écolier pour

- v " 8tm t'AT*OtJH OT »I*tT. . ajtj

apprendre celle des hommes. Il ne fut pas plutôt assis sur les bancs pour écouter ,. qu'un Docteur monta en chaire , la tête chargée de spéculations et de difficultés pour les dé*, biter à ses auditeurs , lequel débuta justement par la question que nous traitons aujourd'hui : Vtrum Deus sit ex toto corde diligendus ? Si Dieu doit être aimé de tout notre cœur et de toutes nos forces ? Le saint Solitaire, bien surpris de voir mettre en ayant cette proposition pour servir de sujet d'une contestation indécise , se leva brusquement, quitta la place qu'il avoit prise , et retourna s'enfoncer dans sa grotte , tout scandalisé de voir qu'on faisoit un sujet de controverse d'un premier principe, qui, à son avis, étoit si évident , qu'il ne falloit pas être homme pour en douter ; mais ensuite donnant la liberté à ses larmes, pour déplorer l'aveuglement des hommes et sa vaine curiosité :

Ah ! je vois bien , s'écria-t-ii , que je suis plus savant que je ne pensois , puisqu'il y a plus de trente ans que je tiens pour infaillible ce qui est encore en question parmi les plus grands Docteurs de ce siècle ! Plût à Dieu , ' mes frères , et je le dis de bon cœur , que vous me fissiez aujourd'hui les uns et les autres un pareil affront ! Oui , mes frères ,

a8o stm l'amour. db.dixu. -

plût à Dieu qu étonnés , que choqué» même de ce que j'entreprends de tous convaincre qu'il faut aimer Dieu , tous vous écriassiez tous , en sortant en ce moment de cette Eglise : Eh quoi ! le ciel , la terre , toutes les créatures de l'univers ne nous rappellent» elles pas sans cesse le souvenir: dès grandeurs et des miséricordes de notre Dieu , et ne nous invitent-elles pas continuellement, chacun dans son langage , à l'aimer de tout notre cœur ? Pourquoi donc entreprendre aujourd'hui de nous y porter par un discours entier et rempli des motifs les plus pressans ! Ah ! mes frères 9 que votre étonnement seroit légitime ! que vos plaintes mêmes et vos murmures seroient , en ce cas-là , justes et raisonnables ! qu'il seroit doux pour moi d'être obligé de me taire dans cette occasion , et qu'il seroit glorieux pour tous de sortir présentement de cette assemblée, pour n'avoir nul besoin d'être exhortés à l'amour d'un Dieu. Mais , hélas ! je vois bien , et je ne le vois qu'avec la larme à l'œil , et pour votre confusion , que vous n'êtes point encore dans des dispositions si heureuses , et que je ne dois point craindre de vous faire un entretien sur un sujet si important , et qui néanmoins vous touche si peu. Car enfin ,

sur? l'amour we diot. a8i

qui»*st-ce d'entre tous qui peut se flatter de o être pas du nombre de ces ingrats et de ces cœurs insensibles à l'amour divin 2 O Dieu souverainement aimable ! tous «tes bien peu aimé des hommes. Arrêtez-vous donc , chrétiens , et .donnez - moi toute votre attention : vos besoins le demandent.

Je. viens tâcher d'amollir la dureté de vos cœurs , et les embraser , si je puis , du feu de ce saint amour ,' soit en vous proposant tous les plus puissans motifs qui vous engagent à aimer votre Dieu , soit en vous apprenant de quelle manière il exige que vous l'aimiez. Vous devez aimer Dieu, mes

frères ; je vous en ferai sentir les raisons î dans ce premier discours. Quel est l'amour que vous lui devez ; c'est ce que je tacherai \ de vous développer dans un second. En un mot, l'indispensable obligation d'aimer Dieu, les règles qu'il faut garder pour bien l'aimer, voilà tout mon dessein. Demandons , avant de commencer , les lumières du Saint-Esprit , par l'intercession de Marie. Ave, Maria.

PREMIER POINT

N'est-il pas bien surprenant , mes frères, que les Prédicateurs de l'Evangile soient obligés de tant exhorter les hommes à aimer Dieu , puisqu'ils ne peuvent ignorer l'obli-

a8a su* L'jjtoTTft:aE*ixir.'

gation où ils sont de Faimer , qu'en affectant* pour ainsi dire , d'ignorer qu'ils sont hommes , et que Dieu est Dieu ? Est-il rien , es effet , de plus naturel à l'homme , rien de plus conforme à sa raison et à tous les peu* chans de son cœur , que d'aimer un Dieu qui mérite tout son amour par tous les titres imaginables? Il est notre Souverain, il est notre Dieu , il est notre Bienfaiteur : trois puissans motifs , mes frères , qui nous enga* gent à avoir pour lui l'amour le plus tendre et le plus ardent , et que je trouve heureusement dans la simple exposition des paro* les même de mon texte : . Appliquez-vous , je vous prie.

Diliges Dominum Deum tuum : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu. Vous l'aimerez ; pourquoi ? parce qu'il est votre Souverain , et que par sa suprême autorité il , vous ordonne de l'aimer : Diliges Dominum.

Vous l'aimerez ; pourquoi ? parce qu'il est votre Dieu , et que par ses perfections infinies , il mérite d'être aimé : Deum. Vous l'aimerez ; pourquoi ? parce qu'il est votre Bienfaiteur , et tout à vous , et que par ses bienfaits continuels il vous engage à l'aimer : Tuum. En trois mots , mes frères , notre Dieu veut être aimé par le commun-

SXHL* Ii'jLMOUa DS DIEU, a83

dément exprès qu'il nous en fait : il mérite d'être aimé par les amabilités infinies qu'tL renferme : il nous engage à l'aimer par les bienfaits signalés dont il nous prévient.

Trois réflexions , mes frères, qui vont faire le partage de ce discours. Reprenons , et si toutes ces raisons ne suffisent pas pour nous porter à l'aimer de toute l'étendue et de toutes les forces de notre cœur 9 ah! avouons du moins que le marbre et l'airain ne sont pas plus durs ni plus insensibles que nous.

Oui , mes frères , notre Dieu veut être aimé , et il veut 1 être à quelque prix que ce soit : il le commande , il l'ordonne , il punit même très-sévèrement quiconque ne l'aime pas ; de telle sorte-, dit saint Paul , que l'amour , le seul amour est l'accomplissement de la loi tout entière. Répondez - moi , disoit Moïse au Peuple de Dieu : Que vous demande le Seigneur , et qu'est-ce qu'il vous ordonne ? Quid Dominas Deus tous petit a te ? (i) sinon que vous le craigniez et que vous l'aimiez , mais que vous l'aimiez de tout votre cœur , que vous l'aimiez de toute votre ame et de toutes vos forces , que vous l'aimiez , en un mot , sans partage et sans réserve : Nisi ut timeas Dominum Deum

(i) Deut. x. 12.

284 rc* i/ahôu* bb mv.

tuum , et diligas eum i* toto corde tuo , et in tota anima tua. C'est là, dit Jésto-Chmist dans l'Evangile , -voulant donner un notnreau poids à ces paroles , c est là le premier commandement , le plus grand commandement qui ait jamais été fait aux hommes , et de qui toute la Loi et tous les Prophètes dé* pendent : Hoc est maximum etprimum mon*' datum ; in his duobus mandaùs universa Lex pendet et Prophetœ. (1) Ce commandement, en effet , est grand , de quelque côté qu'on Je considère. Grand par rapport à son ancienneté. Parcourez , si tous voulez , tous les âges du monde , même les plus reculés 5 que ce soit dans la Loi de nature, ou dans la Loi de grâce : quel temps , quel siècle trouverez - vous où l'indispensable obligation d aimer Dieu n'ait été établie et reconnue ? Ce divin précepte ne fut- il pas toujours gravé au milieu de tous les cœurs , et ne doit-on pas , par conséquent , avouer que le commandement d'aimer Dieu , est aussi ancien que le monde même ? Que de caractères de grandeur , en effet , n'y decouvrons-nous pas , de quelque côté que nous l'envisagions ? Grand par rapport à sa nécessité , puisque sans l'amour de Dieu ,

(1) Matth. xxn. 38. 40.

sur l'amour DE DIEU. 285

toutes no&Jtonnes œuvres , même les plus éclatantes , ne méritent aucune récompense dans l'éternité : ni la prédication de l'Evangile , quand elle se feroit par la langue des Anges ; ni la foi divine , quand elle transporterait les montagnes ; ni l'aumône chrétienne , quand on s 'épuiserait à donner tous ses biens aux pauvres : au lieu que quand elles sont faites par le motif de la charité, nos moindres actions , et les plus indifférentes d'elles-mêmes , sont d'un mérite et d'un prix inestimable devant Dieu. En un mot , si nous aimons Dieu , dit saint Augustin , nous accomplissons toute la loi , et le salut nous est assuré. Grand par rapport à son étendue : il oblige généralement tous les hommes. Un malade est dispensé de jeûner et de faire de longues prières ; mais il ne saurait se dispenser d'aimer son Dieu , même dans ses plus cruelles maladies. Un pauvre est dispensé de faire l'aumône ; mai* d'aimer son Dieu , c'est un devoir indispensable pour lui. M'ayez donc , si vous voulez ni force , ni santé , ni science , ni esprit , ni talens , ni industrie , ni biens , ni voix : vous avez tous un cœur ; cela suffit pour que vous soyez tous sans exception indispensablement obligés d'aimer votre Dieu.

a86 sur l'amour dé dieu.

Grand par rapport à sa dignité. Ce que l'or est parmi les métaux , le feu parmi les éléitiens , le soleil parmi les astres , les Séraphins parmi les Anges , le ciel empyrée parmi tous les autres cieux qui foulent sur nos têtes , la charité l'est parmi toutes les autres vertus : elle tient , sans contredit , le premier rang parmi tous lès dons de Dieu, et tout ce qu'il y a de plus sublime dans l'ordre de la grâce. C'est un ôr , disent les saints Pères , qui nous enrichit y un feu qui nous enflamme, un soleil qui nous éclaire, un ciel empyrée où nous jouissons , pouf ainsi dire , ici-bas, des avantages mêmes des Bienheureux. En peut -on concevoir une plus magnifique idée ? Ce commandement est grand par rapport à sa durée ; il embrasse tous les temps , il s'étend dans tous les siècles, et il subsistera pendant toute l'éternité. Dans le Ciel , plus de foi , puisque nous y verrons Dieu à découvert ; plus d'espérance j puis-' que nous y posséderons Dieu pour toujours; plus de pénitence , puisqu'il n'y aura plus de pécheurs ; plus de miséricorde , ni spirituelle ni corporelle, puisqu'il n'y aura plus de misérables : prophéties , dons surnaturels , grâces , vertus chrétiennes , tout cela cessera , dit l'Apôtre , la charité seule ne cessera

sur, l'amour de dieu. 287

jamais , mais elle régnera dans tous les siècles. Ce commandement est grand par .rapport à sa facilité. Dans tons les autres cornmandemens, dit saint Augustin, les hommes peuvent apporter quelques prétextes pour s'en dispenser ; mais dans celui de l'amour de Dieu , il est impossible de se défendre par aucune excuse. Il ne faut point, en effet, pour l'accomplir , se donner des mouvemens étonnans , faire de grands et généreux efforts , parcourir la terre , traverser les mers , ni s'exposer à mille dangers. Non , il ne s'agit que d'aimer. Or tout cela ne se trouve- 1 -il pas dans nous -même et dans notre cœur ? Juxta est in ore tua et in corde tuo. (1) L'amour n'est-il pas le mouvement le plus naturel et le plus aisé du cœur de l'homme ? Èh ! que dis-je ? il est tellement né pour 1 amour , que ce seroit une violence et un martyre pour lui de ne pas aimer.

Ah! mes frères, si vous n'êtes faits que pour aimer , pouvez-vous ne pas aimer un Dieu souverainement aimable? Ce commandement enfin est grand par rapport à ses charmes et à ses douceurs. Est - il rien en effet de plus charmant , de plus agréable et de plus délicieux , que d'aimer le souverain bien ;

(\)Deut. xxx. 14.

a88 sua l'amour de dieu.

la beauté suprême , la beauté éternelle, la beauté infinie P O vous, âmes saintes , qui brûlez de l'amour divin , dites-nous , si vous le pouvez , quelle est la douceur , la suavité , l'onction , quelles sont les consolations , les joies , les transports que vous ressentez dans l'exercice de cet amour. Mais, hélas ! pourriez-vous jamais nous les faire comprendre ? Telle est , mes frères , la nature du commandement que le Seigneur nous fait de l'aimer ; telles sont les glorieuses prérogatives qui l'accompagnent , et qui doivent être pour nous comme autant de pressans motifs pour nous engager à l'accomplir avec toute la fidélité et toute la ferveur dont nous sommes capables. Mais si un commandement si précis et si formel de sa part , si un commandement si ancien , si nécessaire , si étendu , si élevé , si facile et si doux , ne peut vous déterminer à l'aimer; voici quelque chose encore de plus fort et capable de faire impression sur les cœurs les plus endurcis : ce soçt les châtimens terribles et épouvantables dont il menace tous ceux qui sont assez ingrats et assez malheu* reux que; de lui refuser leur autour. Ecoutez, pécheurs , écoutez 9 et soyez frappés de terreur et d'admiration' tout ensemble ,

sur l'amour de dieu. 289

de voir qu'un Dieu aussi grand , aussi puissant , aussi redoutable , . veuille bien mettre tout en usage , jusqu'aux menaces et aux punitions, pour attirer à lui de si chétifs et de si indignes cœurs que les nôtres. Si vous ne me serrez et ne m'aimez de toute l'affection de votre cœur , dit Dieu dans l'ancien Testament , si vous vous laissez détourner de mon amour par l'éclat des richesses , par les charmes de la prospérité , par le faux brillant des créatures , je vous déclare que vous servirez malgré vous vos ennemis , dans la faim , dans la soif, et dans toutes sortes de misères. Le plaisir que je me suis fait de vous combler de mes faveurs , je le ferai consister désormais à vous perdre et à vous détruire. Je vous chargerai d'un joug de fer , je vous attirerai des persécuteurs des extrémités du monde , enfin je vous accablerai de toutes sortes de maux. Ainsi , mes frères, le Seigneur parloit aux Hébreux, pour leur faire sentir qu il vouloit être aimé à quelque prix que ce fut. Mais écoutez un moment Jésus-Christ, qui, dans l'Evangile, ne vous menace à son tour de rien moins que d'un enfer et dune peine éternelle , si vous ne l'aimez pas. Que signifie , en effet , cette parabole des Vierges folles , à qui la salle

ngo sua l'amour de dieu.

des noces fut fermée, pour «avoir présenté à l'Epoux qu'un feu éteint dans leurs lampes, sinon que la porte du Ciel sera éternellement fermée à quiconque n'aura pas eu soin d'entretenir le feu de l'amour de Dieu dans son cœur ? Ah ! pécheur , toujours sourd , pendant la vie , à la voix qui te crie : Aime ton Dieu ; quel regret , quel désespoir pour toi de ne trouver enfin , à l'heure fatale de la mort, qu'un Dieu immortel , éternel , dont l'amour négligé e$ méprisé, sera transformé tout entier en indignation et en colère?

Nescio vos , te criera pour lors cet Epoux irrité , d'une voix terrible et menaçante :

Nescio vos ; Je ne sais qui tu es , je ne te connois point. Va, mondain ; retire toi , mondaine ; ton cœur n'a jamais brûlé que d'un amour criminel et profane ; qu'il brûle à jamais dans les flammes éternelles. Je vous demande , mes frères , par où ce Dieu de bonté pouvoit-il nous convaincre plus fortement qu'il désire d'être aimé , que par cet excès de rigueur qu'il doit exercer un jour contre ceux qui ne l'aiment point ? Eh quoi! Seigneur , devons-nous nous écrier ici , avec le grand saint Augustin , si nous ne vous aimons point , vous nous menacez des plus grands malheurs ! Eh ! fut-il jamais un plus

Page 1