‹ SermonsChapitre 39 sur 47 · I. — Il ne su/fit pas d'être vertueux selon le monde · texte numérisé non relu

I. — Il ne su/fit pas d'être vertueux selon le monde

Je sais que le monde se vante d'un fantôme d'honneur et de probité indépendant de la religion : il croit qu'on peut être fidèle aux hommes sans être fidèle à Dieu; être orné de toutes les vertus que demande la société sans avoir celles qu'exige l'Évangile ; et, en un mot, être honnête homme sans être chrétien.

On pourrait laisser au monde cette faible consolation, ne pas lui disputer une gloire aussi vaine et aussi frivole que lui-même, et, puisqu'il renonce aux vertus des saints, lui passer du moins celles des hommes. C'est l'attaquer par son endroit sensible et dans son dernier retranchement, de vouloir lui ôter le seul nom de bien qui lui reste et qui le console de la perte de tous les autres, et de le déposséder d'un honneur et d'une probité qu'il croit n'appartenir qu'à lui seul, et qu'il dispute même souvent aux justes.

Ne le troublons donc pas dans une possession si paisible et en même temps si injuste. Convenons qu'au milieu de la déprai^ation et de la décadence des moeurs publiques, le monde a encore sauvé du débris, des restes d'honneur et de droiture; que malgré les vices et les passions qui les dominent, paraissent encore sous ses étendards des hommes fidèles à l'amitié, zélés pour la patrie, rigides amateurs de la vérité, esclaves religieux de leur parole, vengeurs de l'injustice, protecteurs de la faiblesse ; en un mot, partisans du plaisir, et néanmoins sectateurs de la vertu.

Yoilà les justes du monde, ces héros d'honneur et de pro-

(1) Plan : Jésus-Christ ne veut pas de la gloire humaine. Première partie : Le monde dégrade lui-même ceux à qui il a accordé la gloire ; sans la crainte de Dieu, toute probité est fausse, ou du moins n'est jamais sûre. — Deuxième partie: Sans cette crainte, les grands génies deviennent dangereux : à la nation : b) aux individus mêmes qui les possèdent. — Troisième partie : Sans cette crainte, les succès les plus brillants ne sont que des crimes. — Péroraison : Que le jeune souverain cherche donc seulement la vraie gloire.

MASSILLON

bité qu'il fait tant valoir, qu'il propose même tous les jours avec une espèce d'insulte et d'ostentation aux véritables justes de l'Évangile. Il les dégrade pour élever son idole ; il se vante que l'honneur et la véritable probité ne résident que chez lui. Il nous laisse l'obscurité, les petitesses, les travers, et tout le faux de la vertu, et s'en arroge à lui-même l'héroïsme et la gloire. Mais qu'il serait aisé de venger l'honneur de Dieu contre le culte vain et pompeux que le monde rend à son idole ! Il n'y aurait qu'à souffler sur cet édifice d'orgueil et de vanité, à peine en retrouveriez-vous les faibles vestiges.

Ces hommes vertueux, dont le monde se fait tant d'honneur, n'ont au fond souvent pour eux que l'horreur public[ue. Amis fidèles, je le veux ; mais c'est le goût, la vanité ou l'intérêt qui les lie, et dans leurs amis ils n'aiment qu'eux-mêmes. Bons citoyens^ il est vrai ; mais la gloire et les honneurs qui nous reviennent en servant la patrie sont l'unique Hen et le seul devoir qui les attachent. Amateurs de la vérité, je l'avoue ; mais ce n'est pas elle qu'ils cherchent, c'est le crédit et la confiance qu'elle leur acquiert parmi les hommes. Observateurs de leurs paroles ; mais c'est un orgueil qui trouverait de la lâcheté et de l'inconstance à se dédire ; ce n'est pas une vertu qui se h ' "^ une religion de ses promesses. Vengeurs de Tin justice; mais, en la punissant dans les autres, ils ne veulent que publier qu'ils n'en sont pas capables euxmêmes. Protecteurs de la faiblesse ; mais ils veulent avoir des panégyristes de leur générosité, -et les éloges des opprimés sont ce que leur offrent de plus touchant leur oppression et leur misère. En un mot, dit l'Écriture, on les appelle miséricordieux : ils ont toutes les vertus pour le public ; mais, n'étant pas fidèles à Dieu, ils n'en ont pas une seule pour eux-mêmes : Multi homines miséricordes vocantur; virum autem fidelem quis inveniet (1) ?

(Première partie,)

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