II. — La possession des richesses, source d'orgueil, j
Les richesses inspirent naturellement, surtout à un cœur |
vain et plein de lui-même, deux sentiments d'orgueil : le |
premier à l'égard des hommes, au-dessus de qui il croit J
avoir droit de s'élever ; le second à l'égard de Dieu, qu'il ne J
connaît plus qu'à demi, et dont il semble qu'il ait secoué le j
joug : orgueil envers les hommes, que nous appelons suffi- I
sance et fierté : orgueil envers Dieu, qui dégénère en liberti- |
nage et en impiété : l'un et l'autre, suite si naturelle de l'abon- i
dance et de la possession des. biens, qu'il n'y a que la grâce \
de Jésus-Christ qui puisse nous en préserver. J
Orgueil envers les hommes : car il suffit d'être riche pour j
tirer, quoique injustement, toutes ces conséquences avanta- 4
geuses : qu'on n'a plus besoin de personne; qu'on doit tenir I
tout le monde dans la dépendance ; qu'on peut sans obstacle j
et sans contradiction se rendre délicat, impérieux, bizarre ; !
qu'on est au-dessus de la censure, et comme en pouvoir de i
faire impunément toutes choses ; qu'on est sûr de l'approba- \
tion et de la louange, ou, pour mieux dire, de l'adulation et \
de la flatterie ; que sans mérité^on a ce qui tient lieu de tout j
mérite. Conséquences dont se laissent infatuer non seulement \
les esprits populaires et bornes, mais les sages mêmes et ceux j qui du reste auraient .de la solidité ; en sorte que les uns et
les autres, éblouis de l'éclat qui les environne et enivrés de \
leur fortune, se disent à eux-mêmes aussi bien que le Pharisien : Non sum sicui cœteri hominum (1); je ne suis pas comme le reste des hommes, et le reste des hommes n'est pas comme moi. Reprenons, chrétiens, et mettons tout ceci dans un nouveau jour.
N'avoir besoin de personne, premier effet de Topuience, et disposition prochaine et infaillible à mépriser tout le monde. Dans l'indépendance où se trouve le riche mondain, et dans l'état où le met sa fortune, de se pouvoir passer du secours' d'autrui, de l'amitié d'autrui, des grâces d'autrui, il ne considère plus que lui-même, et il ne vit plus que pour lui-même. Affabilité, douceur, patience, déférence, ce sont des noms qu'il ne connaît point, parce qu'ils expriment des vertus dont il ne fait aucun usage, et sans lesquels il a de quoi se soutenir. Qu'ai-je affaire de celui-ci, et que me reviendra-t-il d'avoir des égards pour celui-là ? Enflé qu'il est de ce sentiment, il ne sait ce que c'est que de céder, que de s'abaisser, que de plier dans des occasions néanmoins où la charité et la raison le demandent ; et comme l'amour propre est le seul ressort qui le fait agir, n'étant jamais humble par indigence et par nécessité, il ne l'est jamais par devoir et par piété.
Voir tout le monde dans la dépendance, c'est-à-dire se voir recherché de tout le monde, redouté de tout le monde, obéi de tout le monde, autre effet de la richesse ; et qu'y a-t-il de plus propre à entretenir la présomption d'une âme superbe ? On sait bien que l'humiliation d'un riche, s'il voulait se rendre justice, serait de penser quels sont ces serviteurs et ces amis prétendus dont il se glorifie. Amis, serviteurs que le^eul intérêt conduit, et qui, s'attachant à sa fortune, n'ont souvent qu'un fond de mépris et qu'une secrète haine pour sa personne. Mais l'orgueil, ingénieux à se tromper, ne laisse pas de profiter de cela même, se faisant, sinon une douceur, au moins une gloire d'avoir sous ce nom d'amis beaucoup de mercenaires et beaucoup d'esclaves. S'il n'a pas de quoi se faire aimer, il a de quoi se faire craindre, et soit qu'on l'aime ou qu'on le haïsse, c'est toujours un sujet de complaisance pour lui de voir qu'on est intéressé à le ménager. De là vient, dit le plus sage des hommes, Salomon (morale admirable, et dont nous faisons à toute heure l'épreuve sensible), de là
(I) Lmc, XVIII : « Je ne suis pas comme le reste des hommes. »
BOURDALOUE. 4
BOURDALOUE
vient que le riche, par là même qu'il est riche, prétend avoir I un titre pour devenir fâcheux, de difficile abord, d'humeur i inégale, chagrin quand il lui plaît, impatient, colère ; un titre i pour rebuter les uns, pour choquer les autres, pour être à tous | insupportable. S'il était pauvre, il n'aurait dans la bouche que j des supplications et des prières, ce sont les termes de l'Écri- \ ture; mais parce qu'il est à son aise, et qu'il a du bien, il ne | parle qu'avec hauteur, et il ne répond qu'avec dureté : Cum \ obsecrationibus loqueiur pauper ; dives effabitur rigide.... (1). |
Enfin, quiconque est riche, est éminemment toutes choses ; et sans mérite il a tout mérite. Il est noble sans naissance, 1 savant sans étude, brave sans valeur ; il a la qualité, la pro- J bité, la prudence, l'habileté. Sans autre distinction que l'or | et l'argent qu'il possède, il parvient aux honneurs ; par là il J règne et il domine ; par là il est chéri des grands, et adoré S des petits ; par là il n'y a pas d'alliance où il ne prétende, ^| point de rival sur qui il ne l'emporte ; en un mot, par 1 là il n'est exclu de rien, et se fait ouverture à tout. Ne serait- ^ ce pas une espèce de prodige, s'il savait alors se garantir de | l'orgueil, et se tenir dans les bornes d'une mpdestie chré- | tienne? '\
Cependant il n'en demeure pas là. L'orgueil envers les i hommes est un degré pour s'élever jusqu'au mépris de Dieu ; | et la possesion des richesses, qui devrait être pour le riche i un sujet dé reconnaissance envers Dieu, de qui il les a reçues, | par la corruption de son cœur le fait tomber dans une espèce | d'idolâtrie et d'irréligion. Je n'exagère point quand je dis | iine^sspèce d'idolâtrie. Saint Paul, qui pensait et qui parlait | juste, à force d'employer ce terme, en a fait sur la matière | que je traite, un terme non seulement propre, mais consacré, j Jamais cet apôtre de Jésus-Christ, dans le dénombrement s des péchés, ne spécifie l'avarice, qu'il n'ajoute pour la distin- | guer : Quœ est simulacrorum servitus, qui est un vrai culte | d'idoles (2) i
Qu'est-ce qu'un riche enflé de sa fortune ? un homme ou | absolument sans religion, ou qui n'a que la surface de la reli- | gion, ou qui n'a que très peu de religion ; un homme pour qui J
(1) Prov., XVII : « Le pauvre parlera avec des supplications ; le riche s'exprimera avec morgue. »
(2) Coloss., III.
il semble que la loi de Dieu ne soit pas faite ; un homme qui iie sait ce que c'est que de se contraindre, pour s'assujettir aux observances de l'Église ; un homme qui, sans autre raison que parce qu'il est riche, se dispense de tout ce qu'il lui plaît ; un homme qui ne se soumet à la pénitence qu'autant qu'elle ne lui est point incommode ; un homme pour qui les ministres mêmes de Jésus-Christ ont non seulement des égards, maî$ de la crainte ; un homme qui, jusque dans le tribunal de la confession, oii il paraît en posture de coupable, veut qu'on le respecte et qu'on le distingue ; un homme qui accommode le culte de Dieu à ses erreurs et à ses goûts, au lieu de régler ses goûts et de corriger ses erreurs par la pureté du culte de Dieu : et tout cela fondé sur son état d'opulence qui l'enorgueillit.
Je ne prétends pas que tous les riches soient de ce caractère ; à Dieu ne plaise que je leur fasse cette injure, ou plutôt que je la fasse à la Providence : Dieu dans toutes les conditions, parmi les riches aussi bien que parmi les pauvres, a ses prédestinés et ses élus. Mais je dis que la possession des richesses, sans une humilité héroïque qui lui serve de souverain préservatif, conduit là et aboutit là : et n'est-ce pas assez pour saisir de frayeur les riches même les plus chrétiens ? Que le pauvre, concluait le Saint-Esprit (instruction divine, et que je prie de vous appliquer, puisqu'elle est seule capable de remédier au désordre que je viens de combattre), que le pauvre se glorifie de sa véritable et solide élévation ; et que le riche au contraire s'humilie, et fasse gloire de son humilité : Glorietur f rater humilis in exaltaiione sua, et dives in humilitate sua (l).Voilà, riches du siècle, ce que vous devez aimer et ce que vous devez pratiquer ; voilà, si vous êtes du nombre des élus de Dieu, ce qui vous doit sanctifier, et ce qui vous doit sauver, savoir l'humilité de cœur : Et dives in humilitate sua.
(Deuxième partie.)
in. — Mauvais usages des richesses.
Mortuus ést dives, et sepultus est in inferno (2)...„ Pour
(1) Jac, I.
(2) « Le riche mourut et il fut enseveli dans l'enfer. » Luc, XVI,
BOURD ALGUE
jtistifier cet arrêt de réprobation porté contre le riche ae l'Évangiie, quoique les arrêts du Seigneur, comme parle le prophète royal, n'aient pas besoin de nos justifications, et qu ils se justifient assez par eux-mêmes, Judicia Domini ver a justificata in semetipsa (1), c'est une grande illusion de croire que dès là qu'on est riche, l'on ait droit de vivre plus somptueusement, plus voluptueusement, plus grassement ; et que le luxe, la dépense, la bonne chère doivent croître à proportion des biens. Si je consultais sur ce point la morale du paganisme, peut-être me fournirait-elle de quoi faire rOugir et de quoi confondre bien des chrétiens, qui*, malgré leur relâchement, se piquent encore d'être spirituels et parfaits dans leur religion ; car en cela, comme en beaucoup d'autres matières, les païens dont nous déplorons l'aveuglement et l'infidélité, nous ont appris notre devoir. Ils ont cru que pour être riche, on n'en devait pas être moins réglé, moins chaste, moins abstinent, moins détaché des commodités de la vie; et que d'user des biens pour choyer son corps, pour satisfaire ses sens, pour vivre dans la mollesse et dans le plaisir, c'était un désordre que la seule raison de l'homme condamnait.
Je ne me refuserai rien, dites- vous, parce que j'ai de grands revenus, et une fortune qui suffirait aux princes et aux souverains : ainsi parle un riche prodigue dans son abondance. Hé bien, lui répond le satirique romain (et cette réponse n'est-elle pas digne du christianisme ?) n'avez-vous rien de meilleur à quoi employer ce que vous avez de trop ? n'y at-il point de pauvres qui gémissent ? les temples sont-ils décemment et religieusement entretenus? Pourquoi faut-il que tant de misérables soient abandonnés ? pourquoi les maisons consacrées à la charité publique ont-elles peine à subsister pendant que vous êtes dans les délices ? serez-vous donc le seul qui vous ressentirez de votre prospérité ? n'y aura-t-il que vous qui en jouirez, et qui serez à votre aise? Voilà comment raisonnaient des infidèles. Mais la morale de l'Évangile va bien encore plus loin : car elle nous apprend que plus un chrétien est riche, plus il doit être pénitent ; c'est-à dire, plus il doit se retrancher les douceurs de la vie ;
(T) P&aumes, XVIII.
et que ces grandes maximes ae renoncement, de dépouillement, de détachement, de crucifiement, si nécessaires au salut, sont beaucoup plus pour lui que pour le pauvre. Pourquoi ? par trois excellentes raisons qu'en apporte saint Chrysostome : comprenez-les. Premièrement, dit ce saint docteur, parce que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens, et que ses richesses le mettant en état de pouvoir tout ce qu'il veut, elles le mettent dans une tentation continuelle de vouloir tout ce qu'il ne doit pas. Il est donc juste que, pour se garantir de ce danger, il soit toujours en guerre contre lui-même ; et que, regardant sa propre chair comme son plus redoutable ennemi, bien loin de lui fournir de quoi irriter ses appétits, il lui refuse même ce qui peut seulement les entretenir. Or il a besoin pour cela, et d'une mortification salutaire, et d'une pauvreté de coeur qui le dégage, autant qu'il est possible, de toute affection terrestre. Secondement, parce qu'étant riche, il est communément plus chargé d'offenses, et plus redevable à la justice de Dieu, par conséquent plus obligé à ces satisfactions pénibles et mortifiantes à quoi nous engage la qualité de coupables, et que Dieu, comme vengeur des crimes, exige de ceux qui les ont commis. Or, vivant dans le plaisir, accomplira-t-il un devoir si indispensable ? Le jeûne, la cendre, le cilice, selon la règle du Saint-Esprit, doivent être le partage des riches pécheurs ; et ce sont les riches pécheurs qui usent des mets les plus délicats, qui se parent des vêtements les plus magnifiques. Comment soutenir devant Dieu une telle contradiction ? Il faut donc que le riche oublie ce qu'il est, ou plutôt, que, se souvenant de ce qu'il a été, et des innombrables désordres où il est tombé, il cesse de vivre en riche pour vivre en pécheur converti.....
C'est l'argent, dit saint Térôme, qui séduit la simplicit é des vierges, qui ébranle la constance des veuves, qui souille les mariages les plus honorables : c'est par les folles dépenses où l'argent se consume, que l'on persuade qu'on aime, et qu'on sait malheureusement se faire aimer ; qu'on est recherché des plus fières, que l'on triomphe même des prudes et des spirituelles : c'est par là que subsistent ces damnables commerces, qui dans les familles les mieux établies causent tous les jours de si funestes divisions et de si tristes renverse -
ments. On demande à quoi cet homme s'est ruiné et l'on en
est surpris. Mais voici d'où sa ruine est venue et d'où elle a '|
dû venir. Une débauche secrète qu'il entretenait ; une passion |
à laquelle il a tout sacrifié, et pour laquelle il s'est piqué de i
n'épargner rien : voilà ce qui a épu^isé ces revenus si clairs -
et si amples. La convoitise de la chair, cette sangsue, selon j
la parole de Salomon, qui crie toujours, apporte, apporte, et î
qui ne dit jamais, c'est assez : voilà ce qui dissipe les biens |
de la plupart des riches. Encore si Ton n'y employait que |
les biens ordinaires, peut-être m'en consolerais- je : mais ce |
que nous appelons par respect les biens de l'Église, ces biens |
qui de droit naturel et de droit divin sont des biens sacrés, |
depuis que la piété des fidèles les a légués à Jésus-Christ |
dans la personne de ses ministres ; voilà à quoi ils sont pros- |
iitués. Combien de fois, ô opprobre de notre religion ! combien |
de fois le revenu d'un bénéfice a-t-il été le prix d'une chas- |
teté d'abord disputée, et enfin vendue à l'incontinence sacri- |
lège d'un libertin, engagé par sa profession dans les fonctions |
les plus augustes du sacerdoce ? Je ne sais si le prophète j
aurait pu enchérir sur ce que je dis, ni s'il avait vu de plus i
grandes abominations.... à
Mais laissons ces horreurs, et arrêtons-nous à ce que la I
coutume et l'esprit du siècle ont rendu non seulement |
supportable, mais louable, quoique essentiellement opposé ;
aux lois de l'Évangile et de la raison. Parce qu'on a du bien, j
on en veut jouir sans restriction, et dans toute l'étendue |
des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sa per- 1
sonne peut inspirer : on veut que le fruit des richesses soit ]
tout ce qui peut contribuer à une vie commode, pour ne pas ^
dire délicieuse : meubles curieux, équipages propres, nombre j
de domestiques, table bien servie, divertissements agréables, \
logements superbes, politesses et luxe partout. Luxe, ajoute j
saint Jérôme, qui insulte aux souffrancse de Jésus-Christ, S
aussi bien qu'à la misère des pauvres : luxe à qui Dieu dans s
l'Écriture a donné sa malédiction, quand il disait, par la |
bouche d'un autre prophète : Et percutiam domum hiemalem \
cum domo œstiva, et peribunt domits ehurneœ, et dis- ^
per dam hahitatores de domo voluptatis (1). Je détruirai ces :!
(I) Amos, I et III : « Et je ruinerai la demeure d'hiver comme la demeure J
maisons de plaisance, ces appartements d'hiver et d'été, ces édifices qui semblent n'être construits que pour y fàire habiter la volupté même; je les renverserai, et je déchargerai ma colère sur ceux qui y vivent comme ensevelis dans une molle oisiveté et dans un profond repos.
(Troisième partie.)
IV, — Bon usage des richesses ; conseils aux riches et aux pauvres.
Cependant voulez-vous faire (de vos grands trésors) des trésors de justice et de sainteté ? après les avoir légitimement acquis, partagez-les avec les pauvres. Cherchez-les ces pauvres, dans les prisons, dans les hôpitaux, en tant de maisons particulières, disons mieux, dans ces tristes et sombres retraites où ils languissent : allez être témoins de leurs misères, et vous n'aurez jamais l'âme assez dure pour leur refuser votre secours : il y aurait là une inhumanité, une cruauté dont je ne vous puis croire capables. Votre cœur s'attendrira pour eux, vos mains s'ouvriront en leur faveur, et ils vous serviront d'avocats et de protecteurs auprès de Dieu. Voilà le fruit solide que vous pouvez tirer de vos biens ; voilà le saint emploi que vous en devez faire. Craignez le sort du mauvais riche, profitez de son exemple et de mon conseil.
Et vous, pauvres, apprenez à vous consoler dans votre pauvreté ; apprenez à l'estimer, puisqu'elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riches : toute nécessaire qu'elle est, faites-en une pauvreté volontaire en l'acceptant avec soumission, et en la supportant avec patience. Car que vous servirait-il d'être pauvres, si vous brûliez au même temps du feu de l'avarice : Quid tibi prodest si eges facultate, et ardes cupiditaleil) ? Que vous servirait d'être dépourvus de biens, si vous aviez le cœur plein de désirs ? Heureux les pauvres, mais les pauvres de cœur, les pauvres dégagés de toute affection aux richesses de la terre ; telle est la pauvreté
d'été, et périront les palais d'ivoire, et je détruirai les habitants de ce séjour de volupté. »
{!)■ Saint Augustin : « Que vous servirait-il d'être privés de biens et de brûler de passions? »
BOURDALOUE
que Jésus-Chrit canonise dans son Évangile, et qui convient à tous les états. C'est ainsi que nous pouvons tous être pauvres en ce monde, et mériter les biens immortels de l'autre, que je vous souhaite, etc.
(Péroraison.)