LE SALUT PAR LA FOI. SI
sentiment inconnu. Elle aime le Seigneur, — comment ne l'aimerait-elle pas ? — or, le Seigneur est la vertu faite chair; elle aime donc aussi la vertu. Pour montrer sa reconnaissance, elle voudrait, cela va sans dire, donner ce qu'elle possède de plus précieux ; elle est donc capable de sacrifice. Quoi! cette infortunée, qui tout à l'heure semblait condamnée à désespérer, à faire éternellement le mal, la voilà brûlant d'une sainte passion pour les choses divines! Sans doute elle a toujours horreur d'elle-même; mais cette horreur lui fait d'autant mieux mesurer combien est grande la compassion de Jésus, et augmente son amour.
Il faut qu'elle le lui témoigne, non qu'elle espère attirer sur elle l'attention du Sauveur (elle en est indigne) , mais son cœur est trop plein pour ne pas déborder. Sans crainte des railleries ni des injures, cette femme qu'on montre au doigt entre chez le vénérable Simon, et, prenant la position la plus humble, se tenant accroupie auprès du Seigneur, derrière lui , elle baise ses pieds poudreux , elle les oint d'une essence précieuse, achetée pour un usage bien différent, elle les arrose de ses larmes et les essuie avec ses cheveux. Ne la plaignez point: ses larmes sont douces. Si elle pleure son innocence perdue , ce legret n'a plus rien de désespérant ;
tout son être se résout en gratitude, en affection , en tendresse. Elle n'a pas le temps de s'occuper d'elle-même ; son maître réclame chacune de ses pensées. li est là; elle le voit, elle le touche. Il est si bon qu'il la laisse faire, et que lui , le Saint , i) accepte les baisers d'une créature souillée. Avec quelle timidité elle dut poser ses lèvres impures sur les pieds du Maître ! S'il la repoussait plein d'indignation? Mais il ne semble s'apercevoir de rien ; est-ce de dureté ? Non, par une exquise délicatesse il ne veut point troubler ces sanglots et ces soupirs , confession muette que l'âme se fait à elle-même. Et d'ailleurs l'indifférence serait plus qu'elle n'osait espérer. Qu'il l'accable de reproches , qu'il l'écrase , elle acceptera tout avec joie, car elle l'a mérité ; dans le blâme le plus amer, elle reconnaîtra la compassion de Jésus : ne sait-elle pas qu'il a pitié d'elle et que certainement il désire la sauver? Pourvu qu'il lui permette de l'aimer, elle sera heureuse, elle sera vertueuse.
Cependant Jésus s'adresse à son hôte , le pharisien, n parle de débiteurs â qui l'on a remis leurs dettes, et pas plus que Simon, la pécheresse ne comprend sans doute qu'il est question d'elle. Soudain elle voit Jésus se tourner de son
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côté, et elle lui entend prononcer des paroles inouïes : la comparant avec les pharisiens, il place la femme perdue au-dessus des défenseurs officiels de la morale ! a Simon , vois-tu cette femme ? Je suis entré dans ta maison , et tu ne m'as point donné d'eau pour mes pieds ; mais elle , elle les a arrosés de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser; mais elle, depuis qu'elle est entrée , elle n'a cessé de me baiser les pieds. Tu n'as point tersé d'huile sur ma tête ; mais elle , elle a répandu des parfums sur mes pieds. » Puis Jésus déclare à la pécheresse que ses péchés lui sont pardonnes, parce qu'elle a beaucoup aimé. Il la congédie enfin : «Ta foi l'a sauvée, va en paix. ï
Arrêtons notre pensée sur la conduite du Seigneur. N'y trouvez-vous rien d'extraordinaire, ou, pour mieux dire, de choquant? Si vous n'aviez été heureusement nourris dans le respect le plus absolu de sa divine personne, ne seriezvous point scandalisés, comme l'ont été les pharisiens? Il ne suffit pas d'être convaincu que le Sauveur n'a pu se tromper, d'être disposé à soumettre notre jugement au sien ( le christianisme n'encourage jamais la paresse de l'intelligence); mais ses actes et ses discours sont autant de problèmes qu'il faut résoudre, de
problèmes qu'il faut étudier jusqu'à ce que nous ayons reconnu dans toutes les parties la profonde sagesse qui les a diclés.
Eh bien ! ne semblerait-il pas qu'en comparant Simon et la pécheresse , le Seigneur ne soit point parfaitement équitable? — Il est vrai, dans cette ciiconstance spéciale , cette femme a témoigné plus d'affection que le pharisien ; mais d'abord Simon a bien aussi monh-é de la bonne volonté en faisant asseoir Jésus à sa table; et puis une vie entière écoulée d'une manière honorable ne pèse-t-elle pas autant qu'un moment d'émotion féminine venant à la suite d'une vie honteuse? N'y a-t-il pas U'op de dureté dans cette parole : Celui à qui l'on remet moins, aime moins? —
Mes Frères , les choses de ce monde se peuvent envisager à deux points de vue distincts et souvent opposés, le point de vue des hommes et le point de vue de Dieu. Au point de vue des hommes, il est incontestable que le pharisien mérite notre respect, car il a toujours rempli ses devoirs politiques et religieux, tandis que le passé delà pécheresse nous inspire une extrême répugnance et nous fait douter de la sincérité de ses larmes. Certes , au point de vue divin, les péchés de cette femme ne sont pas moindres qu'auxyeux des hommes; toutefois son repentir
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actuel constitue une action absolument bonne , sainte, parfaite, une action lelle qu'il ne s'en trouve aucune dans la longue carrière de Simon. Et de même qu'un tas d'immondices contenant un diamant aurait plus de valeur qu'une masse d'objets purs mais vulgaires , la moralité de la pécheresse est supérieure à celle du pharisien. La vertu de celui-ci plonge ses racines dans le sol amer de l'orgueil. Il ne s'humilie jamais ; il compte avec le Créateur. Si Dieu lui a donné la vie , il a rendu à Dieu tous les honneurs voulus et lui a payé exactement la dime ; partant ils sont quittes. Ou plutôt, après chaque sacrifice il se hâte d'inscrire son dévouement parmi les avances qu'il a déjà faites au ciel et que le ciel devra lui rembourser avec usure ; car Simon ne fait rien pour rien. Or, l'Éternel n'exige qu'une vertu : l'humiUté ; qu'un sacrifice : le don de nous-mêmes. Il nous a tirés du néant, mais il demande que nous reconnaissions notre néant ; il nous a faits des êtres voulants et agissants, mais il désire que nous voulions et laissions comme n'existant que par lui. Si au fond de votre conscience vous ne trouvez pas ce sentiment de dépendance, d'abandon, de soumission libre et joyeuse, si vous croyez être quelque chose par vous-mêmes , si vous vous imaginez que vos forces r vos talents, vos vertus sont à
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VOUS et proviennent de vous ; dans ce cas , mes Frères, votre moralité, fût-elle citée partout en exemple , n'approche point de la moralité de cette pécheresse agenouillée aux pîeds du Seigneur. Quand le pharisien refuse de se donner et qu'il relient son cœur , n'est-il pas coupable de révolte ? Il s'érige en dieu , comme s'il était son propre créateur. La pécheresse, au contraire , <]ue veut-elle si ce n'est se soumettre à l'aclion de l'esprit divin? Elle ne saurait dire au juste ce qu'elle va faire, mais elle fera ce que Dieu voudra. Sa volonté est entièrement d'accord avec celle du Père céleste : or, n'est-ce pas le degré le plus élevé de la sainteté? Concevez-vous un état plus parfait? Heureuse pécheresse! à son insu, elle est, en ce moment, sainte, sainte d'intention et de désir.
I Puisqu'elle a tant aimé, dit le Seigneur, ses péchés lui sont pardonnes ; elle est sauvée par sa foi. 3 — Ce passage, le plus explicite de tous ceux où Jésus parle du salut, montre clairement comhien on se met en désaccord avec l'Évangile en s'imaginant que la foi consiste dans la croyance à telle ou telle doctrine. Quel est le dogme , je vous le demande , dont vous puissiez supposer la connaissance chez la pécheresse? Sait-elle
que Jésus est né du Saint-Espril? i]u'il est la seconde personne de la Trinité ? que son sang coulera en sacrifice expiatoire? qu'il reviendra jugeiles vivants et les morts? Elle ne sait qu'une seule et unique chose , c'est qu'en Jésus elle trouve une miséricorde et une sainteté sans bornes, et qu'elle l'aime, et qu'elle peut vivre pour lui, parce qu'en le servant, elle sera délivrée du mal. La foi , dans le langage de l'Évangile , ne désigne jamais la croyance, mais la confiance, l'abandon de notre âme à Dieu et à son Fils ; c'est l'amour, ainsi que le dit le Seigneur lui-même.
Comment l'amour qui enchaîne la pécheresse aux pieds de Christ peut- il lui procurer les biens les plus précieux , le salut et le pardon ? Rien ne vous paraîtra plus simple, mes Frères, si vous savez en quoi consistent ces biens. Jésus la sauve des suites du péché. Ces suites sont d'abord les peines et les soufl'rances qu'elle aurait méritées dans celte vie et dans l'autre ; car Celui qui a créé les esprits et la matière a organisé !e monde de telle sorte que la transgression morale entraîne toujours une douleur, comme châtiment , comme avertissement pour nous empêcher de nous engourdir dans le mal.
Dès que le coupable s'amende , cette souffrance n'a plus de raison d'être. Mais il ne suffirait point à la pécheresse d'apprendre que sa peine
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lui a été remise ; il est une autre suite du péché dont elle souffre plus cruellement ; il faut lui rendre le calme d'une bonne conscience, la paix , la sérénité ; il faut qu'elle puisse avoir pour elle-même de l'estime. Va, lui dit le Seigneur, tes péchés te sont remis, c'est-à-dire: moi, le Saint, je te considère comme lavée de toute souillure, et depuis que tu as renoncé au mal , lu es aussi pure à mes yeux que les anges de mon Père, Va, tu n'es plus la pécheresse ; je te délivre de loi-même ; je prends possession de ton âme ; je mets ma sainteté à la place de tes vices, et c'est moi que j'aime en toi. Va, ton être tout entier m'appartient; tu dois te respecter, t' aimer comme tu m'aimes; tu es désormais le vase dans lequel je verse mon esprit comme un parfum céleste. Va, ma fille, va en paix. — Croyez-vous que la pécheresse ne s'en ira pas effectivement en paix? 11 faudrait donc qu'elle perdit !a foi en la sainteté du Sauveur. Douter d'elle-même serait douter de son maître; ce serait dire que sa propre conscience est plus sévère, plus divine que lui ! Ou bien la pécheresse pourrait-elle penser que Jésus , il est vrai, lui pardonne, parce qu'il est bon, mais que Dieu , étant un Dieu jaloux, exige probablement une autre expiation que le cœur brisé? Ce serait prétendre que Dieu .aime moins , qu'il est