‹ SermonsChapitre 4 sur 47 · partie la plus essentielle, et par conséquent il l'anéantit. ï · texte numérisé non relu

partie la plus essentielle, et par conséquent il l'anéantit. ï

De savoir si ce point de morale a été connu dans le \

paganisme, ou si c'est une obligation nouvelle que l'Evan- '\

gile nous ait imposée, c'est ce que je n'entreprends point }

d'examiner ; cependant il semble que ce soit une différence |

que l'Évangile de ce jour mette entre les païens et nous. Car |

les grands parmi les païens, dit le Fils de Dieu, traitent les |

petits avec empire ; au lieu que parmi vous les petits doivent |

êtres traités des grands avec amour, et même, selon les j

règles de la foi, avec un sentiments de respect : Scitis quia j principes gentium dominanfur eorum (Matth. XX). (1) Ainsi

parlait ce divin maître : mais saint Jérôme remarque fort bien I

que le Sauveur du monde, en parlant ainsi, supposait l'usage |

des nations infidèles comme un désordre , et non pas comme une ||

légitime possession ; et qu'en nous apprenant à bâtir sur un j

fondement tout contraire, c'est-à-dire à nous faire un enga- |

gement de charité de ce qui nous élève au-dessus des autres, |

et particulièrement de ce qui nous met en pouvoir de leur |

commander, il ne nous a point donné d'autre loi que celle |

même qui nous était déjà prescrite à tous par la raison, mais |

que les ténèbres du péché avaient obscurcie, et qui avait ^

besoin des lumières de sa sainte doctrine pour être mise ]

dans un plein jour. |

Non, mes chers auditeurs, il n'est point nécessaire de |

(I) Matîh., XX. La mère des enfants de Zébédée a demandé à Jésus que ses

deux enfants soient assis dàns le royaume de Dieu, à la gauche et à I a droite |

du Maître. Jésus à répondu que ce n'est point à lui à assigner des places- |

Les autres s'indignent, mais Jésus leur dit: « Vous savex. que tes princes | des nations dominent sur elles ; ... il n'en doit pas être de même parmi

vous : mais que celui qui voudra être le plus grand parmi vous soit votre |

serviteur. » ']

recourir à l'Évangile pour être convaincu de cette vérité. Le prince des philosophes n'avait aucun principe du christianisme, et il la comprenait néanmoins, quand il disait que les rois, dans ce haut degré d'élévation qui nous les fait regarder comme les divinités de la terre, ne sont après tout que des hommes faits pour les autres hommes, et que ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils sont rois, mais pour les peuples. Or si cela est vrai de la royauté, nul de vous ne m'accusera de porter à son égard trop loin la chose, si j'avance qu'on ne peut rien être dans le monde ni s'élever quoique par des voies droites et légitimes, aux honneurs du monde, que dans la vue de s'employer, de s'intéresser, de se - consacrer, et même de se dévouer au bien de ceux que la Providence fait dépendre de nous ; qu'un homme par exemple revêtu d'une dignité, n'est qu'un sujet destiné de Dieu et choisi pour le service d'un certain nombre de personnes à qui il doit ses soins : qu'un particulier qui prend une charge dès là n'est plus à soi, mais au public ; qu'un supérieur, qu'un maître n'a l'autorité en main que parce qu'il doit être utile à toute une maison, et que sans autorité il ne le peut être. Prœes, disait saint Bernard écrivant à un grand du monde et lui mettant devant les yeux l'idée qu'il devait avoir de sa condition : Prœes, non ut de subditis crescas, sed ut ipsi de te (1) : vous êtes en place de commander, et il est juste qu'on vous obéisse : mais souvenez-vous que cette obéissance ne vous est due qu'à titre onéreux, et que vous êtes prévaricateur si vous ne la faites servir tout entière au profit de ceux qui vous la doivent^

De là je conclus que s'il se trouve un chrétien (or combien ne s'en trouve- t-il pas?) qui par le rang que lui donne ou sa fortune ou sa naissance, ayant sous soi des vassaux et des sujets, ne les considère que pour soi-même, que pour ses intérêts propres, que pour s'en glorifier et s'en faire honneur, et qui du reste les néglige, sans se mettre en peine de pourvoir à leurs avantages, et de leur procurer les biens solides qu'ils ont le droit d'attendre de lui, dès lors sans autre crime, il mérite d'être réprouvé de Dieu. Pourquoi? Parce qu'il renverse cet ordre de Dieu, qui n'a fait les grands

(i) <\ Tu commandes, non pour grandir aux dépens de tes sujets, mais pour que ceux-ci croissent à tes dépens. » (Saint Bernard.)

BOURDALOUE

que pour les petits, et les puissants et les forts que pour les \ faibles : ainsi l'a décidé saint Augustin, raisonnant sur les | principes généraux de la Providence... Voyons donc si parmi \ ceux qui se poussent aux honneurs du monde, on ne trouve i point de ces âmes païennes qui abusent de leur condition, 'i et qui joignant l'orgueil à l'autorité, la rendent également j impérieuse et insupportable. Voyons si dans le christianisme, \ malgré l'exemple d'un Dieu humilié et anéanti, on ne trouve ^\ pas encore tous les jours de ces maîtres hautains et durs, qui ne savent que se faire obéir, que se faire servir, que se | faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni con- [ descendre, ni se faire aimer ; qui usant de toute la force, et sou- i vent même de toute l'aigreur du commandement, n'y mêlent '\ jamais, selon le précepte de l'apôtre, l'onction et la douceur I de la charité. L'esprit de domination que je çombats, ne \ manquera pas de prétextes pour se justifier ; mais la parole | que je prêche aura encore plus d'efficace pour le confondre. |i Appliquez-vous. { On se flatte, parce qu'on est élevé, d'un prétendu zèle de | faire sa charge, de soutenir ses droits, de garder son rang : J on va plus loin, et quelquefois même on se fait de ses fiertés i et de ses hauteurs un devoir, tant l'amour-propre est ingé- '\ nieux à nous déguiser les vices les plus grossiers sous Tap- | parence des plus pures vertus. iMais, répond saint Bernard, % si c'est un zèle de faire sa charge et un vrai zèle, pourquoi | ce zèle ne s'allume-t-il qu'en certaines rencontres, et lorsqu'il \ est question d'abaisser les autres et de prendre l'ascendant J sur eux ? pourquoi dans tout le reste devient-il si paresseux j et si lent? pourquoi le voit-on languir et s'éteindre du ^ moment que l'ambition est satisfaite? Car quelque subtils ;| que nous soyons à nous tromper nous-mêmes, voici, chré- j tiens, le sujet de notre honte, et il faut que nous en conve- \ nions. Ne s'agit-il que d'une fonction pénible, laborieuse, de pure charité et de nul éclat, ce zèle de faire sa charge et de 'j maintenir son rang nous inquiète peu : mais qu'il y ait J une préséance à disputer, une soumission à exiger, une loi à ,| imposer, c'est là qu'il se réveille et qu'il se réveille tout | entier. Il était assoupi, et sur toute autre chose il le serait | encore ; mais il n'y a que ce point d'honneur qui le pique et fij qui le ranime. Or est-ce là seulement ce qui doit piquer et J

.=:::.==^...=..=.r=. SERMONS

animer un zèle chrétien? De plus, poursuit saint Bernard, est-ce faire sa charge que d'en rendre le joug fâcheux, pesant, et presque insoutenable à ceux qui le doivent porter ? est-ce faire sa charge que d'irriter les esprits, au lieu de les gagner, que de révolter les cœurs, au lieu de les soumettre, que d'accabler les uns de chagrin, de jeter les autres dans le désespoir, d'insulter à ceux-ci, de rebuter et de désoler ceux-là, d'exciter mille murmures, et de renverser toute la subordination en voulant l'établir et la rendre trop exacte? Car voiîà à quoi aboutit ce zèle, dont l'ambition se pare : à ne rien faire pour vouloir trop faire, et à détruire au lieu d'édifier. On s'entête de certains droits qu'on veut soutenir ; et, parce qu'on ne consulte point l'humilité chrétienne, il faut les soutenir, ces droits, soit réels, soit prétendus, à quelque prix que ce puisse être : il faut, quelque plaie qu'en reçoive ia charité et quoi qu'il en doive coûter au prochain, les faire valoir dans toute leur étendue, les poursuivre dans toute leur rigueur, n'en rien céder, n'en rien rabattre, n'entendre à nul accommodement, à nulle composition, pourquoi ? parce qu'on est possédé de cet esprit d'empire et de domination, qui souvent même, par le plus déplorable aveuglement, d'une pure jalousie d'autorité se fait une vertu et une justice î

Jalousie d'autorité, ah! tentation funeste, à quelles extrémités et à quels excès ne portes-tu pas tous les jours les hommes? combien de scandales as-tu causés? combien de ressentiments et de vengeances as-tu autorisés? de quels maux n'as-tu pas été le principe, et quels biens n'as-tu pas mille fois arrêtés ?...

Tel est, mes chers auditeurs, le cours du monde, et sur quoi nous ne pouvons assez gémir ; tel est le cours du monde le plus chrétien. Ce n'est pas seulement dans les cours des rois? ni dans le monde profane, qu'on se laisse enfler de la sorte, et qu'on aime à exercer son pouvoir et de le faire sentir. Rien de plus commun, ô opprobre de tous les siècles ! Non» rien de plus commun dans l'Eglise même, dans cette Eglise fondée néanmoins sur l'humanité de Jésus-Christ ! Contre l'avis que nous donne l'apôtre de ne chercher point à dominer dans le clergé, Neqiie ut dominantes in cleris (1), on envisage les plus saintes dignités par lesrespects, par leshom- (I) i, Pe^r., v.

BOURDALOUE

mages qu'elles attirent, et non point pour le travail qui en doit être inséparable : on oublie qu'on est père, qu'on est pasteur, et l'on se souvient seulement qu'on est maître : on réduit lés âmes dans une espèce de servitude. Saint Paul veut que l'on traite les serviteurs comme ses frères, et l'on traite ses frères conime des esclaves : on a une secrète complaisance à tenir bas ceux-ci; on se vante comme d'un succès d'avoir liumilié ceux-là, on s'en glorifie, on en fait trophée: on veut que tout plie, que tout se soumette dès qu'on a prononcé une parole, et souvent on refuse soi-même de se soumettre à des puissances supérieures dont on relève, et de plier sous une j uste domination. Qu'on eût une semblable autorité, on saurait bien la faire valoir ; mais qu'on y soit sujet, on ne veut plus la reconnaître. Est-ce là l'esprit de Dieu? sont-ce là les enseignements que Jésus-Christ nous a donnés ? est-ce ainsi que les apôtres ont converti le monde ? Ah ! chrétiens, tenons nous toujours et en tout à la belle maxime du Sauveur des hommes : Oui major est inter vos, fiai sicut mini ster{l). Vins votre rang vous distingue des autres, plus devez- vous vous en approcher ; plus devez-vous, pour user de cette expression, vous humaniser ; plus devez-vous avoir de douceur, de modération, de charité. Si j'insiste sur cette morale, et si je le fais avec la sainte liberté de la chaire, vous ne pouvez la condamner. Quand je parle aux peuples, mon ministère m'oblige à leur apprendre le respect et l'obéissance qu'ils vous doivent : mais puisque je vous parle dans cette cour, puisque je parle à des grands, je dois leur dire ce qu'ils doivent aux peuples. Honneurs du siècle, vocations de Dieu ; assujetissements à servir le prochain ; enfin honneurs du siècle, engagement à travailler et à souffrir, c'est la troisième partie.

(Deuxième partie).

II. — Les honneurs ont pour rançon des devoirs impérieux (2).

Il n'y a point sur la terre de supériorité, point de dignité, qui ne vous engage indispensablement à vous faire, en certaines conjonctures, le martyr du bon droit et de l'équité, le

(r) « Que celui qui est plus grand parmi nous, soit comme votre serviteur » Matth, XX};. texte un peu différent, voir plus haut, p. i6. (2) L'orateur vient d'établir que les quatre «; engagements » des honneurs.

martyr de l'innocence, le martyr de la religion, le martyr de la gloire de Dieu ; vous devez alors abandonner tous vos intérêts ; et autrement tout chrétien que vous êtes de profession, vous n'êtes en effet qu'un mondain et un réprouvé.

Cela est difficile, je le veux : mais n'est-il pas juste, dit saint Ambroise, qu'après avoir reçu beaucoup de Dieu, vous soyez tenu à beaucoup pour Dieu ? N'est-ce pas ainsi que Dieu par sa sagesse a ordonné les choses, attachant l'honneur aux charges et aux emplois pour en adoucir la peine, ei joignant la peine aux emplois et aux charges pour en bannir la présomption et la corruption ? car voilà l'idée qu'en ont eue tous les vrais fidèles, qui dans les haots rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes pour essuyer tout, pour porter tout, pour se dévouer à tout, pour seconder les desseins de la providence sur eux et pour les remplir.

Or, là-dessus qu'avez-vous à répondre, hommes du siècle? par où justifiez-vous cette vie oisive et sans action, dans les places qui demandent une vigilance sans relâche et toute votre attention ? Paisibles possesseurs et vains idolâtres d'un honneur dont l'éclat repait votre vanité, mais dont les obligations étonnent votre amour-propre, venez vous contempler dans le tableau que je vous présente : venez reconnaître l'énorme opposition qui se rencontre entre votre conduite et vos devoirs : venez apprendre ce que vous devez être, et vous confondre de ce que vous n'êtes pas. Je sais que vous trouverez assez de vaines excuses ; je sais que vous imaginerez assez de prétextes pour vous persuader que, dans l'exercice de votre ministère, on doit être aussi content de vous que vous l'êtes de vous-mêmes. Mais examinons de bonne foi la chose, et raisonnons. Car, être sans cesse occupé de ses divertissements et de son plaisir, et presque jamais de ses fonctions et de son emploi ; fuir un travail que vous devez au public et que le public attend de vous ; avoir horreur d'une assiduité nécessaire que vous traitez de captivité et d'esclavage ; se décharger sur autrui des soins qui vous re-

du monde sont : i» se faire violence à soi-même; 2» souffrir souvent et beaucoup des autres ; 3o mener une vie pleine de soins, et de soins affligeants, de soins inquiets-; 40 toujours être en disposition de s'immoler soi-même ou pour la justice ou pour la vérité.

BOURDALQUE

gardent personnellement et dont vous êtes par vous-mêmes \

responsables ; ne pouvoir se tenir là où il faut être, et de se ,<

trouver partout où il faudra n'être pas, rejeter toute affaire \

qui incommode, qui fatigue, quoique Dieu ne vous ai fait ce j

que vous êtes que pour en être fatigués et incommodés ; 'I

n'écouter que la prudence humaine, et ne vouloir jamais se \

commettre à rien, jamais s'exposer à rien dans des occasions \

où l'on craint de se perdre, mais où Dieu veut que vous \

vous perdiez selon le monde, et que vous vous exposiez en \

un mot, ne prendre de votre condition que le doux et l'a- 'j

gréable,et en laisser le pénible et le rigoureux; secret que le i

monde enseigne, que vous avez si bien appris ; ce n'est pas \

assez : regarder d'un œil indifférent ce qui devrait vous don- |

ner de saintes inquiétudes, ce qui devrait exciter tout votre i

zèle, des abus qu'il faudrait corriger, des violences qu'il fau- |

drait réprimer, des injustices qu'il faudrait répârer, des scan- -|

dales qu'il faudrait faire cesser : au contraire éclater avec i

impatience, avec chaleur, avec emportement sur les moindres \i

sujets, et dans une place néanmoins où l'on doit toujours se j

posséder soi-même, où l'on doit toujours être maître de soi- \

même, toujours se modérer, se retenir sans jamais écouter ï

la sensibilité, et sans jamais la faire paraître : que dis-je? |

abuser de son pouvoir pour satisfaire ses animosi tés parti- "1

cuîières et ses ressentiments, pour autoriser ses vengeances^ |

pour se rendre redoutable dans une ville, pour faire souffrir '|

tout un pays, et ne rien souffrir soi-même, tout cela et tout J

ce que je passe (car je serais infini si je voulais épuiser cette ()

morale, et toucher mille autres articles non moins impor- i

tants), tout cela encore une fois vous convient-il ? Est-cé là ce 1^

que demande votre état ? est-ce pour cela que la providence \

a établi dans le monde cette diversité de conditions, qu'elle a j placé les uns sur le buffet comme des vases d'honneur, et

qu'elle a laissé les autres dans la poussière ? Dieu en vous <] distinguant éten vous élevant, a-t-il prétendu vous entretenir

dans l'oisiveté, vous faire vivre dans le repos, fournir à ^ toutes vos commodités, vous abandonner à vous-mêmes et à

tous les désirs, à tous les ressentiments de votre cœur ? n'a \

t-il fait le monde que pour vous ? ou n'est-ce pas pour le k

gouvernement et le bon ordre du monde qu'il vous a choi- l

sis? Or, pour maintenir cet ordre, n'y a-t-il ni réflexions à À

,,3^,^,^,.^ SERjMONS

faire, ni mesures à prendre, ni précautions à garder, ni hasard à courir, ni obstacles à vaincre, ni études, ni ménagements nécessaires?

(Troisième partie.)

Page 1