Demande
Je comprends que eette raison tirée du nombre de mes enfans pour ne point faire Vau* tnône , quoique spécieuse qu'elle soit dans le fond y ne vaut rien ; parce qu après tout, plus nous avons des enfans , et plus nous sommes obligés de faire de bonnes œuvres
ï*ur attirer h kïnMiçtim <k Dm mr w*i-
^ et que d'ailleurs, en s* arrangeant et en usant fCTiui peu d'économie , on trouve toujours de .quoi pourvoir a ses en/ans sans manquer à ,ce qu'on doit aux pauvres. Mais que report* .drezrvous a cette raison-ci, tirée de la misère même du temps, et de-l 'impossibilité oh l'on se trouve presque de fournir à ses propres , nécessités ? Vous le savez , mon Père , les temps sont si fâcheux , si mauvais ; les saisons si difficiles , si stériles ; l'argent est si , rare ! Le commerce ne va plus comme autre* fois ; le blé , le vin } les denrées , tout est d'une cherté extrême ; ensorte qu'en travaillant même beaucoup , on a bien de la peine à vivre. D'ailleurs nous trouvant sur le retour de l'âge , et n'étant plus en état d'amasser du bien , la prudence ne demande- -t-eUepasdu moins que nous ménagions celui que' nous avons acquis ? Qui peut savoir les malheurs qui peuvent nous arriver a l'avenir? car les temps deviennent tous les jours plus misérables.
^RÉPONSE
Les temps ^sont si mauvais, dites- vous^, qu'ils ne vous permettent pas d'être si charitables ! Et c'est justement pour cela que tous devez multiplier vos libéralités et vos
•Wûf sur l'aumôiol
aumônes ; car enfin , si les temps sont si mauvais pour vous , qui êtes dans l'abondance , combien doivent-ils l'être davantage peur les pauvres 4 qui n'ont de biens ni de possessions que ce qu'ils attendent de vos -charités ? Si vous , qui jouissez de toutes .les commodités de la vie, vous vous ressentez encore du malheur et de la misère du ..temps , que ne sentiront pas le pauvre et l'indigent , qui dans les temps les plus afoondans ont toujours peine à vivre ? Si les riches d'Israël ne trouvent plus rien dans 4eurs greniers ni dans leurs pressoirs, comme jjarle l'Ecriture , dans le temps de la famine, jquelle sera la ressource d'une populace -obscure, qui n'a encore ni pressoir , ni grenier , ni table , ni chaise , ni lit , ni meu~ ble, ni linge, ni argent, ni travail, ni fonds., ni revenu .; en un mot , qui manque de Août , et qui se voit réduite à la dernière £nisère ?
Mais examinons encore un peu de plus près , si vous le voulez bien , pour qui les temps sont si mauvais , et jugez-en vousmêmes par l'examen sérieux et par la comparaison terrible que je vais en faire. J'entre dans vos maisons 9 riches du monde , et je vous vois rouler , avec les saisons , de vos
astral IaumAnB. ^S
-appartemens d'hiver dans vos appartement
yd'été. Tout y éclate , tout y abonde ., toujt
j brille , tout y ç$t 3 pour ainsi dire, un
«printemps perpétuel pour vous : tandis qiie
je vois. ? d un autre côté , le pauvre chea-
xher envain, urçe, i^isérable retraite pour s$
.défendre des injures de l'air , et ne trouver
^enfin, après bien de peines, qu'une chétive
cabane, qu'une maison nue et dépouillée»
Je vois vos buffets gémir , pour ainsi dire^
v et succomber sous le poids de tous ces vasejs
précieux que vous étalez ., et qui ne servent
.souvent qu'à montrer votre vauité : tan-r
•dis que dans la maison du pauvre , je n'a.r
perçois presque pas un misérable vase de
«Jerre pour l'usage nécessaire de sa vie. Je
tous vois à table vous nourrir des viande§
les plus exquises r flatter vo.tr£ goût par lep
liqueurs les plus sensuelles et les vins de
tous Jes pays, nager dans les aises et danj
l'opulence : taudis que, d'un autre part, j'en?
•tends à, votre porte les cris du pauvre qi'.i
dçmande un verre d'eau ou une miette de
pain pour apaiser la faim ou la soif qui le
déyore. Je vois que vous reposez dans d$$
lits doux et mollets , dans des lits plus rip
chenient parés, si j'o$e ainsi parler t> que les
autels ; tandis que je vois le pauvre couché
j6 sur l' 'Attâ'6irft.
sur la dure , étendu sur un peu' de pàXIlfl. , qui peut à peine trouver dans quelques momens de la nuit de quoi se délasser de ses fatigues et se consoler des chagrins et des peines de la journée. Je vous vois j tous surtout femmes et filles du monde, autour d'une toilette , vous parer commexles idoles , affecter mille vaines propretés , vous*- parfumer la tête , répandre sur vos personnes toute sorte -de pompe , de vanité , de richesses : tandis que je vois mille pauvres femmes ou filles, créatures de 'Dieu comme vous , qui , couvertes de haillons ,■ marchent la tête abattue , rougissent et souffrent de leur nudité et de leur misère , ne se nourrissent que xle leurs larmes , et n'osent presque pas se montrer à personne.
Enfin je pénètre jusques dans vos cabinetç, dans vos garde • meubles , je monte à-TOS greniers , je 'descends dans vos caves*,* je jette les yeux partout, et partout je nevbis que richesses , qu'abondance , que prévisions dé meubles , d'argenterie , de linge , d'habits^ de bois, du blé , du vin ; en un mot,-8è toutes sortes de denrées qui peuvent vous rendre la vie douce , heureuse et tranquille^ mais j'ai beau chercher dans la maison dà pauvrç de quoi le nourrir , le chauffer y îè
sur l'aumône. 77
vêtir , de quoi lui faire oublier toutes ses peine? , lui endormir ses chagrins et lui adoucir, ses amertumes. Hélas! il manque de tout , et je ne trouve et ne vois , dans sa triste et petite chaumière , que faim , que nudité , qu'abattement , que tristesse , que larmes, qu'abandon, qu'indigence et que misère. Après cela , mes frères , je vous / demande pour qui les temps sont mauvais ; je vous en laisse les juges. Ah ! qu'il est aisé de décider cette question ! Chers pau- t vres de Jésus-Christ , les temps ne seront donc mauvais que pour vous ! Mais attendez , consolez- vous , prenez patience dans vos maux : à ces temps malheureux pour vous , succéderont des jours éternels de plaisir , de richesses , de consolation et de joie; tandis que ces riches inhumains tomberont du milieu de leur abondance dans la plus cruelle de toutes les misères , et du centre de leurs plaisirs dans un gouffre de tourment et de supplices qui ne finiront jamais* Car après tout , on ne sauroit être heureux et dans cette vie et dans l'autre.
Et ne me dites point ici , qu'étant sur le
retour de l'âge , la prudence demande que
vous -réserviez votre bien pour la fin de vos
jours , et qu'attendu que les temps devien-
80 sur l'aumône.
que ce qu'on ne peut plus emporter ! Serace le temps , demande saint Jérôme , de préparer la semence , quand la faux sera levée P de semer , lorsqu'il faudra moissonner ?
d'aller demander à Dieu la récompense de ses aumônes , quand il n'y en aura aucune de faite encore ? Mais si la mort vous prévient , vous surprend , sans vous donner le temps de régler vos affaires ni de rien assigner aux pauvres , où en êtes-vous ?
Malheureux , où en êtes-vous ? Direz-vous que vos héritiers en auront soin ? mais vos héritiers répondront-ils jamais d'une obli?
gation dont Dieu vous a chargé vous-même en personne ? D'ailleurs , n'est-il pas vraisemblable qu'ils feront tout comme vous , et qu'en héritant de vos biens ils hériteront de votre avarice et de votre mauvais cœur. Mais je veux qu'ils soient plus compatissans et plus charitables \ héla's ! que vous serviront leurs aumônes , quand vous serez damnés pour celles que vous n'aurez pas faites vous-même ?
p. 1 "* "Demande.
Mais prenez garde , mon Père , que la charité ne 'vous aveugle , et ne vous Jfasst
SUR l'aumône. 8ï
grossir les objets. Pour moi 9 je suis persuadé que les misères des pauvres ne sont pas aussi réelles qu'ils les dépeignent / qu'ils sa? vent si bien se contrefaire , que leurs infirmités ne sont bien souvent qù y apparentes ; qu'en un mot > il y a beaucoup moins de pauvres qu'on ne dit , et que leurs nécessités ne sont pas si grandes qu'on les fait, et que par conséquent vous ne devez pas nous tant inquiéter ni tant tourmenter comme vous j r aites pour nous engager a leur faire de graiules aumônes.
Réponse.
Les pauvres nous trompent , dites-vous J ils se font plus misérables qu'ils ne sont ; ils inventent cent mensonges et cent artifices pour faire paroître leurs nécessités plus grandes et pour surprendre plus facilement notre charité. Eh ! n'est-ce pas , reprend ici saint Chrysostôme , ce qui devroit vous couvrir de confusion , qu'il faille que les pauvres, pour attendrir vos cœurs, usent de mille artifices et de mille mensonges , enchérissent sur leurs infirmités naturelles » feignent des maux artificiels qu'ils ne souffrent pas , parce que la vue des maux véritables qu'ils souffrent ne vous touche pas
8i SUR LAUXÔXS.
assez ? Ces mensonges et ces feintes ne sont- Us pas comme autant de chefs d'accusation contre tous", comme autant de preuves de votre dureté , de votre inhumanité à leur égard ? auroient-ils recours à tous ces artifices indignes , si la simple exposition de leur misère étoit capable de vous toucher ?
et les obligeriez- vous ainsi de mentir , si vous vous laissiez un peu plus fléchir par le récit de leurs, véritables misères ? Il y a beaucoup moins de pauvres qu'on ne dit , ajoutez-vous , et leurs nécessités ne sont pas si grandes qu'on les fait. Mais est-ce que vous connoissez les pauvres , vous qu'on ne voit presque jamais prendre aucune part dans les assemblées de charité qui se tien?»
nent pour eux dans votre ville ? vous qui vous imaginez que personne ne souffre > parce que vous ne manquez , que vous ne souffrez de rien , et que vous avez tout en abondance ? vous qui regardez la pauvreté comme une flétrissure , comme un sujet de honte et de mépris ? qui regardez ceux qui sont tombés comme des hommes imprudens plutôt que comme des hommes malheureux ?
qui rougissez de lier commerce avec eux , qui les fuyez , qui les évitez , fut-ce même de vos parens réduits dans : ce triste état ?
sur l'aumône. -83
N'avez-vDUs pas la cruauté de les désavouer ? Est-ce que vous connoissez les pauvres , vous qui ne laissâtes jamais tomber sur eu;t un seul regard d'humanité ? vous, chez qui les pauvres n'entrèrent jamais ? Ah ! les compagnons de vos débauches , des mondains , des joueurs , des libertins , peutr être même les malheureux victimes de vps impudicités y entrent tous les jours ; mais les pauvres dç Jisus-ÇlB;iusT' osèrent-ils jamais se présenter devant vous , et trouvcjrem>iis jamais dans votre maison un accès favorable ?= Gonnoisfijant donc aussi peu les pauvres que vous les connoissez , comment jpouvez-vous, donc assurer qu'il y en a beaucoup moins qu'on rie dit , et que leurs né- -çesskésne sont j)as si grandes qu'on les fait ? Ah! pauvres d£ Jésus-Chrïst , croyez-moi, cachez-vous et demeurez toujours inconnus , si vous avez encore un peu de charité pour lès riches ; retenez jusqu'à vos soupirs , et si la chose étoit possible , cachez-vous , vous «lirois-je , cachez-vous à Dieu même , parce que là seule vue de votre misère le fait entrer en fureur contre ceux qui n'y prennent point de part , et qu'à votre premier gémissement il est prêt à se lever pour venir écraser de sa foudre tous ces riches inhù-
84 ST7R l'aumône.
mains qui se font même une gloire de ne la pas connoitre. Mais puisque tous ne la connoissez pas , et que tous tous imaginez toujours qu'on tous l'exagère et qu'on tous la montre toujours plus grande qu'elle n'est en effet , ah ! il faut que je tous la représente aujourd'hui d'une manière si forte et si touchante , et néanmoins si Traie , que je tous force - d'aTOuer que les misères des pauvres sont innombrables , et qu'à moins que tous ne soyez pires que des tigres , tous deTez en être attendris jusqu'aux larmes et tous hâter de les secourir.
Vous dites donc , Monsieur , que, la misère n'est pas si grande qu'on la fait. Mais quoi dé plus commun cependant érde plus ordrnaire que de voir des 'malheureux de toute espèce qui gémissent et qui souffrent sans que presque personne soit attendri de leur malheur ; tant de pères de famille que la caducité de l'âge met hors d'état de nourrir leurs enfans ; tant de femmes ruinées par la mort d'un mari ou d'un fils qui les faisoit subsister ; tant de pauvres orphelins qui ne peurent encore nous parler que par leurs larmes ; tant de jeunes filles à qui la passion déréglée , toujours plus libérale que la charité chrétienne , tend des pièges d'au-
sur l'aumône. 85
tant plus redoutables , que les dons de la nature se trouvent réunis avec tous les désavantages de la fortune ; tant de pauvres artisans que la perte d'un procès et l'iniquité d'un juge ont réduits au désespoir ; tant de débiteurs infortunés qu'un impitoyable créancier suffoque 9 en leur disant, Rendez ce que vous devez ; tant de malades , en qui l'indigence et la douleur disputent ensemble à qui leur donnera le coup mortel.... encore plus accablés par la pauvreté que par la maladie , qui gémissent sans secours , sans remède , sans consolation ; tant de malheureux chargés de fers , qui ont perdu dans un moment et leur liberté et leurs biens , enfermés dans des cachots où ils respirent l'air le plus mal sain et où ils manquent de tout ; ' enfin , 'tant de mendians de toute espèce , couverts de plaies et d'ulcères , accablés de toutes sortes d'infirmités causées ou pat* l'humidité des lieux sombres et ténébreux où ils se retirent , ou par la mauvaise nourriture qu'ils prennent , ou par les chagrins qui les dévorent. Ah ! mes frères , ne sontce pas là des spectacles bien capables de réveiller toute votre pitié , et de vous faire convenir que la misère des pauvres, quelque grande qu'on vous la représente , n'est qu#
86 sur l'aumône.
trop réelle et véritable ? Et si Ton vous a vu pleurer cent fois au récit de certains malheurs imaginaires que l'esprit humain n'invente et ne met sur la scène et sur le théâtre que pour avoir le plaisir d'exciter votre pitié et vos larmes ; quelle vive impression ne doit pas faire sur des coeurs aussi tendres et aussi compatissans que les vôtres , la simple et naïve exposition que je vous fais des véritables misères des pauvres ?
La misère n'est pas si grande qu'on la fait! Charitable curé , ô vous, tendre, généreux et compatissant pasteur , qui essuyez nuit et jour les larmes des misérables qui se confient en vous , apprenez-nous quelle est la rigueur de la nudité , de la faim et de la soif que tant de vos pauvres parois.siens endurent , et vous toucherez peutêtre le cœur de tant dé riches insensibles.
Dites-nous quelle est la déplorable situation de tant d'honnêtes familles , que de tristes conjonctures ont jetées dans la dernière misère ; que la mort d'un protecteur , que la perte d'un père laborieux , que la retraite frauduleuse d'un débiteur ont entraînées dans une ruine entière. Dites -nous quel est le triste sort de tant de personnes , qui nées quelque chose dans le monde , sont
stTR l'aumône. 8y
tombées malheureusement dans l'indigence , et qui n'osant ni ne pouvant s'attacher à des couvres serviles , . gémissent d'une noblesse qui leur devient de jout en jour plus hu* initiante , et se privent même du nécessaire pour couvrir sous les dehors de la modestie le triste dérangement de leur fortune ; de tant de domestiques et de serviteurs fidèles , qui ayant consacré leur temps, leurs espérances , leur jeunesse , au service d'un maître , et devenus par le poids des années peu propres à la fatigue , se voient tristement abandonnés dé leurs maîtres cruels et ingrats f sans oser crier à l'ingratitude et à l'injustice ; de tant de pauvres honteux , enfin- , qui tiennent leur misère secrète , qui n'osent déclarer leurs besoins , qui versent leurs larmes dans le silence , et qui ne se voient réduits à cet état malheureux que parce qu'ils ont été plus gens de biens que tant d'autres , et qu'ils se sont toujours montrés irrépréhensibles dans leur, conduite.
La misère n'est pas si grande qu'on la fait ; et vous ajoutez même , que s'il y a des pauvres > la charité publique a pourvu à tous leurs besoins , en les renfermant dans les hôpitaux où rien ne leur manque. Eh !
mes frères , parce qu'on a voulu pendant
quilqui temps proscrire la nendichié de wtre ville, a-lxm pour cda fait cesser la misère ? Zélés Directeurs de tons les hôpitaux et de toutes les maisons de charité de Mette ville , qui tous acquittez de vos charitable* fonctions arec tant de douceur, de désintéressement , de lumière , de sagesse et de zèle» , et qui croyez de rendre un grand service au public en renfermant les pauvres, ouvrez , ouvrez vos portes , laissez fondre sur nous ce torrent de misérables qui vous assiègent sans cesse , et souffrez que ces spectacles vivans de maladie et d'indigence reparoissent à nos yeux. Mais faites mieux , mas frères , transportez-vous vous-mêmes dans ces saintes maisons que la charité de vos pères a bâties. Jésus-Christ voulut bien autrefois se vendre en personne au lieu de la sépulture de Lazare ; et à la vue de l'horreur et de la misère de son tombeau , de IVtat triste et infect où son cadavre étoit déjà réduit , il y pleura , dit l'Evangile , il y versa des larmes , et il le ressuscita. Ah ! venu k\\ fere* sans doute autant ; vous pleurere* % et vaut* remire» k vie à mille panvrt*» ilt 'lai&téa > à je ne s*ais combien de malade* ipi'une esptV* de mort triste et lente Mue peu ^ peu et rvduit presque à an
funeste désespoir. Oui, vous serez attendris jusqu'aux larmes , de voir régner dans vos hôpitaux tant de misère , si vous voulez bien vous en rendre les tristes témoins ^ et vous donner un spectacle si digne d une ame chrétienne.
Venez donc , et voyez si la misère n'est •pas aussi grande qu'on la fait : Feni y et vide* Voyez ! et quoi ? cette foule de pauvres de tout sexe et de tout âge , qui inondent ces lugubres demeures de la misère et de la pauvreté ; des vieillards qui n'ont plus la > force de se soutenir ; de jeunes enfans qui ne peuvent pas encore parler ; des orphelins à qui l'on a ravi les restes de leur héritage; des veuves abandonnées pour qui il ne reste ' plus de ressource ; des soldats estropiés, qui sont dans l'impuissance de se soulager ; des hommes pâles, languissans, malades'èt accablés dans leur lit de mille infirmités. Et quels moyens , quels fonds , quelles ressources pour fournir à tant de différens et pressans besoins ? Hélas ! vous le savez > vos hôpitaux manquent de tout , et l'on ne peut voir sans gémir que la plupart de vos pauvres malades sont si peu secourus et si mal servis , qu'ils sont sans linge , sanS meubles , sans habits , sans lit , sans bouillon , sans
SUA L AUUÔXE.
remède» , sans consolation , sans aucun
cours : ces saints établissemens n'ayant ni ne pouvant avoir presque aucune provision de rien. Il est vrai que MM. vos Administrateurs, toujours plus attentifs , plus ardens, plus empressés, plus charitables pour les besoins des pauvres, y font bien ce qu'ils peuvent ; que des mains charitables et officieuses s'occupent continuellement à les prévenir : car il faut 1 avouer , il y en a encore, dans l'un et l'autre sexe , de ces âmes généreuses , de ces cœurs bienfaits, que la grâce et la nature semblent avoir formés à l'envi pour le secours des malheureux ; mais ces personnes seules peuvent -elles soutenir le poids de cette entreprise , et ne succomberondelles pus si vous ne leur tendez la main? 11 est vrai encore que ces pieuses Maisons d'ailleurs ont bien quelque fonds, quelque pension , quelque petit revenu pour le soulagement des pauvres ; mais , Quid hœc inter tantosP quest*cc que cela pour tant de gens, et pour tant do gens qui souffrent tant de lu&ctwûtêft à la fois ? En est-il pour cela moins vrai , que les besoins croissent tous les jour* , et que la dépense passe de beaucoup ^+^Ê* kmumW» qu'on reçoit ? En est -il pour
cela moins vrai, que le nombre des pauvres accable enfin les plus zélées servantes de Jésus-Christ , et que les fonds vont être entièrement épuisés entre les mains de ces zélés et fidèles Administrateurs , par la multitude des besoins , si vos abondantes aumônes n'y suppléent ?
Vous dites que la misère n'est pas aussi grande qu'on la fait ! mais venez , et voyez : Veni , et vide. Venez dans ces horribles cachots , dans ces obscures prisons , et voyez le triste état où sont réduits tant de malheureux prisonniers , également dépouillés des biens de la fortune , et privés de la liberté qui seroit le seul remède à leurs disgrâces : car leur malheur est de ne pouvoir se présenter à vos yeux, et d'être hors d'état de travailler et de gagner leur vie- Semblables , si je puis ici me servir de cette comparaison , aux idoles des païens , qui sont sans mouvement et dans l'impuissance de se secourir ; ces pauvres malheureux ont des mains pour agir , mais elles sont liées et ne peuvent s'occuper ni à la culture de la terre , ni aux fonctions propres de leur Tocation , ni à rien au moyen de quoi ils puissent subsister : Manus habent , et non palpaiunt. Ils ont des pieds pour marcher,
QZ SUR L'AUMÔNE,
mais ces pieds sont chargés de fers , et ils ne peuvent les porter en mille endroits où leurs affaires dérangées demanderoient leur présence et leur assiduité : Pedes habent , et non ambulabunt : Ils ont des yeux pour voir, mais ces yeux aveuglés par l'obscurité d'un cachot , ne sauroient percer au travers des murs pour reconnoître les pièges qu'on leur tend , ni pour découvrir les injustices qu'on leur fait : Oculos habent, et non videbunt. Ils ont une bouche pour parler , mais à qui se faire entendre du fond de ces tristes demeures où ils sont enfermés ? Une parole pour sortir dehors paie le passage , et leur est vendue au prix de l'argent. Là réponse ne leur revient qu'aux mêmes conditions , et ils ne sauroient rien demander par l'organe d'autrui , qui ne leur coûte plus que ce qu'ils pourroient obtenir : Os habent , et non loquentur. En un mot, ils ont des oreilles pour entendre , mais ces oreilles sont fermées aux accusations qu'on forme contre eux , et souvent même aux témoins qu'on suppose pour les perdre : filtres habent , et non audient. .Encore , s'ils étoient insensibles, comme ces idoles, ils ne seroient point à plaindre ; mais , hélas ! créatures raisonnables comme nous , ils souffrent , dans ees
sua l'aumône. g3
lieux [d'horreur tout ce qu'on peut souffrir , le mauvais air , l'humidité , l'infection du lieu , le défaut de nourriture , les in* commodités de la vie , la captivité , la tristesse , la langueur , le désespoir qui les fait souvent soupirer après la mort à la vue de tant de misères. Et quels secours , mes frères , dans une si terrible extrémité ? je n'ose presque pas vous le dire : pour lit , un peu de paille ; pour nourriture , à peine un peu de pain ; l'eau même leur est vendue.
Le linge , s'ils en ont , car plusieurs en manquent , usé sur leur corps , tombe en lambeaux ; presque aucun , en un mot , de ces infortunés , qui ait de quoi se couvrir et de quoi reposer sa tête appesantie par mille chagrins qui le consument. Après quoi } venez nous dire froidement que la misère n'est pas si grande qu'on la fait. Eh quoi ! tant de tristes images d'une misère si réelle et si véritable, n'exciteront - elles pas toute la compassion de votre cœur , et ne vous engageront -elles pas à changer également et de langage et de conduite à l'égard de tant de misérables?
La misère n'est pas si grande qu'on la fait ! Mais venez, et voyez : Feni 9 et vide*. Venez 4ans les sombres maisons de peut-être plus
tj4 s™ l'àum&hk.
de deux cents pauvres artisans de votre ville , qui ne vous ont jamais vu chez eux , et tjui rougissent de vous aller découvrir leur pitoyable état; venez, dis-jc, et» puisque vous rie vous en rapportez pas à moi , et que vous croyez que j'ajoute toujours à leur misère , prenez vous-même la peine de voir tout ce qui se passe de triste et d'affligeant dans ces maisons d'indigence , de deuil et de larmes : elles vous parleront beaucoup plus efficacement que rie pourroient faire tous les prédicateurs les plus pathétiques. Oui, je suis persuadé que je ferois plus pour eux , si je pouvois vous persuader de leur rendre une visite , que si je vous faisois cent, discours en leur faveur. Venez donc , encore une fois , et voyez. Hélas J que verrezf-vous dans toutes ces tristes et lugubres demeures ? Ah ! des spectacles bien capables de réveiller votre charité , et de vous y faire répandre les^ plus abondantes largesses. Qu'y verrez-vous ? Eh ! que pouvez-vous y voir autre chose que inisère , que nudité , que faim , que soif , qu'incommodités , que langueurs , que maladies , que dépouillement général de tout , sans que personne se mette en peine de les consoler et de les assister dans leur malheur. Qu'y en*
sur l'aumône. ()'5
tendrez- vous ? d un côté , les plaintes , les murmures et le désespoir d un pauvre homme qui ne peut plus vivre de son travail , ou parce qu'il n'a point de journées , ou parce qu'il est trop avancé dans 1 âge et hors d'état de travailler ; de l'autre , les gémissemens et les cris lamentables de tant de pauvres enfans qui environnent une mère désolée , et qui n'étant point encore en état de gagner leur vie , leur demandent un morceau de pain pour leur subsistance. Mais, hélas , inère infortunée , quavez-vous à répondre à tous ces chers enfans affamés ? Ah ! vos tristes regards , votre silence , vos larmes , vos sanglots , l'extrême misère où vous êtes réduite nous le font assez comprendre.
La misère n'est pas si grande qu'on la fait. Mais de grâce , au sortir de cette instruction , venez , et voyez : Veni , et vide. Venez avec moi , parcourons toute votre ville , visitons-en tous les différens quartiers , pénétrons dans toutes vos rues, arrêtonsnous au milieu de vos places , aux portes de vos églises , transportons - nous encore si vous voulez sur vos chemins et jusques dans vos campagnes ; que verrons - nous ?
hélas ! partout et presque à chaque pas nous ne verrons que çles spectacles dignes de
g6 SSH LÀUMÔHl.
compassion et de larmes , de pauvres mal* heureux , de pauvres mendians desséchés , cassés , usés de vieillesse , accablés du poids du jour , et à qui il ne reste de leurs membres- que l'usage libre de la langue pour implorer notre assistance. Que verrons-nous ?
des misérables et des infortunés, qui, à la fleur de leur âge , portent déjà la mort dans leur sein , qui n'ont pour toute nourriture , qu'un peu de pain trempé dans leurs larmes, qui n ont pour toute retraite durant la nuit que les lieux les plus ténébreux et les plus mal sains , qui couchent durement sur un peu de paille , et ne savent où reposer leur tête accablée , qui n ont pour se garantir des injures des saisons , qu'un reste de vêtement usé qui laisse entrevoir de toute part une chair brûlée des ardeurs du soleil , ou ensanglantée des rigueurs du froid , qui sont , en un mot , destitués de tout soulagement et de tout secours. Voyez-les dans ce triste état , tout couverts d'ulcères et char* gés de plaies ; voyez leurs visages pales , livides et défaits , leurs corps languissans et décharnés : leur vue , leur approche , leur îule vue effraie. O ciel ! quelle terrible Ltrémité , et quelle affreuse misère ! et Hnment se peut-il faire que des chrétiens
sur l'aumône. 97
n'en soient pas attendris jusqu'aux larmes ?
Mais si malgré tout cela vous n'êtes pas touchés et émus de compassion à la vue de tant de tristes images de leur misère , écoutez , mes frères , écoutez leurs plaintes , leurs gé* missemens , leurs cris lamentables , et peutêtre même leur désespoir. Ah ! cœurs insensibles, cœurs barbares, pourrez- vous entendre les pitoyables accens que tant de bouches affamées poussent vers vous , sans pleurer sur leur malheur, et sans vous porter enfin à les secourir de tout votre pou»
voir ?
O vous , riches du monde , s'écrient tous ces malheureux , vous tous qui vivez dans l'abondance , ayez compassion de nous.
Au nom du Créateur , qui nous a formés de ses mains , de l'adorable Jésus , qui nous a tous rachetés de son sang, soyez sensibles à nos misères ; et tandis que ce grand Dieu vous conserve et les biens et la santé et la vie , ah ! ne nous laissez"~pas nous-mêmes misérablement périr de faim. L'entendezvous , mes frères , l'entendez-vous ce touchant et attendrissant langage Pet les cris pitoyables de tant d'infortunés pourront-ils percer jusqu'à vous , sans émouvoir vos cœurs ?
Ah ! si vous saviez , ou plutôt si vous
g# SUR LAUMÔNE.
vouliez savoir tpxi sont ceux qui vous demandent ainsi de leur faire une grâce : Si; scires quis est qui dicit tibi , Da rnihi ; si vous saviez , ou si vous vouliez savoir qui sont ceux qui ont besoin de votre secours , qui attendent de vous quelque soulagement et qui vous demandent une légère assistance :
Si scires quis est qui tibi petit ; ah ! je suis assuré que vous leur demanderiez vousmême la grâce de vouloir bien la recevoir.
Je sais que l'amour-propre vous dit que ce sont des importuns qu'il faut renvoyer durement ; que l'avarice vous dit que ce sont des misérables qui ne souffrent que ce qu'ils ont mérité ; qu'un zèle indiscret vous dit que ce sont des libertins qu'il faudroit enfermer; et que l'expérience vous apprend enfin que ce sont des ingrats qu'il faut abandonner.
]\$ais la nature, dont vous ne sauriez étouffer les sentimens et les cris , ne vous apprend elle pas aussi que ce sont des hommes comme vpus , semblables à vous, paîtris de la même poussière et doués de la même raison que vous , et qu'à moins de renoncer à tout sentiment d'humanité , vous devez vous empresser à les soulager ? Mais la religion ne vous apprend-elle pas que ce sont des chrétiens comme vous, qui ont dans le Ciel le
sur l'aumône. gg
même Père que vous , qui ont été rachetés par le même Sauveur que 'vous , qui vivent sous les mêmes règles et prétendent au même héritage que vous , et qu'il faut en quelque façon que vous cessiez d'êtFe chré* tievks vous - mêmes , si vous vous obstinez plus long-temps à ne les pas secourir ? Mais la grâce ne vous apprend- elle pas que ce sont vos frères en Jésus-Christ, et que forro^nt dans l'Eglise un même corps avec eux , v °us êtes tous membres les uns des autres, Or un frère refusa-t-il jamais d'assister son frère; et si l'on voit quelquefois de pareilles . horreurs , où a-t-on jamais vu que dans un m ^iUe corps , des membres refusassent à d'aubes membres l'assistance qu'ils peuvent lui d °nner , sans crier au prodige et au monstre ? ^ï*is la foi , qui doit être votre seule règle , ne vous apprend-elle pas enfin que c'est ''^xjs-Christ lui-même qui vous demande a Uniône dans la personne de tous ces misé-i ra «les ; que c'est Jésus-Christ lui-même > *!*** , tout couvert de haillons , vous tend la -^^An et vous demande du secours ; qui vous e demande en pleurant , qui vous le de- ^^nde en reconnoissance de ce qu'il s'est a ** pauvre et de ce qu'il a souffert pour Y( *Us ; qui vous le demande pour le rachat
XÛO SUa L AUMÔNE.
de vos propres péchés ; qui vous le demande en échange de son royaume ; qui vous le demande enfin en vous promettant de conserver votre don pour le représenter au jour de son jugement et vous le rendre au centuple ? Voilà ce que votre foi vous apprend expressément , ce que Jésus - Christ luimême vous a dit, dans les termes peut-étA les plus clairs qui soient dans l'Evangile :. Ce que vous ferez au moindre de ces pauvres , vous me le ferez à moi-même : Quantdmfecistisuniex his Jratribus meis minimis, rrùhi fecistis. (i)
Ah ! mes frères , vous dit saint Chrysostôme , que ne feriez-vous pas si vous pouviez démêler Jésus-Christ dans cette troupe de pauvres qui implorent votre charité ; si vous saviez qu'il y est déguisé , et si vous étiez assez heureux pour le reconnoitre ?
Quelque peu charitable que vous soyez d'ailleurs , quel effort ne feriez-vous pas pour gagner par vos aumônes celui dont dépend votre sort pour l'éternité ? Vous n'oseriez alors refuser personne ; vous donneriez même plus que vous ne pourriez ; vous auriez peur que celui qui retourneroit les mains vides ou que vous renverriez mécontent 9
(3) Matth. xxv. 40.
SUR L'AUMONE. IOl
ne fut le Sauveur lui-même. À quoi pensez* tous donc , continue ce Père , de n'écouter pas les plaintes des pauvres , et de ne vous rendre pas sensibles à leurs misères , assurés que vous êtes par la foi , qu'il n'en est pas un seul en qui il ne réside en personne ? . ^ Oui , encore une fois , ajoute le docte >Salvien, c'est Jésus-Christ lui-même qui réside dans la personne des pauvres , et qui souffre dans eux , qui implore votre assistance : Solus tantummodb Christus, qui in omnium pauperum unwersitate mendicet. C'est lui ; (ah ! mes frères , ouvrez les yeux de la foi, etreconnoi$sez-le); c'est lui qui , du milieu de cette troupe affligée , vous crie et vous dit : O chrétiens , mes chers enfans , que n'ai -je pas fait pour vous ? ne ferez -vous donc rien pour votre Sauveur et votre Dieu?
Pour vous retirer de la mort , je n'ai épargné ni mes biens , ni mon honneur , ni mon sang 9 ni ma vie. Ah ! je n'ai garde d'exiger de vous autant que vous avez reçu de moi :
Non tantum postulo quanûim dedi. Je vous ai donné tout mon sang ,' et je ne vous demande qu'un verre d'eau froide : Sanguinent dedi y aquam jlagilo. Je vous ai revêtus de ma grâce , je vous promets même de vous revêtir un jour de toute ma gloire : et je ne vous 3. 5
t02 SUR L AUMÔNE.
demande qu'un vêtement usé , que le plus mauvais de vos habits , pour être couvert avec moins d'indécence et me garantir du froid que j'endure. Je vous ai établis les héritiers de mon royaume , les compagnons de mes Anges ; tous les Cieux vous doivent être ouverts un jour , et faire votre éternelle demeure : ah ! de grâce , recevez - moi parmi vos enfans , ou traitez-moi du moins comme un de vos domestiques et de vos esclaves , du moins comme tant de vils animaux dont vous faites souvent l'objet de toute votre attention et de votre folle tendresse. Je vous ai délivrés de l'enfer auquel vous étiez condamnés : et je vous demande que si vous ne pouvez me faire sortir de la prison où je suis , vous m'y. rendiez au moins quelque visite , pour adoucir mes chaînes et me consoler dans mon affliction et dans ma misère.
Je vous ai ressuscites mille fois , lorsque vous étiez dans un état de mort : je ne vous demande pas la même grâce , mais seulement que vous me veniez voir , que vous me veniez offrir quelque secours quand je suis malade. Enfin je ne regrette pas ce que je vous ai donné , ni ce que j'ai fait pour vous ; mais je vous en demande au moins une partie , afin que vous ayez le mérite d'avoir
SUR LAUMÔlfB. Io3
fait quelque chose pour moi : Non tantùm postulo quantum dedi. Le Fils de Dieu, mes frères , peut-il vous parler avec plus de douceur et de bonté ? peut - il user de termes plus tendres et plus pressans , pour fléchir vos cœurs en faveur des pauvres ? et ne fautil pas que vous soyez plus dups que le marbre et le rocher, si vous n'en êtes attendris jusqu'aux larmes ? ,
Mais laissons , mes frères , laissons le pauvre souffrir dans son corps ; laissons-le périr , si vous voulez , puisque sa misère corporelle ne vous touche pas, et que vous vous imaginez toujours qu'on l'exagère. Mais , malheureux que nous sommes ! laisserons* nous périr son ame , cette ame pour laquelle Jésus-Christ est mort , qu'il a rachetée, non avec des richesses corruptibles , mais au prix de tout son sang ? La laisserez-vous éternellement périr , par le défaut de quelque aumône et de quelque secoure P* Car c'est ici , riches du monde , votre' grahd^rime ; comprenez - le bien , et vous avouerez quef les misères spirituelles des pauvres sont bien 1 plus ' grandes encore que toutes celles qui* peuvent affliger leurs corps , et que vous nW êtes que plus coupables vous-mêmes de n'en!
arrêter pas le cours , ce qu'il vous séroit aisé de ■
I04 5U * LA.UMÔNX.
Caire par quelque légère aumône. Oui, mes frères , le pauvre se trouvant abandonné de toute la nature , blasphème contre toute la nature ; et voyant que tout abonde , que tout brille dans la maison du riche , et que tout manque dans la sienne , il s'en prend à l'Auteur de son être , il doute de sa puissance , il murmure contre sa sagesse , il blasphème contre sa justice , il parle mal de sa bonté ; il perd la patience , il perd presque la foi et la charité. Il se voit malheureux , et il sait que vous êtes dans l'abondance :
quelle apparence de lui faire comprendre que Dieu est son père aussi bien que le vôtre P Comment pourroit-il en effet .aimer des inhumains , et retenir sa colère contre le spectacle de vos magnificences et le bruit de vos folles dépenses et de vos plaisirs ?
Le. pauvre se perd donc, mes frères, et se damn$, en, vous maudissant , en vous haïs- Sjint : xpcps-j^jest vous qui, par vos duretés , le ré<}uu£p à ce désespoir ; c'est vous qui le perdez et qui le damnez , en le forçant dç vous haïr et de vous maudire. Ah! mes frères, combien ne périt- il pas de pauvres tous les jours et en toutes manières ? Et ne peut-on pas dire, riches durs et sans compassion , ( que c est vous , en quelque sorte r
SUR L AUMÔNE. Iû5
qui , par le refus jde l'aumône , les immolez tous au démon : Quos non pavisti , occidisti. Oui , ce mari et cette femme , dont la pauvreté nourrit la discorde , qui n'ayant pas de pain à se donner mutuellement , se don* nent l'un à l'autre mille malédictions , et se damnent enfin misérablement , c'est vous gui les avez conduits à leur perte éternelle : Occidisti. Cette mère infortunée , qui appelle enfin au secours de ses enfans abandonnés ce malheureux riche qui a offert souvent d'en être le père et le protecteur , pourvu qu'elle voulût elle-même se livrer à sa passion , c'est vous qui l'avez poussée à cette extrémité : Occidisti. Cette fille , qui , pressée par la nécessité, ouvre enfin les portes de sa maison à ce corrupteur qui la poursuit* depuis si long-temps , c'est vous qui l'avez livrée , qui l'avez perdue : Occidisti. Cet ouvrier , que le défaut de secours a retiré du travail , et dont l'oisiveté , jointe à l'affreuse indigence , a fait un scélérat et un voleur , c'est vous qui l'avez précipité dans ces malheurs : Occidisti.... Quelle irreligion , vous écriez-vous quelquefois , quelle impiété , quel libertinage parmi les pauvres !
Mais ne vous en prenez qu'à vous-mêmes mes frères ; car d'où naît singulièrement
10Ô SUR l'aUMÔKB*
cette irreligion , et d'où viennent , parmi les pauvres, tant de désordres qui font frémir, si ce n'est du défaut des aumônes et de la stérilité de vos secours ?
Dites-nous-le , dignes Pasteurs de cette ville , et vous zélés Ministres qui portez avec eux le faix de leurs paroisses , dites* nous-le y si la douleur vous permet ici de parler : que vient -on vous rapporter tous les jours? que voyez -vous de vos yeux?
qu'êtes- vous obligés de souffrir, parce que l'on ne vous met pas entre les mains des secours suffisans ? Le pauvre veut-il se laisser instruire , veut-il se laisser consoler, veutol que vous preniez soin de son ame , quand vous ne lui portez pas de quoi soulager son * corps ? Le pauvre veut-il mettre ses enfans entre vos mains , pour les former dans la piété et les éloigner du vice , quand vous n'êtes pas en état de le décharger d'une partie de la nourriture et de l'entretien de sa famille ? Le pauvre veut - il écouter les remontrances que vous lui faites , les avis de salut que vous lui donnez pour lui-même , quand vous allez à lui sans une aumône dans la main? Non , non ; en vain vous lui répéteriez cent fois qu'il faut prendre patience , qu'il faut retourner entre les bras du Père
SUR LàUMÔNB. IO7
céleste , qu'il faut être soumis et résigné à ses ordres, qu'il faut se reposer sur les soins de sa Providence , qu'il faut se confesser, se corriger , se convertir : tant que le pauvre est dans un besoin extrême de toutes choses , ce langage lui paroît dur : Duras est hic sermoj (i) et quelque zélés que vous puissiez être , sans aumône , il ne vous sera presque jamais possible de réduire ces cœurs indociles. Ah ! sans aumône , encore «ne fois., vous le savez mieux que moi , les pauvres vous regarderont toujours comme des consolateurs fatigans , comme .des diseurs de paroles , et peqt-étre yovis renverront -dis comme des ministres odieux : au lieu qu'avec l'aumône vous auriez le cœur du pauvre dans vos mains , vous le tourneriez à tout bien , vous l'engageriez à bénir le Père commun de tous les hommes , et vous le mettriez comme infailliblement dansla voie du royaume des cieux ; tandis que d'une autre part les riches s'en ouvriroient également l'entrée par les aumônes qu'ils vous auroient confiées. Mais je m'aperçois , mes frères, que j'entre, sans y penser, dans les précieux et inestimables avantages que l'aumône nous procure : voyez donc , mon
(1) foan, vi. 6 1»
io8 SUR l'aumône.
cher auditeur , si vous ayez quelque chose de particulier à me demander sur ce sujet,
v io. me Demande.
Mon Père , je me trouve accablé de toutes vos raisons et de toutes dos réponses , et je n'ai garde de vous apporter de nouveaux prétextes pour ne pas faire V aumône ; je me sens , au contraire > très -porté à la faire abondamment. Je voudrois seulement , pour me fortifier toujours plus dans mon dessein et dans les heureuses dispositions ou je suis , que vous eussiez la charité, de m'en découvrir en peu de mots tous les avantages.... Car je vous avoue que l'intérêt a un grand pouvoir sur mon esprit y et que comme T intérêt temporel m'empêchoit de faire V aumône > un intérêt spirituel aussi , si vous me le proposez comme il faut , sera capable de m'en faire faire toujours de plus abondantes.
Réponse.
Si je ne craignois d'allumer votre cupidité pour les biens temporels , en voulant échauffer votre charité pour les pauvres , que n'aurois-je pas à vous dire des recompenses et des avantages temporels qui sont
attachés r à l'aumône chrétienne ? Je vous dirois , et j'aurois les Livres saints pour garans , qu'en donnant aux indigens , vous prêtez à Dieu à usure ; qu'à proportion que vous sèmerez dans le sein des pauvres , vous recueillerez dans vos champs ; qu'en leur donnant aujourd'hui votre superflu , vous ferez passer vos richesses , après les avoir considérablement accrues , à vos derniers neveux ; qu'en soutenant les œuvres de miséricorde , vous affermissez les fondemens de votre maison ; qu'en soulageant tous les misérables , vous vous faites de tous les misérables des protecteurs qui attireront sur vous toutes les bénédictions les plus étendues. Ouvrez , ouvrez les Ecritures , et vous verre* que le Seigneur , en conséquence de vos aumônes , vous promet d'abord la bénédiction , la conservation et l'augmentation même de tous vos biens temporels. Donnez au Très-haut , dit le Sage , et puisqu'il a assez de bonté pour vouloir bien recevoir vos largesses , ne doutez pas aussi qu'il ne soit assez puissant pour vous dédommager avec usure des frais de votre libéralité. Répandez vos biens' à pleines mains dans le sein des pauvres , dit l'Evangile , et vous recevrez abondamment ; vôu$
HO SUR >L A.UMÔHE.
recevrez beaucoup plus que vous n aurez donné ; Dieu même , qui ne se laisse point vaincre en libéralité , vous rendra jusqu'au centuple»
C'est-à-dire , mes frères , que les biens que la charité distribue , sont de ces pains de bénédiction qui portent avec eux un caractère d abondance ; que c'est cette petite mesure d'huile de la veuve de Sarepta , dont parle le Prophète , qui coule toujours , et qui ne tarit point ; que c'est ce rafraîchissement passager que David donne à un esclave dans sa défaillance , et qui lui fait retrouver à lui et à son armée le butin que les Amalécites lui avoient enlevé ; que c'est ce levain fécond , dont parle l'Apôtre , qui mis dans la farine , augmente toute la pâte \ que c'est* ce verre d'eau dont nous parle l'Evangile, qui, donné au nom de Jésus- Christ, arrose nos champs et les rend fertiles ; que c'est enfin cette divine semence qui fructifie prodigieusement , et qui rapporte jusqu'au centuple à son maître.
Ah ! ne croyez donc pas , mes frères , que ce soit perdre votre bien . que d'en distribuer une portion aux pauvres , et que ce soit vous apauvrir que de faire beaucoup d'aumônes.
Avez-vous jamais remarqué , vous dit saint
SUR LAÛMÔNB. iYf
Chrysostôme , que l'aumône ait jeté quelqu'un dans le besoin , et qu'on soit tombé dans l'indigence à force de vouloir soulager les besoins de ses frères ? Non , mes frères; c'est le jeu, c'est la débauche, c'est l'ambition , la vanité , le luxe qui ruinèrent tour jours les maisons les plus opulentes. Mais l'aumône n'apauvrit jamais personne ; et voilà ce qui faisoit dire avec tant de confiance à saint Jean , patriarche d'Alexandrie , surnommé l'Aumônier , que quand tous les hommes du monde seroient réduits à la mendicité ■ , et qu'ils viendroient tous à Alexandrie pour y recevoir du secours, ils ne pourroient jamais épuiser ses trésors et ses richesses : Etsi totus orbis veniret Àlexandriam , non arctaret liberalitatem et opes.
Je riè crains qu'une chose , disoit encore à ce sujet un saint Empereur, à son exemple:
c'est cjue mes aumôniers ne s'acquittent pas exactéjnent de leur charge à l'égard des pauvres , parce que dans ce cas-là je suis persuadé que mon empire seroit bientôt sapé par les fbndemens , et que je me trouverais moi - même sans finance et sans ressource : Nihil deeriïfisco nostro y modo pauperes eleemosjrnam accipiant.
Ne croyez donc pas, encore une fois, que
112 SUR LAUMÔHB.
l'aumône diminue votre bien , et que ce soit le perdre que de le donner aux pauvres :
non , c'est le conserver , c'est l'augmenter , c'est amasser et accumuler des trésors , c'est le donner à usure entre les mains de Jésus- Christ même. Nous vivons dans un temps, dites-vous, où l'on ne trouve de sûreté nulle part , on ne sait presque où placer son argent -, tous les fonds dépérissent ; et moi je vous dis : Placez , placez votre argent dans la maison du pauvre ; c'est là que l'injustice et la cupidité ne pourront vous le ravir , et qu'il vous portera l'intérêt le plus abondant. Chose étrange ! s'écrie le même Saint, nous trouvons toujours de quoi prêter aux gommes , quand nous espérons d'en tirer quelque intérêt temporel , et nous n'avons jamais rien à prêter à Jésus-Christ , quoiqu'il nous promette de nous le rendre au centuple. Vous vous plaignez quelquefois , mes frères , et aujourd'hui plus que jamais, que tout vous est contraire ; que la stérilité désole vos campagnes , que vos maisons tombent en décadence , que votre commerce ne va plus , que vos misères croissent à mesure que vous prenez plus de soin de les diminuer. Mais ne vous en prenez qu'à vousêmes, puisque c'est vous qui êtes la source
SUR L AUMÔNE. Il3
de toutes vos disgrâces et de tous vos malheurs. C'est votre insensibilité pour toutes les œuvres de charité ; c'est votre dureté , votre mépris , votre cruauté pour les pauvres , qui vous attirent toutes ces calamités : car ces malheureux, ne pouvant souffrir tant d'indignes traitemens de votre part , vous maudissent dans l'amertume de leur ame, et Dieu a égard aux malédictions et aux imprécations qu'ils vous donnent. Ils commettent un grand péché , il est vrai ; mais Dieu se sert de leur misère et de leur péché pour vous punir : Maledicentis tïbi in amaritudine animée , exaudietur deprecatio illius* (i)
Ah ! mes frères , voulez-vous donc apporter un prompt remède à tous vos malheurs?
voulez-vous voir fleurir vos maisons -, rendre votre commerce heureux , faire fructifier vos peines et vos travaux, et répandre dans toutes vos campagnes une abondante fécondité ? voulez -vous, en un mot , que tout vous réussisse et que tout vous prospère ? apaisez , apaisez les plaintes et les cris de tant de malheureux , par vos libéralités et vos largesses ; associez - vous les pauvres, faites - vous leurs amis ; intéressez - les en
(i) Eccli. iv. 6.
quelque chose à vos biens , à vos affaires , à votre fortune , à votre prospérité : Facite vobis amicos de mammona iniquitatis ; (i) et dès lors Dieu bénira vos travaux, il secondera vos projets , il multipliera vos revenus , il conservera vos moissons , il augmentera vos récoltes, il favorisera toutes vos entreprises ; partout , en un mot , vous trouverez le Tout-puissant prêt à vous secourir : car enfin il l'a promis , il y a engagé plusieurs fois sa parole , et il faut nécessairement que la parole d'un Dieu s'accomplisse.
Voilà , mes frères ,. le premier fruit qu'on recueille de l'aumône: C'est le bien temporel qu'elle conserve , qu'elle augmente , qu'elle accumule, ainsi qu'il est aisé de s'en convaincre par quantités de témoignages de l'Ecriture , et par l'expérience qu'on en fait tous les jours» Mais ce n'est point par-là que je veux vous engagera faire l'aumône. Il faut, dans une assemblée chrétienne et dans un Ministère chrétien , parler aussi en chrétien : quand il s'agit du royaume des cieux , on doit oublier toutes les récompenses de la terre : et dès qu'il est question des biens de lame, peut-on compter pour quelque chose tous lès biens du corps ? Or voici , mes
(i) Luc. xvx. 9.
frères , d'autres avantages de l'aumône bien plus considérables et auxquels tous devez être bien plus sensibles , c'est que l'aumône chrétienne efface et expie le péché ; qu'elle nous fait encore persévérer dans la justice; qu'elle nous obtient enfin l'inestimable grâce d'une bonne mort, et qu'elle nous rend dignes de l'immortalité bienheureuse. Est-il rien au monde , mes frères , à quoi des chrétiens doivent être plus sensibles et dont ils doivent faire plus de cas , et ne faut-il pas après cela qu'ils aient renoncé à leur unique et véritable bonheur , si leurs entrailles ne s'ouvrent aux misères des pauvres ?
n. ne Demande.
Il faut convenir qu'en nous proposant de si touchans intérêts , vous nous prenez tien par notre foible. Quoi! plus je donnerai de mon bien aux pauvres , et plus j'en recevrai? A mesure que je deviendrai plus gêné" reux a V égard des pauvres , le bon Dieu sera plus libéral à mon égard? 01 si cela est , comme U ri est pas permis d'en douter, après la parole expresse de Jésus-Christ , et l'expérience que tant de bons chrétiens en font tous les jours , /vous pouvez venir demain
-II 6 SUR l'aumône.
avec confiance , et je vous réponds que vous aurez lieu d'être content de mes libéralités. Mais ce qui me flatte davantage , et ce qui augmente le désir que foi de vous donner , ce sont ces autres avantages spirituels que vous me promettez encore , de pouvoir par»
la effacer et réparer tous nos péchés , nous procurer la grâce d'une véritable conversion, persévérer dans la justice , et mériter enfin défaire une sainte mort. En vérité tout cela est si beau , si aimable , si consolant , si pressant, que je ne puis le croire aveuglément sur votre parole , et je vous avoue que si vous parveniez a me le prouver solidement , je ne serois plus maître de mon bien , et que je le donnerois peut-être tout aux pauvres.
Mais je doute fort que vous en veniez a bout; car je ne vois pas que V aumône puisse jamais produire de si prodigieux effets.
Réponse.
Rien de plus surprenant, mes frères, que ûe voir les termes avec lesquels l'Ecriture s'exprime , quand elle parle du pouvoir de l'aumône et de sa vertu pour effacer le £éché. Non , jamais elle n'a rien dit de plus fort et de plus décisif touchant l'efficacité de
SUE L AUMÔNE. Iiy
nos Sacremens , que ce que nous lisons au Chapitre onzième de saint Luc , en faveur de l'aumône : Date eleemosynam , et ecce omnia manda sunt vobis ; (i) Donnez l'aumône, et voilà que tous vos péchés sans exception vous sont remis ; faites l'aumône , et dès lors il n'y aura rien en vous que de pur et de saint aux yeux de Dieu. Et de même que l'eau , dit le Sage , éteint le feu le plus ardent, ainsi l'aumône éteint la colère de Dieu la plus enflammée , et efface les péchés les plus énormes : Ignem ardentem exstinguit aqua , et eleemosyna resistit peccatis. (2) Conclure de là quel'aumône autorise la liberté d'offenser Dieu , et que c'est obtenir l'impunité de ses crimes que de soulager les pauvres , c'est la conclusion, la maligne conséquence que tireroit volontiers un mondain , un libertin , un impie. Quand nous disons que l'aumône efface le péché , ce n'est pas que nous croyons quelle les efface par ellemême ; ce seroit une erreur de le penser , de le dire , de le croire. Mais comme l'ex- . plique saint Augustin , et tous les interprètes après lui , c'est parce qu'elle dispose Dieu à écouter nos prières , et à nous regarder d'un œil favorable ; qu elle nous fait trouver
(1) Luc. xi. 4*« CO Eccli. ni. 33.
n8 sue i/aitmôhe.
grâce devant lui , comme le disort l'Ange an saint homme Tobie : Facit invenire misericordiam ; (i) et qu'elle nous attire enfin comme infailliblement les lumières et les secours nécessaires pour nous repentir de nos péchés , et pour opérer une solide conversion. L'aumône ne nous acquiert donc pas le droit de commettre le péché , mais elle nous mérite la grâce de nous repentir de ceux que nous ayons commis. Et quels exemples frappans et en même temps bien consolans n'en ayons -nous pas dans toute l'Ecriture ? Zachée donne la moitié de son bien aux pauvres : Zachée , ce chef des Publicains, cet homme intéressé et même' injuste , devient , en un moment , un homme équitable et un saint ; Jésus-Christ même lui déclare que le salut est entré dans sa maison. Corneille joint à ses prières les plus abondantes aumônes : Corneille est éclairé du flambeau de la foi ; Dieu même lui envoie saint Pierre pour l'instruire et le convertir. Tobie , sensible à la misère des pauvres , les soulage à proportion de son bien : Tobie , par ses aumônes , attire sur et sur sa famille les plus abondantes ; c'est l'Ange de Dieu qui l'en assure, l) Toà. xii. 9.
SUR L AUMÔNE. Iiy
TMais sans aller chercher tous ces exemples «Uns les Livres maints , combien de pécheurs ne se trouvent-ils pas tous les jours heureusement convertis , sans qu'ils sachent peut* être que c'est à leurs seules aumônes qu'Us doivent la grâce de leur pénitence et de leur conversion ? Oui , mes frères y tous les jours nous voyons de grands pécheurs changer tout-à-coup et devenir des saints ; des libertins de plusieurs années , rompre leurs habitudes criminelles et embrasser la pénitence ; des , hérétiques , renoncer à leurs erreurs , s'attacher à Dieu , et devenir des «nfans soumis de l'Eglise ; et vous en. êtes «tonnés :' pour moi je n'en suis point sur- "pris 9 si je puis découvrir qu'ils ont été charitables envers les pauvres , parce que c'est par de semblables hosties , dit saint Paul, qu'on se rend toujours Dieu favorable : TalU bus erUm hostiis promeretur Deus ; ( i ) que c estlà l'accomplissement de la parole de Jésus** Christ, comme le remarque saint Ambroise, et la vertu comme infaillible que ce divin Sauveur a attachée à l'aumône chrétienne.
Et voilà , mes frères, pourquoi j'ai toujours tout espéré d'un pécheur qui aime les pau-
(i) Hebr. xui. 16.
120 SUE LAITMÔNE.
vres , comme aussi j'ai toujours craint pour un juste qui ne les aime pas.
Quel est l'homme , en effet , qui ne se trouve redevable envers la Justice divine , et qui osât espérer d'être juste au tribunal du Tout-puissant , s'il vouloit entrer en jugement avec nous , et peser nos œuvres au poids du sanctuaire ? Or, vous n'êtes pas toujours en état de satisfaire , par une rigoureuse pénitence , à cette Justice ; vous ne pouvez pas toujours , comme vous le dites , ou peut-être comme vous vous en flattez , expier vos offenses par de longues prières r par des jeûnes multipliés, par de sanglantes macérations. Eh bien ! il faut du moins, dit Daniel au roi Nabuchodonosor , que vous les rachetiez par des œuvres de miséricorde , que vous distribuiez des aumônes , nonseulement selon l'étendue de vos moyens , mais encore selon l'étendue , selon la malignité et la multitude de vos offenses...» Faites l'aumône , ajoute le Fils de Dieu , et toutes vos iniquités seront effacées. La voix du pauvre suppléera à la foiblesse ou à la stérilité de vos larmes.
Mais pour satisfaire à Dieu sur les péchés de la vie passée , l'aumône n'est pas seulement le plus efficace , mais c'est le seul
SUR i/AUMÔNE. 121
moyen qui vous reste. Vous le savez , mes frères, à la Confession de Pâques, l'embarras où l'on se trouve quand il faut vous enjoindre une pénitence conforme à vos fautes , comme l'ordonne le saint Concile, De vous parler de jeûnes , ce n'est pas connoître la délicatesse de votre complexion ; le peu de santé que vous avez , vous fournit un fonds d'excuses auquel nous ne savons que répliquer : méditer les vérités de l'Evangile, la plupart n'en ont pas l'usage : vous ordonner une retraite pour quelques jours , votre état ner vous le permet pas ; c'est parler un langage inconnu aux gens du monde : vous prescrire une visite aux prisons et aux hôpitaux , vous craignez le mauvais air et l'infection des lieux. Que vous reste-t-il pour satisfaire à Dieu , c'est l'aumône : quelque facile qu'il vous soit de la faire , Dieu veut bien s'en contenter.
Mais en vous sanctifiant par vos aumônes , combien de vos frères n'aurez -vous pas le bonheur de sanctifier avec vous ? car, vous le savez , mes frères , vous ne travaillez jamais plus efficacement au salut des pauvres, que lorsque vous vous appliquez à soulager leur misère. En leur épargnant les sollicitudes de la vie présente , vous leur donnez
donc , âmes justes , âmes fidèles , et ne perdez rien- de cette instruction. Il est de la foi, qu'il n'y a que votre persévérance qui puisse vous mériter la glorieuse immortalité. Il n'est pas moins de la foi encore , que votre persévérance finale n est , pour ainsi dire , uniquement attachée qu'à la sainteté, qu'à la ferveur de vos prières. Mais , hélas , grand Dieu J vos prières , mes très - chers frères , tout gens de bien que vous êtes, sont si foibles, si tièdes , si languissantes , qu'en vérité vous avez tout à craindre pour ce terrible moment. Ah ! voulez - vous que je vous enseigne le secret admirable de suppléer à la foiblesse de ces prières , et de les rendre même toutes puissantes ? Aimez les pauvres , assistez les pauvres , vous dit l'Esprit saint par la bouche du Sage , répandez dans leur sein d'à* bondantes aumônes , et ces aumônes intercéderont puissamment pour vous : Conclude eleemosynam in corde pauperis , et hœc pro te exorabiu (i) Oui , toutes ces charitables aumônes que vous leur aurez faites , s'élèveront vers le ciel ; elles animeront , elles acipagneront , elles soutiendront vos prièelles les porteront jusqu'au trône de Eh ! que dis-je ? elles prieront elles-
) EcclL
xxix. i5.
sua l'aumône. i^5
mêmes pour vous , et vous obtiendront des grâces fortes et puissantes pour persévérer dans la. justice , et pour mourir enfin dans l'amour et dans la paix de Jésus -Christ :
Et hœc pro te exorabit.
.Mais quelles seront les heureuses suites d'une mort si douce et si précieuse ? C'est que celui qui exercera la charité envers son frère indigent , sera récompensé , après sa mort, d une vie qui ne finira point , et couronné d'une gloire qui ne se flétrira jamais : Qui sequitur misericordiam , inveniet vitam et gloriam ; (i) et que tous les pauvres , ajoute Jésus - Christ dans l'Evangile , qu'il aura soulagés pendant sa vie , seront , après sa mort , comme autant de tendres amis , de guides fidèles et de puissans avocats , qui l'introduiront dans les demeures éternelles : Et ego Dobis dico : Facite vobis amicos de mammona iniquitatis , ut recipiant dos in ceterna tabernacula. (2)
Ah , mes frères , c'étoit à la vue d'une si précieuse et d'une si abondante récompense, que saint Pierre Chrysologue exhortoit le peuple chrétien dune manière si forte et si pathétique à s'épuiser en aumônes et en libéralités envers les pauvres. Donnez , mes
(1) Prov. xxi. 22. (2) Luc. xvi. 9.
frères , disoit - il avec Jésus - Christ dai l'Evangile : Date. Quoi ? Ce que les ve:^ peuvent gâter , ce que la rouille peut cocsmx mer , ce que mille accidens peuvent vou^ enlever , ce que les voleurs peuvent vo*x^ dérober , ce que l'injustice des hommes peu££ vous ravir , ce que vous n'emporterez pas certainement avec vous dans le tombeau.
Date ; donnez. Quoi ? Cet inutile superflu de vos biens , ces vaines et frivoles richesses qui sont les inquiétudes de la vie , les tentations de la vertu , les amorces de l'injustice , et bien souvent même le prix de tant de crimes. Date ; donnez , et il vous sera donné : Et dabitur vobis. Quoi ? Tous les biens de Dieu même , qui sont tous les biens de l'homme , un bien qui est tout bien , qui est le souverain bien , le bien suprême , le bien infini , le bien universel , le bien éternel : Date > et dabitur vobis. Donnez des richesses périssables, et vous recevrez des richesses immortelles ; donnez un peu de terre , et vous recevrez le Ciel ; donnez une légère obole , et vous recevrez un royaume ; donnez un mauvais habit , et vous recevrez le précieux vêtement de la gloire ; donnez un verre d'eau , et vous recevrez un torrent de délices - 7 donnez enfin une miette de pain ,
une vile pièce d'argent , quelque misérable reste de votre intempérance ou de votre vanité, et vous posséderez Dieu même ; Dieu même , mes frères , avec toutes les richesses de sa puissance , avec tous les trésors da sa gloire , avec toute l'abondance de ses biens , avec toute la magnificence de son divin royaume , avec tous les attraits et toutes les beautés de ses infinies perfections : Et dabitur vobis.
Voilà , mes frères , voilà encore un coup les précieuses , les nobles , les magnifiques , les immortelles récompenses que Dieu réserve dans l'autre vie à tous ceux qui auront pratiqué dans celle-ci l'aumône chrétienne.
Devons - nous être surpris après cela que tout ce qu'il y a eu de Saints dans tous les siècles, que les Patriarches de l'ancienne loi t que tant de grands Saints de la nouvelle, que les Àmbroise , les Augustin , les Clirysostôm£ , les Charles Borromée , n'aient rien épargné ni ménagé pour soulager les pauvres dans leurs misères , qu'ils aient tout engagé , tout sacrifié , qu'ils aient vendu jusqu'à leur lit , leur linge , leur table , leurs meubles, leurs domaines et tous leurs biens, que dis-je , les calices , les vases sacrés , les croix d'or et d'argent de leur Eglise , pour
ia8 sur l'aumône.
leur en distribuer le prix ? Devons - nous être surpris après cela , que tant d'illustres princesses , tant de grands empereurs , et même tant de saints rois de notre France , aient aimé , chéri et honoré les pauvres , jusqu'à les appeler leurs amis et leurs frères , jusqu'à les revêtir et les servir de leurs propres mains , les faire manger à leur table , leur laver les pieds , panser leurs plaies , essuyer leurs larmes , jusqu'à leur rendre enfin les services les plus bas et les plus humilians , dans les maisons mêmes que leur piété leur avoit fait élever pour leur servir d'un asile salutaire et pour lame et pour le corps ? Ah ! mes frères, non , rien de tout cela ne nous doit surprendre , puisque , après tout, il n'y a rien de plus héroïque , rien de plus chrétien , rien de plus digne d'un grand cœur, que de secourir les misérables , et d'entrer dans les œuvres de charité qu'un pasteur zélé vous propose. Mais ce qui m'étonne , ce qui surpasse toute ma raison , ce qui doit vous étonner vous-mêmes et vous jeter comme ïîioi dans la surprise et dans la frayeur, c'est qu'après tous les motifs et tous les avantages que je viens de vous proposer pour vous engager à faire l'aumône aux pauvres , il se trouvera peut-être encore , dans cet audi-
SUR LAUMÔNE. . I29
toire , des riches assez avares et assez attachés y pour ne pas dire assez cruels et assez ^humains , pour la leur refuser au sortir ^ cette église, ou même demain dans la ï u ^te que nous devons entréprendre en leur fa *eur.
Ah ! mes frères , je vous en conjure donc ei * finissant , pour l'amour de Jésus-Christ, et P°Ur l'amour que vous vous devez à vous- ^ême» , ah ! soyez sensibles à la misère des Pauvres , et laissez vous toucher à la vue ^^ leur indigence ; sans quoi je vous dépare , de la part de votre Dieu , que tous ces Misérables que vous aurez négligés, que vous ***aurez pas soulagés, que toutes ces pauvres ^tnes que vous aurez laissé périr , s'élèveront au jour du jugement pour condamner à. la face de tout l'univers votre dureté à X^ur égard et votre cruauté , et pour crier 4 jamais une éternelle vengeance contre Vous. Juste Juge des vivans et des morts , s'écrieront-ils , puisque nous n'avons pas eu dès tribunaux sur la terre où nous pussions avoir recours , nous en appelons présentement au vôtre ; nous vous demandons justice de notre mort. Voilà nos meurtriers , voilà nos bourreaux , ces riches impitoyables 5 leurs superbes habits sont encore teints
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de notre sang ; leurs jeux , leurs festins leurs somptueux repas, sont coupables de faim qui nous a ôté la vie. Ils pouvoient ^ hélas ! nous la conserver , en nous faisane quelque petite aumône , mais ils ont mieuK aimé nous voir souffrir , nous voir périr 9 que de nous donner la moindre assistance et les moyens de nous sauver. O Jésus , le Père des orphelins , le Juge des veuves, F Ami des pauvres et de toutes les Œuvres de charité ; grand Dieu , souverain Vengeur des injustices , levez-vous donc , lui diront-ils, et jugez notre cause ; châtiez , punissez , et réprouvez à jamais ces âmes insensibles , .
avares et cruelles , qui vous ont méprisé et rejeté vous-même dans nos personnes , et qui se sont par-là rendues si indignes de vos bontés et de vos miséricordes. Vengez-vous > vengez-vous donc pour jamais , et frappez- Jes de vos carreaux et de vos foudres éternelles. Ah ! mes frères , Jésus - Christ , le souverain Juge , pourra-t-il Se refuser à des plaintes , à des cris , à des gémissemens si justes et si raisonnables qui s'élèveront de toute part jusqu'à son trône ? Non , dit le Prophète , il entrera tout d'un coup en fureur , il lancera sa foudre dune éternelle malédiction 7 et criera d une voix terrible
sur LAUMÔnrs. i3i
et foudroyante , à tous ees riches inhumains, de se retirer de lui , et d aller , avec leur argent et leurs richesses , dans les flammes éternelles : Pecunia tua tecwn sit in pcrdithnem. (*)
Mais , au contraire , si vous vous hâtez de les secourir , quelle glorieuse bénédiction ne recevrez-vous pas de leur part dans ce terrible jour? Car si les pauvres et les veuves qui environnoient le corps de la pieuse Dorcas après sa mort, montroient à saint Pierre , en fondant en larmes , les linges , les habits , les chemises et les robes qu'elle leur faisoit , pour engager ce chef des Apôtres à ressusciter cette charitable mère des pauvres , comme il la leur ressuscita effectivement par ses prières ; n'est-ce pas une image bien sensible et bien consolante de ce qui doit arriver dans ce grand jour ? Oui , vous verrez cette multitude infinie de pauvres* que vous aurez soulagés , fondre autour de Jésus-Christ , pour être votre consolation et votre appui , pour prendre votre défense et lui demander pour vous les fruits immortels d'une résurrection glorieuse : Et cir* cumsteterunt illum. (2) Oui, mes frères , cette foule de pauvres que vous aurez nourris,
(1) Act. vni. ao. (1) Jet. ix. 39.
i3a sur l'aumône»
tous ces malades que vous aurez secourus, tous ces orphelin^, ces veuves et ces pupilles que vous aurez protégés , environneront de toute part Jésus - Christ , votre souverain Juge ; ils se mettront entre lui et vous , ils ■* plaideront votre cause , ils solliciteront puissamment votre pardon , et publiant enfin à haute voix vos aumônes , ils obtiendront infailliblement votre grâce : Et cireumsteteruntillum. Nous entendrons dire , en effet, / à l'un 9 que vous lui avez donné du pain *
à l'autre , que vous lui avez donné de l'argent ; à celui-ci , que vous lui avez donné un habit ; à celui-là, que vous lavez retiré dans votre maison , que vous lavez soulagé dans ses infirmités , que vous l'avez consolé dans ses fers ; nous leur entendrons dire à tous , que vous leur avez sauvé la vie : Et cirçftmsteteriint illum omnes viduœ, et osténdentés ei tunicas et vestes quasfaciebat Mis. Mais quelle consolation et quelle gloire pour vous , d'entendre dire à Jésus - Christ , en présence de tout l'univers , que tout le bien que vous aurez fait aux pauvres , vous l'aurez fait à lui-même : Quamdiu fecistis uni ex fus fratribus mets minimis , mihi fecistis. (i) O heureux riches , vous dira-t-il % (i) Matth. xxv. 4o.
SUR l'aumône. i33
riches tendres , charitables et compatissans , c'est donc tous qui m'avez nourri , qui m'avez vêtu , qui m'avez secouru dans toutes misères ; comment pourrois-je me résoudre à vous damner , après avoir eu tant de charité et m'avoir rendu, dans la personne des pauvres , tant d'importans services ? Non ; mon Père céleste m'avoit établi votre Juge, mais voilà que les pauvres m ont rendu votre Rénumérateur, votre débiteur et votre ami :
entrez donc à jamais dans mon royaume , possédez-le comme votre héritage , comme un bien qui est à vous , que vous avez reçu de votre Père , qui vous est dû de tout temps , et que vous avez mérité par vos bonnes œuvres , mais surtout par l'abondance de vos aumônes. Je vous le souhaite , mes frères , de toute l'étendue de mon coeur , Au nom du Père , etc.
FRAGMENS