I. — L'acquisition des richesses, source de crimes
Il était difficile que saint Jérôme, malgré toute son autorité, évitât la censure des riches du sièclej quand il a dit généralement et sans nulle modification , que tout homme riche est ou injuste dans sa personne, ou héritier de l'injustice et de l'iniquité d'autrui : Omnis dives, aiit iniquus est, aut hœres iniqui. Cette proposition a paru dure et odieuse : quelquesuns même l'ont condamnée comme indiscrète et fausse : mais je doute qu'en la condamnant ils l'eussent approfondie avec des lumières aussi pures et un sens aussi solide et aussi exact que ce Père, dont un des caractères particuliers a été la science et l'usage du monde. Or, plus on entre dans le secret et dans la connaissance du monde, plus on demeure persuadé que ce saint docteur a dû parler de la sorte, et qu'en effet il y a peu de riches innocents, peu dont la conscience doive être tranquille, peu qui soient exempts de la malédiction où il semble que cette proposition les enveloppe. J'en appelle à votre expérience : parcourez les maisons et les familles distinguées par les richesses et par l'abondance des biens, je dis celles qui se piquent le plus d'être honorablement établies celles où il parait d'ailleurs de la probité et même de la religion : si vous remontez jusqu'à la source d'où cette opulence est venue, à peine en trouverez-vous où Ton ue découvre dans Forigine et dans le principe, des choses qui font trembler.
Sans autre recherche que de ce qui a été ou de ce qui est même encore d'une notoriété publique, à peine en pourriez-
(i) Placé à la suite du précédent,! ce discours se divise comme il suit ; « L'homme du siècle injuste, parce qu'il veut acquérir les biens de la terre; l'homme du siècle orgueilleux, parce qu'il possède les biens de la terre; l'homme du siècle voluptueux, parce qu'il use mal des biens de la terre; Trois caractères du riche mondain qui vont partager ce discours. Mais à ces trois maux, quel remède? celui même que négligea le mauvais riche, je veux dire l'aumône : car il suffit de bien comprendre l'obligation de l'aumône; pour être plus modéré dans le désir des richesses, plus humble dans la possession des richesses, plus saint dans l'usage des richesses. C'est tout le sujet de cet entretien. » (Exorde.)
BOURDALOUE
vous marquer où Ton ne vous fasse voir une succession d'injustice, aussi bien que l'héritage, c'est-à-dire, ou la mauvaise foi d'un père n'ait été, par exemple, le fondement de la fortune d'un fils, où la friponnerie de l'un n'ait servi à enrichir l'autre, où la violence de celui-ci n'ait fait l'élévation de celui-là : et vous reconnaîtrez avec frayeur que tel qui passe aujourd'hui pour homme équitable et droit, et pour possesseur légitime de ce que ses ancêtres lui ont transmis» n'est pas moins chargé devant Dieu de leurs iniquités et de leurs crimes, qu'il est avantageusement pourvu selon le monde de leurs revenus et de leurs trésors : Omni s dives^ ant iniquus est, aut hœres imqm...(l).
On veut être riche : voilà la fin qu'on se propose, et à la-» quelle on est absolument déterminé. Des moyens, on en délibérera dans la suite ; mais le capital est d'avoir, dit-on, de quoi se pousser dans le monde, de quoi faire quelque figure dans le monde, de quoi maintenir son rang dans le monde, de quoi vivre à son aise dans le mpnde : et c'est ce qu'on envisage comme le terme de ses désirs....
Or, supposons un homme dans cette disposition ; que ne fera-t-il pas, et qui l'arrêtera? quelle conscience ne sera-t-il pas en état de se former ? à quelle tentation ne se trouverat-il pas livré ? le scrupule de l'usure l'inquiétera-t-il ? le nom de confidence et de simonie l'étonnera-t-il ? manquera-t-il d'adresse pour déguiser et pour pallier le vol ? sera-t-il en peine de chercher des raisons spécieuses pour autoriser la concussion et la violence ? s'H est en charge et en dignité, rougira-t-il des émoluments sordides qu'il tire et qui décrient son ministère ? s'il est juge, balancera-t-il à vendre la justice? s'il est dans le négoce et dans le trafic, se fera-t-il un crime de la fraude et du parjure? si le bien d'un papille lui est confié, craindra-t-il de le ménager à son profit ? s*il manie les deniers publics, comptera-t-il pour péculat tout ce qui s'y commet d'abus ? Non, mes chers auditeurs, rien de tout cela ne sera capable de le retenir, ni souvent même de le troubler. Du moment qu'il veut s'enrichir, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne, rien qu'il ne présume lui être dû, rien qu'il ne se croie permis : s'il est faible et timide, il sera
(i) Saint Jérôme :« Tout riche est, ou injuste lui-même, ou héritier de l'injustice. »
fourbe et trompeur ; s'il est puissant et hardi, il sera dur et impitoyable. Domine par cette passion, il n'épar^^ra ni L profane ni le sacré; il prendra^-usqu^ snrZ^Zlu ll patamome des pauvres deviendra le sien, et s'il iTres e encore quelque conscience, il trouvera des docteurs^our il
chre^rne^Îf ^'^"^ '"f = ^ '^^^ '^^^^^ le fond d choses 11 ne s expliquera qu'à demi : et par ses artifices et ses détours U en extorquera des décisions favorable! et , es rendra malgré eux garants de son iniquité. Que le p^b^c s en scandahse, il aura un conseil dont il se tiendra sûr dumoms, quoi qu'on en puisse dire, il parviendra à se^ . fins; U veut être riche, et il le veut absolument -.Rlm reZ guocamqae modo, rem (1) '
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prescrire de bornes : autre désir aussi dangereux qu'il est
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qui regîaiit leur cupidité par une sage modération meHent
ce qui suffit, et portant leurs pensées plus haut, disent • c'est
En tlln TV ^^^^ «^o'isument point?
En vam on leur représente que se borner de la sorte c'est
vain on leur fait voir la folie d'un homme, qui n'ayant que des besoins limités, a des désirs immenses et infini sem! b able a celui dont parlait encore le même auteur profa^
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le?r H^? ^ v'^.''^' ^* ""'^ ^"""^ "^"^ «"'itaine. En vain
leur dit^on, avec l'Ecclésiaste, que cette ardeur d'amasser et
la cu^Mv' '^"^ d'esprit r^^e dlnl
la cupidité même, comme en tout autre chose, il doit y avoir
a eu craignent pas moins la pauvreté, et que plus ils ont qu entassant toujours biens sur biens, ils n'en sont d^Lle la me.,ure nécessaire une fois remplie, ils n'en vivent pis du
^m^Horace:. La fortune, la fortune, par n'importe quel moren, ,a for.
BOURDALOUE
reste plus agréablement ni plus doucement et que tout l'effet i
de ces grandes richesses est de leur attirer l'envie, l'indigna- ^
tion, la haine publique, tout cela ne les touche point. Brûlés î
d'une avare convoitise, ils se répondent secrètement que 5
tout est nécessaire dans le monde ; que rien, à le bien prendre, i
ne suffit, qu'on n'en peut jamais trop avoir, que les hommes |
ne valent et ne sont comptés que sur le pied de ce qu'ils ont, !
qu'il est doux de cueillir en pleine moisson, qu'il ne con- |
vient qu'à une âme timide ou à une conscience faible de fixer i
ses désirs. Maximes qui les endurcissent, et dont ils se lais- J
sent tellement prévenir, que rien ne les peut détromper. Or, I
figurez-vous quelles injustices cette passion effrénée tr^ne I
après soi. Imaginez-vous de quelles vexations, de quelles op- i
pressions, de quelles concussions elle doit être accompagnée ? ]