‹ SermonsChapitre 10 sur 47 · I. — - Servitude du respect humain · texte numérisé non relu

I. — - Servitude du respect humain

Qu'y a-t-il de plus servile que d'être réduit, ou plutôt que de se réduire soi-même à la nécessité de régler sa religion par le caprice d'autrui ? de la pratiquer, non pas selon ses vues et ses lumières, ni même selon les mouvements de sa conscience, mais au gré d'autrui? de n'en donner des marques et de n'en accomplir les devoirs, que dépendamment des discours et des jugements d'autrui? en un mot, de n'être chrétien, ou du moins de ne le paraître qu'autant qu'il plaît ou qu'il déplaît à autrui ? Est-il un esclavage comparable à celui-là ? Vous

(i) Sermon prêché devant le Roi. Les éditeurs le placent après le Sermon sur la Pensée de la Mort. Les deux parties sont : i» Contre les esclaves du respect humain : leur conduite est « indigne», « criminelle »; — 20 Contre les auteurs du respect humain : leur conduite est « scandaleuse. »

BOURDALOUB ^ ]

savez néanmoins, et peut-être le savez- vous à votre confusion, \

combien cet esclavage, tout honteux qu'il est, est devenu com- \

mim dans le monde, et le devient encore tous les jours. j

Quand saint Augustin parle de ces anciens philosophes, de ]

ces sages du paganisme, qui par la seule lumière naturelle, \

connaissaient, quoique païens, le vrai Dieu, il trouve leur |

condition bien déplorable : pourquoi? parce qu'étant con- \

vaincus, comme ils l'étaient, qu'il n'y a qu'un Dieu, ils ne !

Jaissaient pas, pour s'accommoder au temps, d'être forcés à i

en adorer plusieurs. Prenez garde, chrétiens. Ceux-là par i

respect humain faisaient violence à leur raison et servaient \

des Dieux qu'ils ne croyaient pas, et nous, par un autre res- |

pect humain, nous faisons violence à notre foi et nous ne J

servons pas le Dieu que nous croyons. Ceux-là malgré eux, ^

mais pour plaire au monde, étaient superstitieux et idolâtres, 1

et nous, par un effet tout contraire, mais par le même prin- |

cipe, nous devenons souvent malgré nous-mêmes libertins et |

impies. Ceux-là, pour ne pas s'attirer la haine des peuples, |

pratiquaient ce qu'ils condamnaient, adoraient ce qu'ils mépri- |

saient, professaient ce qu'ils détestaient; ce sont les termes |

<ie saint Augustin : Colebant quod reprehendebant, agebant |

quod arguebant, quod culpabant adorabant; et nous, pour |

éviter la censure des hommes, et par un vil assujettissement i

aux usages du siècle corrompu et à ses maximes, mous désho- |

norons ce que nous professons, nous profanons ce que nous |

révérons, nous blasphémons, au moins par nos œuvres, non j

pas, comme disait un apôtre, ce que nous ignorons, mais ce J

que nous savons et ce que nous reconnaissons. Au lieu que i

ces esprits forts de la gentillité, avec leur prétendue force, se j

captivaient par une espèce d'hypocrisie, nous nous captivons i

par une autre : au lieu qu'ils jouaient la comédie dans les |

temples de Rome en contrefaisant les dévots, nous la jouons j

au milieu du christianisme en contrefaisant les athées : avec |

cette différence remarquée par saint Augustin, que l'hypo- j

crisie de ceux-là était une pure fiction, qui n'intéressait tout ^

au plus que de fausses divinités ; au lieu que la nôtre est J

une abomination réelle, une abomination telle que l'a prédite i

le prophète, placée dans le lieu saint, une abomination qui é

outrage tout à la fois, et la vérité, et la majesté, et îa sainteté ]

du vrai Dieu. î

Or, en user de la sorte, n'est-ce pas se rendre esclare, mais esclave dans la chose même où il est moins supportable de l'être, et où tout homme sensé doit plus se piquer de ne Têtre pas ? Car il y a des choses, poursuit ce saint docteur, où la servitude est intolérable, d'autres où elle est raisonnable, quelques-unes même où elle peut être honorable ; mais de s'y soumettre jusque dans les choses les plus essentiellement libres, jusque dans ses devoirs les plus indispensables, dans ce qui regarde notre éternité, notre salut, c'est à quoi répugne un certain fonds de grandeur qui est en nous et avec lequel nous sommes nés, c'est ce que la dignité de notre être, nom plus que la conscience, ne peut comporter...

Et qu'est-ce que ce respect humain qui nous arrête ? Timidité et pusillanimité ! Nous craignons la censure du monde, et par là nous avouons au monde que nous n'avons pas assez de force pour le mépriser dans les conjonctures même où nous le jugeons le plus méprisable ; aveu qui devrait seul nous confondre : nous craignons de passer pour des esprits faibles, et nous ne pensons pas que cette crainte est ellemême une faiblesse, et la plus pitoyable faiblesse : nous avons honte de nous déclarer, et nous ne voyons pas que cette honte, pour m'exprimer de la sorte, est elle-même bien plus honteuse que la déclaration qu'il faudrait faire. Car qu'y a-t-il de plus honteux que la honte de paraître ce que l'on est et ce que l'on doit être? Une parole, une raillerie nous trouble, et nous ne considérons pas ni de quoi ni par qui nous nous laissons troubler. De quoi : puisqu'il n'est rien de plus frivole que la raillerie quand elle s'attaque à la véritable vertu ; par qui : puisque c'est par des hommes vains, dont il nous doit peu importer d'être ou blâmés ou approuvés ; des hommes dont souvent nous ne faisons nulle estime ; des hommes dont la légèreté nous est connue, aussi bien que l'impiété ; des hommes dont nous ne voudrions pas suivre les conseils, beaucoup moins recevoir la loi dans une seule affaire; des hommes pour qui nous ne voudrions pas nous contraindre dans un seul de nos divertissements; ce sont là néanmoins ceux pour qui nous nous faisons violence, ceux que nous ménageons, ceux à qui, par le plus déplorable aveuglement, nous nous assujettissons en ce qui touche le plus essentiel de nos intérêts, savoir, le salut et la religion.

BOVRDALOUE

Après cela, piquons-nous, je ne dis pas de grandeur d'âme, mais de sagessq et de solidité d'esprit ; après cela, flattonsnous d'avoir trouvé la liberté en suivant le parti du monde. Non, non, mes frères, reprend samt Chrysostome, ce n'est point là qu'on la trouve ; bien loin d'y parvenir par là, c'est par là que nous tombons dans la plus basse servitude, et l'un des plus visibles châtiments que Dieu exerce déjà sur nous quand nous voulons vivre en mondains, c'est qu'au même temps que nous pensons a secouer son joug, qu'il appelle et qu'il a bien sujet d'appeler un joug doux et aimable, il nous laisse prendre un autre joug mille fois plus humiliant et plus pesant, qui est le joug du monde et des lois du monde. Caractère de servitude dans le respect humain et caractère de lâcheté.

Je dis lâcheté, et lâcheté odieuse. J'appartiens à Dieu par tous les titres les plus légitimes, et comme homme formé de sa main, enrichi de ses dons, racheté de son sang, héritier de sa gloire ; et comme chrétien, lié à lui par le nœud le plus inviolable, et engagé par une profession solennelle à le servir ; mais au lieu de m'armer d'une sainte audace et de prendre sa cause en main, je l'abandonne, je le trahis !- Lâcheté impardonnable ; on ne peut pas même la supporter dans ces âmes mercenaires que îeur condition et le besoin attachent au service des grands : et ce qui doit bien nous confondre, c'est le zèle qu'ils font paraître et où ils cherchent tant à se signaler, dès qu'il s'agit de ces maîtres mortels dont ils attendent une récompense humaine et une fortune périssable. Lâcheté frappée de tant d'anathèmes dans l'Évangile, et qui doit être si hautement réprouvée au jugement de Dieu, puisque c'est là que le Fils de l'Homme rou gira de quiconque aura rougi de lui, désavouera quiconque l'aura désavoué, renoncera quiconque l'aura renoncé ; Qui erubuerit me, erubescam et ego illum (1) Lâcheté que les païens mêmes ont condamnée dans les chrétiens, et sur quoi ils leur on fait de si belles et de si solides leçons.

[Première partie.)

(i) Luc, IX : « Si quelqu'un a rougi de moi, je rougirai moi aussi de lui* .

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