‹ SermonsChapitre 8 sur 47 · V. — Sur la mesure de l'aumône · texte numérisé non relu

V. — Sur la mesure de l'aumône

Mais du reste, chrétiens, ne vous y trompez pas, et ne pensez pas compter sur vos aumônes, si elles n'ont toute l'étendue et toute la mesure nécessaire. Et quelle est pour vous cette mesure? Observez ceci et imprimez-le fortement dans vos esprits. Quand un riche du siècle serait exempt devant Dieu de tout péché et de toute satisfaction, le superflu de ses biens, ainsi que je l'ai dit, devrait toujours être employé pour les pauvres comme leur patrimoine et leur partage : or, de là concluez quelle est donc l'obligation d'un riche pécheur, d'un riche criminel. Je prétends qu'alors le nécessaire même de l'état, ou du moins qu'une partie de ce nécessaire ne doit pas être épargnée, et je me fonde sur l'autorité des Pères, qui tant de fois ont obligé les riches pénitents à diminuer la dépense de leur maison, à se vêtir avec plus de modestie, à vivre avec plus de frugalité, à rabattre non seulement de leur luxe immodéré, mais de l'éclat honnête et raisonnable oii selon leur condition ils auraient pu d'ailleurs paraître, et à convertir en aumône par l'acquit de leurs dettes auprès de Dieu, et pour l'expiation de leurs péchés, ^f<zQ qu'ils retranchaient à leurs aises et à leurs commodités. Aussi est-il juste qu'il en coûte davantage à celui qui se trouve plus redevable : et c'est un renversement bien étrange

(1) Voir plus haut, p. 23.

(2) « Ce pauvre a crié, et Dieu Ta entendu. » {Psaîm., XXXIII).

dans le christianisme, que ce soient les plus innocents et les pins saints qui fassent les aumônes les plus abondantes ; et au contraire les plus grands pécheurs qui se dispensent plus aisément d'un devoir si essentiel, ou qui l'accomplissent plus imparfaitement ! Profitez, mes frères, du talent que vous avez dans les mains ; c'est votre rançon, et si vous ne vous en serv^ez pas, à quoi vous exposez-vous? Vous vivrez dans l'esclavage du péché et vous y mourrez pour en ressentir éternellement le regret et la peine. Comme pécheurs, vous êtes ennemis de Dieu, et il faut vous réconcilier avec lui. Ce n'est pas une petite affaire à traiter entre lui et vous que cette réconciliation ; mais, tout importante qu'elle est, vous pouvez la terminer en peu de temps et à peu de frais .Présentez à Dieu le sacrifice de vos aumônes, et il fera descendre sur vous les trésors de sa grâce. Hâtez-vous, et ne différez pas : car le Seigneur n'est pas loin, et son bras peut-être va bientôt s'appesantir sur vous : il le tient encore suspendu ; mais s'il vient enfin à frapper, le coup sera sans remède. Plaise au ciel que cet avertissement vous soit salutaire, et que par la charité du prochain vous fassiez revivre dans vos cœurs la charité de Dieu, afin de le retrouver dans cette vie et de le posséder dans l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite, etc.

(Péroraison.)

SUR LE DEVOIR DES PÈRES, PAR RAPPORT A LA VOCATION DE LEURS ENFANTS (1)

ï. — Contre les pères qui disposent de la vocation de leurs enfants.

Que faudrait-il donc à un père, afin qu'il eût droit de disposer de la vocation de ses enfants ? Je n'exagérerai rien, mes cil ers auditeurs ; vous savez la profession que je fais de

(î) Sermon placé par les éditeurs après le Sermoîi sur VHypocrisie. Bourdaloue pose son sujet comme il suit : « Je dis qu'il ne vous appartient pas de disposer de vos enfants, en ce qui regarde leur vocation et le choix qu'ils ont à faire d'un état; et i'ajoute toutefois que vous êtes responsables à Dieu du choix que font vos enfants, et de l'état qu'ils embrassent. Il semble d'abord que ces deux propositions se contredisent, mais la suite vous fera voir qu'elles

dire' la vérité telle que je la conçois, sans jamais aller au delà. Que faudrait-il, dis-je, à un père, pour prescrire à un enfant la vocation qu'il doit suivre ? Il faudrait qu'il connût les voies de son salut, qu'il entrât dans le secret de la prédestination, qu'il sût l'ordre des grâces qui lui sont préparées, les tentations dont il sera attaqué, les occasions de ruine où il se trouvera engagé ; qu'il pénétrât dans le futur, pour voir les événements qui pourront changer les choses présentes ; qu'il lût jusque dans le cœur de cet enfant, pour y découvrir certaines dispositions cachées qui ne se produisent point encore au dehors : car c'est sur la connaissance de tout cela qu'est fondé le droit d'assigner aux hommes des vocations ; et quand Dieu appelle quelqu'un, il y emploie la connaissance de tout cela. Mais où est le père sur la terre, qui ait la moindre de ces connaissances? Et n'est-ce donc pas dans un père une témérité insoutenable de vouloir se rendre maître des vocations et des états dans sa famille? n'est-ce pas s'attribuer la sagesse même de Dieu, ce qui est un crime, ou entreprendre avec la sagesse de l'homme ce qui demande une sagesse supérieure et divine? entreprise qu'on ne peut autrement traiter que de folie

[Cependant, dit l'orateur, les pères, dans la société contemporaine, imposent à leurs enfants une profession sans les consulter, et notamment les établissent dans l'Église ou dans le monde, « par un esprit ambitieux ou intéressé ».]

Ce cadet n'a pas l'avantage de l'aînesse ; sans examiner si Dieu le demande ni s'il l'accepte, on le lui donne : cet aîné n'a pas été en naissant assez favorisé de la nature, et manque de certaines qualités pour soutenir la gloire de son nom ; sans égard aux vues de Dieu sur lui, on pense, pour ainsi dire, à le dégrader : on le rabaisse au rang du cadet, on lui substitue celui-ci ; et pour cela on extorque un consentement forcé ; on y fait servir l'artifice et la violence, les caresses et les menaces. L'établissement de cette fille coûterait : sans

s'accordent parfaitement entre elles. Dieu ne veut pas que, de vous-mêmes et de votre pleine autorité, vous déterminiez à vos enfants Tétat où ils doivent s'engager ; c'est la première partie. Et Dieu cependant vous demandera compte de l'état où vos enfants s'engagent ; c'est la seconde ; toutes deux feront le partage de cet entretien et le sujet de votre attention. » (Exorde.)

BOURDALOUE

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autre motif, c'est assez pour la dévouer à la religion ; mais elle n'est pas appelée à de genre de vie : il faut bien qu'elle le soit, puisqu'il n'y a point d'autre parti pour elle ; mais Dieu ne la veut pas dans cet état : il faut siipposer qu'il l'y veut ; mais elle n'a nulle marque de vocation : c'en est une assez grande que la conjoncture présente des affaires et la nécessité ; mais elle avoue elle-même qu'elle n'a pas cette grâce d'attraits : cette grâce lui viendra avec le temps, et lorsqu'elle sera dans un lieu propre à la recevoir. Cependant on conduit cette victime dans le temple, les pieds et les mains liés, je veux dire dans la disposition d'une volonté contrainte ; la bouche muette, par la crainte et le respect d'un père qu'elle a toujours honoré : au milieu d'une cérémonie brillante potir les spectateurs qui y assistent, mais funèbre pour la personne qui eia est le sujet on la présente au prêtre, et l'on en fait un sacrifice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui plaire, devient exécrable à ses yeux, et provoque sa vengeance.

Ah ! chrétiens, quelle abomination ! Et faut-il s'étonner, après cela, si des familles entières sont frappées de la malédiction divine?...

Vous me direz : mais ne sera-t-il point du moins permis à un père de disposer de ses enfants pour le monde ? Et moi, je vous réponds : pourquoi lui serait-il plus permis d'en disposer pour le monde que pour l'Église? est-ce que les états du monde relèvent moins du souverain domaine de Dieu et de sa providence, que ceux de l'Église? est-ce qu'il ne faut pas une grâce de vocation pour l'état du mariage, aussi bien que pour celui de la religion ? est-ce que les conditions du siècle n'ont pas autant de liaison que les autres avec le salut ? Dès que ce sont des états de vie, c'est à Dieu de nous y appeler ; et s'il y en avait oii la vocation parût plus nécessaire, je puis bien dire que ce seraient ceux qui engagent à vivre dans le monde, parce que ce sont sans contredit les plus exposés, parce que les dangers y sont beaucoup plus communs^ les tentations beaucoup plus subtiles et plus violentes, et qu'on y a pins de besoin d'être conduit par la sagesse et la grâce du Seigneur. Mais arrêtons-nous précisément au droit de Dieu. Vous voulez, mon cher auditeur, pousser cet aîné dans le monde ; il faut qu'il y paraisse, qu'il s'y avance, qu'il y soit le soutien de sa maison : mais que savez-vous si

^==r=^ — - ^ SERMONS

Dieu ne se l'est pas réservé ? Et si vous Iç saviez, oseriezvous lui disputer la préférence ? Ne le sachant pas, pouvez, vous moins faire que de le consulter là-dessus, que de lui demander quel est son bon plaisir, que de le prier qu'il vous découvre sa divine volonté, que d'employer tous les moyens ordinaires pour la connaître, et de vous y soumettre dès le moment qu'elle vous sera notifiée? Mais que faites-vous? Vous savez que Dieu veut cet enfant dans la profession reli-gieuse, et vous vous obstinez à le vouloir dans le monde : vous voilà donc, pour ainsi parler, aux prises avec Dieu. Il s'agit de savoir qui des deux en doit être le maître : car Dieu l'appelle à lui, et vous voulez l'avoir pour vous-même ; ou c'est Dieu qui entreprend sur vos droits, ou c'est vous qui entreprenez sur les droits de Dieu. Or, dites-moi, homme vil et faible, quels sont vos droits, au préjudice de votre Dieu, et sur quoi ils sont fondés ; mais en même temps apprenez à rendre aux droits inviolables d'un Dieu créateur, le juste hommage qui lui est dû...

Voilà, chrétiens, ce qui regarde l'intérêt de Dieu. Que seraitce si je m'étendais sur celui de vos enfants, et sur l'injustice que vous leur faites, quand vous disposez d'eux, au préjudice de leur liberté, et coaamunément au préjudice de leur salut? Car, hélas! le seul droit qu'ils aient indépendamment de vous, c'est de disposer d'eux-mêmes, avec Dieu, sur ce qui concerne leur âme et leur éternité : et ce droit unique, vous le leur ôtez, ou vous les empêchez de s'en servir. Droit, au reste, le plus juste, puisqu'il est autorisé par toutes les lois, approuvé par toutes les coutumes, appuyé de toutes les raisons, tiré de tous les principes de la nature, fondé sur toutes les maximes de la religion, et par conséquent inviolable. Prenez garde à ceci, s'il vous plaît. Oui, toutes les lois l'autorisent : les unes favorisant, par toutes sortes de voies, la liberté des enfants, je dis une liberté raisonnable ; les autres réprimant, par les plus grièves censures, les fausses prétentions de pères et de mères qui voudraient attenter à cette liberté et en troubler l'usage : celles-ci permettant aux enfants de disposer d'eux-mêmes pour l'état religieux, dans un âge où du reste ils ne peuvent disposer de rien ; ce qu'on ne peut condamner, remarque le docte Tostat, sans préférer son jugement à celui de toute l'Église, qui l'a ordonné de la sorte : celles-là ratifiant la profession solennelle -= 35 =

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du vœu de la religion, faite à Tin su même des parents, |

qui par nul moyen ne la peuvent invalider : enfin, ce qui î

est essentiel, n'y ayant jamais eu de loi, ni ecclésiastique, ni \

civile, qui ait obligé un enfant d'en passer par le choix et la |

volonté de son père, en fait d'état ; et s'en trouvant au con- i

iraire plusieurs qui déclarent de nulle valeur et de nulle \

force toutes les paroles données, tous les engagements con- i tractés par les enfants, s'il paraît qu'il y ait eu de la contrainte,

et qu'elle ait été au delà des bornes d'une obéissance respec- 1

tueuse. Pourquoi tout cela, chrétiens, au détriment, ce semble, \

de l'autorité paternelle, et au hasard des résolutions indis- \

crêtes que peuvent prendre de jeunes personnes? Il était )

nécessaire que cela fût ainsi ; des raisons substantielles et j

fondamentales le demandaient, et voici celle à quoi je m'arrête : j

c'est qu'il est du droit naturel et du droit divin, que celui- \

îà choisisse lui-même son état qui en doit porter les charges I

et accomplir les obligations : ce principe est incontestable. \

Car si dans la suite de ma vie il y a des peines à supporter, ]

je suis bien aise que le choix libre et exprès que j'en ai fait. \

en me les rendant volontaires, serve à me les adoucir ; et s'il '

s'élève dans mon cœur quelques répugnances et quelques mur- ^

mures contre les devoirs de mon état, je veèx avoir de quoi j

en quelque sorte les apaiser, par la pensée que c'est moi- ij même qui m'y suis déterminé, moi-même qui ai consenti à tout

ce que j ^aurais de plus rigoureux et de plus pénible à éprouver ... \

(Première partie.) ^ J

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