LA VERITABLE GRANDEUR
2 Corinthiens XI, 18 -XII, 10.
Puis dune queplusieurs se vantent selon la chair, moi aussi je me vanterai. Car vous souffretvolontiers les insensés parce que vous êtes sages ; même si quelqu'un vous assujettit, si quelqu'un vous dévore, si quelqu'un vous surprend, si quelqu'un s'élève, si quelqu'un vous frappe au visage, vous le souffrez. J'avoue que j'ai manqué de force pour vous faire ces affronts; mais de quoi que ce soit d'autre que l'on ose se glorifier, — (je parle hors de sens), je l'ose moi aussi. Ils sont Hébreux? Je le suis. Ils sont Israélites? Je le suis. Ils sont fils d'Abraham? Je le suis. Ils sont serviteurs de Christ? — (Je
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parle comme un extravagant) , je le suis plus qu'eux, par les fatigues davantage, par les prisons davantage , par les blessures suprêmement, par les dangers de mort fréquents (j'ai reçu des juifs cinq fois quarante coups moins un; j'ai été battu de verges trois fois , j'ai été lapidé une fois, j'ai fait naufrage trois fois, j'ai passé un jour et une nuit sur l'abîme) , par les voyages continuels, par les périls des fleuves, par les périls des brigands, par les périls de ma nation , par les périls des gentils , par Us périls dans les villes, par les périls dans les déserts, par les périls sur mer, par les périls de faux frères, par la fatigue et le travail, par les veilles fréquentes, par la faim et la soif, par les jeûnes fréquents, par le froid et la nudité; sans parler de ce que je suis assiégé chaque jour, de ce que je suis en souci pour toutes les Églises : qui est affaibli , que je n'en sois affaibli? qui est scandalisé, que je n'en sois brûléf... Il ne m'est pas bon de me vanter, car j'arrive aux visions et aux révélations du Seigneur. Je sais un homme en Christ qui, il y a quatorze ans (si ce fut en corps, je ne sais ; si ce fut hors du corps, je nesais; Dieu Usait) , fut ravi jusqu'au troisième ciel, et je sais de cet homme (si ce fut en corps, je nesais ; si ce fut hors du corps, je ne sais; Dieu l&sait)
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qu'il fut ravi dans le paradis et qu'il ouïl des choses ineffables que l' homme Tie peut exprimer. Je me glorifierai d'un tel homme, mais je ne me glorifierai point de moi-même, si ce n'est dans mes infirmités. Certes , si je voulais me glorifier, je ne serais pas insensé , car je dirais la vérité; mais je m'eii abstiens afin que personne ne m'estime au-dessus de ce qu'il me voit être ou de ce qu'il entend de moi. Et de peur ' que je ne m'élevasse à cause de l'excellence des révélations , il m'a été mis une échardc dans la chair, un ange de Satan , pour me souffhler, afin que je ne m'élevasse point. Et à ce sujet j'ai prié trois fois le Seigmur qu'il se retirât de moi. Et il m'a dit : « Ma grâce te suffit, car ma «vertu se manifeste dans l'infirmité.^ Je me glorifierai donc très-volontiers plutôt de mes ïiifirmités, afin qu'habite en moi la vertu de Christ. C'est pourquoi je prends plaisir aux infirmités, aux injures, aux contraintes , aux persécutions, aux angoisses pour Christ; car quand je suis faible, c'est alors que je suis fort.
Mes Frères ,
La plupart des épîtres de saint Paul soat des lettres adressées à un public restreint, et reflètent
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les préoccupations, les agitations de l'auteur au moment où il prend la plume. Paul n'écrit pas pour la postérité des livres ou des traités dogmatiques, composés froidement et régulièrement dans le silence du cabinet. C'est un père qui, absent de ses enfants et ne pouvant les presser contre son cœur, répand sur le papier son amour plein d'anxiété. Tantôt les voyant disposés à la révolte , il a recours à des reproches véhéments ; tantôt craignant de s'aliéner ces âmes qui lui sont si chères , il les rappelle avec une douceur inexprimable , leur ouvre les trésors de son affection , les enveloppe de sa tendresse. Plus que toute autre, la seconde épître aux Corinthiens nous fait pénétrer dans les sentiments intimes de cet homme de génie parmi les apôtres. Poussé à bout par l'ingratitude de ceux qu'il a engendrés à Christ, et par l'insolence des adversaires qui viennent semer l'ivraie dans son champ, Paul se redresse de toute sa hauteur, et il écrit cette lettre émue, dont je vous ai lu la page la plus brûlante. Quelle verve ! comme les faits et les idées se pressent et se heurtent! comme it bout d'indignation! Jusque dans la cadence des mots on retrouve les battements de son cœur pendant qu'il trace ces lignes. Et en même temps qu'il se révèle dans son incomparable grandeur, en même temps qu'il
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nous donne , en deux ou trois traits , un résumé de sa vie beaucoup plus complet que n'a pu le faire le livre des Actes , il déchire le voile qui recouvre à nos yeux le siècle des apôtres , et il nous permet de plonger du regard dans cette époque mémorable où l'humanité , éblouie par l'apparition de l'Homme-Dieu , cherchait en tâtonnant à reconnaître le chemin nouveau qu'elle allait parcourir.
Le lecteur le plus superficie) voit dans les épîtres de Paul que sa vie se passa dans une lutte constante, non-seulement contre les pai'ens, qui traitaient de folie la bonne nouvelle , ou contre les juifs obstinés, que scandalisait la mort d'un Messie, mais aussi, mais surtout contre des cbrétiens qui reprochaient à l'enseignement de l'apôtre d'appauvrir et de falsilier l'Évangile , de l'accommoder aux désirs de l'homme naturel. Selon ces adversaires acharnés de Paul, le véritable Évangile n'avait point du tout abrogé la loi de Moïse et n'en différait en rien. Les gentils qui voulaient devenir disciples de Christ, devaient donc commencer par se faire circoncire , par s'abstenir des choses impures, par pratiquer les observances juives. Partout où Paul avait converti des Grecs ou des
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Romains, ces judaïsants accouraient et, profitant de l'absence de l'apôtre , ils troublaient les consciences. Après les avoir entendus, on se prenait a douter si l'on était bien réellement déjà chrétien , ou si l'on n'avait pas été le jouet d'un de ces imposteurs qui recherchaient dans tout l'empire les âmes afTamées, pour leur vendre quelque religion nouvelle , absurde mélange de superstition et d'immoralité. Qu'est-ce , en effet, que ce Paul de Tarse? De qui tient- il sa mission? 11 fatigue la Grèce et l'Asie de ses prédications, se faisant passer pour un apôtre; mais ce titre , il n'a pas le droit de se l'arroger ; le Seigneur le conféra à douze disciples, à une époque où Paul , encore enfant , ignorait probablement jusqu'au nom de Jésus de Nazareth. D n'a même .aucune des qualités requises pour devenir le successeur d'un apôtre ; car dans les Actes, lorsqu'il est question de remplacer Judas, le traître, nous lisons qu'un tel successeur devait avoir «suivi Jésus-Christ pendant tout le temps qu'il a vécu , en commençant depuis le baptême de Jean jusqu'au jour où il a été enlevé. » Les antécédents de Paul, d'ailleurs, sont extrêmement fâcheux, disait-on. Il a débuté par se faire le persécuteur de l'Église , a ne respirant que menace et carnage ; » puis, tout à coup, au milieu d'une mission barbare qu'il avait soi-
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Ucitée du souverain sacrificateur, afin de jeter dans les cachots les chrétiens de Damas , «: soit hommes , soit femmes , t tout à coup , sans motif apparent, cet étrange personnage a tourné le dos à son parti et voulu se rapprocher de ceux qu'il persécutait. Il va sans dire que ceux-ci se tinrent sur ieurs gardes , et , en vérité , ajoutaient les missionnaires judaïsants, le monde entier devrait faire de même. Voyez comme il vit , ne sanctifiant ni les sabbats ni les fêtes , mangeant avec les païens, sans aucun souci des commandements formels de Moïse ! N'est-il pas incroyable , du reste , qu'un tel homme ait pu faire des dupes? Chétif , dépourvu de grâce et d'éloquence, pauvre au point qu'il gagne sa vie en travaillant de ses mains, il excite la pilié plutôt que l'admiration.
Combien ses adversaires se sentent au-dessus de lui ! Rigoureux observateurs des prescriptions pharisaïques , ils sont entourés d'une auréole de sainteté. Jamais ils ne touchent à un objet immonde, jamais ils ne négligent les purifications symboliques, jamais ils ne se mêlent aux iiîcirconcis. Ils savent révérer en leur propre personne la nation élue , le peuple de Dieu.
Aussi ces descendants d'Abraham inspirent-ils aux Églises sorties du paganisme une profonde vénération , précisément parce qu'ils les écrasent
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de leur supériorité et qu'ils ieur font durement sentir leurs privilèges. Chez la plupart des hommes , le mépris commande le respect , et pour avoir droit à la première place, il suffit trop souvent d'y prétendre , l'usurpation tenant lieu de titre. Paul croit s'attirer l'affection de ses prosélytes en les traitant comme des égaux, en refusant avec une excessive délicatesse de recevoir aucun présent ; il perdra leur estime. Mais qu'un pharisien arrive plein de morgue et l'insulte à sa bouche, on se courbera devant lui ; et s'il va jusqu'à vouloir vivre aux dépens de ceux à qui il dénie le nom de chrétiens , on tombera à ses pieds ivre d'enthousiasme. D'ailleurs , ces judaïsants, on sait du moiAs qui ils sont et d'où ils viennent, car ils portent une iég-itimation dûment scellée. Ils se présentent comme les envoyés des Douze , si on les en croit; plusieurs d'entre eux ont, en tout cas, vécu auprès de Christ, et ils comptent dans leur parti ses frères , les frères de l'Homme-Dieu ! Peut-on admettre qu'ils n'aient point hérité de sa véritable pensée ? Surtout, comment l'hésitation serait -elle permise quand on entend de quelles magnillques révélations ils sont honorés? L'autre monde n'a plus de mystère pour eux ; chaque jour ils y pénètrent ravis en esprit ; ils dénombrent les anges et les chérubins, et ils
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tranchent par des formules nettes et précises tous les problèmes qui agitent la raison humaine.
Que va répondre Pau! à ces critiques qu'on lui adresse , à ces titres qu'on fait valoir contre lui? — tt Puis donc, dit- il, que plusieurs se I vantent selon la chair, je me vanterai aussi. » Se vanter soi-même , c'est être insensé; mais il le sera cette fois ; car, ajoute-t-il avec une ironie pleine de tristesse , « vous souffrez volontiers les « insensés parce que vous êtes sages ; même si " quelqu'un vous assujettit , si quelqu'un vous < dévore , si quelqu'un vous frappe au visite , tvous le souffrez. » Il se glorifiera donc comme ses ennemis lui en donnent l'exemple. Mais de quoi? S'il le trouve bon, il se glorifiera précisément des mêmes titres qu'on lui oppose.
Ses adversaires sont de la race élue ; lui aussi il est de la semence d'Abraham. Vous savez que les juifs d'alors se divisaient en deux branches : ceux de la Palestine , restés fidèles à l'idiome et aux usages des pères, et ceux du monde occidental , imbus d'idées grecques et ayant abandonné la langue de Moïse et de David pour celle d'Homère et d'Alexandre. Or, Paul, aussi bien que les judaïsants , prétend être de la branche directe , Hébreu tils d'Hébreux. -— Ils
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sont fiers de leur stricte obéissance , non-seulement aux prescriptions de la loi , mais même aux interprétations des scribes? Paul peut en dire autant. Il s'est longtemps attaché au parti le plus rigide parmi les juifs, il a été pharisien, comme il le dit dans une autre épître, pharisien s sans reproche quant à la justice qui est de la loi. » Il s'est distingué par son zèle dans la participation au culte , par son ardeur dans les jeûnes , par son fanatisme dans la défense de la tradition. Il ne tenait qu'à lui de suivre cette voie jusqu'au bout et de finir peut-être par s'asseoir sur les bancs du sanhédrin. Ou bien serait-ce la science qui lui fait défaut? Ses adversaires se vanteraient-ils de mieux connaître les enseignements des rabbins , qu'on regardait comme le complément des révélations prophétiques? Mais non. Personne n'a pénétré plus avant que Paul dans les arcanes de cette science ardue ; personne n'en a mieux possédé la méthode et ne l'a appliquée avec plus d'habileté. Pour vous en convaincre , il suffît de parcourir ses écrits , car maint argument n'y offre de sens qu'au point de vue de la logique raffinée des écoles juives : ainsi , lorsque , dans l'épftre aux Galates, il tourne en allégorie l'histoire d'Agar et de Sara et en tire, par une série de déductions, — quoi? — le grand principe que la Loi
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n'a point d'autorité sur le chrétien! L'homme qui savait de la sorte renverser par elles-mêmes les subtilités rabbiniques, cet homme pouvait certainement aspirer à prendre rang, à côté de son maître Gamaliel , parmi les sages dont le Talmud nous a conservé la mémoire vénérée.
De quoi se glorifient encore les adversaires de Paul? Insistant sur les rapports directs où ils se sont trouvés , soit avec Jésus-Christ , soit avec ses frères, soit avec les Douze, ils y voient un titre qui légitime leur enseignement, leur conduite même. Mais Paul ne peut-il pas rappeler que les Douze et Jacques, le frère du Seigneur, lui ont donné la main d'association? Et sur le chemin de Damas , n'a-t-il pas entendu la voix du Crucifié? N'en a-l-il pas reçu un ordre formel de prêcher l'Évangile aux gentils, ordre qui confirme toute sa doctrine de l'abrogation de l'ancienne AlUance?
Enfin , ses adversaires célèbrent leurs visions merveilleuses , leurs révélations surnaturelles , leurs extases indescriptibles. Eh bien! Paul, ce personnage qu'on dit si froid , si insensible, ce raisonneur dont la dialectique impitoyable sape et rase l'édifice sacré de la religion paternelle, Paul , cet homme sans apparence , s'il voulait parler, se glorifierait d'extases , et de révélations , et de visions bien plus étranges , bien
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plus sublimes. «Je connais, dit-il, d'une ma- « nière mystérieuse, je connais un homme qui, « il y a quatorze ans , a été ravi jusqu'au troit sième ciel , — si ce fut en corps ou si ce fut € hors de corps , je ne sais ; mais je sais de cet « homme qu'il a été ravi dans le paradis et qu'il € a entendu des choses ineffables , qu'un mortel « ne peut exprimer. »
Vous le voyez , ii dépendrait de Paul d'opposer prétentions à prétentions , gloire à gloire , grandeur à grandeur, 11 le fait, mais malgré lui , rapidement , omettant exprès plusieurs de ses titres, parlant, dit-il, en insensé et conformément à la chair. A ses yeux, la naissance au milieu du peuple élu, l'éducation reçue dans les écoles du parti le plus respectable, une science théologique presque sans bornes , une intervention miraculeuse du ChHsl, des extases et des visions , tout cela ne constitue point la véritable grandeur du chrétien , tout cela n'est rien , comparé à la chose essentielle. Bien plus, cette grandeur matérielle, extérieure , peut devenir extrêmement dangereuse ; elle peut faire attribuer à celui qui en est revêtu une autorité illégitime. Il est deux sortes d'autorité , mes Frères , celle des personnes et celle des idées. En d'autres termes , quand on énonce en votre présence une idée' nouvelle, vous l'acceptez
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pour vraie , aoit parce que vous vous fiez à ta personne qui l'a énoncée , soit parce que cette idée trouve un écho dans votre propre jugement. L'homme passe de l'une de ces autorités à l'autre, et ce passage peut être désigné comme l'âge de !a majorité spirituelle. Dans notre enfance, nous ne saurions vivre que de soumission passive, d'obéissance aveugle, de confiance absolue dans les personnes qui nous entourent. La parole du père nous semble , et doit nous sembler, infaillible. Mais peu à peu la conscience s'éveille, la raison se fortifie , et nous finissons , dans les choses de ce monde , par ne plus attribuer l'infaiihbilité aux dires de n'importe qui. Il n'est rien de tel , pensons-nous , que de voir de ses propres yeus. De même , dans les questions religieuses , tout homme digne de ce nom , tout disciple de Cbrisl, doit finir par être capable de juger de la vérité. Or, Paul redoute qu'en insistant sur les privilèges dont Dieu l'honore , il n'entrave le développement normal des chrétiens confiés à sa direction : «Je m'abstiens, «dit -il, afin que personne ne m'estime au- « dessus de ce qu'il me voit être, s Remarquez cette préoccupation de l'apôtre : le jour où on l'estimerait trop , le jour où on lui attribuerait une autorité personnelle, il deviendrait, d'un instrument, un obstacle pour la vérité. Il se
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glorifie donc aussi peu que possible de cette grandeur en quelque sorte accidentelle.
11 en indique une autre raison encore : les révélations et les extases que Dieu lui accorde , remplissent son âme d'une joie tellement ineffable , qu'il risquei-ait de «s'élever», de se perdre dans l'orgueil , si Dieu ne lui avait mis c une écharde dans la cbair. s Nous ignorons en quoi consistait cette écharde, mais il est clair qu'il s'agit d'une grande souffrance morale, d'une douleur pleine d'humiliation. Peut-être était-ce la pensée navrante de la violence avec laquelle il avait autrefois persécuté l'Église du Christ, a contraignant les saints à blasphémer;» peut-être aussi se glissait-il, par instants, dans le cœur de cet admirable chrétien des tentations vulgaires, qui le couvraient ensuite de confusion à ses propres yeux. Tous , tant que nous sommes, mes Frères, nous connaissons et ces souvenirs poignants et ces défaillances honteuses ; ah ! pourquoi ne les faisons-nous pas tourner comme Paul à la gloire de Dieu?
Comment, le cœur déchiré par ces échardes, osons-nous bien nous gonûer de vanité et nous élever au-dessus de nos frères ? S'il est un fait incontestable dans le monde moral , c'est que chacun éprouve par moments un vrai et juste dégoût de lui-même ; et cependant nous voyons
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lant d'hommes porter la tête haute, se faire les hérauts de leur propre gloire, ployer sous leur joug les fronts des faibles , se proposer en exemple, s'ériger en conducteurs el en maUres! Paul n'agit point ainsi : il. sent trop vivement les atteintes du mal , a les coups de l'ange de Satan,» pour qu'il ne s'estime pas rempli de misères, malgré l'excellence de ses révélations.
Cependant il faut que Paul découvre un sujet de se glorifier, il faut qu'il fasse valoir contre ses adversaires une grandeur, une beauté, une force qui leur manque. Le Seigneur la lui indique en réponse à ses prières : a Ma grâce te suffit ; car ma vertu se manifeste dans l'infir- ■ mité.» 8 C'est pourquoi, dit Paul, je prends a plaisir aux infirmités , aux injures , aux con- € traintes , aux angoisses , pour Christ. »
Son premier titre à la vraie grandeur, il le trouve dans la persécution. 11 est comme les halayures du monde ; donc il est grand dans le royaume de Dieu. «Sont-ils ministres de Christ? « dit-il de ses adversaires. Je le suis plus qu'eux: a par les fatigues davantage , par les prisons « davantE^e, par les blessures suprêmement, par « les dangers de mort fréquents (j'ai reçu des € juifs cinq fois quarante coups moins un; j''ai < été battu de verges trois fois , j'ai été lapidé
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«une fois, j'ai fait naufrage trois fois, j'ai passé s un jour et une nuit sur l'abîme), par les voyages « continuels , par les périls de fleuves , .par les 6 périls de brigands , par les périls de ma na- « tion , par les périls des gentils , par les périls 6 dans les villes, par les périls dans les déserts, « par les périls sur mer, par les périls de faux « frères , par la fatigue et le travail , par les « veilles fréquentes , par la faim et la soif, par « tes jeûnes fréquents, par le froid et la nudité. > Quelle vie ! cette pauvreté , ces naufrages , ces coups infamants , ces veines qui le lacèrent , quelle vie misérable , semble-t-il ; — et quelle vie glorieuse, quand nous pénétrons au fond des choses! Par cette suite de souffrances cruelles, que couronna le martyre , Paul a fait plus qu'un conquérant ; il a fondé l'Église chrétienue , et des millions, des milliards d'âmes précieuses lui ont dû d'avoir été arrachées aux ténèbres avilissantes du paganisme et placées sous la chaude lumière de l'Évangile.
Paul cite un second titre à une gloire véritable : il est comme assiégé tous les jours par les angoisses que lui causent ses églises ; aux souffrances physiques viennent se joindre les peines de l'âme. Vous savez qu'il est question du combat avec les judaïsants : c'était la lutte entre la croyance aveugle et la foi libre , entre
le culte mécanique et la religion du cœur, entre le préjugé et la conscience, je dirai presque entre le catholicisme et le protestantisme.
Comme tous ceux qui se sont identiflés avec une grande cause, Paul ne s'appartient plus. La liberté évangélique ne saurait subir un échec sans qu'il en éprouve une tristesse amère: «Y « a-t-il quelqu'un qui se laisse scandaliser,» c'est-à-dire troubler par les critiques des adversaires, e sans que j'en sois brûlé ?» Et que de fois il dut ressentir cette douleur cuisante! Ses partisans étaient si faibles et si lâches , si inconséquents et si imbus des principes opposés! Sans cesse ils le compromettaient en défigurant sa doctrine , en en tirant des conclusions odieuses, en confondant la liberté de la conscience avec la licence du bon plaisir I lilais il n'importe ! Paul se vante de ses angoisses , car elles proviennent de ce qu'il est fidèle à la vérité , et elles le grandissent aux yeux du souverain Juge. Ne sait-il pas d'ailleurs que l'avenir lui appartient? — L'avenir ! Paul est mort vers l'an 60 de notre ère , et, immédiatement après, nous voyons ses disciples transiger avec l'ennemi ; nous apercevons partout une fusion des idées de Paul avec celles des judajsants, fusion qui est tout simplement un abandon complet du grand dogme du salut par la foi. L'Évangile de grâce et de
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liberté , < mon Évangile , ï comme il disait avec un légitime orteil , fait place à l'Église catholique, apostolique et romaine. A mesure que les générations se succèdent, la vérité se voile, s'éclipse, disparaît. Un siècle s'écoule après l'autre, et les ténèbres s'épaississent. L'avenir qui doit donner raison à Paul, se lèvera-t-il jamais? Oui, quinze siècles environ après qu'il a écrit ses épîtres, un moine les lit, les comprend, relève le drapeau du véritable Évangile en y inscrivant le mot de notre apôtre : « Le juste vivra par la foi. » C'est aux angoisses de Paul que Luther doit la joie profonde qui l'anime ; c'est aux angoisses de Paul que nous devons notre précieuse indépendance protestante.
. ' Enfin il se vante , en troisième lieu , de ses ' infirmités, de sîi faiblesse, de son impuissance. Homme de peu d'apparence, timide, semble-t-il d'après un passage de notre épître', il maniait avec diOiculté une langue qui n'était pas la sienne et luttait souvent avec sa pensée sans parvenir toujours à la dompter. Et puis surtout il portait une écharde dans sa chair. Comme cette nature bouillante devait se révolter contre les obstacles qu'elle rencontrait en elle-même! Trois fois il prie le Seigneur de l'en délivrer. Mais ces entraves lui sont bonnes , et il fmit par le reconnaître,
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et ii va jusqu'à s'en glorifier. Représentez-vous les souffrances continuelles d'un malheureux à qui Dieu n'aurait accordé qu'à demi le don de la parole : quel ennui d'apercevoir l'impatience qui s'empare de ses proches eux-mêmes lorsque se fait entendre son bégaiement ! quelle torture (le mot n'est pas trop fort) quand il doit ouvrir la bouche devant des inconnus! Figurez-vous maintenant que cet infortuné se réconcilie si bien avec son sort déplorable qu'il n'hésite pas à en tirer vanité , et vous mesurerez combien est étrange cette parole : « Je me glorifie très- / volontiers de ma faiblesse, s — Mais comment Paul peut-il se réjouir de son imperfection physique ou intellectuelle ? Rien de plus simple : tout ce qu'il fait, il le fait par dévouement à son Sauveur, il le fait par l'esprit de Christ; or, la puissance de cet esprit se montre bien mieux en opérant de grandes choses au moyen d'un instrument imparfait. Les infirmités de Paul tournent ainsi à la gloire de son Maître. Voyez, peut dire l'apôtre, voyez comme je suis débile, que de peines me coûte le moindre travail, avec quelle lenteur je fixe ma pensée par écrit (il le donne quelque part à entendre'), avec quelle appréhension je me présente devant les Grecs , avec quelle anxiété j'aborde mes compatriotes ; voyez
' GaUtes , VI , li ,
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quel homme chétif je suis ; jetez aussi un coup d'œil dans mon cœur pour y apercevoir des luttes, héias, bien affligeantes; — et puis, regardez l'œuvre immense que j'ai exécutée , et dites-vous que la disproportion entre l'agent et l'acte , c'est Christ , mon divin Maître , qui l'a comblée. Gloire lui soit rendue ! et béni soit Dieu de ra'avoir chargé d'infirmités , puisque sa vertu manifeste sa force dans ma faiblesse !
Suivons tous l'exemple de saint Paul et sachons nous glorifier de ce qui fait notre vraie grandeur. Sachons aussi reconnaître cette vraie grandeur chez nos frères et cessons de réserver notre admiration pour l'éclat trompeur des choses périssables. Eussiez-vous des richesses immenses, une puissance comme celle des maîtres des nations, une beauté qui vous gagnât tous les cœurs, des talents qui vous élevassent au-dessus de vos rivaux, vît-on même luire dans voire intelligence une étincelle du génie créateur, vous n'auriez encore aucun titre à la gloire selon Dieu, et je ne courberais pas mon front devant vous.
Mais ils ont droit à nos hommE^es , ils sont vraiment grands ceux qui restent fidèles à la vérité lorsque la foule l'abandonne, qui sont méconnus et honnis parce qu'ils ne craignent pas
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de s'attaquer aux erreurs de leurs contemporains. C'est à eux qu'appartient l'avenir, l'aurore de cet avenir ne dût-elle poindre qu'après de longs siècles. Aucune idée n'a jamais pénétré dans l'humanité sans lutte, sans angoisse, sans ' persécution , et même aux yeux du monde il faut ; la couronne du martyre pour rehausser le mérite. Croyez-vous, par exemple, que Christophe Colomb serait devenu pour la postérité la per sonnifïcation la plus nohle du génie, si, né sur les marches d'un trône , il n'avait eu qu'à faire un geste pour qu'on allât lui découvrir un conti nent? Pensez-vous que le César du dix-neuvièmei V siècle jouirait d'une popularité presque sans y*,\ bornes , s'il n'était pas tombé sur un écueil hattu \^ des vents , pour y périr lentement , rongé d'un mortel ennui ? Puisque la gloire même mondaine s'acquiert à de telles conditions, courage donc , raidissez vos genoux et fortifiez vos reins. Réjouissez-vous des injustices dont on vous accahle, des calomnies dont on vous abreuve.
Elles prouvent que vous n'êtes pas des serviteurs inutiles ; ce sont les cicatrices glorieuses qui décorent les soldats de la vérité. Chassez de vos âmes tout sentiment d'aigreur ou d'amertume , ne vous appesantissez point sur l'iniquité des hommes , n'allez pas vous appitoyer sur votre sort, lamentable; osez vous croire hien-heureux.
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Et VOUS tous dont les forces semblent paralysées par un obstacle insurmontable , vous qui fléchissez sous le poids des soucis matériels , vous à qui un travail excessif enlève les deux plus grands privilèges de l'homme , les joies de la famille et les jouissances de la pensée, et vous aussi, pauvres d'esprit, qui vous heurtez continuellement contre les bornes de votre entendement, venez, bénissez votre indigence, votre fatigue , votre ignorance. Sachez aimer votre infirmité, non pas avec orgueil, pour mépriser stupidement les biens dont vous êtes privés , mais dites-vous qu'au-dessus du bien-être, audessus de la science, il y a l'obéissance à la volonté de Dieu, et que cette obéissance est d'autant plus belle qu'elle est plus difficile. Dieu vous demande beaucoup , infiniment plus qu'aux heureux de ce monde : vos épreuves font votre gloire.
Oui , gloire à ceux qui souffrent ! car la douleur est le soleil ardent qui nous mûrit pour le royaume des cieux. Quand le Père lève la main pour vous châtier, pour déchirer votre corps, pour briser votre àme , pour vous enlever par un coup de foudre l'être dont la présence brille dans votre cœur comme l'étoile du matin , demandez grâce , les mains jointes , s'il est encore temps que vous soyez épargné. Mais dès que la
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verge a frappé , relevez-vous en bénissant , c'està-dire en comprenant que Dieu vous appelle à une perfection plus grande. N'étouffez pas votre douleur dans un morne abattement, ou dans une indifférence coupable , ou dans une sotte frivolité. Laissez-la agir, afin qu'elle vous transligure. Les âmes qui souffrent beaucoup et qui acceptent leur souffrance , répandent autour d'elles un parfum suave, sorte d'avant-goût de la vie à venir. Elles occupent le premier rang en tête de l'humanité.
Voilà donc les seuls titres à la gloire : la persécution, l'infirmité, la douleur, en un root, la coupe amère , pourvu qu'on la vide comme Christ a vidé la sienne, pourvu qu'on sache répéter cette parole : « Père , que la volonté soit faite ! » H n'y a de grandeur véritable que dans cette résignation. Tout le reste est vain. — Si vous désirez y atteindre , ô mes Frères , vous en connaissez le moyeti : aimez Christ , et cet amour vous donnera la force de l'imiter.