SERMON SUR L'AUMONE
I, — Le devoir de V aumône ; ses avantages pour le riche.
C'est une question dont tout homme chrétien peut être édifié, et qui parut autrefois à saint Cîirysostome assez importante pour en faire le sujet d'une de ses homélies : savoir qui des deux est le plus redevable à la providence de Dieu, de la conduite qu'elle a tenue en établissant le précepte de l'aumône, ou le riche qui est dans l'obligation de la donner, ou le pauvre qui est dans la nécessité de la recevoir. A en juger par les apparences, on croirait d'abord, dit ce saint docteur, que cette loi de l'aumône est bien plus favorable au pauvre qu'au riche, puisqu'elle a pour fin de soulager la misère du pauvre, et qu'au contraire elle impose au riche un devoir onéreux dont il ne peut se dispénser. Mais d'ailleurs, le riche tire de l'accomplissement même de cette loi de tels avantages, qu'il a raison de douter s'il n'est pas encore plus de son intérêt que de celui du pauvre qu'elle subsiste. Décidons cette question, chrétiens, et, pour y observer quelque ordre, distinguons deux choses dans la matière que nous traitons, je veux dire le précepte de l'aumône peu connu, et l'efficace de l'aumône souvent très mal entendue : le précepte que l'on néglige, et l'efficace dont on ne profite pas. Car de là, mes chers auditeurs, dépend l'éclair cissement de la question que je me suis proposée, et le
I (î) Sermon placé par les éditeurs à la suite du Sermon sur V Ambition. Voilà encore un sujet qui nous permet de rapprocher Bourdaloue de tous les autres prédicateurs Scicrés, sujet éminemment chrétien. L'orateur part du texte de Saint Luc, XVI :
«Et ego dico : facite vobis amicos de mammond iniqnitatis., iit cùm defeceritis, recipiant vos in œterna tabernacula. >
Èt moi je vous dis de même : faites-vous dec amis de vos richesses, af ^î que, quand vous serez réduits à l'extrémité, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles. » Et il en tire le plan que nous reproduisons ici.
BOURDALOUE
i^oici. Je dis que, dans l'établissement de l'aumône, ia providence de notre Dieu s'est montrée également bienfaisante envers le pauvre et envers le riche. Bienfaisante envers le pauvre, d'avoir pourvu, par une loi particulière, au soulagement de sa pauvreté : ce sera la première par lie. Bienfaisante envers le riche, de lui avoir donné un moyen aussi infaillible qUje celui de l'aumône pour apaiser Dieu dans l'état de son iniquité : ce sera la seconde partie. Érigeant l'aumône en précepte. Dieu a considéré le pauvre, et en attribuant à l'aumône une vertu aussi souveraine qu'elle l'a, Dieu a eu égard au riche. Deux points d'instruction que je vais développer selon les principes de la plus exacte théologie. Dans le premier, vous pourrez reconnaître à quoi le devoir de l'aumône engage un riche chrétien ; et, dans le second, je vous ferai voir de quelle ressource et de quelle consolation la pratique de l'aumône est pour un riche pécheur. L'un et l'autre méritent une attention toute particulière.
(Exorde.)