‹ SermonsChapitre 6 sur 47 · II. — Les droits da pauvre · texte numérisé non relu

II. — Les droits da pauvre

Que serait-ce si je pouvais, outre ce que vous voyez, vous découvrir tant de calamités secrètes qui vous sont cachées ? Que serait-ce si tant de malades sans assistance, si tant de prisonniers san& consolation, si tant de familles obérées, ruinées sans ressources, et tombées dans la dernière mendicité, dont elles ressentent toutes les suites, et quelles suites ! si, dis-je, tous et tout à coup ils venaient s'offrir à votre vue, et vous tracer l'affreuse peinture des maux dont ils sont accablés ?

N'est-ce pas là, mon Dieu, à en juger selon les premières idées que fait naître dans l'esprit un si pitoyable et si douloureux spectacle, n'est-ce pas le scandale le plus apparent de votes providence ? Ké, Seigneur, les avez-vous donc formés, ces hommes sortis de votre sein, et leur avez-vous donné l'être pour les abandonner à leur infortune, et pour les laisser périr de faim, de soif, de froid, d'infirmités, de chagrins ? Qu'ont-ils faits ? et par où se sont-ils rendus devant vous assez coupables pour mériter une telle destinée ? Je sais, mon Dieu, que vous ne leur devez rien ; mais après

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tout, je sais que vous êtes Père, et que, comme vous ne haïssez rien de tout ce que vous avez créé, surtout entre les créatures raisonnables, vous n'avez rien aussi créé pour le perdre, même temporellement. Non, sans doute, répond à cette difficulté saint Chrysostome, la providence d'un Dieu si sage et si bon n'a point prétendu manquer à tant d'hommes qui tiennent de lui la vie ; et si nos pauvres périssent dans la nécessité et le besoin, ce n'est point à lui qu'il s'en faut prendre, mais à ceux qu'il a mis en pouvoir de les assister, et à qui il a commandé sous des peines si grièves, d'en être, par leurs charités, après lui les conservateurs. Parce qu'en conséquence de l'inégalité de qualités et de fortunes qu'il a autorisées pour le règlement du monde, il e'tait infaillible que plusieurs, dans leurs conditions, se trouveraient destitués de tous moyens pour se sustenter et pour subsister, il a bien su, en le prévoyant, y pourvoir ; par où ? par son précepte ; et quiconque comprendra toute la force et toute l'étendue de ce commandement, sera forcé de rendre gloire à la miséricorde et à la vigilance du maître qui l'a porté.

Car, pour en venir à un détail qui contient de si importantes leçons pour vous, mes chers auditeurs, faisons, s'il vous plait^ ensemble quelques réflexions sur ce commandement, si peu connu de la plupart des chrétiens, et de là si mal pratiqué. Prenez garde : Dieu, touché de zèle pour le pauvre, en qui il voit sa ressemblance, et qu'il aime comme l'ouvrage de ses mains, ne conseille pas seulement au riche de l'entretenir et de le nourrir, ne l'y exhorte pas seulement, mais le lui enjoint et lui en fait un devoir rigoureux : il use pour cela de toute son autorité ; et, afin de donner encore plus de poids à sa loi, il transporte au pauvre tous ses droits sur les biens du riche ; il le choisit, si j'ose le dire, pour être comme son trésorier, c'est à lui qu'il assigne toutes les contributions qu'il peut exiger légitimement, et que le riche est indispensablement tenu de lui payer. Ce n'est pas assez, mais, joignant à l'ordre la menace, et la plus terrible menace, il annonce au riche qu'il y va de son âme, de sa damnation, de son salut ; que celui qui dans le temps n'aura point exercé la miséricorde, n'a point de miséricorde a espérer dans l'éternité ; qu'il sera le vengeur du pauvre, le vengeur de la veuve et de l'orphelin, s'ils ont été négligés, e1

BOURD ALGUE

qu'il n'emploiera point d'autre titre pour condamner tani de riches, et pour les frapper de toute sa malédiction. Cela même encore ne lui suffit pas pour assurer aux pauvres le soutien qu'il leur a ménagé ; mais voulant prévenir les fausses interprétations qui pourraient servir de retranchement à l'avarice^ et ne bornant point l'obligation de son précepte à certaines nécessités extrêmes et rares, il l'étend aux besoins communs, aux besoins présents, tant il est sensible aux intérêts de ses pauvres, et tant il parait avoir à cœur qu'ils soient aidés et secourus.

C'est donc ici qu'usant des paroles du Saint-Esprit, je dois m'écrier : Tua^ Pater, Providentia, giihernat (1). Oui, Seigneur, quelque sévère que semble d'ailleurs votre conduite envers le pauvre, il est évident qu'il y a dans le ciel une Providence qui pense à lui, qui veille sur lui, qui travaille pour lui, et si les soins de cette Providence demeurent inutiles et sans effet, ah ! mes frères, c'est ce qui doit vous faire trembler, parce que c'est votre crime, et que ce sera le sujet de votre réprobation : car, dit saint Ambroise, si c'est incontestablement un crime digne de la haine de Dieu et de ses vengeances éternelles, que d'enlever au riche ce qu'il possède, ce n'est pas une moindre injustice devant Dieu de refuser au pauvre ce qu'il attend de vous, et ce que vous pouvez lui procurer.....

lîl. — La dignité du pauvre,

Côîte ÎOi (chrétienne) doit aujourd'hui me suffire pour confondre tous les jugements humains sur le sujet des pauvres, et pour nous apprendre à les respecter.....

Le mondain, orgueilleux et aveugle par son orgueil, rougirait de leur appartenir ; mais le Fils même de Dieu ne rougit point, en nous les recommandant, de les appelei ses frères, et de les reconnaître pour les membres de son corps mystique : il ne rougit pas d'être spécialement à eux et dans eux, d'y être par l'étroite liaison qui les unit à lui comme à leur chef, d'y être comme dans ses images vivantes, qui le retracent à nos yeux avec ses caractères les plus mar-

(i) « Ta providence, ô Père, nous gouverne. »

qués ; il ne rougira point, à la face de l'univers, d'en faire la déclaration publique, et de se substituer en leur place, quand il dira aux réprouvés : j'ai eu faim, Esurivi (1) ; j'étais pressé de la soif, Sitivi ; j'étais sans demeure, exposé aux injures de l'air, nu, infirme et souffrant, Hospes ' eram, nudus, infivr mus (2). Mais, Seigneur, en quel temps et où Vous avons*nous vu dans tous ces états ? Vous m'y avez vu, lorsque vous y avez vu ce pauvre, parce que, tout pauvre qu'il était, je le regardais comme une portion de moi-même, ou plutôt comme un autre moi-même. Quamdiii non fecistis uni de minoribus lus, nec mihi fecistis (3). Or, voilà tout ce qui est exprimé dans le précepte de Jésus-Cbrist, et l'un des plus solides fondements dans le christianisme sur quoi il est appuyé.

Après cela, chrétiens, je ne suis pas surpris que l'esprit de l'Évangile nous fasse considérer les pauvres avec tant de vénération ; je ne m'étonne plus de la règle que nous donne saint Chrysostome, d'écouter la voix des pauvres comme la voix de Jésus-Christ même, de les honorer comme Jésus- Christ, de les recevoir comme Jésus-Christ. Je n'ai plus de peine à comprendre une autre parole de ce saint docteur, savoir que les mains des pauvres sont aussi respectables et en quelque sorte plus respectables pour nous que les autels, parce que sur les autels on sacrifie Jésus-Christ, et que dans les mains des pauvres on soulage Jésus-Christ. J'entre aisément dans les vues toutes saintes de la religion, lorsqu'elle a tant de fois humilié et qu'elle humilie encore aux pieds des pauvres les monarques et les potentats : nous en voyons re» nouveler chaque année la pieuse cérémonie : toute la grandeur du siècle rend hommage dans leurs personnes à Jésus- Christ, je dis à Jésus-Christ pauvre, et non point à Jésus» Christ glorieux et triomphant ; les têtes couronnées s'inclinent profondément en leur présence, et des mains royales sont

(1) Matth., XXV, 34 Sq : « Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, les bénis de mon père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès Je commencement du monde : — Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger et vous m'avez recueilli ; — J'ai été nu, et vous m'avez revêtu ; j'ai été malade et vous m'avez visité ; j'ai été en prison, et vous êtes venus me voir...

(2) Tbic.

{3) le,:!.

BOURDALOUE

employées à les servir. Enfin, je reconnais comment les saints ont toujours témoigné tant de zèle pour les pauvres, les prévenant, les recherchant, les appelant auprès d'eux et les accueillant avec une distinction digne du maître dont ils portent le sacré sceau et les plus précieuses livrées ; en tout cela, dis -je, je ne trouve rien que de convenable, rien que de juste, rien qui ne leur soit légitimement dû.

C'est donc ainsi, pauvres, que votre condition est relevée ; et s'il a plu à la providence de votre Dieu de vous faire naître dans les derniers rangs, c'est ainsi qu'il a su, par son précepte et par les termes dans lesquels il l'a énoncé, vous dédommager de cette bassesse apparente. Qui vous méprise le méprise, et par l'affinité qu'il y a entre lui et vous, tous les outrages qui vous sont faits lui deviennent personnels : ils ne demeurent pas impunis ; mais le temps viendra où vous en aurez une satisfaction pleine et authentique. Quel est-il ce temps? vous n'y pouvez faire, mes chers auditeurs, une trop sérieuse réflexion : c'est ce grand jour où le riche et le pauvre seront cités devant le tribunal de Dieu.; ce jour où tant de riches présomptueux et si fiers à l'égard des pauvres qu'ils éloignaient, qu'ils rejetaient avec dédain, à qui même qnelquefcis ils insultaient, seront à leur tour, et par la plus affreuse révolution, couverts eux-mêmes d'ignominie et d'opprobre. Que penseront-ils et que diront-ils, lorsque, placés à la gauche, vils restes de la nature et sujets d'horreur, ils verront à la droite et sur leurs tètes ces pauvres qu'ils laissaient ramper dans la poussière, ces pauvres autrefois si petits, mais alors comblés de gloire et si hautement exaltés ?

( Première partie.)

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