‹ Sermons prêchés à StrasbourgChapitre 5 sur 24 · LE SALUT PAR LA FOL · texte numérisé non relu

LE SALUT PAR LA FOL

Luc VII , 36-50.

Un pharisien le pria de manger avec lui; et, étant entré dam la maison du pharisien, il se mit à table. Et voilà qu'une femme qui vivait en pécheresse dans la ville, ayant su qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfum , et , se tenant derrière à ses pieds en pleurant, elle se mit à les arroser de ses larmes, et les essuyait avec ses cheveux et les baisait et les oignait de parfum. Mais le pharisien qui l'avait invité, voyant cela, dit en lui-même: Si celui-ci était prophète , il saurait qui est cette

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femme qui le touche, et que c'est une pécheresse. Alors Jésus prenant la parole : Simon, j'ai quelque chose à le dire. — Il répondit: Maître, dis-la. — Un créancier avait dei&c débiteurs; l'un lui devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante; et comme ils n'avaient pas de quoi payer leur dette, il la leur remit à tous les deux. Lequel l'aimera le plus? — Simon répondit: Celui, je pense, à qui il a le plus remis. ■ — Jésus lui dit: Tu as bien jugé. — Et , se tournant vers la femme, il dit à Simon:

Vois-tu celte femme? Je suis entré dans la maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour mes pieds; mais elle, elle les a arrosés de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser; mais elle, depuis qu'elle est enirée, n'a cessé de me baiser les pieds. Tu n'as point versé d'huile sur ma tête; mais elle a répandu des parfums sur mes pieds. C'est pourquoi je te dis: Ses péchés, et elle en a beaucoup , lui sont pardonnes parce qu'elle a beaucoup aimé; mais celui à qui l'on pardomie moins, aime moins. Puis il dit à la femme: Tes péchés te sont remis.

Ceux qui étaient à table avec lui commencèrent à dire : Qui est celui-ci qui pardonne même les péchés? Et il dit à la femme : Ta foi t'a sauvée, va en paix.

Mes Frères ,

Après la lecture d'un texte comme le nôtre, le prédicateur chrétien se sent plus que jamais pénétré de son impuissance. Que vous dire qui approche de loin des paroles que vous venez d'entendre ? L'apôtre qui a le plus approfondi le mystère du christianisme, n'expose nulle part le dogme de la justification par la foi avec la clarté , l'énerçie , le cœur que nous trouvons dans ce simple récit. Chez saint Paul, l'intelligence humaine lutte avec la pensée divine pour la saisir el l'exprimer ; chez le Maître , tout est paix et harmonie, car il vit dans son Père, et les choses qu'il dit, il ne les dit point de lui-même. Les quatre Évangiles sont un océan infini, insondable , qui reflète l'azur du ciel dans des flots calmes et limpides. Les mêmes eaux coulent à travers les Epîtres , mais resserrées , limitées , ayant des obstacles à briser. 11 faut à l'apôtre des raisonnements et des discussions pour faire comprendre à ses lecteurs, déjà chrétiens, la nature et les effets de la foi, tandis qu'un mot suffit au Seigneur pour l'expliquer à une pauvre pécheresse. — Tout ce que je puis faire, c'est de répéter ce mot ; c'est de chercher à le graver dans vos cœurs; c'est de l'étudier avec vous,

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non comme un problème de théologie, mais dans sa portée la plus évidente ; c'est de suivre sous vos yeux les divers traits de cette histoire, qui, j'ose le dire, contient l'Évangile entier, ainsi qu'une fleur suave renferme dans son calice la semence d'où sortira tout un arbre majestueux.

Dans une ville de Galilée, une pécheresse pénètre un jour chez le pharisien Simon , à l'heure du repas, s'assied aux pieds d'un convive et les arrose de ses larmes. Qui est-elle et que vientelle faire?

C'est une créature de Dieu qui, plongée dans le mal, ne peut en sortir, malgré tous ses efforts. Car le mal est une puissance. 11 fut un moment oii vous étiez libre de choisir entre la vertu et le vice , entre la sainteté et la coiTupliou , entre l'esprit et la matière. Vous étiez également sollicité d'un côté et de l'autre : si les satisfactions des sens ou de l'orgueil ont un attrait mystérieux, les joies que procurent l'abnégation et l'humilité n'exercent pas un charme moins certain. Mais vous avez choisi, et malheur à vous si, comme la pécheresse, vous avez choisi la mauvaise pai-t. Vous n'êtes plus libre; vous vous êtes vendu. A la prochaine tentation, la cons-

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cience ne parlera qu'à voix basse , et vous ne l'entendrez point. Depuis que vous avez trempé vos lèvres à la coupe des plaisirs du monde , une soif inextinguible vous dévore. Vous ferez le mal, parce que vous l'avez fait une première fois. Chacune de vos chutes rend la suivante plus probable , je dirais plus inévitable , et vous descendrez ainsi de degré en degré jusqu'au fond de l'abîme. Le péché vous deviendra une habitude, une nature. Vous fmirez par faire te mal spontanément, sans délibérer, sans réfléchir, sans même le savoir. Votre intelligence s' étant pervertie ne concevra plus qu'on puisse lutter contre les mauvais penchants, et elle vous les représentera comme une chose fort innocente. Votre imagination n'aura de couleurs que pour vous peindre les jouissances matérielles ou celles de la vanité et de l'avarice. Votre corps se façonnera lui aussi d'après vos goûts et en exigera impérieusement la satisfaction. Demandez-le àces misérables en qui l'on reconnaît à peine le caractère d'homme , tant la débauche les a abrutis : croyez-vous qu'ils n'aient jamais essayé de se soustraire à sa tyrannie? Mais leur corps ne supporte plus la tempérance : devenus esclaves , il faut, il faut qu'ils obéissent, leur en coutàt-il la vie. Interrogez aussi cet ambitieux qui, après avoir sacrifié ses convictions, son

m LE SALIT PAR L* FOI.

honneur, ses afTections, est arrivé au but de ses désirs : pensez-vous qu'il ne soit point las de toujours intriguer, de toujours mentir? Mais il intriguera , il mentira jusqu'àl'heure de samort. Adressez-vous enfin à cette malheureuse pécheresse : vous imaginez-vous qu'elle n'ait jamais maudit son premier pas dans la carrière du vice ? Mais son être tout entier est devenu vicieux.

Non, pas tout entier ! Quelle que soit la puissance du péché, il ne saurait détruire absolument l'empreinte divine que porte chaque homme venant au monde. La conscience persiste , se révélant par un continuel malaise , et bon gré, mal gré, il faut diriger nos regards vers les cieux. Soyez certains que c'était le cas de la pécheresse dont parle l'Évangile ; c'est le cas de tous les pécheurs. Mais que rencontraient ses regards dans !e ciel? Dieu, c'est-à-dire le saint des saints, devant lequel aucune souillure ne peut subsister. Comment l'invoquerait-elle? "Que lui offrirait-elle de ses mains impures ? Le nom le plus tenible qui puisse retentir à son oreille est celui du Père céleste, car ce nom signifie jugement et sentence. Si vous lui parlez des commandements, elle pense à ses transgressions ; si vous l'exhortez à la sainteté , elle se représente la damnation; si vous dites ciel, elle

comprend enfer. Infortunée! Le péché la tient tellement garrottée qu'elle ne saurait s'enfuir ; et quand elle y songe pourtant, quand elle le désire, la vertu la repousse. Car n'est-ce pas la repousser que de revêtir cet aspect terrible? Dites-le, pourriez-vous vous décider au bien s'il n'avait rien d'aimable ? Pourriez-vous obéir à Dieu s'il vous apparaissait la menace à la bouche, non pour des fautes à venir, que vous seriez libres d'éviter, mais pour des fautes déjà commises et ineffaçables? Ainsi, la faible lueur qui scintille au fond de sa conscience, né servira qu'à lui faire mieux voir les liens du péché. Plus elle se débattra, plus ils se resserreront. En effet, pour que la vertu nous soit possible, il faut d'abord que nous l'aimions, et nous ne l'aimons que si nous sommes vertueux ; donc celui qui n'est pas vertueux ne saurait le devenir, — du moins par lui-même. Vous en faites chaque jour l'expérience, mes Frères. Lorsque vous avez accompli , une fois ou l'autre , un acte de dévouement, n'est-il pas vrai que vous étiez auparavant dans de bonnes dispositions? Vous avez été capables d'une belle action, parce que vous vous trouviez en paix et que vous étiez heureux. Le bonheur, la sérénité intérieure, le calme de la conscience rend seul la vertu facile. De même , n'est-il pas vrai que dans les moments

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de malaise et de mécontentement, tels quevous les traversez après chaque péché un peu grave , vous êtes plus accessibles â une nouvelle tentation? Quand vous vous êtes reconnus mauvais, vous devenez pires.

La pécheresse avait certainement horreur d'elle-même ; cette horreur toutefois ne pouvait la ramener dans le droit chemin. Pauvre femme ! Qui dira les souffrances qu'elle dut éprouver, se sentant condamnée à faire éternellement le mal ? Peut-être avait-elle un caractère léger , insouciant , qui lui permettait de s'étourdir ; mais soyez convaincus que par moments elle s'éveillait pourtant et qu'alors ses mauvaises joies se transformaient en tortures. Ce que l'homme peut concevoir de plus affreux, c'est le désespoir sous le masque du plaisir.

Ne trouvera-t-elle de consolation nulle part? — Quelle consolation lui offriraient des hommes corrompus ? el elle n'en voit guère d'autres. Irat-elle cheicher la paix en se joignant au culte public? Elle y retrouverait Dieu, qu'ellea irrité. Doit-elle se jeter aux pieds de quelque sage pharisien et, confessant ses péchés, lui demander un appui contre elle-même? Si parmi les scribes plusieurs sont vraiment austères, il n'en est point de compatissant. La loi de Moïse en main, ils la condamneront sans pitié. Irréparable! telle

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elle est la réponse qu'elle recevrait partout. Et le monde, formant ainsi l'écho de sa conscience, la rejette dans le vice.

Tout à coup elle se trouve en présence de Jésus.

Avant la scène racontée par l'Évangile avaitelle assisté à quelqu'une de ces prédications où la parole douce el grave du Seigneur captivait l'attention d'une foule immense? Ou bien l'at-elle aperçu pour la première fois lorsqu'il a traversé la boui^ade et qu'il est entré chez le pharisien Simon? Nôtre texte n'en dit rien, mais il montre clairement que Jésus ne la connaissait pas. 11 aura suiB à la pécheresse de le voir pour être attirée vers lui. Elle est ignorante : toutes les femmesjuives l'étaient alors, et elle l'est plus qu'une autre; aussi ne la supposez point exactement instruite des prophéties , de sorte qu'elle puisse les appliquer à Jésus par une savante interprétation ; peut-être ne sait -elle même pas qu'un Messie doit venir délivrer Israël. Mais elle sait qu'elle a hesoin d'un sauveur, et dès qu'elle rencontre Jésus, quelque chose lui dit qu'il est son sauveur. D'abord, cet homme est saint, non comme les pharisiens qui se pavanent dans leur austérité , affichent leurs prières et leurs

jeûnes , croient avoir fait preuve de vertu quand ils ont insulté le vice, et qui intérieurement sont dévorés de convoitises, II est réellement saint, pur, comme Dieu lui-même. Croyez-en la pécheresse. Elle vous en donnera une preuve sans réplique : en la présence de cet homme , ses mauvais instincts se taisent; sa conscience endormie se réveille soudain, pour lui parler avec la voix et l'accent de Jésus. Tout ce qui est bon, la loi , ta vertu , la religion , ne s'offre plus à son imagination que sous les traits du charpentier de Nazareth; mais, tandis que jusqu'à présent les mots de loi, de vertu , de religion retentissaient dans son cœur comme une menace , qu'elle se hâtait d'oublier, elle ne peut détacher sa pensée de la personne de Christ. C'est qu'il n'est pas seulement la sainteté ; il est aussi l'amour. Bien avant de gravir le Calvaire, il porte les douleurs des pauvres et des misérables. Lui , qui vit dans une communion continue avec son Père , il devrait jouir d'une félicité parfaite , si les maux de l'humanité n'étendaient sur sa beauté divine le voile d'une ineffable tristesse. Avec cette intuition que donnent la souffrance et l'isolement , la femme de l'Évangile a vu la compassion de Christ pour les pécheurs : Ah î qu'il soit béni, ce juste miséricordieux! Et pendant que ce cri s'élève dans son âme , elle éprouve un

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