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II. — Les grands talents peuvent être dangereux

Mais peut-être que les vertus civiles toutes seules sont trop obscures, et que la distinction et la supériorité des grands talents nous donnera plus de droit à la gloire.

(I) Prov, XX, 6 : « Beaucoup d'hommes sont appelés miséricordieux ; mais qui trouvera un homme ayant de la foi ? »

Héîas! Sire> que sont les grands talents que de grands vices, si, les ayant reçus de Dieu, nous ne les employons que pour nous-mêmes? Qae deviennent-ils entre nos mains? souvent l'instrument des malheurs publics ; toujours la source de notre condamnation et de notre perte.

Qu'est-ce qu'un souverain né avec une valeur bouillante et dont les éclairs brillent déjà de toutes parts dès ses plus jeunes ans, si la crainte de Dieu ne le conduit et ne le modère? un astre nouveau et malfaisant qui n'annonce que des calamités à la terre. Plus il croîtra dans cette science funeste, plus les misères publiques croîtront avec lui : ses entreprises les plus téméraires n'offriront qu'une faible digue à Timpétuosité de sa course ; il croira effacer par l'éclat de ses victoires leur témérité ou leur injustice ; l'espérance du succès sera le seul titre qui justifiera l'équité de ses armes: tout ce qui lui paraîtra glorieux deviendra légitime ; il regardera le^ moments d'un repos sage et majestueux comme une oisiveté honteuse et des moments qu'on dérobe à sa gloire ; ses voisins deviendront ses ennemis dès qu'ils pourront devenir sa conquête : ses peuples eux-mêmes fourniront de leurs larmes et de leur sang la triste matière de ses triomphes, il épuisera et renversera ses propres Etats pour en conquérir de nouveaux, il armera contre lui les peuples et les nations ; il troublera la paix de l'univers ; il se rendra célèbre en faisant des millions de malheureux. Quel fléau pour le genre humain ! et s'il y a un peuple sur la terre capable de lui donner des éloges, il n'y a qu'à lui souhaiter un tel maître.

Repassez sur tous les grands talents qui rendent les hommes illustres ; s'ils sont donnés aux impies, c'est toujours pour le malheur de leur nation et de leur siècle. Les vastes connaissances empoisonnées par l'orgueil ont enfanté ces chefs et ces docteurs célèbres de mensonge, qui, dans tous les âges, ont levé l'étendard du schisme et de l'erreur, et formé, dans le sein même du christianisme, les sectes qui le déchirent.

Ces beaux esprits si vantés, et qui par des talents heureux ont rapproché leur siècle du goût et de la politesse des anciens, dès que leur cœur s'est corrompu, ils n'ont laissé au monde que des ouvrages lascifs et pernicieux, où le poison, préparé par des mains habiles, infecte tous les jours les mœurs publiques, et où les siècles qui nous suivront vien-

MASSILLON

d^-ont encore puiser la licence et la corruption du nôtre.

Tournez-vous d'un autre côté. Comment ont paru sur la '.erre ces génies supérieurs, mais ambitieux et inquiets, nés pour faire mouvoir les ressorts des Etats et des empires, et ébranler l'univers entier? Les peuples et les rois sont devenus le jouet de leur ambition et de leurs intrigues : les dissensions civiles et les malheurs domestiques ont été les théâtres lugubres où ont brillé leurs grands talents.

Un seul homme obscur, avec ces avantages éminents de la nature, mais sans conscience et sans probité, a pu s'élever les siècles passés sur les débris de sa patrie ; changer la face entière d'une nation voisine et belliqueuse, si jalouse de ses lois et de sa liberté ; se faire rendre des hommages que ses citoyens disputent même à leurs rois ; renverser le trône, et donner à l'univers le spectacle d'un souverain dont la couronne ne put mettre la tête sacrée à couvert de l'arrêt inouï qui le condamna à la perdre (1).

Esprits vastes, mais inquiets et turbulents, capables de tout soutenir hors le repos ; qui tournent sans cesse autour du pivot même qui les fixe et qui les attache ; et qui, semblables à Samson, sans être animés de son esprit, aiment encore mieux ébranler l'édifice et être écrasés sous les ruines, que de ne pas s'agiter et faire usage de leurs talents et de leur force. Malheur au siècle qui produit de ces hommes rares et merveilleux ! et chaque nation a eu là-dessus ses leçons et ses exemples domestiques.

Mais enfin, si ce n'est pas un malheur pour leur siècle, c'est du moins un malheur pour eux-mêmes. Semblables à un navire sans gouvernail que des vents favorables poussent à pleines voiles, plus notre course est rapide, plûs le naufrage est inévitable. Rien n'est si dangereux pour soi que les grands talents dont la foi ne règle pas l'usage ; les vaines louanges qu'attirent ces qualités brillantes corrompent le cœur ; et plus on était né avec de grandes qualités, plus la corruption est profonde et désespérée. Dieu abandonne l'orgueil à lui-même ; ces hommes si vantés expient souvent, dans la honte d'une chute éclatante, l'injustice des applaudissements publics ; leurs vices déshonorent leurs talents. Ces vastes génies, nés pour

(i) Olivier Cromwell.

soutenir l'État, ne sont plus, dit Job, que de faibles roseaux qui ne peuvent se soutenir eux-mêmes. On a vu plus d'une fois les pierres mêmes les plus brillantes du sanctuaire s*avilir et se tirainer indignement dans la boue ; et les plus grands talents sont souvent livrés aux plus grandes faiblesses : qui ducit sacerdotes inglorios, et optimates supplantât (1).

(Deuxième partie.)

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