‹ Sermons [microform]Chapitre 11 sur 13 · SERMON · texte numérisé non relu

SERMON

Prononcé au Temple de Belfort lors de rinauguration du monument élevé aux victimes

du siège.

Mes Frères,

Quand Saûl et ses fils ayant pris les armes pour repousser l'invasion étrangère, furent enveloppés par l'ennemi sur la montagne de Gelboé; quand ils périrent victimes de leur dévouement à la patrie, David déplorant leur triste fin, s'écria : Ech noflu gibo7'im. Ah comment sont tombés les vaillants. Ech noflu giborim betoch Hamilchama (1).

Et n'est-ce pas là aussi ce que vous disiez quand la mort frappait à côté de vous, quand elle atteignait ceux qui étaient accourus pour défendre votre ville? Et ces mêmes paroles, ne les répétez-vous pas aujourd'hui que le monument élevé par les pieux soins de votre municipalité, évoque devant vous le souvenir des jeunes héros dont l'existence fut coupée ici dans sa fleur? N'est-ce pas par ces paroles que vous exprimez votre admiration pour leur

(1) Sam. liv. II. Ch. 1, V. 19 et 25.

courage, votre reconnaissance pour leur dévouement?

Vous les appelez vaillants, vous avez raison, car ils le furent, car, malgré l'infériorilé du nombre, ils luttèrent avec une énergie indomptable, et jamais la pensée ne leur vint de déserter le combat et de livrer le poste qu'on 'avait confié à leur honneur. Ils étaient vaillants, car ils tombèrent non en fuyant, non en tournant le dos à l'ennemi, mais en le regardant fièrement en face, en lui disputant le terrain qu'il voulait conquérir ; ils tombèrent en héros au milieu de la lutte. JSoftu giborim betoch Hamilchama.

Oui, courageux défenseurs de Belfort, vous méritez les honneurs que nous rendons aujourd'hui à votre mémoire; vous avez droit à la reconnaissance de la cité et de la patrie tout entière.

Votre gratitude leur est due, mes chers Auditeurs , car sans leur résistance opiniâtre , vous auriez eu le sort de vos malheureux frères d'Alsace et de Lorraine. Sur vos remparts, comme sur ceux de Metz et de Strasbourg , flotterait le drapeau étranger, symbole de la servitude. Et votre cœur aussi serait brisé, comme l'est celui de vos pauvres voisins qui gémissent sous l'oppression ; et vos jours s'écouleraient, comme les leurs, dans le deuil et les larmes; et beaucoup d'entre vous auraient pris le chemin de l'exil; et ceux qui seraient restés auraient eu à déplorer l'absence d'êtres bien-aimés ; et on enseignerait à leurs .enfajnts une langue qui

n'est pas là leur ; et on leur défendrait d'apprendre celle que parlent leurs parents ; et on proscrirait avec une impitoyable rigueur tout ce qui pourrait rappeler la patrie perdue !

Si cette coupe d'amertume a été éloignée de vos lèvres, si vous avez été préservés de cette calamité, si vous êtes joyeux et fiers d'appartenir encore à la famille française, si plus heureux que ceux qui sont séparés de nous * non par les idées , non par les sentiments , mais par la volonté d'un implacable vainqueur , vous avez encore une patrie, (car eux, hélas! n'en ont plus); si votre âme tressaille d'une sainte allégresse, quand se déploie devant vous le cher et glorieux drapeau sous lequel nos pères ont triomphé si souvent, devant lequel cette Allemagne si orgueilleuse aujourd'hui s'est inclinée bien des fois ; dont ses peuples ont salué avec joie l'apparition, alors qu'il venait les délivrer du joug despotique que les rois et les princes faisaient peser sur eux, alors qu'il leur apportait dans ses plis les bienfaits de la liberté et de l'égalité, à qui, je vous le demande, mes Frères, à qui êtes-vous redevables de ce bonheur?

N'est-ce pas à ceux qui ont combattu et souffert pour vous, à ceux qui dorment dans vos champs de repos, et à ceux de leurs chefs et de leurs compagnons que la mort a épargnés, et qui peuvent encore recueillir les témoignages de votre gratitude?

S'ils n'avaient pas lutté avec une si admirable intrépidité, s'ils s'étaient découragés eux aussi, s'ils avaient ouvert les portes de cette forteresse, si avant la conclusion de l'armistice, ils avaient permis à l'ennemi d'y pénétrer, celui-ci n'aurait plus lâché la proie qu'il convoitait avec tant d'ardeur; vous auriez fait partie, vous aussi, de la rançon qu'on demandait à la France, et aujourd'hui, devant le monument destiné à perpétuer le souvenir de vos défenseurs, couleraient, non-seulement des pleurs d'attendrissement et de reconnaissance, mais les larmes amères arrachées par la douleur et l'humiliation !

Oh! Frères, n'oubliez jamais ceux qui vous ont conservés à la patrie ; témoignez vos sentiments reconnaissants à ceux qui vivent encore, qui ont échappé aux périls auxquels ils s'étaient exposés pour vous ; honorez la mémoire de ceux qui sont couchés dans la tombe ; inclinez-vous toujours avec respect devant ces martyrs du devoir ; que parmi vous, la postérité commence pour eux dès aujourd'hui ; rappelez leurs hauts faits à vos enfants , parlez d'eux avec la vénération, avec l'admiration auxquelles leur glorieux trépas leur donne droit !

Vous ne serez pas seuls à leur rendre hommage, la France entière s'associera au culte par lequel vous les honorerez, car ce n'est pas pour votre ville seule qu'ils ont combattu ; ils voulaient sauver la France ; ils voulaient lui épargner la honte et le démembrement. Hélas I ils n'ont pas réussi dans

leurs généreux desseins; leurs patriotiques espérances ne se sont pas réalisées. Malgré leurs efforts courageux notre pays a été meurtri et mutilé, mais ils ont sauvé notre honneur; mais ils ont montré que malgré de premiers et graves revers nous n'étions pas découragés, que nous savions élever nos âmes à la hauteur des circonstances, que quoiqu'on en eût dit, nous n'étions pas dégénérés.

Grâces vous soient rendues, héros de Belfort, la cité et la patrie proclament aujourd'hui votre mérite, et vous donnent une marque éclatante de leur reconnaissance.

Mais, le monument que vous allez inaugurer, n'est-il qu'un témoignage de vos ardentes sympathies pour les glorieux inconnus qui reposent dans vos murs ? Il est aussi un enseignement pour les générations qui s'élèvent. Il apprendra à nos enfants à aimer la patrie, à braver le péril, à pratiquer le renoncement, l'abnégation, le sacrifice.

Ceux dont il rappelle le souvenir avaient des pères, des mères qu'ils chérissaient tendrement. Ils les ont quittés pour voler au secours de la patrie menacée; la crainte de ne plus revoir ceux qu'ils aimaient, n'a pu arrêter leur élan; la pensée du désespoir dans lequel leur trépas plongerait leurs vieux parents n'a pas glacé leur courage.

Il y en avait , dont des compagnes inquiètes attendaient avec anxiété le retour, dont de tendres enfants réclamaient l'appui et la sollicitude. Leurs légitimes préoccupations n'ont pas fait faiblir leur

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cœur ; ils leur otit imposé silence pmt iie sônpl* qu'à leur devoir !

Ils étaient jeunes, pour la plupart; ils sortaient à peine de l'adolescence, ils entraient seulement dans la vie active , ils avaient fait de beaux et brillants rêves d'avenir ; la crainte de les briser eût pu jeter un peu d'hésitation dans leur esprit ; mais ils n'ont point pensé à eux-mêmes ; ils ne se sont pas préoccupés d'eux-mêmes ; ils n'avaient qu'un désir, qu'un but : le salut de la France !

Est-ce que de pareils exemples ne feront pas une vive impression sur la jeunesse? Est-ce que les adolescents auxquels on montrera le monument qui a été élevé aujourd'hui ne* seront pas saisis d'un saint enthousiasme? Est-ce que l'amour du pays ne viendra pas enflammer leur cœur, embraser leur âme? Oh! certes, nobles victimes du patriotisme, votre sang n'aura pas coulé en vain ! Dans la tombe, vous servirez encore la patrie, car vous lui susciterez des défenseurs ardents, résolus comme vous, et disposés, comme vous, à lui sacrifier tout : leurs biens, leurs affections, même leur existence.

Non-seulement à nos enfants, à nous aussi, ce monument peut donner de graves enseignements. Il consacre le souvenir d'hommes qui appartenaient à différentes opinions religieuses ou politiques et qui pourtant s'étaient unis dans un même sentiment : l'amour de la France ; qui ont travaillé à un but commun : la défense du sol français. En

rappelant nos désastres, en reportant notre souvenir vers les événements qui se sont accomplis, il nous oblige à reconnaître que" ce qui a fait la force de nos ennemis c'est leur union! Ne nous adresse-t-il pas ainsi un pressant appel?

Si nos vainqueurs, qui formaient des peuples différents, appartenaient à des nationalités diverses, ont pu se liguer contre nous malgré des divergences de vues profondes, ne pouvons-nous pas, nous, qui ne sommes qu'un seul et même peuple , nous unir pour nous relever , pour reprendre parmi les nations la place glorieuse qui nous a été ravie? Ne devons-nous pas à notre pauvre pays à peine convalescent d'une terrible blessure, ne devons-nous pas aux chers morts, qui se sont offerts en sacrifice pour nous, d'oublier ce qui nous divise et de ne vouloir tous qu'une seule chose : la prospérité et la gloire de la patrie, de ne former tous qu'un seul parti, le parti de la France? Nous le devons aussi à l'Alsace, à la Lorraine dont on nous a arraché le territoire et dont on voudrait maintenant détacher de nous le cœur et l'âme.

Ne savons-nous pas qu'on exploite nos divisions auprès de nos infortunés frères? que leurs maîtres leur disent : La France est perdue, elle se débat entre diverses factions. Elle n'aura plus de tranquillité : vous êtes bien heureux de nous appartenir, c'est nous qui protégeons vos biens et votre vie, c'est nous qui vous donnons la sécurité.

Ces perfides paroles ne font encore aucune im-

pression sur ceux auxquels elles sont adressées , nous le savons; elles ne détruisent pas les sympathies ardentes que l'Alsace et la Lorraine nous ont conservées. Mais devons-nous fournir contre nous des arguments à nos vainqueurs, devons-nous mettre à leur disposition le moyen de nous aliéner plus tard le cœur de nos anciens compatriotes?

Oh ! si j'avais une de ces voix autorisées qui ont droit de se faire entendre du pays tout entier , je dirais à notre chère patrie : France, ô bien aimée France, efforce-toi de grouper tous tes enfants en un seul faisceau ; travaille à ton relèvement, hâtele, et si ton ardeur a besoin d'être stimulée, tourne tes regards vers les provinces qui t'ont été arrachées. Vois ces mains suppliantes qui se tendent vers toi ! Entends les gémissements de ceux qui souffrent et pleurent parce qu'ils sont séparés de toi ! Assigne pour but à tes efforts la réalisation des espérances qu'on fonde sur toi 1

Et si mes paroles pouvaient franchir la frontière nouvelle que de douloureux événements ont établie, je m'adressserais aussi à l'Alsace et je lui dirais : Terre chérie qui a été notre berceau et dans laquelle reposent nos ancêtres, conserve devant l'oppresseur cette attitude digne, noble et fière qui t'a valu les sympathies du monde civilisé et qui impose le respect à tes maîtres eux-mêmes ; conserve à la France cet invincible attachement que tu lui as montré jusqu'ici. Ne renonce pas à l'espérance. Ta délivrance viendra, car « Dieu n'oublie point le cri

des affligés, (1) » lo schakach zaakas anoyim, et la patrie, elle, ne deviendra pas indifférente à ton sort. Comme autrefois Dieu à Israël elle- te dit : « La femme oublie-t elle son nourrisson, le fruit de ses entrailles? Ah! si les mères pouvaient oublier, moi je ne t'oublierais jamais! (2) »

Et si votre affranchissement se fait attendre un peu de temps , frères Alsaciens , si le découragement s'empare de vous , si votre âme est sur le point de défaillir, accourez ici, placez-vous en face du monument qu'on élève aujourd'hui et votre foi se ranimera et vos espérances se réveilleront. Une nation qui produit des dévoûments aussi admirables que celui dont cette pierre commémorative rappelle le souvenir; une nation dont les fils combattent avec ce courage, cette ardeur, cet oubli de soi-même, ce mépris du danger dont ont fait preuve les défenseurs de cette ville ; une nation qui honore ceux qui sont morts pour elle, comme nous les honorons aujourd'hui ; une pareille nation ne s'achemine pas vers sa chute ; elle ne marche pas à sa ruine, comme on veut vous le faire croire, elle s'écrie comme le Psalmiste : Lo omout ki echyé, non je ne mourrai point, je veux vivre et je vivrai, yaser yisraniyah velamaveth lo nethanani. Dieu m'a corrigée, je profiterai de ses avertissements, mais il ne m'a pas hvrée à la mort. ^3) »

(1) Psaume 9, v. 13.

(2) laaïe, ch. 49, v. 15.

(5) Psaume 11, 8, v. 17 et 18.

Et ne voyez-vous pas que la France vit? Ne nous a-t-elle pas donné des preuves certaines de vitalité? Regardez-la, elle n'est plus cette pauvre blessée, étendue, sanglante sur le sol. Va c^l Pêne Hasadé Touschlechi. Misboseset hadamech (1), sa plaie se cicatrise; elle n'est plus cette malheureuse affligée , battue de la tempête et non consolée , Aniah sarah lo nuchama (2;, elle relève la tête et ses vainqueurs se mettent à trembler pour leur conquête et ils cherchent des alliés. Ah ! nos ennemis avaient dit : Leichou venachitem migoï veloysacher schem Israël od. « venez, détruisonsles , de sorte qu'ils ne soient plus une nation et qu'il ne soit plus parlé d'eux. (3) » Mais ils ont été impuissants à accomplir leurs desseins et leurs projets n'ont point été exécutés. C'est pourquoi , chère Alsace, un de tes fils exilés t'envoie aujourd'hui ce message d'espérance emprunté au psau me que nous avons chanté tout à l'heure. Kaveh el Adonay , chaseck veyaametz libecha. Fie-toi à l'Eternel, demeure ferme et que ton cœur soit fort (4). Oui, espérez, vous qui avez été nos compatriotes et qui êtes appelés à redevenir ce que vous étiez, et puisse l'Eternel accomplir bientôt vos vœux qui sont aussi les nôtres, et puisse-t-il

(1) EzecMel, ch, 16, v. S et 6.

(2) Isaïe, ch. 54, v. 11.

(5) Psaume 8, 3, v. 5.

(4) Psaume 27, v. 14.

réaliser bientôt vos espérances qui sont aussi nos espérances les plus chères ! Amen !

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