SUR L'HUMANITÉ DES GRANDS ENVERS LE PEUPLE
î. — Humanité : affabilité, protection, largesses.
L'humanité envers les peuples est le premier devoir des grands ; et l'humanité renferme l'affabilité, la protection et les largesses.
Je dis l'affabilité. Oui, Sire, on peut dire que la fierté, qui d'ordinaire est le vice des grands, ne devrait être que comme la triste ressource de la roture et de l'obscurité. Il paraîtrait bien plus pardonnable à ceux qui naissent, pour ainsi dire, dans la boue, de s'enfler, de se hausser, et de tâcher de se mettre, par l'enflure secrète de l'orgueil, de niveau avec ceux au-dessous desquels ils se trouvent si fort par la naissance. Rien ne révolte plus les hommes d'une naissance obscure et vulgaire, que la distance énorme que le hasard a mise entre eux et les grands ; ils peuvent toujours se flatter de cette vaine persuasion, que la nature a été injuste de les faire naître dans l'obscurité, tandis qu'elle a réservé l'éclat du sang et des titres pour tant d'autres dont le nom fait tout le mérite : plus ils se trouvent bas, moins ils se croient à leur place. Aussi l'insolence et la hauteur deviennent souvent le partage de la plus vile populace ; et plus d'une fois les anciens règnes de la monarchie l'ont vue se soulever, vouloir secouer le joug des nobles et des grands, et conjurer leur extinction et leur ruine entière.
<i) Plan du sermon : Ce qui frappe le plus dans le caractère de Jésus-Christ, c'est son humanité envers les peuples. Première partie : L'humanité envers les peuples est le devoir essentiel des grands ; elle consiste: a) dans Taffabilité ; b) là protection ; c) les largesses. — Deuxième partie : L'humanité : a) est Je seul agrément véritable de la grandeur; b) est la seule gloire durable de la grandeur. — Péroraison : Que le jeune souverain soit aussi humain que son père. le duc de Bourgogne.
Les grands, au contraire, placés si haut par la nature, ne sauraient plus trouver de gloire qu'en s'abaissant : ils n'ont plus de distinction à se donner du côté du rang et de la naissance ; ils ne peuvent s'en donner que par l'affabilité ; et s'il est encore un orgueil qui puisse leur être permis, c'est celui de se rendre humains et accessibles.
Il est vrai même que l'affabilité est comme le caractère inséparable et la plus sûre marque de la grandeur. Les descendants de ces races illustres et anciennes, auxquels personne ne dispute la supériorité du nom et l'antiquité de l'origine, ne portent point sur leur front l'orgueil de leur nais sance : ils vous la laisseraient ignorer, si elle pouvait être ignorée. Les monuments publics en parlent assez, sans qu'ils en parlent eux-mêmes : on ne sent leur élévation que par une noble simplicité : ils se rendent encore plus respectablesen ne souffrant qu'avec peine le respect qui leur est dû : et^ parmi tant de titres qui les distinguent, la politesse et l'affabilité est la seule distinction qu'ils affectent. Ceux, au contraire, qui se parent d'une antiquité douteuse, et à qui l'on dispute tout bas l'éclat et les prééminences de leurs ancêtres, Icraignent toujours qu'on n'ignore la grandeur de lepr race, l'ont sans cesse dans la bouche, croient en assurer la vérité par une affectation d'orgneil et de hauteur, mettent la fierté à la place des titres ; et, en exigeant au delà de ce qui leur est dû, ils font qu'on leur conteste même ce qu'on devrait leur rendre.
En effet, on est moins touché de son élévation quand on est né pour être grand : quiconque est ébloui de ce degré éminent où la naissance et la fortune l'ont placé, c'est-à-dire qu'il n'était pas fait pour monter si haut. Les plus hautes places sont toujours au-dessous des grandes âmes ; rien ne les enfle et ne les éblouit, parce que rien n'est plus haut qu'elles.
La fierté prend donc sa source dans la médiocrité, ou n'est plus qu'une ruse qui la cache ; c'est une preuve certaine qu'on perdrait en se montrant de trop près : on couvre de la fierté des défauts et des faiblesses que la fierté trahit et manifeste elle-même : on fait de l'orgueil le supplément, si j'ose parler ainsi, du mérite ; et on ne sait pas que le mérite n'a rien qui lui ressemble moins que l'orgueil.
Aussi les plus grands hommes. Sire, et les plus grands rois
MASSJLLON
ont toujours été les plus affables. Une simple femme thécuite(l) venait exposer simplement à David ses chagrins domestiques ; et, si l'éclat du trône était tempéré par l'affabilité du souverain, l'affabilité du souverain relevait l'éclat et la majesté du trône.
Nos^rois, Sire, ne perdent rien à se rendre accessibles : l'amour des peuples leur répond du respect qui leur est dû. Le trône n'est élevé que pour être l'asile de ceux qui viennent implorer votre justice ou votre clémence : plus vous en rendez l'accès facile à vos sujets, plus vous en augmentez l'éclat et la majesté. Et n'est-il pas juste que la nation de l'univers qui aime le plus ses maîtres ait aussi plus de droit de les approcher? Montrez, Sire, à vos peuples tout ce que le ciel a mis en vous de dons et de talents aimables ; laissez-leur voir de près le bonheur qu'ils attendent de votre règne. Les charmes et la majesté de votre personne, la bonté et la droiture de votre cœur assureront toujours plus les hommages qui sont dus à votre rang, que votre autorité et votre puissance.
Ces princes invisibles et efféminés, ces Assuérus devant lesquels c'était un crime digne de mort pour Ésther même d'oser paraître sans ordre, et dont la seule présence glaçait le sang dans les veines des suppliants, n'étaient plus, vus de près, que de faibles idoles, sans âme, sans vie, sans courage, sans vertu, livrés dans le fond de leurs palais à de vils esclaves, séparés de tout commerce, comme s'ils n'avaient pas été dignes de se montrer aux hommes, ou que des hommes faits comme eux n'eussent pas été dignes de les voir : l'obscurité et la solitude en faisaient toute la majesté.
Il y a dans l'affabilité une sorte de confiance en soi-même qui sied bien aux grands, qui fait qu'on ne craint point de s'avilir en s'abaissant, et qui est comme une espèce de valeur et de courage pacifique ; c'est être faible et timide que d'être inaccessible et fier.
D'ailleurs, Sire, en quoi les princes et les grands qui n'offrent jamais aux peuples qu'un front sévère et dédaigneux sont plus inexcusables, c'est qu'il leur en coûte si peu de se concilier les coeurs : il ne faut pour cela ni effort ni étude ; une seule parole, un sourire gracieux, un seul regard suffit. Le
(l) De Tfeécua, ville de la tribu de Juda.
peuple leur compte tout ; leur rang donne du prix à tout. La j
seule sérénité du visage du roi, dit l'Écriture, est la vie et la I
félicité des peuples, et son air doux et humain est pour les |
cœurs de ses sujets ce que la rosée du soir est pour les terres j
sèches et arides : in hilaritate vuUus régis, vita ; et cîementia i
ejus quasi imber serotinus (1). \
Et peut-on laisser aliéner des cœurs qu'on peut gagner à si j
bas prix ? n'est-ce pas s'avilir soi-même que de dépriser à ce î
point toute l'humanité ? et mérite-t-on îe nom de grand', quand \
on ne sait pas même sentir ce que valent les hommes ? ï
La nature n'a-t-elle pas déjà imposé une assez grande i
peine aux peuples et aux malheureux, de les avoir fait j
naître dans la dépendance et comme dans l'esclavage? |
ii'est-ce pas assez que la bassesse ou le malheur de leur con- | dition leur fasse un devoir, et comme une loi, de ramper et — j
de rendre des hommages? faut-il encore leur aggraver le \
joug par le mépris et par une fierté qui en est si digne elle- |
même? Ne suffit-il pas que leur dépendance soit une peine? J
faut-il encore les en faire rougir comme d'un crime et si i
quelqu'un devait être honteux de son état, serait-ce le \
pauvre qui le souffre, ou le grand qui en abuse? ]
Il est vrai que souvent c'est l'humeur toute seule plutôt j
que l'orgueil, qui efface du front des grands cette sérénité \
qui les rend accessibles et affables : c'est une inégalité de \
caprice plus que de fierté. Occupés de leurs plaisirs, et lassés |
des hommages, ils ne les reçoient plus qu'avec dégoût : il \
semble que Taffabilité leur devienne un devoir importun, et I
qui leur est à charge. A force d'être honorés, ils sont fatigués |
des honneurs qu'on leur rend, et ils se dérobent souvent j
aux hommages publics pour se dérober à la fatigue d'y I
paraître sensibles. Mais qu'il faut être né dur. pour se faire j
même une peine de paraître humain ! N'est-ce pas une bar- i
barie, non seulement de n'être pas touchés, mais de recevoir :
même avec ennui les marques d'amour et de respect que nous \
donnent ceux qui nous sont soumis ? n'est-ce pas déclarer S
tout haut qu'on ne mérite pas l'affection des peuples, quand ■
on en rebute les plus tendres témoignages ? Peut-on alléguer ;
là-dessus les moments d'humeur et de chagrin que les soins ]
(i) Prov. xyi, i5.
MASSILLON
de la grandeur et de l'autorité traînent après soi? L'humeur est-elle donc le privilège des grands, pour être l'excuse de leurs vices?
Hélas ! s'il pouvait être quelquefois permis d'être sombre, bizarre, chagrin, à charge aux autres et à soi-même, ce devrait être à ces infortunés que la faim, la misère, les calamités, les nécessités domestiques et tous les plus noirs soucis environnent : ils seraient bien plus dignes d'excuse, si, portant déjà le deuil, l'amertume, le désespoir souvent dans le cœur, ils en laissaient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les heureux du monde à qui tout rit et que les joies et les plaisirs accompagnent partout, prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices ; qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux, inquiets, inabordables, parce qu'ils sont plus heureux ; qu'ils regardent comme un droit acquis à la prospérité d'accabler encore du poids de leur humeur des mal- ' heureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puissance : grand Dieu ! serait-ce donc là le privilège des grands, ou la punition du mauvais usage qu'ils font de la grandeur? Car il est vrai que les caprices et les noirs chagrins semblent être le partage des grands et l'innocence de la joie et de la sérénité n'est que pour le peuple.
Mais l'affabilité, qui prend sa source dans l'humanité, n'est pas une de ces vertus superficielles qui ne résident que sur le visage ; c'est un sentiment qui naît de la tendresse et de la bonté du cœur. L'affabilité ne serait plus qu'une insulte et une dérision pour les malheureux, si, en leur montrant un visage doux et ouvert, il leur fermait nos entrailles, et ne nous rendait plus accessibles à leurs plaintes que pour nous rendre plus insensibles à leurs peines.
Les malheureux et les opprimés n'ont droit de les approcher que pour trouver auprès d'eux la protection qui leur manque. Oui, mes frères, les lois qui ont pourvu à la défense des faibles ne suffisent pas pour les mettre à couvert de l'injustice et de l'oppression :1a misère ose rarement réclamer les lois établies pour protéger, et le crédit souvent leur impose silence.
C'est donc aux grands à remettre le peuple sous la protection des lois : la veuve, l'orphelin, tous ceux qu'on foule
et qu'on opprime, ont un droit acquis à leur crédit et à leur puissance ; elle ne leur est donnée que pour eux ; c'est à eux à porter au pied du trône les plaintes et les gémissements de l'opprimé : ils sont comme le canal de communication et le lien des peuples avec le souverain, puisque le souverain n'est lui-même que le père et le pasteur des peuples. Ainsi ce sont les peuples tout seuls qui donnent aux grands le droit qu'ils ont d'approcher du trône, et c'est pour les peuples tout seuls que le trône lui-même est élevé. En un mot, et les grands et le prince ne sont, pour ainsi dire, que les hommes du peuple.
Mais si, loin d'être les protecteurs de sa faiblesse, les grands et les ministres des rois en sont eux-mêmes les oppresseurs ; s'ils ne sont plus que comme ces tuteurs barbares qui dépouillent eux-mêmes leurs pupilles ; grand Dieu ! les clameurs du pauvre et de l'opprimé monteront devant vous ; volls maudirez ces races cruelles ; vous lancerez vos foudres sur les géants, vous renverserez tout cet édifice d'orgueil, d'injustice et de prospérité, qui s'était élevé sur les débris de tant de malheureux, et leur prospérité sera ensevelie sous ses ruines.
Aussi la prospérité des grands et des ministres des souverains qui ont été les oppresseurs des peuples n'a jamais porté que la honte, l'ignominie et la malédiction à leurs descendants. On a vu sortir de cette tige d'iniquité des rejetons honteux qui ont été l'opprobre de leur nom et de leur siècle- Le Seigneur a soufflé sur l'amas de leurs richesses injustes, et l'a dissipé comme de la poussière ; et s'il laisse encore traîner sur la terre des restes infortunés de leur race, c'est pour les faire servir de monument éternel à ses vengeances, et perpétuer la peine d'un crime qui perpétue presque toujours avec lui l'af fiction et la misère publique dans les empires.
La protection des faibles est donc le seul usage légitime du crédit et de l'autorité ; mais les secours et les largesses qu'ils doivent trouver dans notre abondance forment le dernier caractère de l'humanité.
Oui, mes frères, si c'est Dieu seail qui vous a fait naître ce que vous êtes, quel a pu être son dessein en répandant avec tant de profusion sur vous les biens de la terre ? A-t-il voulu = 141 ===========
MASSILLON
vous faciliter le luxe, les passions, et les plaisirs qu'il »-ondamne ? sont-ce des présents qu'il vous ait faits dans sa colère ? Si cela est, si c'est pour vous seuls qu'il vous a fait naître dans la prospérité et dans l'opulence, jouissez-en, à la bonne heure, faites- vous, si vous le pouvez, une injuste félicité sur la terre ; vivez comme si tout était fait pour vous ; multipliez vos plaisirs. Hâtez-vous de jouir, le temps est court. N'attendez plus rien au delà que la mort et le jugement ; vous avez ^eçu ici-bas votre récompense.
Mais si, dans les desseins de Dieu, vos biens doivent être les ressources et les facilités de votre salut, il ne laisse donc des pauvres et des malheureux sur la terre que pour vous ; vous leur tenez donc ici-bas la place de Dieu même ; vous êtes, pour ainsi dire, leur providence visible : ils ont droit de vous réclamer, et de vous exposer leurs besoins ; vos bien* sont leurs biens, et vos largesses le seul patrimoine que Dieu leur ait assigné sur la terre.
(Première partie.)
Il — Fmre du bien est le vrai plaisir et la gloire de la grandeur ; le roi idéal.
Et qu'y a-t-il dans votre état de plus digne d'envie que le pouvoir de faire des heureux ? Si l'humanité envers les peuples est le premier devoir des grands, n'est-elle pas aussi l'usage le plus délicieux de la grandeur ?
Quand toute la religion ne serait pas elle-même un motif universel de charité envers nos frères, et que notre humanité à leur égard ne serait payée que par le plaisir de faire des heureux et de soulager ceux qui souffrent, en faudrait-il davantage pour un bon cœur ? Quiconque n'est pas sensible à un plaisir si vrai, si touchant, si digne du cœur, il n'est pas né grand, il ne mérite pas même d'être homme* Qu'on est digne de mépris, dit saint Ambroise, quand on peut faire des heureux, et qu'on ne le veut pas ! Infelix cujus in potestate est tantorum animas a morte defendere^ et non estvoluntas (1).
Il semble même que c'est une malédiction attachée à la
(I) «Malheureux celui qui a le pouvoir de défendre tant d'armes contre la mort, ex qui n'en a pas la volonté l »
^ — SEmio^s \
grandeur. Les personnes nées dans une fortune obscure et |
privée n'envient dans les grands que le pouvoir de faire ^
des grâces et de contribuer à la félicité d'autrui : on sent j qu'à leur place on serait trop heureux de répandre la joie
et l'allégresse dans les cœurs en y répandant des bien- }
faits, et de s'assurer pour toujours leur amour et leur recon- j
naissance. Si, dans une condition médiocre, on forme quel- j
quefois de ces désirs chimériques de parvenir à de grandes j
places, le premier usage qu'on se propose de cette nouvelle j
élévation, c'est d'être bienfaisant, et d'en faire part à tous |
ceux qui nous environnent : c'est la première leçon de la j
nature, et le premier sentiment que les hommes du com- î
mxin trouvent en eux. Ce n'est que dans les grands seuls !
qu'il est éteint : il semble que la grandeur leur donne un \
autre cœur, plus dur et plus insensible que celui du reste |
des hommes ; que plus on est à porté de soulager des mal- l
heureux, moins on est touché de leurs misères ; que plus on ]
est le maître de s'attirer l'amour et la bienveillance des ,i
hommes, moins on en fait cas ; et qu'il suffit de pouvoir î
tout, pour n'être touché de rien. j
Mais quel usage plus doux et plus flatteur, mes frères, |
pourriez- vous faire de votre élévation et de votre opulence ? |
Vous attirer des hommages ? mais l'orgueil lui-même s'en \
lasse. Commander aux hommes et leur donner des lois ? 1
mais ce sont là les soins de l'autorité, ce n'en est pas le j
plaisir. Voir autour de vous multiplier à l'infini vos ser- j
viteurs et vos esclaves ? mais ce sont des témoins qui vous /j
embarrassent et vous gênent plutôt qu'une pompe qui vous î
décore. Habiter des p^is somptueux ? mais vous vous !
édifiez, dit Job, des solitudes où les soucis et les noirs cha^ j
grins viennent bientôt habiter avec vous. Y rassembler tous ;
les plaisirs ? ils peuvent remplir ces vastes édifices, mais i
ils laisseront toujours votre cœur vide. Trouver tous les j
jours dans votre opulence de nouvelles ressources à vos ^
caprices ? la variété des ressources tarit bientôt ; tout est bientôt j
épuisé ; il faut revenir sur ses pas, et recommencer sans ]
cesse ce que l'ennui rend insipide, et ce que l'oisiveté a j
rendu nécessaire. Employez tant qu'il vous plaira vos biens |
et votre autorité à tous les usages que l'orgueil et les plai- j
sirs peuvent inventer : vous serez rassasiés, mais vous ne i
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serez pas satisfaits; ils vous montreront la joie, mais ils ne la laisseront pas dans votre cœur.
Employez-les à faire des heureux, à rendre la vie plus douce et plus supportable à des infortunés que l'excès de la misère a peut-être réduits mille fois à souhaiter, comme Job (1), que le jour qui les vit naître eût été lui-même la nuit éternelle de leur tombeau : vous sentirez alors le plaisir d'être nés grands, vous goûterez la véritable douceur de votre état ; c'est le seul privilège qui le rend digne d'envie. Toute cette vaine montre qui vous environne est pour les autres ; ce plaisir est pour vous seuls. Tout le reste a ses amertumes ; ce plaisir seul les adoucit toutes. La joie de ^aire du bien est tout autrement douce et touchante que la joie de le recevoir. Revenez-y encore, c'est un plaisir qui ne s'use point ; plus on le goûte, plus on se rend digne de le goûter : on s'accoutume à sa prospérité propre, et on y devient insensible ; mais on sent toujours la joie d'être Fauteur de la prospérité d'autrui : chaque bienfait porte avec lui ce tribut doux et secret dans notre âme : le long usage qui endurcit le cœur à tous les plaisirs le rend ici tous les jours plus sensible.
Et qu'a la majesté du trône elle-même. Sire, de plus délicieux que le pouvoir de faire des grâces? Que serait la puissance des rois, s'ils se condamnaient à en jouir tout seuls ? une triste solitude, l'horreur des sujets et le supplice du souverain. C'est l'usage de l'autorité qui en fait le plus doux plaisir; et le plus doux usage de l'autorité, c'est la clémence et la libéralité qui la rendent aimable.
Nouvelle raison. Outre le plaisir d||,faire du bien, qui nous paie comptant de notre bienfait, montrez de la douceur et de l'humanité dans l'usage de votre puissance, dit l'esprit de Dieu, et c'est la gloire la plus sûre et la plus durable où les grands puissent atteindre : in mansnetudine opéra tua perfice, et super hominum gloriam diligeris (2).
Non, Sire, ce n'est pas le rang, les titres, la puissance, qui rendent les souverains aimables ; ce n'est pas même les talents glorieux que le monde admire, la valeur, la supériorité du
(1) jo&, m, 3.
(2) EccL, 111,19 : « Accomplis tes œuvres dans un esprit de douceur, et, outre la gloire, tu auras Tamour des hommes. »
génie, l'art de manier les esprits et de gouverner les peuples % ces grands talents ne les rendent aimables à leurs sujets qu*àa« tant qu'il les rendent humains et bienfaisants. Vous ae serez grand qu'autant que vous leur serez cher : ramour des peuples a toujours été la gloire la pltis réelle et la moins éqiii» voque des souverains, et les peuples n'aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne hemcux^
Et, en effet, est-il pour les princes une gloire plus pure et plus touchante que celle de régner sur les cœurs ? La glcâre des conquêtes est toujours souillée de sang; c'est le carnage et la mort qui nous y conduit ; et il faut faire des malheureua: pour se l'assurer. L'appareil qui l'envircaine est funeste et lugubre ; et souvent le conquérant lui-même, s'il est humain^ ^st forcé de verser des larmes sur ses propres victoires.
Mais la gloire, Sire, d'être cher à son peuple et de le rendre heureux, n'est environnée que de la joie et de Tabondance : il ne faut point élever de statues et de colonnes superbes pour l'immortaliser; il s'élève dans le cœur de chaque sujet un monument plus durable que l'airain et le bronze, parce que l'amour dont il est l'ouvrage est plus fort que la mort. Le titre de conquérant n'est écrit que sur le marbre ; le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs* '
Et quelle félicité pour le souverain de regarder son royaume comme sa famille, ses sujets comme ses fôïfantsî de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et leurs personnes, et de voir, pour ainsi dire, ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône ! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir ? Mais de plus^ Sire, si la gloire des conquérants vous touche, commencez par gagner les cœurs de vos sujets ; cette conquête vous répond de celle de l'univers. Un roi cher à une nation valeureuse comme la vôtre n'a plus rien à craindre que l'excès de ses prospérités et de ses victoires.
Ecoutez cette multitude que Jésus-Christ rassasie aujourd'hui dans le désert ; ils veulent l'établir roi sur eux : ut râpèrent eum, et facerent eum regem. Ils lui dressent déjà un trône dans leur cœur, ne pouvant le faire remonter encore sur celui de David et des rois de Juda ses ancêtres : ils ne reconnaissent son droit à la royauté que par son humanité»
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BOURDALOUE
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IMASSILLON
Ah ! si les hommes se donnaient des maîtres, ce ne serait ni les plus nobles ni les plus vaillants qu'ils choisiraient ; cç serait les plus tendres, les plus humains, des maîtres qui fussent en même temps leurs pères.
Heureuse la nation, grand Dieu, à qui vous destinez dans votre miséricorde un souverain de ce caractère ! D'heureux présages semblent nous le promettre : la clémence et la majesté, peintes sur le front de cet auguste enfant, nous annoncent déjà la félicité de nos peuples ; ses inclinations douces et bienfaisantes rassurent et font croître tous les jours nos espé= rances. Cultivez donc, ô mon Dieu ! ces premiers gages de notre bonheur : rendez-le aussi tendre pour ses peuples que le prince pieux auquel il doit la naissance, et que vous n'avez fait que montrer à la terre. Il ne voulait régner, vous le savez, que pour nous (1) rendre heureux ; nos misères étaient ses misères, nos affictions étaient les siennes ; et son cœur ne faisait qu'un avec le nôtre. Que la clémence et la miséricorde croissent donc avec l'âge dans cet enfant précieux, et coulent en lui avec le sang d'un père si humain et si miséricordieux! que la douceur et la majesté de son front soient toujours une image de celle de son âme ! que son peuple lui soit aussi cher qu'il est lui-même cher à son peuple ! qu'il prenne dans la tendresse de la nation pour lui la règle et la mesure de l'amour qu'il doit avoir pour elle ! par là il sera aussi grand que son bisaïeul, plus glorieux que tous ses ancêtres, et son humanité sera la source de notre félicité sur la terre et de son bonheur dans le ciel. Ainsi soit-il,
(Deuxième partie.)
(1) N'oublions pas que ce duc de Bourgogne était l'élève de Fénelon, formé par Le Télémaque : « Prince sage et juste, dira Voltaire lui-même, né pour rendre les hommes heureux. »
POUR LE DIMANCHE DE LA PASSION (l)