SUR LES ECUEILS DE LA PIÉTÉ DES GRANDS
î. — La piété véritable chez un souverain est active^ et énergique.
Il y a une piété, pour ainsi dire, propre de chaque état. L'homme public n'est point vertueux s'il n'a que les vertus de l'homme privé : le prince s'égare et se perd par la même voie qui auroit sauvé le sujet ; et le souverain en lui peut devenir très criminel, tandis que l'homme est irréprochable»
Aussi le premier écueil de la piété des grands est de les retirer des soins publics et de les renfermer en eux-mêmes* Comme l'indolence et l'amour du repos est le vice ordinaire des grands, il devient encore plus dangereux et plus incorrigible quand ils le couvrent du prétexte de la vertu. La gloire peut réveiller quelquefois dans les grands l'assoupissement delà paresse ; mais celui qui a pour principe une piété mal entendue est en garde contre la gloire même, et ne laisse plus de ressource. Un reste d'honneur et de respect pour le' public et pour la place qu'on occupe rompt souvent les charmes d'une oisiveté honteuse, et rend aux peuples le souverain qui se doit à eux ; mais quand ce repos indigne est occupé par des exercices pieux, il devient à ses yeux honorable : on
(1) Jo&., XII, 19: « Dieu fait que les pontifes sont privés de leur gloire, et que les grands tombent par terre. »
(2) Trois écueils à craindre pour la piété des grands : 10 une piété oisive et renfermée ; — 20 une piété faible, timide et scrupuleuse ; — 3o une piété cré* dule et bornée.
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peut rougir d'un vice ; mais on se fait honneur de ce qu'on croit une vertu.
Mais, Sire, un grand, un prince n'est pas né pour lui seul ; il se doit à ses sujets. Les peuples, en l'élevant, lui ont confié la puissance et l'autorité, et se sont réservé en échange ses soins, son temps, sa vigilance. Ce n'est pas une idole qu'ils ont voulu se faire pour l'adorer, c'est un surveillant qu'ils ont mis à leur tête pour les protéger et pour les défendre : ce n'est pas de ces divinités inutiles qui ont des yeux et ne voient point, une langue et ne parlent point, des mains et n'agissent point ; ce sont de ces dieux qui les précèdent, comme parle FEcriture, pour les conduire et les défendre. Ce sont les peuples qui, par l'ordre de Dieu, les ont faits tout ce qu'ils sont, c'est à eux à n'être ce qu'ils sont que pour les peuples. Oui, Sire, c'est le choix de la nation qui mit d'abord le sceptre entre les mains de vos ancêtres ; c'est elle qui les éleva sur le bouclier militaire, et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite l'héritage de leurs successeurs ; mais ils le durent originellement au consentement libre des sujets. Leur naissance seule les mit ensuite en possession du trône ; mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d'abord ce droit et cette prérogative à leur naissance. En un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois n'en doivent fàire usage que pour nous. Les flatteurs, Sire, vous rediront sans cesse que vous êtes le maître, et que vous n'êtes comptable à personne de vos actions. Il est vrai que personne n'est en droit de vous en demander compte ; mais vous vous le devez à vous-même, et, si je l'ose dire, vous le devez à la France qui vous attend, et à toute l'Europe qui vous regarde : vous êtes le maître de vos sujets ; mais vous n'en aurez que le titre si vous n'en avez pas les vertus : tout vous est permis ; mais cette licence est l'écueil de l'autorité, loin d'en être le privilège : vous pouvez négliger les soins de la royauté ; mais, comme ces rois fainéants si déshonorés dans nos histoires, votfs n'aurez plus qu'un vain nom de roi, dès que vous n'en remplirez pas les fonctions augustes.
Quel serait donc ce fantôme de piété qui ferait une vertu aux grands et au souverain, de craindre et d'éviter la dissipation des soins publics ; de ne vaquer qu'à des pratiques religieuses, comme des hommes privés et qui n'ont à répondre
que d'eux-mêmes ; de se renfermer au milieu d'un petit nombre de confidents de leurs pieuses illusions et de fuir presque la vue du reste de la terre ? Sire, un prince établi pour gouverner les hommes doit connaître les hommes : le choix des sujets est la première source du bonheur public ; et, pour les choisir, il faut les connaître- Nul n'est à sa place dans un État où le prince ne juge pas par lui-même : le mérite est négligé, parce qu'il est ou trop modeste pour s'empresser ou trop noble pour devoir son élévation à des sollicitations et à des bassesses : l'intrigue supplante les plus grands talents j des hommes souples et bornés s'élèvent aux premières places et les meilleurs sujets demeurent inutiles. Souvent un David, seul capable de sauver l'État, n'emploie sa valeur dans l'oisiveté des champs que contre des animaux sauvages, tandis que des chefs timides, effrayés de la seule présence de Goliath, sont à la tête des armées du Seigneur. Souvent un Mardochée, dont la fidélité est même écrite dans les monuments publics, -qui, par sa vigilance, a découvert autrefois des complots funestes au souverain et à l'empire, seul en état, par sa probité et par son expérience, de donner de bons conseils et d'être appelé aux premières places, rampe à la porte du palais, tandis qu'un orgueilleux Aman est à la tête de tout, et abuse de son autorité et de la confiance du maître.
Ainsi les fonctions essentielles aux grands ne sont pas la prière et la retraite. Elles doivent les préparer aux soins publics, et non les en détourner : ils doivent se sanctifier en contribuant au salut et à la félicité de leurs peuples : les grâces de leur état sont des grâces de travail, de soins, de vigilance. Quiconque leur promet, dit l'Evangile, qu'ils trouveront Jésus-Christ dans le désert ou dans le secret de leur palais est un faux prophète : ecce in (1) deserto, ecce in perteiralibus, nolite credere. Ils y seront seuls et livrés à eux-mêmes, Dieu n'est point avec nous dans les situations qu'il ne demande pas de nous : et le calme où nous nous croyons le plus en sûreté, si la main du Seigneur ne nous y conduit et ne nous y soutient, devient lui-même le gouffre qui nous voit
(i) « Si donc on vous dit : le voici dans le désert, ne sortez point pour y aller. Si on vous dit : le voici dans le lieu le plus retiré de la maison, ne le croyez point ». {Matth., C. XXIV, 25).
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périr sans ressource : une piété oisive et retirée ne sanctifie pas le souverain, elle l'avilit et le dégrade.
Eh quoi ! Sire, tandis que celui que son rang et sa naissance établissent dépositaire de l'autorité publique se renfermerait dans l'enceinte d'un petit nombre de devoirs pieux et secrets, les soins publics seraient abandonnés, les affaires demeureroient, les subalternes abuseraient de leur autorité, les lois céderaient la place à l'injustice et à la violence, les peuples seraient comme des brebis sans pasteur, tout l'État dans la confusion et dans le désordre î et Dieu, auteur de Tordre public, regarderait avec des yeux de complaisance une piété oisive qui le renverse ! et les peuples exposés à la merci des flots, n'auraient pas droit dédire à ce pilote endormi et infidèle avec plus de raison que les disciples sur la mer ne le disaient à Jésus-Christ : Seigneur, il vous est donc indifférent que nous périssions, et notre perte n'est plus une affaire qui vous importe ou notre salut n'est plus une affaire qui vous intéresse ? Magisier non ad te periinet quia périmas (1) ? La religion autoriserait donc des abus que la raison elle-même condamne !
n. — La vraie piété n'est ni timorée ni excessive.
Mais si l'inaction en (2) est le premier écueil, l'incertitude et l'indécision que traîne d'ordinaire après soi une conscience timide et scrupuleuse, ne paraissent pas moins à craindre.
Ce n'est pas que je prétende autoriser ici cette sagesse profane qui fait toujours marcher les intérêts de l'État avant ceux de l'Évangile, ni cette erreur commune qui ne croit pas l'exactitude des règles de l'Évangile compatible avec les maximes du gouvernement et les intérêts de l'État.
Dieu, qui est auteur des empires, ne l'est-il pas des lois qui les gouvernent ? A-t-il établi des puissances qui ne puissent se soutenir que par le crime ? Et les rois seraient-ils son ouvrage s'ils ne pouvaient régner sans que la fraude et l'injustice fussent les compagnes inséparables de leur règne? N'est cepas la justice et le jugement qui soutiennent les trônes?
(1) Saint Marc: IV, 38.
(2) De la piété.
La loi de Dieu ne doit-elle pas être écrite sur le front du souverain comme la première loi de l'Empire ? et, s'il fallait toujours la violer pour maintenir la tranquillité des sociétés humaines, ou la loi de Dieu serait fausse, ou les sociétés humaines ne seraient pas l'ouvrage de Dieu.
Quelle erreur, mes frères, de se persuader que ceux qui sont en place ne doivent pas regarder de si près à la rigidité des règles saintes ; que les empires et les monarchies ne se mènent point par des maximes de religion ; que la loi de Dieu est la règle du particulier, mais que les États ont une règle supérieure à la loi de Dieu même ; que tout tomberait dans la langueur et dans l'inaction, si les maximes du christianisme conduisaient les affaires publiques ; et qu'il n'est pas possible d'être en même temps et l'homme de l'État et l'homme de Dieu !
Quoi ! mes frères, la justice, la vérité, la bonne foi, seraient funestes au gouvernement des États et des empires ! La religion, qui fait tout le bonheur et toute la sûreté des peuples et des rois, en deviendrait elle-même l'écueil ! Un bras de chair soutiendrait plus sûrement les royaumes que la main de Dieu, qui les a élevés ! Les peuples ne pourraient devoir l'abondance et la tranquillité qu'à la fraude et à la mauvaise foi de ceux qui les gouvernent î et les ministres des rois ne pourraient acheter que par la perte de leur salut le salut de la patrie ! Quel outrage pour la religion et pour tant de bons rois qui n'ont régné heureusement que par elle !
J'avoue, Sire, que lorsque le souverain est ambitieux et médite des entreprises injustes, l'artifice et la mauvaise foi deviennent comme inévitables à ses ministres, ou pour cacher ses mauvais desseins, ou pour colorer ses injustices. Mais que le prince soit juste et craignant Dieu, la justice et la vérité suffiront alors pour soutenir un trône qu'elles-mêmes ont élevé : l'habileté de ses ministres ne sera plus que dans leur équité et dans leur droiture : on ne donnera plus à la fraude et à la dissimulation les noms pompeux d'art de régner et de science des affaires. En un mot, donnez-moi des David et des Pharaon amis du peuple de Dieu, et ils pourront avoir des Nathan et des Joseph pour leurs ministres (1).
(i) Pharaon, celui qui confia à Joseph radministration de l'Egypte ; Nathan, celui qui blâma David après le meurtre d'Urie.
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C'est donc déshonorer la religion, dit saint Augustin, de croire qu'elle ne doit pas être consultée dans le gouvernement des républiques et des empires. Mais c'est lui faire un égal outrage de prendre dans une pitié mal entendue des motifs d'indécision et d'incertitude qui entrevoient partout les apparences du mal, et qui opposent sans cesse un fantôme de religion aux entreprises les plus justes et aux maximes les plus capitales.
C'est à la sagesse humaine et corrompue à être incertaine eî timide ; toujours enveloppée sous de fausses apparences, elle doit toujours craindre qu'un coup d'œil plus heureux ne la perce enfin et ne la démasque. Mais la sagesse qui vient du ciel nous rend plus décidés et plus tranquilles ; on marche avec bien plus de sécurité quand on ne veut marcher que dans la lumière. L'homme vertueux tout seul a droit d'aller la tête levée, et de défier la prudence timide et incertaine de l'homme trompeur : une sainte fierté sied bien à la vérité.
Aussi c'est se faire une fausse idée de la piété, de se la figurer toujours timide, faible, indécise, scrupuleuse, bornée, se faisant un crime de ses devoirs et une vertu de ses faiblesses ; obligée d'agir, et n'osant entreprendre ; toujours suspendue entre les intérêts publics et ses pieuses frayeurs, et ne faisant usage de la religion que pour mettre le trouble et la confusion où elle aurait dû mettre l'ordre et la règle. Ce sont là les défauts que les hommes mêlent souvent à la piété, mais ce ne sont pas ceux de la piété même. C'est le caractère d'un esprit faible et borné, mais ce n'est pas une suite de l'élévation et de la sagesse de la religion. En un mot, c'est l'excès de la vertu ; mais la vertu finit toujours où l'excès commence.
Non, Sire, la piété véritable élève Tesprit, ennoblit le cœur, affermit le courage. On est né pour de grandes choses quand on a la force de se vaincre soi-même. L'homme de bien est capable de tout dès qu'il a pu se mettre par la foi au-dessus de tout. C'est le hasard qui fait les héros ; c'est une valeur de tous les jours qui fait le juste. Les passions peuvent nous placer bien haut, mais il n'y a que la vertu qui nous élève au-dessus de nous-mêmes,
Quelrègne, Sire, plus glorieux en Israël que celui de Salomon, tandis qu'il demeura fidèle à la loi de ses pères ? Quel gou-
vernement plus sage et plus absolu ? Tous les raffinements de la politique ont-ils jamais poussé si loin l'art de régner et de conduire les peuples ? Quelle gloire et quelle magnificence environnait son trône ! La piété en avilissait-elle la majesté ? Quel prince vit jamais ses sujets plus soumis, ses voisins s'estimer plus heureux de son alliance, et des souverains à la tête des empires plus vastes et plus puissants que le sien, avoir pour sa personne des égards et des déférences qu'ils ne devaient pas à sa couronne ? Les sages des autres nations ne se regardaient-ils pas comme des insensés devant lui ? Ne venait-on pas des contrées les plus éloignées admirer l'ordre et l'harmonie qui lui faisait gouverner tous ses sujets con:ïme un seul homme? N'est-ce pas dans les préceptes divins qu'il nous a laissés que les princes apprennent encore tous les jours à régner? et la piété serait-elle l'écueil du gouvernement, puisque c'est elle seule qui lui valut la sagesse ? Heureux s'il ne fût pas sorti de ses premières voies, et si les égarements de sa vieillesse n'eussent pas flétri la gloire de son règne et altéré le bonheur de ses sujets ! Ils ne commencèrent à éprouver des charges excessives et ne cessèrent d'être heureux que lorsqu'il cessa lui-même d'être fidèle à Dieu, et que, corrompu par les femmes étrangères, il ne mit plus de bornes à ses profusions et à l'oppression de ses peuples, et prépara à son fils le soulèvement qui sépara dix tribus du royaume de David, et leur donna un nouveau maître.
Hélas ! les hommes, pour excuser leurs vices, cherchent à décrier la vertu : comme elle est incommode aux passions, ils voudraient se persuader qu'elle est funeste à la conduite des États et des empires, et lui opposer l'intérêt public, pour se cacher à soi-même l'intérêt personnel, qui seul en nous s'oppose à elle. La crainte du Seigneur est la seule source de la véritable sagesse ; et ce qui met l'ordre dans l'homme peut seul le mettre dans les États.
(Deuxième partie.) lîl. ~- La vraie piété est exempte de préjugés.
Enfin l'indécision et l'incertitude conduisent souvent au préjugé et à la surprise ; c'est le dernier écueil de la piété des grands.
Oui, mes frères, la piété a ses erreurs comme le vice. Plus
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on aime la vérité, plus tout ce qui se couvre de ses apparences peut nous séduire : la vertu, simple et sincère, juge des autres par elle-même. C'est presque toujours notre propre obliquité qui nous instruit à la défiance, on est moins en garde contre la fraude et l'artifice, quand on n'a jamais fait usage que de la droiture et de la simplicité ; et les justes sont plus exposés à être surpris, parce qu'ils ignorent eux-mêmes l'art de surprendre.
Mais c'est dans les grands surtout. Sire, que la piété doit craindre les préjugés et la surprise : outre que les suites en sont plus dangereuses, c'est que, nés, disait autrefois Assuérus, plus droits et plus sincères, ils sont d'autant plus susceptibles de préjugés qu'ils aiment moins la peine de l'examen et l'embarras de la défiance, et qu'ils trouvent plus court et plus aisé de juger sur ce qu'on leur dit, que de l'approfondir et de s'en convaincre : dum aures principum simpliceSf et ex sua natura alios œstimantes, callidâ fraudé decipiunt (1).
Et de combien de sortes de préjugés la piété dans les grands ne peut-elle pas les rendre capables ! préjugés de crédulité. C'est la piété elle-mênie qui ouvre souvent leurs oreilles à la malignité de la calomnie ; et plus ils aiment la vertu, plus aisément on leur rend suspects de dissolution et de vices ceux qu'une basse jalousie a intérêt de perdre. Mais tout zèle qui cherche à nuire doit leur être suspect : la véritable piété, ou ne croit pas facilement le mal, ou, loin de le publier, le cache du moins et l'excuse : elle ne cherche pas à rendre son frère odieux à ses maîtres, elle ne cherche qu'à le réconcilier avec Dieu ; les délations secrètes se proposent plus le renversement de la fortune d'autrui que le règlement de ses mœurs ; et d'ordinaire le délateur découvre plus ses propres vices que les vices de son frère.
Préjugés de confiance. L'hypocrite prend souvent auprès d'eux la place de l'homme de bien ; ils donnent aux apparences de la piété l'accès, les places, la confiance, qui n'étaient dues qu'à la piété elle-même ; ils chargent de soins publics ceux qui, par leurs lumières bornées, n'étaient nés que pour vaquer aux fonctions les plus obscures. Des mœurs réglées tiennent lieu auprès d'eux des plus grands talents et des ser-
(i) JSsther, XVI : « En trompant par une ruse habile les oreilles des princes «incères et jugeant les autres d'après leur propre caractère. »
vices îes plus importants ; et ils décrient la vertu par les faveurs mêmes dont ils l'honorent.
Enfin, préjugés de zèle. C'est ici où les princes les plus pieux ont trouvé souvent dans leur zèle même l'écueil de leur piété. Les Constantin, les Théodose, ont vu autrefois leur amour pour l'Eglise se tourner contre l'Église même, et favoriser l'erreur par un zèle de la vérité. Les princes, Sire, ne doivent toucher à la religion que pour la protéger et pour la défendre : leur zèle n'est utile à l'Église que lorsqu'il est demandé par les pasteurs. Les sollicitations des dépositaires de la doctrine sont les seules qui doivent avoir du crédit auprès d'eux, lorsqu'il s'agit de la doctrine elle-même; toute autre voix que la voix unanime des pasteurs doit leur être suspecte. C'est ici où ils ne doivent se réserver que l'honneur de la protection, et leur laisser celui de la décision et du jugement. Les évêques sont leurs sujets ; mais ils sont leurs pères selon la foi. Leur naissance les soumet à l'autorité du trône ; mais sur les mystères de la foi, l'autorité du trône fait gloire de se soumettre à celle de l'Église. Les princes n'en sont que les premiers enfants ; et nos rois ont toujours regardé le titre de ses fils aînés comme le plus beau titre de leur couronne. Ds n'ont point d'autre droit que de faire exécuter ses décrets, et, en s'y soumettant les premiers, donner l'exemple de la soumission aux autres fidèles. Dès qu'ils ont voulu aller plus loin, et usurper sur la doctrine un droit réservé au sacerdoce, il ont aigri les maux de l'Église loin d'y remédier ; leurs tempéraments ont été de nouvelles plaies et ont enfanté de nouveaux excès. Toutes les conciliations inventées pour calmer les esprits rebelles et les ramener à l'unité, les ont autorisés dans leur séparation et leur révolte ; et leur autorité a toujours perpétué les erreurs quand elle a voulu se mêler toute seule de les rapprocher de la vérité. Ils peuvent environner l'arche et la garder comme David ; mais ce n'est pas à eux à y porter les mains. Le trône est élevé pour être l'appui et l'asile de la doctrine sainte ; mais il ne doit jamais en être la règle, ni le tribunal d'où partent ses décisions.
Hélas! si les passions et les intérêts humains n'environnaient pas le trône, sans doute la piété des souverains serait la plus sûre ressource de l'Église ; mais souvent, ou l'on fait
agir leur religion contre leurs propres intérêts,-^ou l'on se sert du vain prétexte de leurs intérêts pour les faire agir contre la religion même.
Les préjugés sont donc presque inévitables à la piété des grands ; mais c'est l'obstination dans le préjugé qui rend le mal plus incurable. Il ne leur est pas honteux d'avoir pu être surpris. Hélas ! comment pourront-ils s'en défendre ? Tout ce qui les environne presque s'étudie à les tromper : est-il étonnant que l'attention se relâche quelquefois, et qu'ils puissent se laisser séduire ? L'artifice est plus habile et plus persévérant que la défiance ; il prend toutes les formes, et met à profit tous les moments : et quand tous ceux presque qui nous approchent ont intérêt que nous nous trompions, nos précautions elles-mêmes les aident souvent à nous conduire au piège
Mais, Sire, s'il n'est pas honteux aux princes d'être surpris, malheur inévitable à l'autorité suprême, il leur est glorieux d'avouer qu'ils ont pu l'être. Rien n'est plus grand dans le souverain qu^ de vouloir être détrompé, et d'avoir la force de convenir soi-même de sa méprise. Assuérus ne crut point déroger à la majesté de l'empire en déclarant, même par un édit public, que sa bonne foi avait été surprise par les artifices d'Aman. C'est un mauvais orgueil de croire qu'on ne peut avoir tort ; c'est une faiblesse de n'oser reculer quand on sent qu'on nous a fait faire une fausse démarche. Les variations qxii nous ramènent au vrai affermissent Tautorité, loin de l'affaiblir. Ce n'est pas se démentir que de revenir de sa méprise : ce n'est pas montrer aux peuples l'inconstance du gouvernement ; c'est leur en étaler l'équité et la droiture. Les peuples savent assez et voient assez souvent que les souverains peuvent se tromper ; mais ils voient rarement qu'ils sachent se désabuser et convenir de leur méprise. Il ne faut pas craindï-e qu'ils respectent moins la puissance qui avoue son tort et qui se condamne elle-même ; leur respect ne s'affaiblit qu'envers celle ou qui ne le connaît pas ou qui le justifie : et dans leur esprit rien ne déshonore l'autorité que la faiblesse qui se laisse surprendre, et la mauvaise gloire qui croirait s'avilir en convenant de son erreur et de sa surprise.
{Troisième partie.)