‹ Sermons prêchés à StrasbourgChapitre 12 sur 24 · L'INDIVIDUALISME CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

L'INDIVIDUALISME CHRÉTIEN

Rom. XIV, U, 23.

Je sais et je suis pkinement persuadé par le Seigneur Jésus que rien n'est impur de soi-même; mais à celui qui croit une chose impure, elle est impure. Si, mMgré ses scrupules, il m mange, il est condamné, parce qu'il n'agit point avec foi; or, tout ce qui n'estpas delà foi, est péché.

Mes Frères ,

Parmi les préjugés qui empêchent trop souvent la pleine intelligence des Écritures , un des principaux consiste à s'imaginer que , dans les

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premiers temps de l'Église, les esprits jouissaient d'une sécurité et d'un calme complets. Fatigués de nos divisions, de nos doutes, de ce déchirement qui, traversant toutes les âmes, nous sépare les uns des autres et nous met en opposition avec nous-mêmes, nous nous plaisons à attribuer un sort plus heureux aux contemporains de saint Pierre et de saint Jean. Ils avaient la paix, sans doute : si la persécution leur rendait la pratique de l'Évang-ile plus pénible, du moins la vérité se présentait à eux avec une telle évidence qu'ils ne pouvaient jamais hésiter. Nous supposons que le Saint-Esprit leur avait été communiqué à tous dans une mesure extraordinaire, pour ne pas dire surnaturelle, et nous ne sommes pas loin de les croire à peu près doués d'une sorte d'infaillibilité. Beaucoup d'entre eux, d'ailleurs, avaient vu, entendu, touché le seigneur Jésus : ce privilège, pour lequel nous donnerions, n'est-it pas vrai? une part de notre vie , ce privilège devait les mettre à l'abri du trouble qui s'empare de notre âme dès qu'un nouveau problème surgit à côté de nous ; il leur était sûrement aisé de se rappeler quelque parole de Jésus qui s'y rapportait , qui tranchait la difficulté , et que nous , enfants du dis-neuvième siècle , nous ne connaissons pas , puisque nos Évangiles contiennent une bien

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faible partie des discours du Sauveur. Enfin , les premiers chrétiens avaient le tribunal des douze apôtres , auquel ils pouvaient s'adresser dans les moments critiques et dont les arrêts étaient évidemment revêtus d'une autorité souveraine et sans appel. Que les consciences devaient se trouver à l'aise à cette époque ! On marchait droit devant soi, sans scmpule, sans responsabilité , certain d'être sur la bonne voie , tandis que pour nous la route est à peine tracée , et qu'à chaque instant un sentier s'en détache qui pourrait bien être le vrai chemin. Nos amis s'engagent les uns à droite, les autres à gauche, nous invitant à les suivre ; mais personne n'est là pour nous tirer de nos irrésolutions : l'esprit saint reste muet dans nos cœurs ; la Bible se prête à toutes les interprétations ; les apôtres sont morts, et nous n'avons pas la ressource de nous persuader, comme d'autres, qu'ils ont laissé des successeurs. Nous sommes donc abandonnés à nous-mêmes. Ah ! pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas fait naître de cette génération qui avait reçu en partage le plus grand des biens, la certitude?

Mais non, mes Frères, les premiers chrétiens ont connu les terreurs de l'incertitude autant et même plus que notre génération. Les apôtres surtout ont passé par ces luttes où l'âme se de-

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mande avec angoisse si ce qu'elle a cru jusqu'alors la vérité ne serait point l'erreur, si ce qu'elle a repoussé comme l'erreur ne serait point la vérité. Je n'invente rien ; les faits sont là.

Le Seigneur , pendant sa vie et après sa résurrection , n'avait jamais dit aux apôtres : a Sortez de l'Eglise juive , cessez les sacrifices et les jeûnes, ne pratiquez plus la circoncision, et fondez «ne Église nouvelle, l'Église chrétienne.» ~Aussi les apôtres ne passèrent-ils point tout d'un coup d'une religion à l'autre. L'Esprit même que Jésus leur avait communiqué et qui se révéla en eux d'une manière visible le jour de la Pentecôte, ne les transforma pas soudainement.

Bien des années après la Pentecôte , les apôtres restèrent juifs , prenant part à tous les actes du culte , étant zélés pour la religion de leurs pères et ne se doutant nullement que le vin nouveau de l'Évangile allait faire éclater ce vieux vaisseau. Ils auraient repoussé cette perspective avec horreur, comme un blasphème. Ce ne fut que peu à peu, bien lentement, par de vives discussions, par des crises pénibles, que la vérité se dégagea dans leur âme et que l'Esprit saint consuma les préjugés de leur éducation. Ouvrez, par exemple, le livre des Actes. Vous y lisez, vers le milieu , que sans un ordre formel de Dieu , Pierre refuserait d'entrer dans la maison du

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centenier Corneille , parce que Corneille , quoique converti au mosaïsme , n'était pas circoncis ; l'apôtre de Jésus-Christ craignait de se souiller en franchissant le seuil d'une maison païenne! Une voix du ciel l'ayant invité à manger sans distinction de toutes sortes d'animaux , il s'en montre hautement scandalisé ; jusqu'à trois fois il voit dans cette pensée libérale une tentation : «Je n'ai garde, Seigneur, car jamais chose immonde n'entra dans ma bouche.» Beaucoup plus lard, les apôtres réunis solennelleraeni à Jérusalem décident , il est vrai , que les gentils arrivés à la connaissance de l'Évangile ne doivent pas être forcés de se faire circoncire, de devenir juifs pour être chrétiens; mais les apôlres entendent que les israélitcs converlis restent soumis à toute la loi de Moïse , et ils la pratiquent eux-mêmes avec sévérité. Lorsque le bruit court que Paul conseille aux chrétiens d'origine juive de renoncer à la circoncision, ils ne peuvent y croire, ils traitent ce reproche d'odieuse calomnie. Pesez bien ce fait , qui se trouve consigné dans le livre des Actes au 22* chapitre : les apôtres n'admettent pas comme possible que l'un d'eux ait commis cet acte inouï, — d'engager un juif à cesser d'être juif. Vous étonnerez- vous, après cela, qu'à Antioche Pierre hésite entre les habitudes de toute sa vie et la vérité nouvelle

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que Dieu lui a révélée ; qu'un jour il mange avec les païens et que le lendemain il se retire de leur société ? Paul t'en a repris ouvertement , comme il le raconte danS'^'él)ître auxGalates, et Paul, le héros de la liberté chrétienne , en avait certes ié droit; mais nous, mes Frères, qui connaissons trop bien les défaillances du cœur dans les jours de crise religieuse, qui sommes souvent ballottés d'une conviction à l'autre , qui , la plupart du temps , ne savons pas en définitive ce que nous croyons, nous comprenons Pierre et nous l'excusons. Sa faiblesse le rapproche de nous. Elle nous fait jeter un coup d'œii dans son âme , et nous y voyons , comme dans les nôtres , l'opération longue et douloureuse par laquelle l'Esprit-Saint nous purifie de nos erreurs les plus chères.

Au commencement , Pierre et tous les disciples se distinguaient à peine des israélites pieux. De part et d'autre on attendait la venue du Messie, qui devait descendre des cieux pour juger les peuples et régner sur les douze tribus. Il y avait une seule différence : les disciples savaient que cette venue glorieuse serait un retour , puisqu'il avait déjà vécu sur cette terre , sous le nom de Jésus de Nazareth , qu'il était mort d'un supplice ignominieux et ressuscité le troisième jour. Sûuf ce point de peu d'importance , semble-t-il,

L l^uIVlnuAI,lSME c les chrétiens paraissaient entièrement d'accord avec les meilleurs d'entre les pharisiens. Us se préparaient au retour de leur maître par une vie austère , par une observation rigoureuse de la loi , observation devenue bien plus facile depuis qu'ils étaient convaincus que Dieu leur avait déjà montré son Messie.

Mais remarquez la puissance admirable du christianisme ! Malgré eux , les apôtres répandent la bonne nouvelle parmi les gentils , et les gentils la saisissent avec avidité. Que faire de ces païens devenus disciples du Christ? On ne saurait ni leur refuser le titre de frères, ni les soumettre à toutes les observances de la loi. Il faut donc reconnaître que l'Évangile peut subsister en dehors du mosaisme ; il faut dire implicitement que par la foi en Christ le mosaïsme est devenu inutile. Rien de plus évident que celte conséquence. Aucun des Douze ne la tire toutefois , tant est grande la force de l'habitude. Seulement ils s'accoutument peu à peu à vivre de la vie de leur maître bien plus que des prescriptions de Moïse, à se nourrir des réaUtés divines qu'ils ont eues sous les yeux, bien plus que des rêveries dont se berce l'imagination de leur peuple. Un changement profond , quoique peu visible, s'est opéré en eux.

Alors Dieu suscite Paul. Avec la sainte har-

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tliesse que donne l'esprit d'en haut, il renverse l'édifice judaïque. Il ose proclamer sans réticence que la loi est absolument inutile, — et par conséquent nuisible : car s'y soumettre, c'est placer sa confiance ailleurs qu'en Christ , c'est rechercher, non la sainteté, mais la légalité. « Tenez-vous fermes dans la liberté, écrit-il aux Galates , et ne vous soumettez plus au joug de la servitude. Voici , je vous dis , moi Paul , que si vous vous faites circoncire, Christ ne vous proGtera point ; vous êtes dès lors obligés d'accomplir toute la loi , vous êtes déchus de l'économie de la grâce. » Parce que les Galates observent quelques fêtes juives, il s'écrie qu'il a travaillé en vain parmi eux. Pour les arracher à cet esclavage, il a recours aux plus dures invectives : «Insensés, qui donc vous a ensorcelés?» Puis il passe aux plus tendres reproches : t Mes petits enfants , pour lesquels enfanter je travaille de nouveau, » et il ne recule point devant ce souhait terrible : € Plût à Dieu que ceux qui vous troublent fussent retranchés ! »

Quel homme ! sa parole est comme le tranchant d'un rasoir : il pose les questions avec une énergie qui vous entraîne, avec une audace qui donne le vertige. De ce style véhément, il vient dire , en face des apôtres et de l'Église de Jérusalem, que les juifs n'ont aucune préroga-

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