II. — Le choix d'un état : responsabilités des parents. j
Le choix d'un état, dit saint Bonaventure, peut être mau- ]
vais en trois manières : ou par lui-même, parce que l'état |
est contraire au salut, du moins très dangereux ; ou parce |
que celui qui embrasse l'état est incapable de le soutenir ; | ou parce que tout honnête qu'est l'état que l'on choisit, tout
propre qu'on est à en remplir les fonctions, on n'y entre pas j
néanmoins, si je puis ainsi m'exprimer, par la porte de l'hon- j
neur, ni par les voies droites. Prenez garde : je dis d'abord, ^
choix d'un état mauvais par lui-même, ou du moins très j
dangereux : j'en donne un exemple, c'est celui de saint Mat- 5
thieu. Qu'était-ce que cet apôtre, avant qu'il eût été appelé |
et converti par Jésus-Christ? c'était un publicaiu; et il faut bien dire que cet emploi, qui consistait à lever certains deniers publics, s'exerçait alors communément contre la conscience^ puisque Jésus-Christ dans l'Évangile, parlant du royaume des cieux, mettait les publicains au même rang que les femmes perdues : Publicani et meretrices. C'est la remarque de saint Jérôme : à quoi saint Grégoire en ajoute une autre. Car les apôtres après leur conversion reprirent leur première forme de vie et retournèrent à leur pêche : il n'y eut que saint Matthieu qui, absolument et pour toujours, abandonna sa recette. D'où vient cette différence, demande saint Grégoire, sinon parce que l'emploi de saint Pierre et des autres apôtres était innocent, et que celui de saint Matthieu l'engageait au moins dans un péril certain et très présent? Si donc il y avait de semblables professions dans le monde, je m'explique ; s'il y avait ce que je n'examine point et ce que j'aurais peine à penser ; si, dis-je, il y avait de ces états où, selon l'estime commune , il fût moralement impossible de se conserver et d'être chrétien, un père qui craint Dieu pourrait-il permettre que le fils s'y jetât en aveugle et qu'il y demeurât? Ah! mes chers auditeurs, bien loin dal'approuver, de l'autoriser, de le tolérer, il ferait tous ses efforts pour lui en inspirer de lliorreur et pour l'en éloigner ; il lui dirait comme le saint homme Tobie : Prenons confiance, mon fils, nous serons toujours assez riches si nous avons la crainte du Seigneur ; préférons-la à tous les trésors de la terre, et ne consentons jamais pour des biens temporels à perdre ni même à risquer des. biens éternels : Satis multa bona habebimus, si timuerimus Deum (ToB., IV) (1). C'est ainsi qu'il lui parlerait, ou qu'il lui devrait parler. Mais s'il se laissait dominer et conduire par l'intérêt ; si dans la vue d'une fortune temporelle et d'un gain assuré, prompt, abondant, il agréait le choix que fait son fils d'une profession au moins dangereuse selon Dieu; s'il était le premier à lui en procurer l'entrée, à le favoriser, à le seconder dans ses poursuites, à lui chercher pour cela des intercesseurs et des patrons, qui peut douter que par là il ne se chargeât de toutes les suites funestes qu'il y aurait à craindre ; que par là le père ne se rendît coupable de tous les
(I) To&., IV. « Nous posséderons des biens assez nombreux, si nons avons la crainte du Seigneur. »
BO UJRDALO UE ^ r..:.-^ - .
<iésordres du fils; qhe la damnation de ce jeune homme ne lui dût être imputéé, et que ce ne fût un des principaux articles sur quoi il aurait à se justifier devant le tribunal de Dieu? N'en disons pas là-dessus davantage : c*est à vous, chrétiens, à faire l'application de cette morale, et à voir dans l'usage du siècle présent quelles conséquences vous en devez tirer. Avançons
[Le choix d'un état, ajoute Bourdaloue, peut être non seulement « mauvais dans la substance», mais aussi «par rapport au sujet » quand ce dernier « n'a pas pour cet état toutes les qualités requises, et se trouve absolument incapable d'en accomplir les devoirs ». De là les responsabilités des parc*îits qui ne tiennent pas compte de cette nécessité :]
Le zèle des pères pour leurs enfants ne va pas à les voir capables d'être employés, mais il leur suffit qu'ils soient em ployés : il faut pour cet aîné tel office ; cela se suppose comme un principe. Y a-t-il de quoi en faire les frais? c'est ce qu'on examine avec toute l'attention nécessaire : cette avance une fois faite, restera-t-il assez de fonds pour toutes les autres dépenses ? c'est ce que l'on suppute très exactement ; mais d'ailleurs cet enfant que l'on veut ainsi pousser, est-il propre à remplir la place qu'on lui destine ? la chose ne se met pas en délibération : s'il en a le mérite, à la bonne heure ; s'il ne l'a pas, sa charge lui en tiendra lieu. Mais on sait bien qu'il ne l'a pas en effet, et l'on ne peut espérer qu'il l'acquière jamais; on le sait, et on agit toujours comme si on ne le savait pas. Car où sont maintenant les pères qui ressemblent à cet empereur de Rome, lequel exclut authentiquement son fils de l'empire, parce qu'il n'y trouvait pas les dispositions requises pour en soutenir le poids ? Ce jeune homme est de telle famille, où telle dignité est héréditaire ; dès là son sort est décidé, il faut que le fils succède au père. Et de cette maxime que s'ensuit-il? vous en êtes tous les jours témoins : c'est qu'un enfant à qui l'on n'aurait pas voulu confier la moins importante affaire d'une maison particulière, a toutefois dans ses mains les affaires de toute une province et les intérêts publics. I] peut prononcer comme il lui plaît: ordonner selon qu'il lui plaît, exécuter tout ce qu'il lui plaît : on en gémit, le bon droit est vendu, toute la justice renversée ; c'est ce qui importa
peu à un père, pourvu qu'il n'en ressente point le dommage, et que ce fils soit établi. Car voilà comment raisonnent aujourd'hui la plupart des pcres, ignorant leurs obligations ou négligeant d'y satisfaire, se persuadant que tout est fait dès qu'un enfant se trouve placé, s'imaginant que c'est en cela que consiste la grandeur du monde, et du reste se flattant qu'il y a une providence générale, pour suppléer à tout ce qui pourrait manquer de leur part. Oui, chrétiens, il y en a une, n'en doutez point ; mais c'est une providence rigoureuseï pour punir tous ces manquements dans vos personnes, avant que d'y suppléer dans l'ordre de l'univers. Il y en a une, mais c'est une providence de justice, et non de miséricorde, pour vous demander raison de tous les maux que vous pouviez arrêter dans leur source, et que vous avez permis, que vous avez causés, que vous avez perpétués. Il est vrai, l'Écriture nous dit dans un sens qu'au tribunal de Dieu chacun répondra pour soi et rien davantage, que le fardeau, de l'un ne sera pas le fardeau de l'autre, et qne chacun portera le sien ; mais il n'est pas moins vrai que la même Écriture dans un autre sens nous avertit que Dieu fera retomber sur le père l'iniquité du fils, que le jugement du père ne sera point séparé de celui du fils. Deux oracles partis l'un et l'autre de la vérité même, par conséquent l'un et l'autre infaillibles; deux oracles opposés, ce semble, l'un et l'autre et qui néanmoins ne se contredisent en aucune sorte ; mais oracles que vous ne concilierez jamais qu'en reconnaissant à quoi vous engage la qualité de pères, et quel crime vous commettez quand un amour aveugle pour des enfants ou quelque autre vue que ce puisse être, vous fait coopérer à leur choix, malgré leur insuffisance qui vous est connue, et la disproportion qui se rencoiitre entre leur faiblesse et les ministères qu'ils prétendent exercer.
(Deuxième, partie.)
IIÎ. — Devoirs précis des parents pour rétablissement de leurs enfants.
Tout ce que j'ai dit du choix de vos enfants et du compte que vous en rendrez à Dieu, ne doit point s'entendre de telle sorte qu'il ne vous soit pas permis de les avancer dans des
BOURDALOUE
emplois convenables, ou de l'Église, ou du monde, quand Dieu les y appellera. Car bien loin de vous en faire un crime, je prétends au contraire que c'est une de vos obligations ; et jamais je n'approuverai l'indifférence, pour ne pas dire la dureté de ces pères et de ces mères, qui, tout occupés d'eux-mêmes et ne voulant se dessaisir de rien, laissent languir de jeunes personnes sans établissement, et leur font manquer les occasions les plus favorables. Mais mon dessein est d'exciter en vous un saint zèle de la perfection de vos enfants, dont Dieu vous a commis le soin, et qu'il soumet à votre discipline ; de vous faire travailler, tandis qu'ils sont encore sous la main paternelle, à les instruire, à les former, à les rendre capables, intelligents, dignes des places où selon leur naissance ils peuvent aspirer. Or, il n'y a point pour cela de plus puisant motif que de vous dire à vous-mêmes : ou il faut que mes enfants soient exclus de tout, et qu'ils mènent une vie obscure et sans emploi, ou il faut que je m^ applique à les dresser, afin qu'ils puissent devenir quelque chose et faire quelque chose dans la vie ; ou si je v/îux les pousser sans nulle disposition de leur part et malgré leur incapacité, il faut que je me damne avec eux. Qu'ils soient exclus de tout, ce serait pour eux une honte et un reproche pour moi ; que je me damne avec eux, ce serait une extrême folie et le souverain malheur. La conséquence est donc que je n'oublie rien, mais que j'use de toute mon adresse et de tout mon pouvoir de père, pour leur faire acquérir les qualités et de l'esprit et du cœur dont ils pourront dans la suite avoir besoin, selon les états où la Providence les a destinés. Car, d'espérer que Dieu en les appelant fasse par lui-même tout le reste, et qu'il leur donne des connaissances infuses, c'est compter sur un miracle, et renverser l'ordre que sa sagesse a établi dans le gouvernement du monde. Et de ' prétendre que Dieu ne m'impute pas tout ce qui leur manquera et qu'ils pourraient recevoir de moi, c'est ignorer un de mes premiers devoirs et me tromper moi-même. Voilà, chrétiens, ce qu'il faut bien méditer. Il n'y a rien là qui ne soit d'une conséquence infinie, et qui ne doive vous faire trembler si vous le négligez ; mais j'ajoute aussi qu'il n'y a rien qui ne soit d'un mérite très relevé, et qui ne doive vous consoler, si vous vous y rendez fidèles et si vous l'observez.
La qualité de pères vous impose de grandes obligations, mais en même temps elle vous donne lieu d'amasser de grands trésors pouf le ciel. Car qui ne sait pas ce que coûte la conduite et l'éducation des enfants, combien d'humeurs il faut supporter, combien d'écarts il faut pardonner, combien de faiblesses il faut ménager, combien de précautions il faut prendre pour les instruire sans les fatiguer, pour les tenir sous la règle sans les rebuter, pour leur faire d'utiles répréhensions sans les révolter ? Or, rien de tout cela n'est perdu devant Dieu, et c'est en cela même que doit consister devant Dieu votre principale liberté. Vos enfants profiteront de vos soins, ou ils n'en profiteront pas. S'ils n'en profitent pas, il est vrai, ce sera une peine pour vous et une peine sensible ; mais du reste vous en serez quittes auprès de Dieu et. auprès d'eux. S'ils en profitent et que Dieu, comme vous pouvez l'espérer, bénisse votre vigilance et votre zèle, quelle consolation pour vous en ce monde de voir votre famille dans l'ordre, et surtout quel bonheur un jour de vous retrouver tous ensemble dans la gloire que je vous souhaite, etc.
(Péroraison.)